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Voisins en accélération, concurrents en montée de gamme : le modèle tunisien à réinventer !

La croissance tunisienne peine à changer de rythme. Face à des voisins qui accélèrent et à des concurrents qui montent en gamme, l’enjeu n’est plus seulement d’investir, mais de créer davantage de valeur.

Pourquoi la Tunisie reste-t-elle enfermée dans une croissance autour de 2 % alors que plusieurs économies de la région avancent à un rythme plus soutenu ? Pour l’économiste Anis Wahabi, la réponse se trouve moins dans l’absence de secteurs porteurs que dans un modèle économique qui doit désormais évoluer. Dans une déclaration exclusive à L’Économiste Maghrébin, il met en avant une question simple, mais déterminante : que produit réellement un dinar d’investissement en Tunisie ? Autrement dit, au-delà du montant investi, c’est la capacité de l’économie à transformer cet investissement en production, en valeur ajoutée et en nouvelles activités qui doit être interrogée.

Ne plus miser uniquement sur le coût

La Tunisie dispose encore d’atouts importants. Mais dans plusieurs activités, son avantage repose principalement sur le coût de production. Le textile et le câblage en sont des illustrations. Or, cette position devient plus difficile à défendre à mesure que d’autres pays proposent à leur tour des coûts compétitifs tout en développant des activités à plus forte valeur ajoutée.

Pour M. Wahabi, le véritable enjeu est donc de sortir progressivement de cette logique. La Tunisie ne peut pas se contenter de produire pour d’autres. Elle doit davantage transformer, concevoir, développer et valoriser ses produits et ses services. Cette montée en gamme peut concerner aussi bien l’industrie que les services. Dans le tourisme, par exemple, l’objectif ne devrait pas être uniquement d’augmenter le nombre de visiteurs. L’économiste invite plutôt à regarder la valeur générée par chaque touriste. Un même service peut ainsi être vendu à des niveaux de prix très différents selon la qualité, le positionnement et la valeur qui lui est associée.

Le raisonnement vaut également pour l’huile d’olive ou l’artisanat. Exporter un produit brut ne procure pas la même valeur que le transformer, le conditionner et construire autour de lui une véritable offre commerciale. Derrière ces exemples se trouve une même exigence : faire davantage avec ce que la Tunisie produit déjà.

Cette transformation passe, selon Anis Wahabi, par le développement des activités à forte valeur ajoutée, notamment celles qui mobilisent davantage de recherche et de développement. La question posée aux investisseurs est alors différente : plutôt que de rechercher uniquement un coût de production compétitif, la Tunisie doit pouvoir accueillir des projets apportant davantage de technologie, de compétences et de valeur.

Cela suppose aussi de mieux connecter l’université à l’industrie. Les entreprises ont besoin de compétences capables d’accompagner cette transformation, tandis que la recherche doit pouvoir trouver davantage de débouchés dans le tissu productif.

Le changement de modèle ne relève donc pas d’un simple repositionnement sectoriel. Il touche aussi à la capacité du pays à faire émerger un environnement favorable à l’investissement et à l’innovation.

Les voisins ont déjà engagé le mouvement

C’est ici que la comparaison régionale prend tout son sens. Le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et la Jordanie ont, à des degrés différents, travaillé sur l’attraction de l’investissement et la construction d’écosystèmes autour de projets industriels et de services.

L’économiste cite notamment l’expérience égyptienne, qui a misé sur l’attraction d’investissements et la réalisation de projets structurants. L’idée dépasse la seule implantation d’une entreprise : il s’agit de créer autour d’elle les conditions nécessaires à son développement. Zones industrielles, zones logistiques, infrastructures portuaires et aéroportuaires : ces équipements participent à la construction d’un écosystème capable d’accompagner les investisseurs et de donner davantage de cohérence aux projets. La Tunisie dispose, elle aussi, de structures publiques dédiées à l’investissement. Mais pour Anis Wahabi, la question reste celle de la capacité à faire émerger suffisamment de projets structurants et à reproduire cette logique d’écosystème.

De l’investissement à la transformation

Au fond, le problème de la croissance tunisienne ne se résume pas à une question de volume. Il s’agit de savoir où investir, dans quelles activités et pour quelle valeur créée. Tant que l’économie restera fortement dépendante d’activités où la compétitivité repose principalement sur les coûts, sa capacité à changer d’échelle restera limitée. À l’inverse, la montée en gamme, la recherche, l’innovation, la transformation des produits et le développement de services à plus forte valeur ajoutée peuvent ouvrir de nouveaux relais. C’est là que se situe, selon l’analyse d’Anis Wahabi, le véritable défi tunisien : ne plus chercher seulement à attirer l’investissement, mais attirer et développer l’investissement qui transforme l’économie.

Face à des voisins qui accélèrent et à des concurrents qui ne se contentent plus de produire moins cher, le statu quo devient de moins en moins tenable. Pour retrouver un rythme de croissance plus élevé, la Tunisie devra surtout réussir à produire davantage de valeur à partir de ses propres atouts.

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‘‘Rêve(s)’’ de Baccar et Jaïbi | Autopsie d’un pays qui ne dort plus

Avec ‘‘Rêve(s)… Comédie noire’’, présentée au Théâtre des Régions à Tunis, Jalila Baccar et Fadhel Jaïbi signent bien plus qu’une nouvelle création de Familia Production. Ils livrent un diagnostic. Celui d’une société qui a cessé de distinguer la veille du cauchemar, et qui ne sait plus très bien si elle rêve encore ou si elle se contente de survivre à ses nuits.

Abdelhamid Larguèche

Il existe des œuvres qui divertissent, d’autres qui instruisent. Et puis il y a celles qui dérangent parce qu’elles disent tout haut ce que chacun sait tout bas. ‘‘Rêve(s)’’ appartient à cette dernière catégorie, la plus rare et la plus nécessaire. Dans une Tunisie éreintée par la précarité, désorientée par l’effondrement de ses repères, lassée des discours qui promettent et des institutions qui ne tiennent plus, Baccar et Jaïbi refusent la complaisance. Ils ne consolent pas. Ils montrent.

On aurait tort de lire ‘‘Rêve(s)’’ comme une pièce isolée. Depuis la fondation de Familia Production en 1993, le tandem Baccar-Jaïbi mène une véritable anthropologie des passions tunisiennes. ‘‘Junun’’ (2001) avait exploré la folie, ‘‘Yahia Yaïch-Amnesia’’  (2010) l’oubli et la chute du pouvoir, ‘‘Tsunami’’ (2013) l’angoisse de l’après-révolution. Puis vinrent ‘‘Violence(s)’’ (2015) et‘‘Peur(s)’’ (2017), conçus comme les volets d’une trilogie sur la Tunisie post-2011, disséquant les affects qui gouvernent notre vie collective. On est tenté de voir dans ‘‘Rêve(s)’’ l’aboutissement de ce cycle. Cette parenthèse devenue signature, ce «(s)» du pluriel, dit l’essentiel : il n’y a pas une violence, une peur, un rêve, mais une multitude d’expériences fragmentées, que seul le théâtre peut rassembler sous un même regard.

‘‘Rêve(s)’’ prolonge ce travail en descendant d’un étage. Après les passions visibles, voici le territoire intime, celui que l’on croyait inviolable : le songe. Et le constat est terrible. Même là, le désordre du monde s’est installé.

Le brutalisme, une éthique avant d’être une esthétique

On a souvent parlé du dépouillement des mises en scène de Fadhel Jaïbi. Le mot «brutalisme» convient mieux. En architecture, le brutalisme désignait ce choix de laisser le béton à nu, de montrer la structure sans l’enduit qui la dissimule. C’est exactement ce que fait Jaïbi : il retire le décoratif, le confortable, le rassurant, pour ne laisser apparaître que l’ossature. Les corps des comédiens deviennent le seul matériau, la parole le seul ornement.

Ce choix n’a rien d’une coquetterie formelle. Il est moral. Dans une époque saturée d’images lisses, de communication et de faux-semblants, montrer la charpente nue du réel est un acte de vérité. Le théâtre brutaliste ne cherche pas à plaire : il cherche à ce que l’on ne puisse plus détourner le regard.

Au centre de la pièce se dresse l’immeuble délabré «El Mauro». L’historien ne peut s’empêcher d’y reconnaître ces bâtisses du centre-ville de Tunis, héritées d’un autre siècle, que l’on laisse pourrir faute de propriétaires, de volonté ou de mémoire. Patrimoine orphelin, sans héritiers déclarés, habité par ceux que la ville ne voit plus. Chaque fissure y est un chapitre de notre histoire non écrite.

Mais l’immeuble est davantage qu’un décor : c’est un corps social. Ses murs lézardés sont nos institutions, ses escaliers branlants nos trajectoires sans issue, ses appartements cloisonnés nos solitudes juxtaposées. Ce qui s’effondre ici n’est pas seulement la pierre : c’est la transmission elle-même, ce lien fragile entre générations qui permet à une société de savoir d’où elle vient et où elle va.

Les habitants de ce lieu, portés par Jalila Baccar, Jamel Madani, Mohamed Châabane, Mounir Khazri et Meriem Ben Hamida avec une justesse sans faille, ne sont ni des héros ni des victimes exemplaires. Ce sont des vivants cabossés, des êtres au bord de la déraison, qui ressemblent à nos voisins, à nos proches, à nous-mêmes.

Le cadavre et la police : ce que l’ordre ne sait pas voir

Puis survient la découverte d’un cadavre, et avec elle l’irruption de l’appareil policier. Tout bascule. Le mort, c’est ce que la communauté porte en elle sans oser le nommer : un deuil inachevé, une promesse enterrée, peut-être ces espérances de 2011 que personne n’a pris la peine d’inhumer dignement. La police, elle, arrive non pour comprendre mais pour classer, interroger, soupçonner. Face au mystère, l’État n’a qu’un réflexe : l’ordre.

C’est là que la pièce touche au plus juste. Elle montre une société où la rationalité administrative ne sait plus répondre à la détresse humaine, où l’on traite les symptômes par la contrainte faute de savoir les écouter. Le masque de la normalité se fissure, et derrière lui apparaît le vertige d’une collectivité qui ne se reconnaît plus.

Et pourtant, on rit. Pas de ce rire léger qui fait oublier, mais d’un rire qui griffe, qui dérange, qui arrive par effraction. Le texte de Jalila Baccar, ciselé jusqu’à la dernière réplique, fait de la comédie noire la seule langue encore capable de dire l’indicible. Quand la tragédie devient quotidienne, elle ne peut plus être racontée sur le mode tragique : elle bascule dans l’absurde, et l’absurde appelle le rire.

Ce rire s’inscrit dans une vieille tradition tunisienne, celle de la satire populaire qui, face aux puissants comme face au malheur, a toujours préféré la dérision au silence. Rire de sa propre folie, c’est encore refuser d’y sombrer entièrement. C’est une forme de dignité.

Reste la question centrale, que la pièce pose sans jamais y répondre à notre place. Le rêve était le dernier territoire de liberté, l’espace où chacun pouvait encore imaginer autre chose que ce qui est. Que devient une société lorsque même ce refuge est envahi par l’angoisse, lorsque la nuit n’offre plus d’échappée mais prolonge le cauchemar du jour ?

Un acte de santé publique

Un peuple qui ne rêve plus est un peuple qui a cessé de se projeter. Il ne se révolte plus, il ne construit plus, il endure. C’est ce danger que Baccar et Jaïbi mettent en scène, avec une gravité que la comédie ne fait qu’aiguiser. Plus le tableau est sombre, plus l’exigence de lumière devient pressante.

On ne sort pas de ‘‘Rêve(s)’’ apaisé. On en sort secoué, inquiet, mais réveillé. Et c’est précisément ce qui fait de ce spectacle une nécessité. Dans un pays qui souffre de toutes parts et risque de s’habituer à sa propre déchéance, ce théâtre n’est pas un luxe réservé à quelques initiés. C’est un service rendu à la collectivité, une forme de santé publique de l’esprit.

Tant qu’il se trouvera des artistes pour nous tendre ce miroir sans fard, et un public pour oser s’y regarder, cette société n’aura pas tout à fait renoncé à elle-même. La folie que nous voyons sur scène est la nôtre. La reconnaître, c’est déjà commencer à en guérir.

* Historien, professeur émérite à l’Université de la Manouba.

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