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Il y a 41 ans | La Tunisie faisait condamner Israël à l’Onu

Il y a 41 ans, jour pour jour… Le 4 octobre 1985, le Conseil de sécurité condamna l’agression israélienne contre le siège de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Hammam Chott, dans la banlieue sud de Tunis. Un témoignage vécu à New York…

Noureddine Mezni * 

Le 4 octobre 1985, le Conseil de sécurité des Nations unies adoptait la résolution 573 (1985), à la suite de la plainte déposée par la Tunisie contre Israël, après l’acte d’agression commis contre sa souveraineté et son intégrité territoriale, «en violation flagrante de la Charte des Nations unies et du droit et des normes de conduite internationaux».

La résolution condamnant l’agression israélienne fut adoptée par quatorze voix, sans aucune voix contre, avec une seule abstention : celle des États-Unis.

Cette résolution revêtait une importance particulière puisqu’elle constituait la première résolution du Conseil de sécurité condamnant explicitement l’agression israélienne contre le territoire tunisien.

Je venais, à cette époque, d’être nommé Représentant adjoint de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) auprès de l’Onu. J’ai donc vécu cet événement historique au siège des Nations unies, à New York.

Une position américaine qui avait suscité la consternation

J’étais chargé de préparer le texte de l’intervention de mon organisation devant le Conseil de sécurité, réuni pour examiner cette agression israélienne.

Je n’oublierai jamais la fierté que j’avais ressentie en recevant les directives de l’administration centrale de l’OCI, dont le siège était alors à Jeddah, pour préparer ce texte. C’était la première tâche de cette importance qui m’était confiée dans le cadre de mes nouvelles fonctions.

Ce qui m’avait le plus choqué, en suivant de près l’extraordinaire couverture médiatique de l’agression israélienne par les chaînes de télévision américaines, était le soutien public et immédiat de la Maison-Blanche à Israël, qui avait qualifié son opération d’«acte légitime d’autodéfense», après l’assassinat, revendiqué par la Force 17, unité d’élite de l’OLP, de trois civils israéliens à bord de leur yacht, au large des côtes chypriotes.

Israël avait ainsi violé la souveraineté de la Tunisie, pourtant amie de longue date des États-Unis, et tué des dizaines de civils, Tunisiens et Palestiniens.

Le président Habib Bourguiba et plusieurs de ses alliés européens avaient alors exercé de fortes pressions sur l’administration américaine afin qu’elle reconsidère sa position initiale.

Bourguiba, ami de l’Occident et en particulier des États-Unis d’Amérique, menaça de rompre les relations diplomatiques de Tunis avec Washington au cas où le gouvernement américain opposait son veto à la résolution.

Clovis Maksoud et le «temps gagné»

Des négociations serrées se déroulaient au moment même où le Conseil de sécurité était réuni pour débattre de cette agression. La ferme condamnation de l’opération israélienne par plusieurs capitales européennes, dès les premières heures, ainsi que l’intervention de Bourguiba auprès de son homologue américain, Ronald Reagan, avaient finalement porté leurs fruits.

La délégation tunisienne présente dans la salle du Conseil de sécurité, conduite par Béji Caïd Essebsi, alors ministre des Affaires étrangères, attendait avec impatience l’issue de ces démarches.

Pendant cette attente, et afin de gagner du temps avant l’arrivée des instructions de Washington à son représentant au Conseil de sécurité, l’ambassadeur Walter Vernon, la délégation tunisienne avait demandé à l’ambassadeur de la Ligue arabe auprès de l’Onu, le professeur Clovis Maksoud, d’«allonger» au maximum le discours qu’il était en train de prononcer devant les membres du Conseil.

Le représentant de l’organisation panarabe, parfait anglophone, excella au cours de cette intervention, dont une grande partie fut improvisée pour la circonstance. Il réussit ainsi à retenir l’attention de l’ensemble des membres du Conseil jusqu’à l’arrivée de la réponse de la Maison-Blanche.

Washington avait finalement demandé à son représentant de s’abstenir, permettant ainsi l’adoption de la résolution 573 condamnant l’agression israélienne.

Une scène que je n’ai jamais oubliée

Je me souviens également d’une scène qui m’avait particulièrement marqué ce jour-là.

Benjamin Netanyahu, alors représentant permanent d’Israël auprès des Nations unies, avait, immédiatement après l’adoption de la résolution, déchiré le document portant le projet de résolution, dans un geste spectaculaire qui avait surpris la salle du Conseil de sécurité.

Cette scène est restée gravée dans ma mémoire, tant elle témoignait de la tension qui régnait autour de cette résolution historique.

Quarante et un ans plus tard, je garde encore le souvenir très précis de cette journée passée au siège des Nations unies à New York : une journée où, pour la première fois, je me retrouvais directement au cœur d’un dossier majeur porté devant le Conseil de sécurité dans le cadre de mes nouvelles fonctions internationales.

Un événement historique dans les annales du Conseil de sécurité des Nations unies, que j’ai eu le privilège de vivre de l’intérieur.

* Consultant en diplomatie publique internationale et en communication, ancien porte-parole du président de la Commission de l’UA.

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Le dialecte tunisien, mémoire vivante d’une terre façonnée par les civilisations

Lorsqu’un Tunisien parle aujourd’hui dans la rue, dans un café, dans une famille ou dans un marché, il ne prononce pas seulement des mots destinés à communiquer. Il fait résonner, souvent sans le savoir, plusieurs millénaires d’histoire. Chaque phrase du dialecte tunisien porte des traces anciennes, parfois discrètes, d’une terre qui n’a jamais été isolée du monde. La Tunisie actuelle, souvent présentée à travers sa langue arabe dominante, est en réalité le résultat d’une longue rencontre entre plusieurs civilisations, plusieurs peuples et plusieurs systèmes linguistiques. La langue du quotidien est un musée vivant de l’histoire nationale.

Zouhaïr Ben Amor *

Le dialecte tunisien, appelé communément «derja», n’est pas une simple variante populaire de l’arabe. Il est une construction historique complexe où se croisent les héritages amazighs, puniques, latins, byzantins, arabes, ottomans, andalous et méditerranéens. Il représente une mémoire collective qui a survécu aux changements politiques, aux conquêtes et aux transformations sociales.

L’histoire linguistique de la Tunisie montre que les langues ne disparaissent jamais complètement. Même lorsqu’une langue cesse d’être utilisée comme langue officielle ou administrative, elle peut continuer à vivre dans les habitudes, les noms de lieux, les expressions populaires, les sons et les structures grammaticales. Comme le rappelle Ferguson (1959) dans ses travaux sur la diglossie, les sociétés plurilingues conservent souvent plusieurs niveaux linguistiques qui coexistent et se transforment au fil du temps.

Ainsi, considérer le dialecte tunisien uniquement comme une forme simplifiée de l’arabe serait ignorer toute la profondeur historique qui l’a façonné. La derja tunisienne est plutôt une archive orale, un patrimoine vivant qui témoigne du passage des civilisations sur cette terre située au cœur de la Méditerranée.

L’héritage amazigh

Avant l’arrivée des Phéniciens et la fondation de Carthage, l’espace tunisien était principalement habité par des populations amazighes. Ces populations ont laissé une empreinte profonde dans la culture, la toponymie et probablement dans certaines caractéristiques linguistiques du parler tunisien.

Même si l’arabe tunisien appartient à la famille des dialectes arabes maghrébins, il conserve des influences provenant des langues amazighes. Ces influences apparaissent notamment dans certains noms de lieux, dans des termes liés à l’environnement naturel, à l’agriculture ou à la vie quotidienne. Plusieurs chercheurs ont montré que le contact prolongé entre l’arabe et les langues amazighes au Maghreb a produit des formes hybrides où les deux traditions linguistiques se rencontrent (Chaker, 1995).

La présence amazighe est particulièrement visible dans certaines régions montagneuses ou rurales où des communautés ont conservé jusqu’à une période récente des variétés berbères. Mais son influence dépasse largement ces zones. L’histoire linguistique fonctionne rarement comme une séparation nette entre des langues différentes ; elle fonctionne plutôt comme une circulation permanente.

Ainsi, certains sons, certaines constructions ou certains mots du parler tunisien peuvent être compris comme les traces d’une ancienne Tunisie amazighe. Cette dimension rappelle que l’identité tunisienne ne commence pas avec une période historique précise. Elle est le résultat d’une accumulation de couches successives.

Le dialecte tunisien est donc comme un paysage archéologique : sous la surface visible de la langue arabe contemporaine existent des strates plus anciennes qui continuent à influencer la manière de parler, de nommer et de penser.

Carthage et le punique

La civilisation carthaginoise constitue certainement l’un des héritages les plus importants de l’histoire tunisienne. Fondée par les Phéniciens à partir du IXe siècle avant notre ère, Carthage a développé une civilisation brillante dont la langue principale était le punique, une évolution du phénicien.

Pendant plusieurs siècles, le punique fut une langue majeure en Afrique du Nord. Après la destruction politique de Carthage par Rome en 146 avant J.-C., cette langue n’a pas disparu immédiatement. Elle a continué à être utilisée pendant plusieurs siècles dans certaines régions, comme l’attestent plusieurs inscriptions découvertes en Afrique du Nord.

L’historien Augustin d’Hippone, originaire de l’actuelle Algérie mais profondément lié au monde nord-africain antique, mentionne encore l’existence de populations parlant une langue punique à son époque. Cela montre la remarquable continuité culturelle de cette civilisation.

Aujourd’hui, il est difficile de mesurer exactement l’influence du punique sur le dialecte tunisien moderne. Cependant, plusieurs spécialistes considèrent que certains éléments lexicaux anciens ont pu survivre ou influencer les langues parlées ultérieurement dans la région. Les contacts entre langues sur plusieurs siècles laissent souvent des traces difficiles à identifier mais bien réelles.

Le Tunisien contemporain qui utilise certains mots hérités du terroir ou certaines expressions anciennes participe donc indirectement à une histoire qui remonte parfois jusqu’à Carthage. La langue quotidienne devient alors un lien invisible entre le présent et une civilisation vieille de plus de deux mille ans.

La période romaine et le latin africain

Après la chute de Carthage, la Tunisie devient une province majeure de l’Empire romain. L’Afrique romaine devient alors l’une des régions les plus prospères du monde antique. Des villes comme Carthage, Dougga, El Jem ou Bulla Regia témoignent encore aujourd’hui de cette période exceptionnelle.

La langue administrative et culturelle dominante devient progressivement le latin. L’Afrique romaine produit même certains des plus grands auteurs latins de l’Antiquité, comme Tertullien, Cyprien ou Augustin.

Mais le latin d’Afrique n’était pas exactement identique au latin de Rome. Il s’agissait d’une variété régionale appelée souvent latin africain. Cette langue a coexisté avec d’autres langues locales et a participé à la formation du paysage culturel nord-africain.

Après l’arrivée progressive de l’arabe au VIIe siècle, le latin africain a disparu comme langue parlée. Toutefois, son influence culturelle et certains éléments lexicaux ont pu persister dans les langues locales. Les contacts entre latin, amazigh et arabe ont créé un espace linguistique complexe.

Cette période rappelle une réalité fondamentale : une langue ne disparaît pas brutalement. Elle peut perdre son statut officiel tout en laissant des traces dans les langues qui lui succèdent. Le dialecte tunisien actuel est ainsi le résultat d’une longue transformation où chaque époque a déposé une partie de son héritage.

Les Byzantins, le grec et la Méditerranée plurielle

La période byzantine, qui succède à la domination romaine en Afrique du Nord, apporte également son influence. L’Empire byzantin utilise largement le grec comme langue culturelle et administrative, particulièrement dans ses régions orientales.

La présence grecque en Tunisie remonte cependant à des périodes encore plus anciennes, grâce aux échanges commerciaux méditerranéens. La Tunisie a toujours été un carrefour où circulaient marchandises, idées et langues.

Même si l’influence grecque directe sur le dialecte tunisien actuel reste limitée par rapport à l’arabe, au français ou à l’italien, elle fait partie de cette mémoire méditerranéenne qui caractérise l’identité tunisienne.

La Tunisie n’a jamais été une frontière fermée. Elle a toujours été un espace de rencontre entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Cette position géographique explique pourquoi sa langue quotidienne possède cette richesse particulière.

L’arabe a une histoire tunisienne

L’arrivée de l’islam et de la langue arabe à partir du VIIe siècle transforme profondément le paysage linguistique tunisien. L’arabe devient progressivement la langue religieuse, administrative puis culturelle dominante.

Cependant, l’arabisation de la Tunisie n’a pas effacé instantanément les langues précédentes. Elle s’est faite par un long processus d’interaction. L’arabe tunisien n’est donc pas simplement un prolongement d’une langue venue d’ailleurs ; il est une forme locale de l’arabe, construite par des siècles de contacts avec les populations et les cultures qui existaient auparavant.

C’est précisément cette caractéristique qui fait sa singularité. L’arabe parlé en Tunisie possède une musicalité, un vocabulaire et des expressions propres. Il n’est pas identique à l’arabe parlé dans d’autres pays. Il reflète l’histoire particulière d’un territoire.

Le dialecte tunisien contient des mots provenant du français, de l’italien, du turc ottoman et de plusieurs autres influences plus anciennes. Cette capacité d’intégration n’est pas une faiblesse linguistique ; elle est au contraire la preuve d’une grande vitalité.

Une langue vivante est une langue qui accepte les rencontres. Elle évolue parce qu’elle dialogue avec le monde.

Préserver la derja tunisienne

Aujourd’hui, la question du dialecte tunisien dépasse largement la simple question linguistique. Elle touche à la mémoire collective et à la manière dont une société raconte son histoire.

Préserver la derja ne signifie pas opposer l’arabe tunisien à l’arabe classique ou aux autres langues. Il s’agit plutôt de reconnaître que chaque niveau linguistique possède une fonction et une valeur culturelle. L’arabe classique demeure une langue majeure du patrimoine religieux et intellectuel, tandis que le dialecte tunisien représente la parole quotidienne, l’humour, les chansons populaires, les proverbes, les histoires familiales et la mémoire sociale.

Une identité nationale ne se construit jamais autour d’une seule origine. Elle se construit autour d’un ensemble d’héritages accumulés. La Tunisie est amazighe par ses premières populations, punique par Carthage, latine par Rome, méditerranéenne par ses échanges, arabe et musulmane par son histoire récente, et ouverte sur le monde par sa position géographique.

Le dialecte tunisien est peut-être l’espace où toutes ces dimensions se rencontrent le plus naturellement. Il est la langue du peuple, celle qui a conservé des fragments de chaque époque.

Comme l’explique Bourdieu (1982), la langue n’est jamais seulement un outil de communication ; elle est aussi un espace de pouvoir, de représentation et d’identité sociale. La manière dont une société considère sa langue quotidienne révèle souvent la manière dont elle considère sa propre histoire.

Reconnaître la richesse du dialecte tunisien revient donc à reconnaître la profondeur historique du peuple tunisien.

La langue comme héritage et comme avenir

La Tunisie contemporaine possède une chance exceptionnelle : celle d’avoir une identité construite par la rencontre. Dans un monde où certaines sociétés cherchent parfois à réduire leur histoire à une seule origine, l’expérience tunisienne rappelle que la richesse vient souvent du mélange.

Le dialecte tunisien est le témoin sonore de cette aventure humaine. Dans une conversation ordinaire, dans une plaisanterie, dans une chanson ou dans une expression populaire, il continue à faire vivre des milliers d’années de rencontres.

Il ne s’agit pas de transformer la langue en objet figé dans un musée. Une langue vivante doit continuer à évoluer. Mais il est nécessaire de prendre conscience de sa valeur patrimoniale et de transmettre cette conscience aux générations futures.

La derja tunisienne pourrait ainsi être considérée comme une véritable mémoire nationale : une langue qui raconte les Amazighs anciens, les navigateurs phéniciens, les cités romaines, les influences byzantines, les siècles arabes et toutes les rencontres méditerranéennes.

Elle est une preuve que l’histoire n’est pas seulement écrite dans les monuments ou les livres. Elle est aussi cachée dans les mots que nous prononçons chaque jour.

* Universitaire.

Bibliographie

Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard.

Chaker, S. (1995). Linguistique berbère : études de syntaxe et de diachronie. Paris : Peeters.

Ferguson, C. A. (1959). Diglossia. Word, 15(2), 325-340.

Marçais, W. (1938). Les parlers arabes. Paris : Imprimerie nationale.

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Le poème du dimanche | ‘‘Le poème m’habite’’ de Amel Ladhibi

Née en 1955 à Soliman, Tunisie, Amel Ladhibi Bent Chadhly, dite Ismahen Khan est poète et nouvelliste.

Professeur de langue et de littérature française, elle publie ses poèmes sur les réseaux sociaux, fait actuellement des recherches sur la poésie japonaise.

Depuis quarante ans, elle écrit, vers, proses et haïkus. Certains de ses textes ont paru dans des recueils collectifs ou des anthologies, comme Gyoshis, avec Taro Alzo ou Haiku Column University.

Tahar Bekri

Terre

Je suis son rivage ultime

Il est mon sol absolu

L’eau iodée

Nos refrains tressent

Nos corps en transe

Nous émergeons

Des vagues de sable

Le feu

Nous nous consumons

Nous déversons nos cendres

Au bord des récifs de corail

Nous sommes feu et flammes éphémères

L’air

Une brise printanière

Parfume nos années

Ses effluves montent en moi

Le poème notre printemps infini

Lumière

Récifs coralliens

Nous méditons

Lune plénière et éclats de lumière

L’homme

Nos cœurs

Infatigables habitacles

D’une passion infinie

Nos corps éphémères

Racontent notre histoire

A fleur de peau

Nos balades aux voûtes

Des ruelles de nos frémissements

Tremblent à chaque tournant

Le poème

Le poème m’habite

Lui mon sol absolu

Et moi sa terre choisie

Le poème nous habite

Nous sommes les fantômes de nos jours

Nous avançons

Sur le fil de l’horizon

Nous inscrivons

Avec des lettres de lumière

Nos initiales

Nos refrains

12/7/2023

(Remerciements à l’auteur)

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Le drame de Yakine ou le non confisqué

À Tunis, une adolescente, Yakine, est devenue le centre d’une enquête pour agression sexuelle présumée. Autour d’elle, versions contradictoires, arrestations, recherches et rumeurs. Mais derrière le fait divers, une question plus silencieuse apparaît : qu’apprenons-nous réellement à nos enfants lorsqu’il s’agit de leur corps, de leurs limites et du refus de l’autre ?

Manel Albouchi *

Dans une époque saturée d’images et de jugements instantanés, la retenue est déjà une responsabilité.

Depuis quelques jours, l’affaire de Yakine, une jeune fille qui a subi des violences ayant nécessité son hospitalisation, suscite une vive émotion en Tunisie. Une société entière s’est mise à regarder. Les spéculations se sont multipliées, des récits se sont construits sur des informations fragmentaires, et plusieurs se sont improvisés profilers en dressant déjà le profil psychologique de personnes dont la responsabilité n’est pas établie par la justice. Mais, l’enquête sur cette affaire délicate se poursuit et nous ne savons pas encore tout.

Entre indignation et intrusion

Regarder sans posséder. C’est ici qu’il faut tracer une frontière nette entre deux mouvements collectifs.

D’un côté, l’opposition saine : poser des balises, refuser la banalisation de la violence, exiger la vérité et protéger les droits fondamentaux.

De l’autre, l’intrusion destructrice : partager photos, prénoms, vidéos et rumeurs. La victime réelle devient alors un personnage collectif, et son intimité, une conversation nationale.

​Cette seconde pente dit quelque chose de notre lien social. Le lynchage médiatique ou virtuel est une pathologie contemporaine : une foule jetée en pâture à l’émotion brute, nourrie par le sensationnalisme, où la justice et la complexité sont étouffées par le vacarme de l’opinion.

​Une mineure victime de violences n’est pas un symbole ou le support de nos colères. Les autorités ont appelé à préserver sa vie privée. Même lorsque nous voulons nous indigner, nous devons respecter ses limites et ne pas transformer son drame en spectacle.

Avant la théorie, il y a un corps. Un corps qui peut être blessé, contraint, et dont le propriétaire devrait rester celui qui l’habite.

Le premier non de l’enfant

Toute l’éducation au consentement commence bien avant l’adolescence, dans les gestes ordinaires : entre «Donne un bisou à…» ; et «Tu veux faire un bisou ?» ; «Non.» «D’accord.»

Ces deux scènes minuscules enseignent une double évidence : mon corps m’appartient ; le corps de l’autre lui appartient.

Le premier «non» de l’enfant est rarement confortable ; l’adulte y voit parfois de l’insolence. Pourtant, respecter le refus de l’enfant ne signifie pas abolir l’autorité. La psychologie du développement distingue avec précision le soutien à l’autonomie du contrôle psychologique. Une vaste méta-analyse portant sur 238 études (Bradshaw et al., American Psychologist, 2025) confirme sur plus de 126 000 participants l’association profonde entre le soutien parental à l’autonomie et l’épanouissement des enfants, tandis que le contrôle psychologique se trouve invariablement lié aux indicateurs de mal-être, et ce, à travers toutes les cultures.

Une autorité juste («Je ne peux pas te laisser faire cela, car c’est dangereux») pose les limites nécessaires à la sécurité.

Le contrôle psychologique («Tu n’as pas le droit de vouloir autre chose que moi») étouffe le sujet.

Le deuxième non

Il existe un apprentissage symétrique, tout aussi difficile : apprendre à recevoir le non de l’autre.

«Je ne veux pas.» Cette phrase peut produire de la déception, de la frustration, parfois de la colère. Mais elle ne constitue pas nécessairement une injustice. L’autre peut ne pas vouloir, ne pas aimer ce que j’aime, refuser mon invitation, interrompre une relation ou ne pas répondre à mon désir. Et je peux souffrir de ce refus sans avoir pour autant un droit sur celui qui me refuse.

Le désir ne crée pas un droit. La frustration ne crée pas une dette chez l’autre. Le refus de l’autre n’est pas automatiquement une attaque contre moi. Mon désir n’est pas ton désir. Ma colère n’est pas ton obligation. Mon corps n’est pas ton territoire, ton corps n’est pas le mien. Je peux t’aimer et accepter ton refus. Tu peux m’aimer et refuser quelque chose.

Cette séparation n’est pas une rupture du lien : elle en est la condition. Car si l’autre doit vouloir ce que je veux pour rester proche de moi, il n’est jamais véritablement autre : il devient une extension de mon désir.

La confiscation du non

​Lorsqu’un enfant apprend de manière répétée à renoncer à ses propres limites (parce que sa colère est systématiquement invalidée ou son refus qualifié d’insolence), il risque d’intégrer que la volonté du plus fort l’emporte toujours.

​Bien entendu, cela ne désigne en rien une fatalité et ne jette le discrédit ni sur les familles ni sur les victimes. Sur le plan clinique, ces contextes de confiscation précoce constituent toutefois un terrain propice où certaines difficultés risquent de se déployer au fil des âges.

A l’adolescence : la vulnérabilité face aux emprises. Faute d’avoir pu expérimenter la valeur de son «non» dans un cadre sécurisant, le jeune adulte en devenir peut se retrouver plus désarmé face aux pressions extérieures, s’exposant plus facilement à des influences ou à des dynamiques d’emprise.

​En couple : les tourments de la dépendance affective. Plus tard, l’adulte risque de s’oublier dans ses relations amoureuses par peur panique du rejet. Par un mouvement symétrique, l’absence d’exposition au «non» de l’autre rend parfois la frustration intolérable, faisant basculer la relation entre angoisse fusionnelle et besoin de contrôle.

Au travail : l’épuisement et le faux-self. Cette incapacité à poser des limites peut mener à une suradaptation chronique. L’adulte endosse alors un «faux-self », ce masque social et protecteur façonné pour plaire et répondre aux attentes de la performance, au risque de s’épuiser, voire de glisser vers le burn-out par peur de l’exclusion.

​Dans la relation parentale : l’enfant comme extension. C’est parfois là que la boucle se boucle. Un parent lui-même carencé dans son histoire personnelle peut tisser un lien fusionnel où l’enfant est inconsciemment perçu comme une extension de soi. Le moindre «non» de l’enfant est alors vécu non comme une saine étape d’individuation, mais comme une menace existentielle.

​Du foyer à la société

​Ce qui se tisse dans l’intimité du foyer résonne inévitablement au-delà de ses murs. Une éducation qui confisque la nuance et le refus cultive insensiblement un terreau de docilité, où l’obéissance finit par l’emporter sur l’esprit critique. Le pli pris face à l’injonction absolue («parce que je l’ai dit») prépare le terrain à d’autres formes de soumission face au dogme ou à l’arbitraire.

​De même, à plus grande échelle, les structures pyramidales ou les climats sous tension partagent parfois cette même allergie à la contradiction : lorsque le désaccord est reçu non comme un dialogue, mais comme une insubordination, c’est toute la vitalité démocratique qui s’étiole. L’intolérance au «non» (qu’elle s’exerce à l’échelle d’une maison ou dans les rouages du pouvoir obéit toujours à la même grammaire de l’emprise.

​Qu’apprenons-nous à nos enfants lorsqu’ils disent non ?

​L’enjeu éducatif n’est ni de supprimer l’autorité ni de fabriquer des enfants qui disent non à tout, mais de construire une relation où l’enfant comprend que son non compte, que celui de l’autre compte aussi, et qu’il peut être frustré sans être victime d’une injustice.

​C’est là que l’autonomie rencontre l’empathie. Alors, la véritable question que nous laisse l’affaire de Yakine n’est pas seulement «comment en sommes-nous arrivés là ?», mais plus profondément : qu’apprenons-nous à nos enfants lorsqu’ils disent non ?

​Car un enfant à qui l’on apprend que son non a une valeur comprend aussi que celui de l’autre compte. Et la culture du consentement commence exactement là : dans la façon dont un adulte, face à un enfant qui refuse, sait répondre simplement : «D’accord. J’ai entendu.»

 * Psychothérapeute.

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Desert Voyages | Le Sahara tunisien comme lieu méditation

Dans le Sahara tunisien, le yoga quitte les salles de sport pour s’inscrire dans une nouvelle forme de tourisme expérientiel, privilégiant les petits groupes, le silence, la marche et l’immersion dans le désert.

Dérouler son tapis sur le sable encore frais de l’aube, caler sa respiration sur le pas lent d’une caravane, s’arrêter lorsque le soleil impose sa loi et reprendre sa route au crépuscule, alors que les dunes changent de couleur. Desert Voyages associe pratique du yoga, marche, méditation et vie nomade sous les étoiles.

Il s’agit d’une offre de niche qui s’inscrit dans la volonté plus large de la Tunisie de proposer une alternative au traditionnel séjour balnéaire. Le gouvernement a lui-même fait de la diversification vers le tourisme écologique, saharien, sportif et culturel une priorité, tandis que la stratégie nationale vise des modèles plus durables, capables de répartir les retombées économiques jusque dans les régions de l’intérieur.

C’est dans cette optique que s’inscrit la proposition de Desert Voyages : du 23 au 29 novembre 2026, l’agence organise un séjour de six jours dans le Sahara tunisien consacré au yoga, encadré par l’enseignant Thibault Paquin. Baptisée de manière évocatrice «Entre sable et étoiles», cette expérience débute et s’achève à Djerba ; elle comprend un transfert en 4×4 vers un campement dans le désert, de courtes marches accompagnées de dromadaires et des nuitées sous tente ou, pour ceux qui le souhaitent, à la belle étoile, sous le ciel saharien.

Au coucher du soleil, le rythme du voyage ralentit encore davantage.

Yoga sur les dunes

Le programme ne présente pas le yoga comme une parenthèse déconnectée du voyage, mais cherche au contraire à l’adapter aux rythmes naturels du désert. Des séances facultatives de Hatha ou de Vinyasa sont prévues à l’aube sur les dunes, incluant la Salutation au Soleil et un travail sur la respiration.

Aux heures les plus chaudes, lorsque la chaleur incite à faire une pause, place au repos, à la lecture et au Yoga Nidra, une pratique méditative qui s’effectue en position allongée.

Au coucher du soleil, le rythme ralentit encore davantage avec le Yin Yoga, tandis que la soirée peut s’achever par des mouvements inspirés de la Salutation à la Lune et des moments de méditation autour du feu.

Il ne s’agit pas seulement de la beauté du paysage ; la littérature scientifique attribue à la pratique régulière du yoga des effets potentiellement bénéfiques sur la gestion du stress, le sommeil, l’équilibre et, plus généralement, le bien-être psychophysique.

Le yoga adapte le voyage aux rythmes naturels du désert.

Réduire le stress

Le National Center for Complementary and Integrative Health (États-Unis) souligne toutefois que ces effets varient selon le type de yoga pratiqué et la qualité des études disponibles. Une récente synthèse d’essais randomisés a mis en évidence une réduction du stress perçu, tout en qualifiant de faible la qualité d’une partie des preuves scientifiques. À cela s’ajoute le facteur environnemental.

Plusieurs études associent également l’exposition à la nature à de meilleurs indicateurs de bien-être et à une réduction du stress, bien qu’il soit difficile de dissocier l’effet du paysage de ceux de l’activité physique, de la rupture avec la routine quotidienne et de la dimension sociale du voyage.

La «marche afghane»

Dans le désert, cependant, la théorie laisse place à l’expérience vécue. Desert Voyages propose également de s’essayer à la «marche afghane», fondée sur la synchronisation de la respiration et des pas. Plus qu’une simple astuce pour limiter la fatigue, c’est une manière de transformer la randonnée en un exercice d’attention au corps et au rythme, tandis que les bagages et une partie de la logistique sont pris en charge par la caravane.

La journée saharienne est aussi rythmée par la cuisine et la culture locales : pain cuit dans le sable, huile d’olive, dattes, miel et bsissa au petit-déjeuner ; thé à la menthe, plats tunisiens et couscous autour du feu le soir. Il s’agit d’un élément clé d’un modèle touristique qui, pour être véritablement durable, doit impliquer les guides, chameliers, cuisiniers et communautés locales, tout en limitant l’impact sur des écosystèmes extrêmement fragiles.

Le voyage de novembre s’inscrit dans une offre plus large de séjours thématiques proposés par l’agence ; outre le yoga, celle-ci inclut le Qi Gong, la méditation, l’astronomie, la calligraphie, la peinture, la cuisine, la danse et d’autres disciplines. Le fil conducteur consiste à utiliser le Sahara non seulement comme un décor à photographier, mais comme une partie intégrante de l’expérience. Et c’est peut-être là toute la force du yoga dans le désert : sur les dunes, il n’y a ni murs, ni miroirs, ni musique de fond. Pour retrouver l’équilibre, il ne reste que le corps. Et, bien sûr, le sable, qui rend difficile même la posture de l’arbre.

Traduit de l’italien.

Source : Ansa.

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États-Unis | L’état-major privé de la guerre «superintelligente»

La décision du secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth de confier la conception de la guerre de demain à des figures civiles du capitalisme algorithmique marque un tournant historique dans la gestion de la violence d’État.  

Mahjoub Lotfi Belhedi *

À travers le Projet Meridian et la création d’un Commandement de la guerre autonome (Autowarcom), l’administration américaine ne cherche plus simplement à moderniser ses armées : elle acte le passage de la simple intelligence artificielle à ce que Donald Trump, qui affectionne les superlatifs, formalise désormais par décret sous l’appellation de «superintelligence».

Ce glissement sémantique et politique valide une course aux armements où la supériorité militaire absolue exige une force de calcul supérieure, affranchie des limites cognitives humaines.

Un duopole technologique au service de la guerre

Dans cette reconfiguration, les rôles sont soigneusement distribués pour capitaliser sur l’expérience directe des conflits contemporains.

Elon Musk, fort de l’infrastructure globale de Starlink et des capacités génératives de xAI, est mandaté pour identifier et structurer les technologies de rupture indispensables aux futurs conflits. Son implication s’enracine dans la réalité des guerres actuelles, où la constellation Starlink est devenue la colonne vertébrale indispensable des communications militaires et du ciblage en temps réel sur les fronts les plus critiques, à l’instar de l’Ukraine où il a déjà fait ses preuves. 

À ses côtés, Palmer Luckey, fondateur d’Anduril Industries, apporte l’expertise opérationnelle d’une start-up militaire nativement conçue pour la guerre automatisée. Loin de la théorie, les systèmes d’Anduril sont déjà activement déployés sur les théâtres d’opérations modernes : ses drones intercepteurs autonomes, ses missiles à longue portée comme le Barracuda-500M, ainsi que sa participation au programme Titan – un système mobile de renseignement par IA qui fusionne les données de multiples capteurs pour accélérer l’identification des cibles – redéfinissent déjà la vitesse d’exécution des frappes.

Un conflit d’intérêts systémique

Ensemble, les deux technologues transforment le Pentagone en incubateur, où la planification stratégique de la nation s’aligne directement sur les intérêts de firmes privées.

Cette hybridation institutionnalise un conflit d’intérêts systémique, transformant ces deux entrepreneurs en juges et parties de la défense nationale. En laissant des industriels rédiger eux-mêmes la doctrine de la superintelligence militaire, l’État abdique sa fonction de régulateur neutre pour devenir le client captif d’un duopole technologique. 

Dès lors, la dynamique des conflits mondiaux n’obéira plus seulement aux équilibres diplomatiques traditionnels, elle sera dictée par le rythme d’optimisation des algorithmes de combat et par l’obligation, pour ces multinationales, de valider la puissance de leur modèle sur des théâtres d’opérations en constante extension. 

Confrontée à cette course effrénée où la décision ultime est transférée à des entités computationnelles qui dépassent notre entendement, une question fondamentale demeure : en abdiquant notre propre discernement face à cette superintelligence pour l’armer et la rendre souveraine, n’avons-nous pas initié un mécanisme d’escalade irréversible où l’humanité, devenue obsolète sur le champ de bataille, ne sera plus que le spectateur impuissant et la victime collatérale de sa propre destitution ?

* Stratège en réflexion IA.

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