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Les Houthis ne sont pas des marionnettes de Téhéran

Il y a quelques années encore, les Houthis du Yémen étaient considérés comme des membres de second ou troisième rang de l’Axe de résistance iranien, ce qui incitait les décideurs politiques à les traiter comme un instrument de Téhéran. Même s’ils bénéficient des armes, de l’entraînement et de l’expertise des Iraniens, ils ont aussi leurs propres calculs et leurs propres intérêts et agissent en conséquence.

Imed Bahri

Le groupe armé, qui contrôle une grande partie du nord du Yémen, est désormais en mesure d’influencer la prochaine phase du conflit irano-américain s’il tente de rétablir le blocus du détroit de Bab el-Mandeb, considère Alexandra Stark dans le New York Times. Les Houthis pourraient relancer la guerre au Yémen, faire dérailler les efforts visant à parvenir à un accord avec l’Iran et entraîner les États-Unis plus profondément dans les conflits de la région, estime-t-elle.

L’une des principales hypothèses précédant l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, qui a débuté en février, était que les milices supplétives de l’Iran avaient été considérablement affaiblies.

Le Hezbollah, le groupe armé libanais qui fut jadis le plus fidèle allié de l’Iran dans la région, a subi de lourdes pertes face à Israël, tout comme le Hamas.

L’Iran a perdu un autre allié clé avec la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en décembre 2024.

Les Houthis, dont les capacités militaires avaient également été affaiblies par les frappes américaines de 2024 et 2025, ne se sont pas précipités dans les combats lorsque les États-Unis et Israël ont commencé à frapper l’Iran cette année, ce qui, semble-t-il, les a épargnés d’attaques similaires. Peut-être, estime Alexandra Stark, attendaient-ils simplement le moment opportun.

La géographie confère aux Houthis un pouvoir exceptionnel

Grâce à leur position géographique unique, les Houthis peuvent perturber le commerce via le détroit de Bab el-Mandeb, un passage étroit à l’entrée de la mer Rouge par lequel transite entre 12 et 15% du commerce maritime mondial.

À l’autre extrémité de la mer Rouge se trouve le canal de Suez, voie de passage essentielle pour le pétrole et le gaz naturel liquéfié destinés aux marchés nord-américain et européen.

Avec la fermeture effective du détroit d’Ormuz par l’Iran, les Houthis se trouvent aujourd’hui dans une position de force exceptionnelle.

Leur influence mondiale s’est considérablement accrue depuis la prise de Sanaa, la capitale yéménite, en 2014 et le renversement du gouvernement internationalement reconnu début 2015.

Lorsque les forces houthies ont progressé vers le sud en mars de la même année pour tenter de s’emparer de territoires dans le sud du Yémen, une coalition dirigée par l’Arabie saoudite et soutenue par les États-Unis est intervenue. Un conflit local s’est ainsi transformé en conflit régional et en une crise humanitaire dévastatrice. Finalement, face à l’impasse des combats et à la pression internationale croissante, les deux camps ont convenu d’un cessez-le-feu négocié par l’Onu en avril 2022.

À cette date, les Houthis avaient établi un État de facto dans le nord du Yémen, tandis que le gouvernement, faible et soutenu par l’Arabie saoudite, contrôlait des parties du sud et de l’ouest.

Comment sont-ils parvenus à fermer la mer Rouge ?

Les Houthis ont démontré leur puissance en attaquant des navires en mer Rouge au début du conflit israélo-palestinien de 2023.

Utilisant du matériel rudimentaire et peu coûteux, comme des drones kamikazes, des missiles et des embarcations de surface autonomes (les USV, Uncrewed Surface Vessel), les Houthis ont rendu la navigation dans la région beaucoup plus dangereuse.

Le coût des assurances pour les navires commerciaux a été multiplié par vingt, bloquant de facto le détroit.

La seule alternative consistait à contourner la pointe sud de l’Afrique, ce qui allongeait le trajet de plus de 4 000 milles marins et augmentait considérablement les coûts de transport maritime.

Le mois dernier, les Houthis ont repris leurs attaques contre la navigation en mer Rouge, ciblant des pétroliers commerciaux liés à l’Arabie saoudite et des infrastructures énergétiques et de transport saoudiennes.

Les Houthis ont affirmé qu’il s’agissait de représailles suite à des frappes aériennes saoudiennes qui auraient visé la piste de l’aéroport de Sanaa le 13 juillet, apparemment pour empêcher l’atterrissage d’un avion iranien.

Actuellement, le transit des navires commerciaux se poursuit en mer Rouge mais le trafic des pétroliers a considérablement diminué au cours du mois dernier.

Les attaques des Houthis contre des navires, que le groupe armé revendique comme étant liés à l’Arabie saoudite, se sont poursuivies. L’attaque d’un cargo le 12 août a fait les premiers morts recensés lors de cette nouvelle vague d’attaques.

Ces derniers jours, les Houthis ont revendiqué des attaques contre un navire dans le port de Moka, en mer Rouge, contrôlé par les forces alliées au gouvernement yéménite internationalement reconnu. Ils ont également affirmé avoir ciblé des aéroports et des raffineries de pétrole en Arabie saoudite.

Ormuz fermé, la mer Rouge prend une importance accrue

Avec la fermeture effective du détroit d’Ormuz, la route mer Rouge-canal de Suez est devenue cruciale.

L’Arabie saoudite, en particulier, tentait de contourner Ormuz en transportant le pétrole brut par oléoduc jusqu’au port de Yanbu, sur sa côte ouest de la mer Rouge mais les récentes attaques des Houthis ont également compromis cette option.

Une fermeture quasi simultanée du détroit d’Ormuz et du canal de Suez aggraverait les problèmes du commerce mondial et ferait grimper encore davantage les prix du pétrole et l’inflation.

Les Houthis agissent-ils sur ordre de l’Iran ? Ce n’est pas aussi simple. Les Houthis sont désormais en mesure d’intensifier leur implication dans un conflit régional déjà dévastateur, compliquant davantage les efforts déployés pour y mettre fin.

Certains pourraient supposer que leurs actions sont dictées par l’Iran mais la réalité est probablement plus complexe. Les Houthis sont très opportunistes et ont fait preuve de pragmatisme sur la scène internationale, démontrant leur capacité à choisir le moment opportun pour s’engager dans des conflits et pour les intensifier.

Lorsqu’ils ont attaqué des navires en mer Rouge entre 2023 et 2025, ils ont affirmé que leur objectif était de faire pression sur Israël pour stopper la guerre à Gaza. Cependant, ces frappes ont également renforcé leur légitimité dans les zones qu’ils contrôlent au nord du Yémen, détournant l’attention de leurs échecs de gouvernance à un moment où leur popularité était en déclin.

Les Houthis semblent y voir une occasion d’accroître leur influence dans leurs négociations avec l’Arabie saoudite en vue d’un règlement politique du conflit yéménite, ou peut-être une chance de reprendre leurs attaques contre le gouvernement soutenu par la communauté internationale.

La précédente vague d’attaques houthies, entre 2023 et 2025, a eu un impact significatif, mais finalement gérable, sur l’économie mondiale. Des études réalisées à l’époque estimaient que les perturbations du transport maritime résultant de ces attaques n’auraient qu’un effet limité sur l’inflation. Cependant, la fermeture du détroit de Bab el-Mandeb conjointement à celle du détroit d’Ormuz, serait tout autre, et ses répercussions économiques seraient probablement bien plus graves.

L’accord américano-iranien ne résoudra pas le problème

Alors que les États-Unis tentent de mettre fin à la guerre avec l’Iran, les Houthis menacent de reprendre les hostilités au Yémen.

Cette situation risque d’entraîner à nouveau l’Arabie saoudite dans le conflit, de menacer le commerce mondial du pétrole et de maintenir la région dans l’instabilité.

Il sera difficile de désamorcer les tensions régionales sans s’attaquer directement à la menace houthie, plutôt que de supposer que le problème puisse être résolu par un accord avec leur prétendu «maître», l’Iran.

Parallèlement, il ne faut pas croire qu’un accord avec l’Iran contraindra les Houthis à agir en conséquence.

La bonne approche, selon Alexandra Stark, consiste à les considérer comme un acteur indépendant, pragmatique et dangereux, prenant des décisions en fonction de leurs propres intérêts et non comme une marionnette agissant sur ordre de Téhéran.

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Les monarchies du Golfe face à un Iran «vainqueur»

Une «victoire» iranienne dans la guerre contre les Etats-Unis serait une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout. Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et imposent d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXI siècle.

Yahya Ould Amar *

Les grandes ruptures de l’histoire ont ceci de commun qu’elles furent, la veille encore, jugées impossibles. La chute de Saïgon, celle du Mur de Berlin, le retrait américain de Kaboul, à chaque fois, l’ordre établi semblait éternel jusqu’à l’instant où il cessa de l’être. Les Etats sérieux doivent toujours anticiper ce qu’ils feraient si l’impensable advient.

Posons donc l’hypothèse si l’Iran, au terme de la guerre qui l’oppose aux États-Unis et à Israël depuis février 2026, sortait «vainqueur» ? L’Iran est vainqueur s’il reste debout et ne perd pas ou reconstitue ses programmes balistique et nucléaire en gardant sa capacité de nuisance démontrée sur le détroit d’Ormuz — face à une Amérique qui, lassée du coût, de l’enlisement et de l’impopularité intérieure, se retire sans avoir obtenu la capitulation qu’elle exigeait.

La victoire iranienne est une démonstration que l’on peut défier la première puissance mondiale, encaisser ses frappes, perdre son Guide suprême, et demeurer debout.

Pour les monarchies du Golfe, cette démonstration-là vaudrait toutes les défaites, et impose d’avoir une stratégie pour vivre à côté d’un Iran vainqueur de la première puissance mondiale. Ce qui se joue au-delà de l’avenir du Golfe, c’est la crédibilité des alliances américaines, la sécurité énergétique mondiale, le destin du pétrodollar, la place de la Chine et, peut-être, la forme même du premier véritable ordre post-américain du XXIᵉ siècle.

Depuis le pacte scellé en 1945 sur le croiseur Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, l’architecture de sécurité du Golfe repose sur une équation , celle du pétrole contre la protection. Cette équation s’est fissurée bien avant 2026. Les frappes sur Abqaiq en 2019, restées sans riposte américaine, avaient déjà enseigné à Riyad que le parapluie fuyait. Le retrait d’Afghanistan avait montré que l’Amérique savait partir. La guerre actuelle — où les capitales du Golfe elles-mêmes ont été touchées par les salves iraniennes précisément parce qu’elles abritent des bases américaines — a transformé le doute en certitude que la protection américaine est inexistante et devenue un facteur de risque.

Un retrait américain consommerait trois faillites simultanées

La faillite du garant. Une garantie de sécurité ne vaut que par la croyance qu’on lui accorde. Un Iran vainqueur détruirait cette croyance, dans le Golfe et de Taipei à Varsovie. Les monarchies du Golfe découvrent qu’elles ont financé pendant des décennies, à coups de centaines de milliards d’achats d’armements quasiment inutiles, une assurance dont le sinistre révèle qu’elle ne couvrait rien.

La faillite du modèle économique régional incarné par la Vision 2030 saoudienne, la diversification émiratie, et le hub qatari. Tous ces projets présupposent une chose que nul ne songeait à écrire tant elle allait de soi — la paix.  Aujourd’hui après le défaut de la protection américaine, on sait que, désormais, rien ne pourrait se construire sous la menace des drones. Les fonds souverains peuvent absorber un choc pétrolier ; ils ne peuvent pas absorber la fuite durable du capital humain expatrié, qui est la véritable matière première des économies post-pétrolières du Golfe. Un Iran vainqueur, maître du tempo sur Ormuz, détiendrait un droit de veto permanent sur le développement de ses voisins.

La faillite démographique et confessionnelle, avec un Bahreïn à majorité chiite, la province orientale saoudienne — celle-là même où gît le pétrole et vit la communauté chiite —, la communauté chiite du Koweït, la victoire de Téhéran réactiverait des lignes de faille internes que des décennies de prudence avaient assoupies. La subversion redeviendrait moins coûteuse que la guerre, et infiniment plus difficile à dissuader.

Le dilemme du survivant : trois stratégies pour un monde sans garant

Les monarchies du Golfe ne peuvent envisager une autonomie stratégique. En effet cette dernière repose partout et toujours sur trois socles — la science, le nombre, l’usine — et les monarchies n’en possèdent aucun.

Le socle scientifique d’abord, une dissuasion se conçoit avant de se fabriquer. Elle suppose des générations de physiciens, de chimistes, de métallurgistes, un tissu de recherche fondamentale patiemment sédimenté. La bombe pakistanaise elle-même, si pauvre que fût le pays, sortit de décennies de formation d’ingénieurs. Les monarchies, elles, achètent la technologie, elles ne la produisent pas — universités récentes, brevets rares, laboratoires peuplés de chercheurs sous contrat qui repartiront comme ils sont venus. Un État qui importe ses savants importe aussi leur loyauté, et nul ne bâtit un secret d’État sur des visas de travail.

Le socle démographique ensuite. L’Arabie saoudite aligne une vingtaine de millions de citoyens, les Émirats un million à peine sur dix millions d’habitants, le Qatar moins encore. Ces sociétés sous-peuplées, où le national est parfois minoritaire sur son propre sol, ne peuvent ni lever des armées de masse, ni encaisser des pertes, ni militariser leur économie sans la confier à d’autres. Leurs forces reposent déjà sur des techniciens étrangers jusque dans les cockpits et les salles de maintenance. On ne fait pas la guerre en profondeur avec une démographie de comptoir.

Le socle industriel enfin, une industrie d’armement est le sommet d’une pyramide — machine-outil, métallurgie fine, chimie, électronique, réseaux de sous-traitants. Les économies rentières du Golfe n’ont pas construit la base et prétendent ériger le sommet. Même la bombe achetée n’y changerait rien. Une dissuasion louée obéit à son bailleur — la dépendance migrerait de Washington vers Islamabad sans s’abolir. Et la géographie achève l’argument.

Face à ce paysage, les monarchies disposeraient de trois stratégies qui ne s’excluent pas et qui peuvent se combiner. Mais chacune a son prix.

La première est la finlandisation négociée. La Finlande de la guerre froide avait compris qu’on ne déménage pas sa géographie, elle acheta sa liberté intérieure au prix d’une déférence extérieure envers Moscou. La version des monarchies existe déjà, c’est la politique d’Oman depuis un demi-siècle, c’est la reprise du dialogue saoudo-iranien parrainée par Pékin en 2023. Poussée à son terme, elle signifierait un démantèlement des bases américaines, une exigence que Téhéran a déjà formulée – neutralité proclamée dans les conflits impliquant l’Iran, coopération économique en gage de bonne volonté. En contrepartie, la fin des actes de guerre iraniens contre les monarchies du Golfe. C’est la stratégie du roseau. Son prix est la souveraineté diplomatique ; son gain, la survie du modèle économique. Pour des régimes dont la légitimité repose sur la prospérité plus que sur la puissance, le calcul n’est pas absurde.

La deuxième consiste à remplacer un garant défaillant par un portefeuille de garants. C’est la voie déjà engagée, et la plus conforme au génie marchand du Golfe, ne plus dépendre d’un protecteur unique, mais diversifier la sécurité comme on diversifie un portefeuille de fournisseurs. La Chine, premier client du pétrole du Golfe et de l’Iran, a un intérêt existentiel à la libre circulation dans Ormuz. Elle est le seul acteur que Téhéran ne peut se permettre d’étrangler. Le pacte de défense saoudo-pakistanais a déjà esquissé l’adossement à une puissance nucléaire musulmane, mais la dissuasion élargie ne vaut que ce que vaut son garant — Islamabad, qui calibre son arsenal contre l’Inde et survit sous perfusion financière, ne sacrifiera jamais Karachi pour sauver Riyad, et une garantie à laquelle l’adversaire ne croit pas ne protège personne. La Turquie vend ses drones et son savoir-faire, l’Inde sa marine et son marché, la France et la Corée leurs armements sans conditionnalité politique. Israël, enfin, garant paradoxal — le seul qu’on n’ait pas à payer, car contenir l’Iran relève pour lui de la survie et non du service rendu.

Aucun de ces acteurs ne remplacera la Ve flotte américaine ; ensemble, ils tissent un filet de dissuasion diffuse — pas la certitude d’une riposte à une éventuelle agression, mais la certitude, pour l’agresseur, de se fâcher avec tout le monde à la fois. Le prix de cette stratégie est sa lenteur et son ambiguïté ; son gain, l’irréversibilité, un portefeuille ne se retire pas d’un coup, contrairement à un protecteur.La troisième est l’interdépendance.

Reste l’arme du capital. Quatre mille milliards de dollars de fonds souverains ne dissuadent pas un missile, mais ils achètent des intérêts. Investir massivement en Iran même — dans son économie exsangue, ses infrastructures détruites, sa reconstruction inévitable — serait le judo stratégique ultime en transformant le vainqueur en débiteur, faire de la prospérité iranienne un otage de la paix régionale. Une communauté de l’énergie, de l’eau et des infrastructures incluant l’Iran est l’idée la plus contre-intuitive et peut-être la plus féconde. Son prix est un courage politique dont l’histoire offre peu d’exemples. Son gain est la seule paix qui dure, c’est-à-dire celle qui rapporte.

La variable israélienne

Le paradoxe d’une victoire iranienne est qu’elle ferait d’Israël un vaincu stratégique — supérieur sur le champ de bataille, orphelin sur le seul théâtre qui compte, celui de la garantie américaine.

Toute la doctrine israélienne depuis Ben Gourion repose sur deux piliers, la supériorité militaire qualitative et l’adossement à une grande puissance. Un retrait américain sur fond d’échec briserait le second et, à terme, éroderait le premier, car la supériorité qualitative est elle-même fille du réapprovisionnement, du renseignement et du veto américains.

Israël se retrouverait dans la situation qu’il redoute depuis 1948 : seul face à son environnement. Sa réponse la plus probable, à moins d’un accord de paix sur les territoires occupés, serait la fuite en avant. Frappes préventives unilatérales et récurrentes contre tout programme iranien, sortie assumée de l’ambiguïté nucléaire pour restaurer par la terreur ce que l’alliance ne garantit plus, réactivation de la vieille «doctrine de la périphérie» — Azerbaïdjan, Kurdes, Inde, et les fonds marins du renseignement. Un Israël sans garant serait plus dangereux qu’un Israël protégé, c’est le pays dont la vulnérabilité maximise l’agressivité. Il deviendrait l’acteur dont l’intérêt objectif est qu’aucun ordre post-américain ne se stabilise, car tout ordre stabilisé consacrerait la centralité iranienne.

Les accords d’Abraham parrainés par les Etats-Unis reposaient sur un syllogisme désormais caduc, même protecteur, même ennemi, donc même camp. Si le protecteur se retire et que l’ennemi triomphe, le syllogisme s’inverse, l’association ouverte avec Israël, hier police d’assurance complémentaire, deviendrait une provocation gratuite envers le nouveau fort iranien. Les monarchies ne rompraient pas — Israël demeure irremplaçable en trois domaines : le renseignement sur l’Iran, la cyberdéfense, et la technologie. Mais elles feraient ce que les cités marchandes ont toujours fait de leurs liaisons compromettantes, elles les rendraient clandestines. Retour à la situation d’avant 2020 — coopération sécuritaire profonde et déni public — avec cette différence que le mouvement se ferait cette fois à front renversé, hier on cachait Israël pour ménager la rue arabe, demain on le cacherait pour ménager Téhéran. La normalisation ne mourrait pas ; elle retournerait dans la pénombre d’où elle était sortie. Seule exception envisageable, si les monarchies choisissaient la stratégie de l’interdépendance (notre troisième stratégie), elles auraient intérêt à y inclure Israël à terme — non par affection, mais parce qu’un ordre régional dont Israël est exclu est un ordre qu’Israël fera tout pour le défaire.

Un Iran «vainqueur» des États-Unis n’aurait ni les moyens ni, en réalité, l’intérêt de faire la guerre à Israël. La victoire par épuisement laisse le vainqueur exsangue, son axe régional décimé, sa reconstruction prioritaire. Certes, depuis 1979, l’ennemi israélien est la pièce maîtresse de la légitimité révolutionnaire en Iran ; un régime recomposé, fragilisé de l’intérieur par les protestations et la succession, aurait plus que jamais besoin de l’ennemi comme ciment. L’Iran choisirait donc la posture qui a fait ses preuves et qui est ni paix, ni guerre totale — l’attrition calibrée, le seuil nucléaire entretenu comme épée de Damoclès permanente, la reconstitution patiente de l’axe. Il s’installerait ainsi entre Israël et lui un équilibre de la terreur : deux puissances du seuil ou de la bombe, sans lignes rouges négociées, sans téléphone rouge, sans le demi-siècle d’apprentissage qui rendit supportable la dissuasion soviéto-américaine. La guerre froide du Golfe serait plus froide que l’originale — et plus inflammable.

De ce triangle découle, pour les monarchies du Golfe, une quatrième stratégie en devenant les courtiers de cette dissuasion sans règles. Qatar et Oman parlent déjà aux deux camps ; les fonds du Golfe seront indispensables à la reconstruction iranienne comme à l’économie israélienne coupée de ses marchés. Celui qui tient les canaux et les capitaux tient la médiation. Le rôle historique des monarchies dans l’après-guerre ne serait ni de choisir Israël ni de choisir l’Iran, mais d’écrire entre eux les règles que Washington et Moscou mirent des décennies à inventer : lignes directes, codes de conduite, seuils notifiés. La pax americana morte, il n’y aurait pas de pax iranica ni de pax israeliana — il pourrait y avoir une «pax pecuniaria», garantie par ceux qui financent les deux camps.

Ce que le Golfe déciderait, le monde le subirait

On aurait tort de lire ce qui précède comme une affaire régionale. Le choix que feraient les monarchies dessinerait l’ordre mondial de la seconde moitié du siècle, par trois canaux au moins.

Le canal monétaire. Le recyclage des pétrodollars est l’un des piliers discrets de l’hégémonie du billet vert. Des monarchies qui ne croient plus à la protection américaine finiront par se demander pourquoi elles continuent de facturer, d’épargner et de prêter dans la monnaie d’un protecteur défaillant. La facturation partielle en yuan, déjà testée, passerait du symbole à la structure. La fin du pacte du Quincy serait, à terme, un événement monétaire mondial.

Le canal énergétique.Un Ormuz sous condominium irano-golfien, avec la Chine en garant tacite, signifierait que 20 % du pétrole mondial circule désormais sous un régime de sécurité dont l’Occident est absent. L’Europe, qui n’a pas de politique pour ce théâtre, en serait réduite au statut de spectatrice de son propre approvisionnement.

Le canal de l’exemple. Enfin et surtout, un Golfe qui réussirait sa transition — d’un ordre de protection vers un ordre de transaction — offrirait au monde le premier prototype fonctionnel du système post-américain, pas un nouvel hégémon remplaçant l’ancien, mais un concert d’assurances croisées, de dépendances mutuelles et de garanties multiples. Le XIXe siècle avait inventé l’équilibre des puissances ; le Moyen-Orient pourrait inventer l’équilibre des interdépendances.

Enfin, l’Iran, sans le conquérir, aurait contraint le Golfe à changer de monde. Les monarchies, longtemps protégées par la puissance américaine et enrichies par l’ordre qu’elle garantissait, devraient apprendre à survivre au milieu d’un réseau de dépendances croisées — ménager Téhéran sans s’y soumettre, conserver Israël sans l’exhiber, attirer Pékin sans remplacer une tutelle par une autre, mobiliser Islamabad, Ankara, Delhi ou Paris sans croire qu’aucun d’eux deviendra le nouveau Washington, et surtout transformer leur puissance financière en instrument de paix. Si elles y parvenaient, la disparition de la pax americana déboucherait sur quelque chose d’inédit, un ordre fondé sur la transaction, moins sur l’hégémonie que sur l’interdépendance, une véritable pax pecuniaria. Et c’est précisément pourquoi l’issue de cette crise dépasserait de loin Ormuz, ce que les monarchies du Golfe inventeraient pour survivre à l’Amérique pourrait bien devenir, demain, la manière dont le monde apprendrait à vivre après elle.

* Economiste, banquier et financier.

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