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Ingérences étrangères en Afrique entre défense de l’autonomie et pressions géostratégiques

L’Afrique est, aujourd’hui encore, la partie du monde la plus affectée par les ingérences internationales. Les Etats-Unis, L’Europe, la Chine, la Russie, la Turquie s’efforcent d’étendre leur influence, voire leur hégémonie sur le continent prometteur non seulement en termes de richesses naturelles mais encore en termes de croissance démographique et de nouveaux marchés.

Najiba Ben Hassine *

L’Afrique berceau des civilisations et riche en ressources naturelles a été le théâtre d’interactions complexes avec les puissances étrangères depuis des siècles façonnant son histoire politique, économique et sociale, affectant ses structures socio-économiques et entravant son développement. Depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, les nations africaines ont été le théâtre de rivalités géopolitiques et économiques et de stratégies de puissances émanant de multiples acteurs internationaux, engendrant des défis complexes et des enjeux confus pour l’Afrique et ses peuples. La reconnaissance de la pleine autodétermination, gage incontournable de la coexistence pacifique et du développement des Etats, implique que chacun possède dans l’ordre mondial l’égale plénitude et exclusivité des compétences étatiques.

Le concept de l’autonomie reflète à notre sens une réalité politique qui transcende les considérations purement juridiques découlant du concept de souveraineté. Il incarne l’idée de la liberté d’action, d’autonomisation et d’autodétermination des peuples concernés.

L’autonomie est, en outre un concept relatif, variable et flexible, dépendant des contextes et des aspirations des groupes ou entités concernés. Il s’ensuit que l’évaluation de l’autonomie et la mesure de sa signification juridique et politique demeurent imprécises et controversées. L’autonomie s’exerce dès lors pour faire face à un acte d’ingérence qui signifie «l’action de s’immiscer, c’est-à-dire de s’introduire indûment, sans en être requis ou en avoir le droit, dans les affaires des autres».

En conséquence, l’autonomie génère un statut juridique requérant l’acquisition d’un certain degré de puissance. La puissance va plus loin que la simple réunion des éléments constitutifs d’un Etat souverain, et implique la conscience d’un rôle à jouer, d’une mission à remplir et d’un ordre à établir dans un contexte complexe de rapportsinternationaux rappelant à chaque Etat l’obligation de se positionner par rapport à l’autre.

Il est pertinent de rappeler à cet égard que la Charte de l’Organisation des Nations Unies (Onu) a interdit l’intervention dans les affaires intérieures des Etats et a érigé cette interdiction en un corollaire du principe de l’égalité souveraine des Etats et une condition essentielle de l’établissement de la paix et de la sécurité internationale.

L’article 4 de la Charte de l’Union africaine (UA) a pris soin également de réaffirmer les principes de l’«égalité souveraine et interdépendance de tous les Etats membres de l’Union» ainsi que celui de la «non-ingérence d’un Etat membre dans les affaires intérieures d’un autre Etat membre».

Paradoxalement, l’Afrique est la partie du monde la plus affectée par les ingérences internationales, Pendant la période coloniale, les puissances coloniales ont exploité les ressources du continent africain ; ils ont laissé derrière elles des divisions artificielles source de tensions et de conflits. Dans la période postcoloniale, en dépit de l’acquisition de l’indépendance, la domination et l’ingérence étrangère persistaient sous de nouvelles formes, souvent perpétués par le néocolonialisme. Les Etats-Unis, L’Europe, la Chine, la Russie, la Turquie s’efforcent d’étendre leur influence, voire leur hégémonie sur le continent prometteur non seulement en termes de richesses naturelles mais encore en termes de croissance démographique et de nouveaux marchés.

L’ingérence étrangère revêt différentes formes politique, économique, diplomatique militaire et culturelle. Ainsi, on se trouve confronté à une Afrique de plus en plus impliquée dans la mondialisation et très convoitée par les grandes puissances.

Cette ingérence étrangère a toujours constitué un facteur déstabilisant du continent noir et un frein à son développement et à l’exercice de sa pleine souveraineté sur ses ressources.

Pour faire face à cette dépendance vis-à-vis de l’étranger, le panafricanisme se présente comme un mouvement politique unitaire, permettant de relever collectivement les défis de la mondialisation, du développement, de la sécurité et la consolidation des acquis précaires de l’exercice des souverainetés nationales.

L’UA, s’inscrivant dans une gouvernance multilatérale, s’efforce d’ériger l’autonomie et la libération en leviers du développement et de stabilité.

La question de l’autonomie des Etats africains à l’épreuve de l’ingérence étrangère nous parait hasardeuse à traiter. La disparité des Etats africains implique, un traitement différentié à géométrie variable de situations divergentes voire antagonistes, aggravés par le poids de l’héritage colonial auquel s’ajoutent les clivages culturels et les frontières artificielles entre les nations.

Le continent africain compte 54 Etats appartenant à des civilisations différentes et connaissant des niveaux de développement variés voire disparates ; on note cinq grandes régions : Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique centrale, Afrique de l’Est et Afrique australe. L’amplification des regards et des intérêts externes qui pèsent sur le continent ainsi que la pluralité, la diversité et les interférences des entités interventionnistes complexifient encore notre analyse : les Etats, les organisations et les institutions financières internationales… Il est légitime, dès lors, de questionner la liberté d’action des Etats africains contre toute forme d’ingérence étrangère ?

I- L ’ingérence étrangère : entrave incessante de l’autonomie des Etats

Il est opportun dans ce contexte de traiter la pluralité des formes de l’ingérence étrangère et son impact déstabilisant sur le continent. Cette ingérence a marqué l’espace africain revêtant des formes très variées et attestant de stratégies interventionnistes établies d’une manière différenciée en tenant en compte les particularités de chaque Etat africain et de l’étendue des liens historiques politiques et économiques qui les rattachant.

L’ingérence politique présentée comme «une intervention tendant, directement ou indirectement, à imposer un régime démocratique à une entité souveraine par des pressions multiformes (conditionnalités, menaces ou recours à la force)», remettant en cause le principe de l’autonomie constitutionnelle des Etats.

La conditionnalité démocratique de l’aide au développement représente une manifestation spectaculaire de l’ingérence étrangère dans la mesure où elle a été consacrée dans des convention internationales ou régionales qui mettent en exergue l’exigence démocratique comme condition de l’application desdites conventions ou accords à l’image de la Convention ACP/UE signée le 23 juin 2000 et l’accord d’association entre la Tunisie et l’UE signé en 1995.  L’institutionnalisation de l’ingérence démocratique en direction de l’Afrique la transforme en un enjeu de débat public international légitimant l’intervention d’acteurs transnationaux.

A titre d’illustration, la gouvernance internationale des élections dans le Golf du Guinée (Nigéria, Cameroun, RDC) s’est imposée comme un moyen de reconstruction des Etats en faillite. Néanmoins, ces ingérences ont souvent contribué à l’établissement d’une forme de tutelle politique et d’un clientélisme entre les agents électoraux internationaux et les élites électorales internes, au détriment de la prise en considération de la souveraineté des peuples.

La France et des États-Unis ont entretenu un interventionnisme discriminatoire qui amène à stigmatiser certains États non démocratiques et à tolérer d’autres attestant de l’instrumentalisation et de l’ambivalence de la conditionnalité démocratique. 

Ainsi, au-delà du transfert des valeurs démocratiques, se dévoile la quête par les «entrepreneurs de la cause démocratique» d’un positionnement géostratégique et d’une hégémonie idéologique, politique et économique.

L’ingérence humanitaire vise dans sa conception initiale à influencer, à contrôler les actes d’un gouvernement étranger qui enfreignent gravement lois d’humanité.  Néanmoins la politisation de cette pratique risque de camoufler les motifs réels de l’intervention, d’autant plus que le flou juridique qui entoure cette notion pourrait conduire à s‘en servir pour légitimer une ingérence dans les affaires des Etats autorisant des programmes impérialistes au nom de valeurs universelles. Il en atteste pleinement la sélectivité dans le choix des théâtres d’intervention humanitaire.

L’ingérence militaire s’exerce également en dépit de l’affirmation intensive du principe du non recours à la force armé dans l’ordre juridique internationale. Cette forme d’ingérence trouve une légitimation internationale. Le continent africain est le théâtre d’affrontements militaires les plus atroces et les plus meurtriers dans le monde. La quasi-totalité de ces conflits surgissent via l’appui de grandes puissances, ou en leur nom. Le cas du Rwanda est le plus emblématique de par le caractère génocidaire du conflit aggravé par une ingérence militaire française.Les conflits armés au Soudan et au Mali provoquent la crise humanitaire la plus grave et la plus atroce dans le continent les transformant en terrains de tensions géopolitiques.  

Il y a, également, l’ingérence économique et monétaire. Il s’avère pertinent de rappeler dans ce contexte que la résolution adoptée par l’AG de l’Onu le 12 décembre 1974 énonce que «chaque Etat détient et exerce librement une souveraineté entière et permanente sur toutes ses richesses, ressources naturelles et activités économiques».

Paradoxalement, on assite à une course contre la montre entre les puissances étrangères pour s’implanter dans les différents pays d’Afrique par des accords militaires ou des partenariats économiques  Pour tous les pays industriels entrés dans l’ère de l’électronique et du numérique, les gisements de minéraux  à usages industriels rendent l’Afrique plus attractive créant ainsi des rivalités entre les États-Unis, la Chine, le Japon, la Russie, la France, le Royaume-Uni, et la Turquie  en tissant des relations d’affaires avec les Etats africains.

L’ingérence non seulement freine mais entrave le développement équitable durable   du continent africain. Elle alimente en outre l’insécurité, les tensions et les conflits armés source de fragmentation et de morcellement de Etats africains :

L’entrave au développement : les partenariats entretenus entre les Etats africains ont été conçus dans une logique de déséquilibre et de domination négligeant les enjeux et les défis confrontés par les Etats africains et traduisant une surexploitation des ressources au détriment d’une véritable coopération inclusive et intégrée se fondant sur une gouvernance des échanges économiques sociaux et politiques.

En 2024, plus de la moitié de la population mondiale vit dans une pauvreté multidimensionnelle, dont 51 % (soit environ 588 millions de personnes) résident sur le continent africain

En outre, un fossé est en train de se creuser entre les pays à revenus moyens en plein essor et les Etats fragiles et les moins développés, aggravant ainsi les déséquilibres socioéconomiques du continent et le poids de la dette souveraine et de l’inflation.

Les partenariats UE/ Afrique demeurent aussi déséquilibrés. L’accord de Samoa signé le 15 novembre 2023 s’est succédé à l’accord Cotonou, en visant entre autres à lutter contre le changement climatique, protéger l’environnement et garantir une gestion durable des ressources naturelles.

Toutefois, si cet accord se présente comme un accord de partenariat, il lie des puissances inégales tout en conservant la dépendance et la démarche débiteur/créancier qui caractérisent les accords de Cotonou, et pourrait influencer le processus de l’autonomie décisionnel des Etats ACP dans les instances internationales. En 2019, l’Afrique représentait 2,8% du commerce mondial. Le commerce intra régional de l’Afrique ne représentait que 4,4% du commerce continental total.

L’escalade de la violence et des conflits alimentent la fragmentation et l’affaiblissement des structures étatiques centrales et locales et génèrent un continent instable dont la paix est confisquée. La perpétration des coups d’État aggrave encore l’instabilité et l’insécurité et creuse davantage le fossé d’incertitude et de méfiance entre les gouvernants et les gouvernés et les différents acteurs nationaux.

Depuis 1950, l’Afrique a connu 220 des 492 tentatives de coup d’État recensées dans le monde. On recense, de surcroît, une hausse de 45% du nombre de situations de conflits armés en Afrique depuis 2020, provoquant le déplacement de quelque 35 millions de personnes sur le continent.

Les violations graves du droit international humanitaire et des droits de l’homme par les parties belligérantes lors de conflits armés en Afrique laisse présager une atmosphère d’impunité et de stigmatisation du continent et des populations.

Le système de la responsabilité internationale est accusé d’être sélectif et discriminatoire en se focalisant sur les crimes internationaux perpétrés sur le continent africain et en passant sous silence ceux commis ailleurs.

Pire encore, il nous semble que cette situation d insécurité et de guerre est stimulée par les puissances interventionnistes afin de pérenniser leur mainmise sur les ressources du continent : étant fragilisé et fragmenté sa domination devient de plus en plus aisée.  L’effacement des entités étatiques et la montée en puissance de groupes armées irréguliers et de milices, la perte par l’État du monopole légitime de la contrainte représentent des handicaps majeurs au développement durable et à l’établissement de la paix et de la sécurité à l’échelle régionale.

II- Les palliatifs visant à renforcer l’autonomie des Etats africains

On opte dans ce contexte pour une étude sélective de ces palliatifs en mettant en exergue les plus influents, à savoir l’apport de la gouvernance multilatérale panafricaine dans le cadre de l’UA et le renouvellement des résistances nationalistes à l’échelle étatique :

La gouvernance multilatérale panafricaine dans le cadre de l’UA : depuis le milieu du XXe siècle, le multilatéralisme régional s’est progressivement affirmé comme le mode privilégié de coopération internationale.

Après l’indépendance, les responsables politiques des nouveaux Etats africains se sont servis des idées du panafricanisme pour défendre l’unité du continent et la formation d’une organisation d’intégration africaine.

L’article 3 de l’acte constitutif de l’UA énonce parmi les objectifs de l’Union «de défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale, et l’indépendance de ses Etats membres».

La montée de l’intégration régionale a été toujours présentée comme corollaire du développement, de stabilité et de solidarité.

En effet, le multilatéralisme tente de mobiliser les Etats africains pour préserver leur autonomie en assumant pleinement les responsabilités découlant de leur autonomie moyennant une reconceptualisation du principe de souveraineté.  

Ainsi, le rôle de l’UA dans la consolidation de l’autonomie des Etats africains et la sécurité du continent se manifeste dans son action opérationnelle guidée par une conception de la souveraineté-responsabilité centrée sur l’homme. Elle défend l’idée de souveraineté partagée enrichie par l’exigence du sentiment d’humanité et de responsabilité pour faire face à des défis qu’un Etat seul ne peut pas relever et qui doivent être traités collectivement dans un esprit de solidarité et de complémentarité tels que la pauvreté, l’insécurité, les crimes internationaux, la pollution…

La création du Conseil de Paix et de sécurité par l’Acte constitutif de l’UA marque un tournant décisif dans le renforcement système de sécurité collective africaine.

De même, l’adoption de l’accord portant création de la ZLE continentale africaine signé en 2018 visant à pallier aux vulnérabilités des économies africaines…

L’UA est, toutefois, confrontée à des défis majeurs tenant à sa capacité à s’ériger en une véritable puissance régionale, à gérer efficacement les disparités et tensions entre les Etats africains.  Encore faut-il craindre l’enchainement vers un simple mimétisme du modèle d’intégration européenne sans une prise de conscience des particularités du contexte africain, en transformant l’organisation indirectement en un outil de domination et d’ingérence.

Le renouvellement du nationalisme africain a aujourd’hui conduit à placer l’identité ethnique, nationale et religieuse au cœur de tout projet politique, défendant l’autonomie des Etats africains dans son acception de résistance aux tentatives du néocolonialisme et aux ingérences étrangères, et répondant aux aspirations de leurs populations à l’autonomie et la prospérité. Ce qui se manifeste en particulier dans le discours politique et la remise en cause d’accords conclus avec les   anciennes colonies.

La montée du nationalisme reflète dans le discours politique des leaders africains une réponse à la domination et aux ingérences étrangères et une quête d’une position respectable sur la scène internationale. Il en atteste la dénonciation en cascade des accords de défense par les États africains qui marque une rupture historique avec les anciennes colonies et en particulier avec la France.

En 2024, le président sénégalien Bassirou Diomaye Faye annonçait le départ des troupes françaises du Sénégal. Il a estimé que la présence militaire française «ne correspond pas à notre conception de la souveraineté et de l’indépendance».Le président tchadien, Mahamat Idriss Déby, a annoncé la rupture de l’accord de défense entre le Tchad et la France. Il a qualifié cette décision d’«acte souverain, mûrement réfléchi et entièrement assumé». Ces décisions ont été précédées du retrait des troupes françaises du Mali, du Burkina Faso puis du Niger.

L’impact de ces tendances nationalistes africaines sur la réaffirmation et le renforcement des souverainetés nationales devrait être, sans doute, mesuré à long terme.

Néanmoins, il est permis de craindre l’avènement d’un nationalisme sélectif dissuasif à l’égard de certaines puissances interventionnistes mais permissif à l’égard d’autres.

De surcroît, ce nationalisme devrait être impérativement accompagné de politiques nationales de réforme et de consolidation des structures étatiques internes et d’une gouvernance dans la gestion des ressources nationales ainsi qu’une internalisation et africanisation des valeurs démocratiques. Il devrait aller de pair également avec une reconfiguration profonde des partenariats établis avec les Etats tiers ou les groupements interétatiques fondée sur l’égalité souveraine et la préservation des richesses africaines pour les générations futures ainsi qu’un développement durable et équitable du continent.

Au total, Une stratégie autonomiste mais ouverte au monde extérieur ne peut réellement s’affermir qu’au moyen d’une solidarité panafricaine globalisée qui transcende les divergences et les tensions entre les Etats africains. Etant confrontés à des défis énormes et partageant un sort commun, ces Etats doivent en conséquence s’engager dans une autonomisation propre au continent.

* Maitre-assistante en droit public à la faculté de droit et des sciences politiques de Sousse.

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Expats, seul votre argent compte pour l’État tunisien !

«Rihou issed, yiddi ma yrod», dit l’adage bien tunisien — qu’ils partent, pourvu qu’ils ne reviennent pas gonfler les rangs des chômeurs. Ces expats injectent presque 10 milliards de dinars de transferts par an, ils sont plus de deux millions de Tunisiens fantômes, et un État qui ne veut compter que leurs transferts précieux en devises, que le système bancaire récupère au passage avec des frais usuraires (allant à 8%). Dramatique… (Photo : Des expatriés débarquent au port de La Goulette pour passer leurs vacances au pays.)

Moktar Lamari *

Voilà, résumée en un seul dicton populaire, toute la doctrine non écrite de l’État tunisien à l’égard de sa diaspora : on ne veut pas savoir combien sont-ils, qui ils sont, où ils vivent, ce dont ils ont besoin — mais on veut, chaque année, leurs devises, comptée au dinar près et célébrée en conférence, dans des hôtels climatisés avec des discours indignes de la Tunisie d’aujourd’hui.

L’Utica aux aguets…

Samir Majoul, président de l’Utica, la centrale patronale, l’a rappelé sans ironie apparente lors de la Conférence régionale des Tunisiens de l’étranger : les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint 8 milliards de dinars en 2025, en hausse de 6% par rapport à 2024, avec une projection à plus de 10 milliards de dinars pour 2026. Soit presque 8 % du PIB tunisien.

Il a évoqué, dans la foulée, «environ deux millions» de Tunisiens établis hors du pays — un chiffre prononcé avec l’aisance de qui cite une statistique officielle, alors qu’il s’agit d’une estimation approximative, non actualisée, non désagrégée par pays, par âge, par profession, par motif de départ.

Il n’est pas certain. Mais, il s’en fout au final. Deux millions de personnes, soit près d’un cinquième de la population résidente, et l’État tunisien serait bien en peine de dire combien sont ingénieurs, combien sont ouvriers du bâtiment en Libye ou en Arabie saoudite, combien sont médecins en France, combien ont fui faute de perspectives et combien ont simplement suivi un conjoint.

On ne veut rien savoir sur leur effectif et besoins

«Ihabbou flousna, mouch khbarna» — on aime avoir notre argent, pas de nos nouvelles.

Ce silence statistique n’est pas un détail technique, c’est un choix politique. Aucun recensement consulaire fiable, aucune enquête de profilage socio-économique de la diaspora, aucun registre permettant de savoir si le médecin tunisien de Lyon ou l’informaticien de Montréal souhaiterait investir, revenir temporairement, transférer un savoir-faire — rien.

On préfère le silence à l’inventaire, parce que l’inventaire obligerait à répondre à la question qui fâche : pourquoi partent-ils, et pourquoi ne reviennent-ils pas ? Il est tellement plus commode de célébrer le migrant comme «ambassadeur de la Tunisie» — l’expression est de Majoul lui-même — que de reconnaître qu’il est d’abord et avant tout un exilé économique dont le pays ne veut connaître que le RIB.

Et pendant que l’État s’abstient de compter les hommes, il compte scrupuleusement les devises — et prélève sa dîme au passage. Car voici la partie de l’histoire que ni Majoul ni les communiqués triomphants sur les transferts n’évoquent jamais : la ponction que subit chaque mandat envoyé par un travailleur tunisien à sa famille.

La rente bancaire et la vendetta

Entre les commissions bancaires, les frais de change et les marges appliquées par les opérateurs de transfert, la diaspora dénonce depuis des années des prélèvements qui, selon de nombreux témoignages concordants relayés dans la presse et sur les réseaux sociaux tunisiens, avoisineraient 7%, voire jusqu’à 10% selon le canal utilisé — un niveau qui, s’il était appliqué frontalement à n’importe quel autre secteur économique, ferait scandale et déclencherait une enquête du Conseil de la concurrence. Ici, silence radio, comme pour les effectifs de la diaspora.

Ajoutons à cela une Banque centrale de Tunisie qui gère le taux de change du dinar dans une opacité feutrée, avec un régime de flottement dit «administré» qui laisse un écart persistant entre le cours officiel et la valeur perçue par ceux qui vivent, gagnent et comparent les prix en euro, en dollar ou en dinar libyen.

Le migrant tunisien transfère donc sa devise dure, se la voit convertie à un taux qu’il ne contrôle pas, amputée de commissions qu’il ne négocie pas, dans un système bancaire où quatre ou cinq établissements dominants affichent, comme par un curieux hasard statistique, des grilles tarifaires étonnamment convergentes — ce qui, dans n’importe quel manuel d’économie industrielle de première année, porte un nom : comportement de cartel.

Vache à lait… pour les lobbys

Le résultat de cette mécanique est limpide : la diaspora tunisienne est devenue, de facto, une vache à lait macroéconomique.

On lui demande de financer, par ses transferts, une part croissante des besoins en devises du pays — Majoul lui-même a rappelé, dans la même intervention, que les investissements étrangers directs n’ont atteint que 825 millions de dinars au premier trimestre 2026, une somme dérisoire comparée aux 10 milliards annuels envoyés par les familles depuis l’étranger — tout en la ponctionnant au passage par des frais bancaires exorbitants et un taux de change qui ne lui est jamais favorable.

C’est un système où l’expatrié finance, sans le savoir précisément, à la fois le compte courant du pays et la marge des banques qui l’exploitent. On appelle cela, dans le jargon feutré des institutions internationales, le «coût de la remise de fonds» ; en tunisien de tous les jours, cela s’appelle «tqawwadou» — se faire plumer poliment, avec le sourire, par ceux-là mêmes qui vous appellent «ambassadeur».

Peu d’investissement, et beaucoup de gaspillage

Le plus cocasse dans cette affaire, c’est que le même discours qui célèbre les transferts comme un «moteur de l’économie nationale» appelle, dans la foulée, à transformer cet argent en «investissement productif» — comme si la diaspora, déjà ponctionnée à l’entrée, devait en plus assumer le rôle de bailleur de fonds patriotique pour un plan de développement 2026-2030 chiffré à 28,6 milliards de dinars et plus de 4 400 projets rien que pour la région du Grand Tunis élargi.

On demande à l’émigré de financer sa famille, de financer l’État via les commissions bancaires, et maintenant de financer les infrastructures — sans jamais lui demander son avis, sans jamais le recenser, sans jamais lui offrir un guichet dédié qui ne soit pas une simple opération de communication en marge d’une conférence régionale.

Tant que la Tunisie continuera de traiter sa diaspora comme un flux financier plutôt que comme une population de citoyens à part entière — avec des données, des besoins, une voix — elle continuera de récolter les fruits amers de cette hypocrisie : un exode qui s’accélère, une devise qui rentre de moins en moins par les circuits officiels à mesure que la ponction se fait sentir, et un discours institutionnel qui célèbre en public ce qu’il méprise en pratique.

«Elli ma yaârafch qimet flousou, ykhalliha tghib» — celui qui ne connaît pas la valeur de son argent finit par le voir s’évaporer.

La Tunisie ferait bien de méditer ce dicton avant de compter, l’an prochain, une douzaine de milliard de dinars injectés dans l’économie tunisienne, en devises fortes, sans jamais avoir voulu compter les millions de Tunisiens qui les lui envoient.

Une honte pour l’État, et un déficit d’éthique pour ces think tank (Atuge, entre autres), ces rentiers qui veulent faire des expatriés leur fonds de commerce, sous couvert d’expertises. Souvent avec des financements et des directives des ambassades et ambassadeurs représentés à Tunis.

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur : E4T.  

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Bourse de Tunis | Plaidoyer pour l’introduction des entreprises publiques

Dans cet article, l’auteur appelle le président de la république Kaïs Saïed à œuvrer pour l’introduction en bourse des entreprises publiques en difficulté pour aider à les réformer, les rendre plus rentables, réduire la pression que leurs déficits exercent sur le budget de l’Etat et, ce faisant, stimuler la croissance économique globale dans le pays.

Larbi Benbouhali *

Le Président peut-il collaborer avec la Bourse de Tunis (BVMT) pour sauver l’économie tunisienne en cette période de malaise économique ?

Cela se joue dans un contexte marqué par une forte inflation, un chômage élevé, un endettement important, une croissance économique faible, une détérioration du niveau de vie des familles tunisiennes et une conjoncture économique mondiale incertaine.

Si le président refuse de collaborer avec le FMI et les bailleurs de fonds étrangers, il dispose d’une opportunité en or : travailler avec la BVMT. Il pourrait ainsi éviter que les 105 entreprises publiques ne plombent le budget de l’État par leurs déficits en cette période difficile, tout en sauvant l’économie tunisienne dans son ensemble.

1. Pourquoi le gouvernement tunisien ne procède-t-il pas à l’introduction en Bourse des entreprises publiques (CPG, Steg, Etap, Stir, Stam, Sonede, etc.) ? Il pourrait utiliser les liquidités du marché boursier pour financer et réformer ces entreprises, les rendre rentables et stimuler la croissance économique globale.

2. Pourquoi le gouvernement ne réforme-t-il pas l’économie informelle (ou parallèle) — qui représente 40 % de l’économie réelle — afin de collecter jusqu’à 12 milliards de dinars de recettes fiscales ? Une partie de ces fonds pourrait servir à accorder des prêts sans intérêts ni garanties aux chômeurs, évitant ainsi au gouvernement de devoir contraindre les banques à octroyer de tels prêts.

3. Pourquoi le gouvernement ne réforme-t-il pas le système de subventions alimentaires et énergétiques ? Une économie d’environ 5 milliards de dinars sur ce budget permettrait d’accorder des prêts sans intérêts ni garanties aux chômeurs ; rappelons que seule 50 % de la population tunisienne a réellement besoin de ces subventions.

4. Pourquoi le gouvernement n’encourage-t-il pas les 65 % de Tunisiens sans compte bancaire à adopter les services bancaires mobiles et à ouvrir un compte ? Cela permettrait d’intégrer au système bancaire les 29 milliards de dinars circulant dans l’économie parallèle, offrant ainsi aux banques davantage de liquidités pour prêter au secteur privé, stimuler la production industrielle et ramener le taux de chômage à 10 %.

Pour sortir la Bourse de Tunis de la tourmente

Au cours des deux dernières semaines, la Bourse de Tunis a perdu plus de 8,5 % de sa capitalisation boursière par rapport à son pic de 21 550 points atteint début juillet 2026 ; le secteur bancaire, à lui seul, a perdu plus de 11 % de sa valeur.

La perte globale est considérable en termes de dinars : elle équivaut à 4 400 millions de dinars, soit près de 2,6 % du PIB total de 2025 (PIB de 170 milliards de dinars / 4,4 milliards de dinars = 2,6 %).

Les prix élevés du pétrole brut et de l’énergie vont faire grimper l’inflation et les taux d’intérêt bancaires, ce qui se traduira par une hausse des coûts et une baisse des bénéfices pour le secteur bancaire tunisien. Cela entraînera une nouvelle baisse de l’indice boursier tunisien, tendance qui pourrait se poursuivre tout au long du mois d’août et dans les mois à venir.

Ce recul lent mais constant a débuté début juillet, bien avant l’entrée en vigueur de la loi 2026-148 relative aux prêts sans intérêts ni garanties. Cela indique que d’autres facteurs ont incité les investisseurs à vendre massivement des actions cette semaine, provoquant une chute de 8,5 % de l’indice au cours des quatre dernières semaines et cette perte colossale de 4,4 milliards de dinars.

Nous pouvons désormais identifier et quantifier les véritables raisons pour lesquelles la Bourse de Tunis a connu deux journées très difficiles, mardi et mercredi derniers :

1. l’indice boursier tunisien avait progressé de 65 % depuis le début de l’année ; les investisseurs ont donc souhaité prendre leurs bénéfices avant toute correction brutale, tirant les leçons de la chute de la Bourse sud-coréenne la semaine dernière et du recul d’autres marchés mondiaux en juillet ;

• l’indice boursier sud-coréen Kospi a perdu 25 % de sa valeur en juillet 2026 ;

• l’indice boursier indien BSE Sensex a perdu 10 % de sa valeur en juillet 2026 ;

• l’indice boursier Nasdaq-100 a perdu 7 % de sa valeur en juillet 2026 ;

• l’indice de la Bourse de Tunis (Tunindex) a perdu 8,5 % de sa valeur en juillet 2026.

2. Le secteur bancaire connaît une liquidité limitée ; on observe une abondance de vendeurs d’actions face à une faible demande cette semaine, ce qui a entraîné une baisse des cours et fait reculer le Tunindex de 3,47 points en une seule journée mardi dernier.

3. La réduction de la liquidité bancaire destinée au secteur privé, les restrictions sur les dividendes et la contraction de 8 % du secteur financier en 2025 : la Banque centrale a incité les banques à limiter ou suspendre les versements afin de préserver leurs fonds propres et de restreindre les sorties de devises. Cette mesure a réduit la liquidité disponible pour les prêts et la génération de profits supplémentaires, pesant ainsi sur le cours de leurs actions.

4. Par ailleurs, le marasme économique tunisien et la faiblesse des investissements ont freiné la croissance de nombreuses entreprises ; neuf des 75 sociétés cotées à la Bourse de Tunis ont enregistré des pertes en 2025, affichent des capitaux propres négatifs et n’ont pas publié leurs rapports annuels depuis plus de trois ans.

Ces neuf entreprises représentent 12 % des sociétés cotées ; leurs pertes contribuent à la tendance baissière du marché boursier tunisien.

Des recommandations en guise de conclusion :

Le gouvernement tunisien peut développer la Bourse de Tunis et générer davantage de richesse pour chaque famille tunisienne en collaborant avec le marché financier pour y introduire des entreprises publiques ; cela permettrait à ces sociétés de lever des capitaux pour investir et se développer, plutôt que de peser sur le budget de l’État.

2. L’économie tunisienne a besoin de devises étrangères, et non de dinars — un «mini-plan Marshall» d’au moins 3 milliards de dollars est nécessaire.

Pourquoi ?

On peut imprimer des dinars, mais pas du pétrole brut. On peut imprimer des dinars, mais pas du gaz naturel. On peut imprimer des dinars, mais pas du blé ni des matières premières…

3. En 2025, la Bourse de Tunis a progressé de 35 % et dispose d’importantes liquidités : le gouvernement peut collaborer avec elle et s’appuyer sur les entreprises publiques pour lever des capitaux et leur accorder des prêts destinés à l’investissement et à la croissance économique. Cela permettrait d’attirer davantage de dollars et d’euros, de réduire le niveau d’endettement, de créer des emplois et de stimuler une croissance économique supérieure au taux d’inflation.

4. Le gouvernement tunisien peut collaborer avec le ministère des Finances, les banques commerciales et la Banque centrale pour réformer l’économie parallèle et accroître les recettes fiscales de 17 milliards de dinars (12 milliards issus de l’économie parallèle et 5 milliards grâce à la réforme des subventions).

Le gouvernement pourrait alors accorder des prêts sans intérêts ni garanties aux chômeurs, réduisant ainsi ses besoins d’emprunt auprès des banques commerciales et de la Banque centrale, ce qui contribuerait à ramener l’inflation monétaire à 3 %.

5. Toutes ces mesures aideront les banques commerciales et le gouvernement à assainir les finances publiques ; les banques disposeront de davantage de liquidités pour prêter au secteur privé et soutenir la croissance économique dans un contexte mondial incertain, tout en améliorant la notation financière (Fitch Ratings) et en réduisant le niveau d’endettement de l’État.

À mesure que l’adoption des mesures susmentionnées entraînera un afflux croissant de dollars américains et d’euros en Tunisie, le dinar tunisien se renforcera, ce qui permettra de réduire l’inflation importée ainsi que les déficits commercial et budgétaire, de créer des milliers d’emplois et de générer des recettes fiscales supplémentaires. Il s’agit d’une formule gagnant-gagnant pour le gouvernement tunisien, les banques commerciales, la Banque centrale de Tunisie et la Bourse de Tunis ; elle favorisera la création de richesse pour chaque famille tunisienne et permettra de porter le taux d’épargne de 5 % à 15 % du PIB.

À mesure que l’afflux de dollars et d’euros augmentera grâce à l’adoption de ces mesures, le dinar tunisien se renforcera, ce qui permettra de réduire l’inflation importée, les déficits commercial et budgétaire, de créer des milliers d’emplois et de générer des recettes fiscales supplémentaires. C’est une formule gagnant-gagnant pour le gouvernement tunisien, les banques commerciales, la Banque centrale de Tunisie et la Bourse de Tunis, tout en générant davantage de richesse pour chaque famille tunisienne.* Expert financier tunisien opérant en Afrique du Sud.

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Chronique critique des puissances mondiales (2026–2036)

Je me surprends à relire la carte du monde comme on relit une page déjà annotée : les mêmes noms, les mêmes mers, les mêmes détroits, et pourtant une autre grammaire du pouvoir. Dans la prochaine décennie, l’équilibre des forces ne ressemblera ni à un duel pur entre deux empires, ni à une harmonie multipolaire où chaque pôle serait net, stable, raisonnable. Ce sera plutôt une physique instable de la puissance, faite d’élans et de retenues, de coalitions improvisées, de dépendances converties en leviers, et d’une question obsédante : qui peut encore promettre la sécurité — énergétique, technologique, militaire, alimentaire — sans payer un prix politique intérieur trop élevé ?

Zouhaïr Ben Amor *

Les vieilles métriques (PIB, effectifs militaires, réserves de change…) restent nécessaires, mais elles cessent d’être suffisantes : on peut être riche et fragile, armé et paralysé, connecté et vulnérable. D’une certaine manière, la décennie qui vient prolonge un basculement déjà visible dans les diagnostics des grandes institutions : la croissance mondiale paraît appelée à rester «stable mais médiocre», avec des risques orientés vers le bas, parce que les tensions géopolitiques, la volatilité financière et la fragmentation géoéconomique ne sont plus des accidents mais des paramètres structurels (IMF, 2024). La Banque mondiale décrit elle aussi un monde où l’incertitude et les frictions deviennent un vent de face durable, et où la mondialisation ne s’effondre pas : elle se recompose par segments, par alliances, par exclusions (World Bank, 2025).

Ce qui change, au fond, c’est la place prise par la sécurité économique. On ne parle plus seulement de commerce, on parle d’accès ; plus seulement d’avantages comparatifs, on parle de goulets d’étranglement ; plus seulement d’efficience, on parle de redondance. Les dépendances, autrefois tolérées parce qu’elles semblaient rationnelles, deviennent des vulnérabilités à cartographier, à réduire, parfois à instrumentaliser. Le pouvoir, alors, se niche moins dans la capacité de produire «tout» que dans la capacité de rendre les autres incapables de se passer de vous dans «quelques» secteurs clés — et, symétriquement, dans l’art de se ménager des alternatives crédibles.

Les Etats-Unis, l’Union européenne et la Chine

Les États-Unis abordent cette période avec une force qui demeure globale — monnaie, innovation, alliances, projection militaire — mais avec une sensibilité accrue au risque de dépendance stratégique. La relocalisation partielle des semi-conducteurs et l’obsession des chaînes d’approvisionnement, visibles dans la politique industrielle américaine récente, révèlent moins un repli qu’une réécriture des conditions de l’ouverture : l’accès au marché et aux technologies n’est plus un acquis, c’est une relation, donc un rapport de force (White House, 2024). Cette posture peut rendre l’influence américaine plus conditionnelle, parfois plus transactionnelle, car les arbitrages intérieurs (coûts budgétaires, cohésion sociale, cycles politiques) deviennent une contrainte stratégique à part entière.

L’Union européenne, elle, reste un paradoxe vivant : puissance de marché et de normes, capable d’imposer des standards, mais encore hésitante quand il faut convertir la richesse en capacité matérielle — énergie, défense, matières premières, production. L’adoption d’un cadre visant à sécuriser l’approvisionnement en matières premières critiques signale une prise de conscience tardive : l’autonomie n’est pas un slogan, c’est une industrialisation, des investissements, des permis, des infrastructures, et souvent des conflits locaux autour de l’acceptabilité (EU, 2024). L’Europe peut gagner en poids stratégique si elle assume le coût de la souveraineté ; sinon elle restera un arbitre économique exposé, puissant mais perméable.

La Chine demeure, pour sa part, l’acteur le plus difficile à placer sur une carte simple. Sa profondeur industrielle et ses ambitions technologiques en font un rival systémique, mais sa trajectoire dépend d’un équilibre délicat entre contrôle politique et dynamisme économique, entre puissance projetée et confiance interne. Dans les analyses des risques macrofinanciers, elle reste un centre de gravité autant qu’une source potentielle de chocs, tant son poids dans le commerce mondial et certaines chaînes de valeur demeure élevé (IMF, 2024). Or plus elle est incontournable, plus les autres cherchent à réduire l’incontournable ; et plus ils y parviennent, plus elle se sent menacée et politise à son tour les interdépendances. La boucle est presque mécanique.

Les enjeux démographiques, économiques et technologiques

Le cœur techno-industriel de la décennie, ce sont les semi-conducteurs, l’IA, le cloud, la cybersécurité, mais aussi ce que l’on appelle, d’un ton trop neutre, les «minéraux critiques». La transition énergétique, loin d’être une simple affaire de volonté climatique, reconfigure les dépendances : moins de pétrole importé pour certains, plus de cuivre, de lithium, de nickel, de cobalt, de graphite, de terres rares — et surtout plus de capacité de raffinage, de transformation, de recyclage. L’Agence internationale de l’énergie insiste sur le fait que ces marchés concentrent des risques de rupture, non seulement par la géologie mais par la géopolitique et la lenteur des projets (IEA, 2024b). Dans cette perspective, la puissance se lit aussi dans des ports, des usines, des câbles, des stocks, et dans l’aptitude des États à accélérer sans fracturer leur contrat social.

La démographie, elle aussi, cesse d’être un arrière-plan. Les projections des Nations Unies rappellent un vieillissement rapide dans de nombreux pays riches et en Chine, tandis que l’Afrique et l’Asie du Sud continuent de prendre du poids (UN DESA, 2024). Vieillir, ce n’est pas seulement compter davantage de retraités : c’est durcir la contrainte budgétaire, raréfier certaines compétences, modifier la tolérance au risque, et parfois réorienter les priorités nationales. À l’inverse, une société jeune n’est pas automatiquement puissante : elle peut être dynamique, inventive, expansive, ou bien frustrée, fragmentée, vulnérable. La puissance démographique devient puissance réelle quand elle s’adosse à l’éducation, aux infrastructures, à l’emploi productif, à une gouvernance qui tient.

C’est ici que l’Inde s’impose comme la grande puissance «en fabrication». Son avenir ne se résume pas à sa taille : il dépendra de sa capacité à créer des emplois à grande échelle, à absorber une jeunesse urbaine, à sécuriser son énergie, à renforcer son appareil productif, tout en naviguant entre les blocs sans se laisser enfermer. Dans un monde de fragmentation, ce sont souvent les acteurs capables de choisir dossier par dossier — et non camp par camp — qui gagnent une marge de manœuvre disproportionnée.

Autour des grands pôles, les puissances-charnières prennent de l’importance : hubs logistiques, financiers, énergétiques, industriels, diplomatiques. Le Moyen-Orient n’est plus seulement un théâtre énergétique : il devient un espace d’investissement, de médiation, de modernisation technologique, parfois de rivalité d’influence, où les capitaux circulent comme un outil géopolitique. L’Asie du Sud-Est, avec ses stratégies de diversification industrielle, profite des redéploiements de chaînes de valeur. Dans ce monde, le pouvoir n’est pas toujours d’imposer ; il est aussi de se rendre indispensable, ou d’offrir des alternatives.

Le réarmement n’est plus une parenthèse mais une tendance

Et pendant que l’économie se politise, la guerre — ou la possibilité de la guerre — redevient un organisateur des décisions. Le Sipri observe une hausse marquée des dépenses militaires mondiales, signe que le réarmement n’est plus une parenthèse mais une tendance (Sipri, 2025). Ce n’est pas seulement une question d’armements ; c’est une question d’industrie et de temps. La guerre longue, celle qui consomme des munitions, use des matériels, exige une logistique continue, remet au centre la capacité de production, la robustesse des chaînes d’approvisionnement, la standardisation, la formation.

Dans ce cadre, l’Otan insiste sur la résilience, l’adaptation et la solidarité, comme si l’alliance se pensait de nouveau comme un mécanisme de préparation au risque majeur, pas seulement comme un forum de gestion (Nato, 2024). Mais la force d’une alliance dépend aussi de la politique intérieure de ses membres, de la crédibilité des engagements, du partage du fardeau et de l’intégration rapide d’innovations (drones, guerre électronique, cyber, spatial). Parallèlement, la dissuasion nucléaire redevient un facteur de tension psychologique : non parce qu’elle rend la guerre certaine, mais parce qu’elle rend l’erreur plus coûteuse et les crises plus dangereuses (Sipri, 2024).

La décennie à venir sera une décennie de zones grises : sabotage, cyberattaques, pressions économiques, coercition maritime, guerre de l’information, militarisation du droit. Ces pratiques brouillent la perception de la puissance : elles permettent à des acteurs plus faibles d’infliger des coûts, et à des acteurs plus forts de nier leur implication, créant une atmosphère de suspicion qui rigidifie les alliances et encourage la surenchère. Dans ce monde, l’équilibre ne se voit pas toujours : il s’éprouve.

Alors je reviens à une idée simple, presque brutale : l’équilibre global ne sera pas «équilibré». Il sera asymétrique et parfois incohérent, fait de dominations sectorielles. On peut exceller dans l’IA et dépendre d’un détroit ; contrôler une monnaie mondiale et manquer de main-d’œuvre ; dominer le raffinage et manquer d’alliés ; posséder une armée redoutable et une économie sous plafond.

Les États-Unis resteront probablement la première puissance globale par la combinaison unique de capacités militaires, financières, technologiques et d’alliances, mais leur influence sera plus conditionnelle.

La Chine restera le rival central, mais sa marge dépendra de sa capacité à maintenir son dynamisme tout en évitant qu’une coalition durable de «contre-dépendance» ne se consolide. L’Union européenne peut devenir un pôle plus autonome si elle accepte le coût de la souveraineté matérielle. L’Inde peut être un gagnant relatif si elle réussit sa transformation interne. Et autour d’eux, les puissances-charnières tireront parti d’une polarisation incomplète.

Mais tout cela peut être reconfiguré par ce que l’on sous-estime systématiquement : les chocs de résilience. L’énergie, même en transition, reste un champ de vulnérabilités et de risques ; l’AIE souligne l’ampleur des investissements requis pour une électrification accélérée, sous peine de nouvelles tensions (IEA, 2024a). Le climat, l’eau, l’alimentation, les infrastructures, les dettes, les migrations : autant de facteurs qui échappent aux scénarios trop propres.

Dans un tel contexte, la puissance se mesurera aussi à la capacité d’absorber des chocs sans basculer dans la crise politique, à la solidité des institutions, à la confiance sociale, à la capacité de planifier sans étouffer.

Et si je devais laisser une phrase en suspens, comme on laisse un repère dans la marge d’un carnet, ce serait celle-ci : la décennie à venir ne départagera pas seulement «qui est le premier», elle départagera «qui tient». Qui tient l’effort industriel, qui tient la cohésion sociale, qui tient les alliances, qui tient les chaînes d’approvisionnement, qui tient la légitimité politique quand les coûts s’accumulent.

Dans un monde où l’histoire s’écrit moins en conquêtes éclatantes qu’en capacités d’endurance, c’est peut-être la vraie mesure de la puissance.

Bibliographie
EU. (2024). Regulation (EU) 2024/1252 establishing a framework for ensuring a secure and sustainable supply of critical raw materials.
IEA. (2024a). World Energy Outlook 2024.
IEA. (2024b). Global Critical Minerals Outlook 2024.
IMF. (2024). World Economic Outlook, October 2024: Policy Pivot, Rising Threats.
NATO. (2024). Washington Summit Declaration (10 July 2024).
SIPRI. (2024). Sipri Yearbook 2024.
SIPRI. (2025). Trends in World Military Expenditure, 2024 (Fact sheet).
UN DESA. (2024). World Population Prospects 2024 Revision.

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Tribune – Tunisie. La société civile, entre torpeur et éclat

La société civile tunisienne oscille depuis 2021 entre un abandon relatif et des coups d’éclat, confirmant en tout cas son statut historique depuis l’indépendance. En bref La société civile tunisienne s’est mobilisée le 25 juillet 2026 à Tunis, à l’occasion…

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En diabolisant l’Algérie, on dessert les intérêts de la Tunisie

Suite à l’article publié dans votre journal et intitulé ‘‘Les menaces réelles de la stabilité tunisienne’’ de M. Elyes Kasri, je ne peux, en tant que citoyen algérien profondément attaché à l’axe Tunis- Alger, rester silencieux face à des accusations aussi graves portées contre l’Algérie. En tant que fervent partisan des relations algéro-tunisiennes, j’ai souhaité apporter un éclairage factuel, juridique et historique afin de déconstruire certaines approximations qui nuisent à une analyse sereine de la géopolitique de notre région.

Dr Abderrahmane Cherfouh *

Qu’un ancien ambassadeur, ayant exercé les plus hautes fonctions de représentation de l’État tunisien à l’étranger, se prête à un tel pamphlet à charge est particulièrement regrettable.

Une lecture lucide des relations tuniso-algériennes

Face à la récurrence d’analyses à charge tendant à ériger l’Algérie en menace pour la Tunisie, et à un discours nourri de contrevérités, d’approximations historiques, économiques et juridiques, il apparaît indispensable de rétablir les faits.

L’auteur de l’article porte, une fois de plus, des accusations particulièrement graves contre le voisin algérien. Habitué des réquisitoires à charge, il s’appuie malheureusement sur des contresens historiques et des approximations géopolitiques qui masquent les réalités de notre région.

Il me paraît indispensable de substituer l’émotion à la rigueur des faits, des traités et de notre histoire commune. Au-delà des postures individuelles, la responsabilité impose le respect des faits, du droit international et des engagements qui unissent nos deux nations.

1. Frontières terrestres – Un cadre juridique définitif et incontestable : affirmer que l’Algérie occupe des territoires tunisiens relève d’une méconnaissance flagrante du droit international.

Les frontières terrestres entre nos deux pays ne souffrent d’aucune ambiguïté. Elles ont été définitivement délimitées par l’accord du 20 mars 1970, puis consolidées par la convention du 19 mars 1983. Ce cadre juridique bilatéral a définitivement réglé les contentieux hérités de la période coloniale.

Agiter aujourd’hui le spectre d’une prétendue spoliation territoriale constitue un anachronisme qui ne repose sur aucune réalité juridique.

2. Sécurité énergétique – L’Algérie, partenaire constant et non prédateur : accuser l’Algérie de nuire à la Tunisie sur le plan énergétique est un non-sens économique. C’est exactement l’inverse qui se produit.

Grâce au gazoduc TransMed, l’Algérie fournit entre 65 % et 70 % du gaz naturel indispensable à la production d’électricité tunisienne. Ce partenariat stratégique, assorti de facilités de paiement durant les périodes de difficultés macroéconomiques, constitue le véritable poumon énergétique de la Tunisie.

On ne cherche pas à déstabiliser un pays que l’on contribue quotidiennement à alimenter en énergie.

En géopolitique, les intentions réelles ne se mesurent pas aux rumeurs, mais aux flux économiques. Fragiliser l’axe énergétique Alger-Tunis ne pénaliserait pas l’Algérie : cela infligerait une double peine à l’économie et aux consommateurs tunisiens.

3. Stress hydrique – L’impératif de la coopération face au changement climatique : imputer le stress hydrique tunisien à une prétendue volonté d’assèchement de ses ressources de la part de l’Algérie relève d’une aberration scientifique.

L’ensemble du Maghreb subit les conséquences du changement climatique. Bien loin de s’opposer sur cette ressource vitale, l’Algérie, la Tunisie et la Libye ont signé à Tripoli un accord historique visant à mettre en place un mécanisme commun de gestion des eaux souterraines du Système aquifère du Sahara septentrional. Cet accord garantit un échange transparent de données et une exploitation équitable des ressources.

Si l’on suivait le raisonnement développé dans cet article, il faudrait croire que l’Algérie consacrerait ses journées à assécher les nappes phréatiques communes tout en subventionnant le gaz qui éclaire les foyers tunisiens. Une telle contradiction ne résiste pas une seconde à l’épreuve des faits.

4. Flux transnationaux – Ne pas confondre crises subies et manœuvres politiques : réduire les phénomènes de contrebande et les flux migratoires subsahariens à de prétendues manœuvres algériennes constitue un raccourci simpliste.

La contrebande frontalière pénalise d’abord l’économie algérienne, en détournant massivement des produits fortement subventionnés par l’État, notamment les carburants et les produits alimentaires.

Quant à la crise migratoire, elle est continentale. Avec des milliers de kilomètres de frontières sahéliennes, l’Algérie en subit les effets au même titre que la Tunisie. Présenter cette réalité comme une stratégie de déstabilisation revient à occulter le rôle des réseaux criminels de passeurs ainsi que les insuffisances des politiques migratoires européennes.

5. Vérités historiques – Gafsa et la lutte contre le terrorisme : l’exercice de désinformation atteint son paroxysme lorsque l’auteur tente de réécrire l’histoire en attribuant à l’Algérie les événements tragiques de Gafsa en 1980.

Les archives historiques établissent clairement que cette agression contre la Tunisie du Président Habib Bourguiba fut organisée par le régime libyen de l’époque. L’Algérie s’y était opposée **.

De la même manière, suggérer une quelconque complaisance de l’Algérie envers le terrorisme constitue une insulte à la mémoire de toute la région.

L’Algérie a payé un tribut humain considérable durant la décennie noire pour éradiquer ce fléau. Forte de cette expérience douloureuse, elle constitue aujourd’hui un partenaire essentiel de la Tunisie dans la lutte contre le terrorisme, grâce à un échange permanent de renseignements et à une coopération opérationnelle le long de la frontière commune.

Notre destin commun face aux défis du siècle

La doctrine de sécurité nationale algérienne repose sur un principe simple : une Tunisie instable constitue une menace directe pour la sécurité de l’Algérie.

Alger n’a donc aucun intérêt politique, économique ou sécuritaire à fragiliser Tunis.

L’amitié algéro-tunisienne n’est ni un slogan ni une formule diplomatique. Elle est une réalité géographique, historique et humaine, scellée notamment par le sang versé à Sakiet Sidi Youssef.

On ne badine pas avec la mémoire des martyrs.

Prétendre que l’Algérie entretient un lien avec le terrorisme revient à insulter la mémoire des militaires algériens et tunisiens tombés sous les mêmes balles, notamment dans le massif du Chaambi. La sécurité frontalière n’est pas une faveur : elle est notre tranchée commune.

Diviser pour régner demeure une vieille recette coloniale. À qui profiterait une discorde durable entre Alger et Tunis ? Certainement pas à nos deux peuples. Fragiliser notre voisinage immédiat, c’est ouvrir la porte aux ingérences étrangères qui rêvent de transformer le Maghreb en terrain de rivalités géopolitiques.

Enfin, l’auteur pousse le contresens diplomatique jusqu’à accuser l’Algérie d’exercer un prétendu chantage énergétique ou terroriste afin d’isoler la Tunisie sur la scène internationale.

Comment peut-on sérieusement prêter à Alger la volonté d’isoler un pays dont elle défend régulièrement les intérêts dans les enceintes internationales, rappelant constamment que la stabilité de la Tunisie constitue une condition essentielle de la sécurité régionale ?

Qu’un ancien ambassadeur, censé incarner la retenue, la nuance et le sens de l’État, se laisse aller à des accusations gratuites est profondément regrettable.

La diplomatie n’est ni le lieu des ressentiments personnels ni celui des invectives. Elle exige de la hauteur de vue.

En cherchant à diaboliser le partenaire algérien, l’auteur ne fragilise pas l’Algérie ; il affaiblit sa propre crédibilité et dessert les intérêts stratégiques profonds de la Tunisie.

* Médecin algérien résident au Canada.

** L’implication d’éléments de l’armée algérienne dans l’organisation de cette attaque de Gafsa a été prouvée et documentée par des historiens (NDLR).

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Ceuta | Miroir d’un monde déséquilibré

Les images de Ceuta **, l’enclave espagnole en terre africaine, reviennent régulièrement hanter les écrans. Des milliers de femmes, d’hommes et de jeunes franchissent une frontière, parfois au péril de leur vie, tandis que d’autres sont rapidement reconduits vers leur pays. L’actualité de ces derniers jours, avec des dizaines de milliers de passages suivis d’un retour massif vers le Maroc, rappelle une évidence : les migrations ne disparaissent jamais sous l’effet des seuls barbelés. Elles ne font que changer de visage.

Khemaïs Gharbi *

Le débat public se focalise souvent sur les chiffres, les contrôles aux frontières ou les conséquences politiques de ces mouvements. Pourtant, la véritable question est ailleurs : pourquoi tant de personnes sont-elles prêtes à quitter leur foyer, leur famille, leur culture et parfois leur dignité pour tenter leur chance de l’autre côté d’une frontière ?

Le démographe et sociologue François Héran rappelle avec raison que l’immigration doit être abordée avec rigueur, en s’appuyant sur des faits plutôt que sur les émotions ou les slogans. Les données méritent d’être examinées avec précision, sans exagération ni minimisation. C’est à cette condition que le débat démocratique peut échapper aux caricatures et aux surenchères populistes, qui font le lit de l’extrême droite raciste et xénophobe en Europe.

La richesse mondiale répartie de manière inégale

Mais derrière les statistiques se cache une réalité plus profonde. Depuis des décennies, la richesse mondiale est répartie de manière profondément inégale. Une partie importante de l’humanité demeure exclue des bénéfices de la mondialisation, alors même que les moyens de communication lui montrent quotidiennement le niveau de vie auquel elle n’a pas accès.

L’Afrique paie un tribut particulièrement lourd à cette injustice. Continent riche en ressources naturelles, en jeunesse et en potentiel humain, elle continue pourtant à voir une partie de ses enfants chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas chez eux : un emploi, un avenir, une sécurité ou simplement l’espoir d’une vie meilleure.

Aucun mur, aucune clôture, aucune politique de refoulement ne pourra durablement contenir une espérance plus forte que la peur. L’histoire de l’humanité montre que les migrations accompagnent les grands déséquilibres économiques et politiques. Elles en sont souvent la conséquence plus que la cause.

La véritable réponse ne réside donc pas uniquement dans le renforcement des frontières. Elle suppose un effort international beaucoup plus ambitieux en faveur du développement, de l’éducation, de la stabilité politique, de la création d’emplois et d’un partage plus équitable des richesses. Permettre à chacun de vivre dignement dans son pays reste la politique migratoire la plus humaine, la plus efficace et la moins coûteuse à long terme.

Pour un ordre international plus juste

Tant que les écarts de richesse continueront de se creuser entre les régions du monde, les mouvements migratoires resteront une réalité durable. On pourra en modifier les itinéraires, en ralentir les flux ou en déplacer les points de passage, mais on n’en supprimera jamais les causes profondes.

Les événements de Ceuta ne constituent donc pas une exception. Ils sont le symptôme d’un monde dont les déséquilibres n’ont jamais été véritablement corrigés. Tant que cette injustice perdurera, la migration demeurera moins un problème à résoudre qu’un appel à construire un ordre international plus juste.

* Ecrivain et traducteur.

** Entre le 30 et le 31 juillet 2026, près de 50 000 à 60 000 migrants, en grande majorité des jeunes hommes et des adolescents, ont traversé illégalement la frontière depuis le Maroc, en forçant le passage par la terre et par la mer dans des conditions chaotiques. Cet afflux massif, marqué par des dizaines de morts en mer, a entraîné l’envoi de l’armée par Madrid et un renforcement des contrôles frontaliers en Europe.

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Des artistes interpellent le monde culturel après la polémique autour de Barbara Butch

Une nouvelle tribune publiée dans Médiapart et signée par des artistes et des professionnels de la culture dénonce ce qu’ils considèrent comme un traitement médiatique déséquilibré des prises de position liées à la guerre à Gaza. Elle intervient quelques jours…

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Tunisie-Algérie | Les graines de la discorde

La Tunisie et l’Algérie ont plus à gagner en consolidant leur coopération qu’en laissant prospérer des querelles artificielles. Les défis auxquels elles sont confrontées exigent davantage de coopération que de suspicion.

Khémaïs Gharbi *

Les nations ne sont pas seulement menacées par les armes. Elles le sont tout autant par les mots, les rumeurs, les manipulations et les divisions savamment entretenues. Depuis toujours, les puissances qui convoitent un pays savent qu’il est souvent plus efficace de dresser un peuple contre lui-même ou contre ses voisins que de l’affronter directement.

La Tunisie n’échappe pas à cette réalité. Située au cœur de la Méditerranée, ouverte sur l’Europe, appartenant au Maghreb et au monde arabe, elle occupe une position géostratégique qui suscite naturellement l’intérêt de nombreux acteurs internationaux. Chacun défend ses intérêts, parfois de manière légitime, parfois en cherchant à influencer les équilibres régionaux.

Lorsque les difficultés économiques, les tensions sociales et les incertitudes politiques fragilisent un pays, celui-ci devient plus vulnérable aux campagnes d’influence. Les frustrations populaires peuvent alors être orientées vers des adversaires désignés, parfois sans rapport avec les véritables causes des problèmes. Il devient alors facile de semer les graines de la discorde.

L’une des méthodes les plus efficaces consiste à détériorer les relations entre deux peuples qui ont pourtant bâti, au fil des siècles, une histoire commune faite de solidarité, de respect et de bon voisinage. Les liens entre la Tunisie et l’Algérie ne sont pas le fruit du hasard. Ils se sont forgés dans la géographie, dans l’histoire, dans les échanges humains, économiques et culturels, mais aussi dans les épreuves traversées ensemble.

Une histoire de solidarité, de respect et de bon voisinage

Ces deux peuples n’ont jamais construit leur relation sur la confrontation. Au contraire, ils ont appris à vivre côte à côte, à s’entraider lorsque les circonstances l’exigeaient et à préserver une frontière parmi les plus paisibles de la région. Cette réalité historique mérite d’être protégée.

C’est précisément parce que cette relation est solide qu’elle peut devenir la cible de ceux qui auraient intérêt à la fragiliser. Il suffit parfois d’une déclaration sortie de son contexte, d’une phrase interprétée de manière malveillante, d’une polémique amplifiée sur les réseaux sociaux ou d’une campagne de désinformation pour tenter de transformer un geste de solidarité en sujet de discorde.

Récemment encore, une déclaration du président algérien Abdelmadjid Tebboune **, exprimée dans un esprit de soutien à la Tunisie, a été exploitée par certains pour tenter d’y voir une ingérence ou un motif de polémique. Les réseaux sociaux se sont rapidement transformés en caisse de résonance où les interprétations les plus excessives ont parfois pris le pas sur la raison.

L’histoire de notre région offre pourtant une leçon qu’il serait dangereux d’oublier. Les divergences politiques, même profondes, ne doivent jamais faire oublier l’essentiel lorsque les intérêts supérieurs d’un peuple sont en jeu.

La crise de Bizerte en 1961 en est l’une des plus belles illustrations. À cette époque, les relations entre le président Habib Bourguiba et le président Gamal Abdel Nasser étaient particulièrement tendues. Les désaccords étaient publics, parfois virulents, et semblaient difficilement conciliables.

Mais lorsque la Tunisie affronta la France lors de la bataille de Bizerte, les querelles s’effacèrent devant l’intérêt supérieur de la nation tunisienne. L’Égypte apporta immédiatement son soutien politique, militaire et diplomatique à la Tunisie. Bourguiba, le gouvernement tunisien et le peuple accueillirent avec émotion cette solidarité venue d’un pays frère. Ce geste démontrait qu’au-delà des divergences, il existait une conscience commune face à une menace extérieure.

Nasser avait cité à cette occasion un proverbe qui illustrait la vieille sagesse du monde arabe : «Moi et mon frère contre notre cousin ; moi, mon frère et notre cousin contre l’étranger.» 

Derrière cette formule se cache une vérité politique intemporelle : les différends entre frères ne doivent jamais devenir une arme entre les mains de ceux qui cherchent à les diviser.

Faire face avec discernement aux tentatives de manipulations

C’est précisément cette sagesse que nous gagnerions à retrouver aujourd’hui. Les désaccords peuvent exister entre gouvernements, les opinions peuvent diverger, mais ils ne devraient jamais conduire les peuples à oublier tout ce que l’histoire, la géographie et les sacrifices communs ont construit entre eux.

Les véritables amis d’un peuple ne cherchent pas à l’isoler de ses voisins ; ils cherchent au contraire à renforcer les liens qui contribuent à sa stabilité. La Tunisie et l’Algérie ont plus à gagner en consolidant leur coopération qu’en laissant prospérer des querelles artificielles. Les défis auxquels elles sont confrontées exigent davantage de coopération que de suspicion.

L’histoire enseigne une leçon simple : les peuples qui se laissent diviser servent souvent les intérêts d’autres qu’eux-mêmes. À l’inverse, ceux qui savent préserver leurs relations de confiance renforcent leur souveraineté et leur capacité à faire face aux défis.

Les Tunisiens ont toujours fait preuve de discernement face aux tentatives de manipulation. Il faut espérer qu’ils continueront à exercer cet esprit critique, en refusant les discours qui cherchent à fabriquer des ennemis là où l’histoire a construit des frères.

Les graines de la discorde ne germent que lorsqu’on les arrose. À chacun de veiller à ce que la sagesse, la mémoire et le respect mutuel soient plus forts que les semeurs de division.

* Ecrivain et traducteur.

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Les menaces réelles à la stabilité tunisienne  

La dernière sortie du président algérien Abdelmadjid Tebboune sur la Tunisie **, que de nombreux Tunisiens trouvent déplacée voire insultante, repose la question des accords sécuritaires et de défense conclus le 7 octobre 2025 entre Tunis et Alger et surtout leur définition de la menace terroriste et leurs modalités opératoires, dont on sait très peu de choses. (Photo :

Elyes Kasri *

L’absence de communication à ce sujet de la part des autorités tunisiennes suscite de sérieuses appréhensions surtout au vu des nombreuses suspicions et même des confidences attribuées à d’anciens responsables sécuritaires algériens sur des liens troubles entre les services spéciaux du pays voisin et certains groupes terroristes et même, semble-t-il, certaines actions terroristes commises en Tunisie notamment au cours des années 2012-2013.

La relation trouble du régime algérien avec le terrorisme et la quête démocratique nécessite une clarification des accords et des engagements sécuritaires et de défense bilatéraux afin d’éviter que la crainte de l’inconnu et des précédents attribués au régime algérien ne fassent passer la crise de confiance entre les deux peuples à un sentiment plus profond et plus durable de nature à creuser un fossé entre les deux voisins condamnés par l’histoire et la géographie à coexister pacifiquement et en bonne entente.

Les Tunisiens qui brandissent l’épouvantail d’Israël et du sionisme international et ne prêtent pas attention à ceux qui vouent une haine tenace à la Tunisie et nourrissent des desseins maléfiques à son égard, gagneraient à regarder de plus près la véritable et actuelle menace à leur pays en se posant de simples questions :

– qui occupe des territoires tunisiens riches en hydrocarbures et en ressources hydrauliques ?

– qui assèche les cours d’eau qui ont depuis l’aube des temps irrigué la Tunisie ?

– qui a enraciné la contrebande en Tunisie ?

– qui a organisé des attaques et des actions terroristes contre la Tunisie comme à Gafsa en 1980 ?

– quelles sont la nationalité et l’origine des dirigeants les plus sanguinaires des groupements islamistes qui ont sévi en Tunisie ?

– qui inonde la Tunisie avec des migrants illégaux subsahariens qui la mettent dans une situation inextricable d’être considérée comme une menace à la citadelle Europe, pourtant notre principal partenaire économique, ou envisager un rapatriement dépassant les moyens logistiques disponibles ou contribuer au dessein déstabilisateur d’une guerre civile au risque d’un remplacement démographique ?

– qui cherche à isoler la Tunisie sur la scène internationale en utilisant le chantage énergétique et terroriste ?

– qui exprime par ses actions et ses propos le plus de mépris pour la Tunisie ?

– qui cherche à gommer l’indépendance et la souveraineté de la Tunisie en la traitant ou même en la décrivant comme une province ?

Un pays qui n’arrive pas à définir la menace réelle à sa stabilité et à sa souveraineté est une proie facile et à moitié conquise.

* Ancien ambassadeur.

** S’exprimant devant la presse, le 27 juillet 2026, le président algérien a menacé, sans les nommer, ceux qui veulent «déstabiliser» la Tunisie. Il a employé une expression populaire algérienne virulente («nous détruirons la tente de ses parents») par allusion aux entités qui chercheraient à déstabiliser la Tunisie. Selon lui, la Tunisie est visée uniquement en raison de sa proximité avec l’Algérie. Traduire : certains acteurs chercheraient à fragiliser le voisin tunisien pour mieux isoler et affaiblir l’Algérie.

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Tunisie | Crise énergétique et frilosité de l’Etat

La grave crise, presque inédite, de par son ampleur, induite par les coupures intermittentes d’électricité en pleine canicule estivale, ne doit pas nous faire oublier que nous sommes face à un problème économique, financier et énergétique qui touche un secteur stratégique. Car ces coupures drastiques ne sauront à elles-seules régler le problème structurel du déficit énergétique qui approche aujourd’hui de 70%. Ni celui, financier, de la Steg, qui, comme toutes les sociétés nationales, ne se porte plutôt mal, c’est un euphémisme.

Salah El Gharbi *

Dans une République digne de ce nom, quand il y a une crise grave qui menace la communauté nationale, il est du devoir de l’autorité publique de s’adresser aux citoyens pour les informer, les éclairer et les rassurer. Pas de galimatias, ni de propos hystériques. Il s’agit d’articuler un discours responsable qui vise à obtenir l’approbation de la population et à calmer son désarroi.

La crise qui vient d’ébranler l’action normale de la Steg et l’obliger à rationner la distribution de l’électricité est un évènement notable, grave, voire même attendu. Car, nul n’ignore que depuis des années, l’utilisation de la climatisation domestique n’était plus un luxe réservé aux classes aisées et qu’aujourd’hui, avoir un climatiseur chez soi est, de plus en plus, à la portée de la classe moyenne. Comme il est de notoriété que notre société nationale connait des problèmes de trésorerie et de provisions.

Même si l’on ne peut que comprendre le choix drastique auquel notre société publique a eu recours, pour soulager ses installations qui sont menacées par le poids d’une demande de plus en plus vorace, on ne peut que s’indigner face à l’absence d’une communication responsable qui aurait pu mieux supporter le calvaire des coupures.

En fait, il aurait suffi que le service «communication» de la société se mette au service des usagers pour les éclairer, d’une manière régulière, sur les secteurs concernés par les coupures et sur la durée. Ces informations ne peuvent que mieux calmer la frustration des usagers, tout en aidant ces derniers à mieux s’organiser et à éviter les grandes pertes matérielles occasionnées par l’arrêt aussi bien du réfrigérateur que d’autres machines domestiques.

Cette grave crise presque inédite, de part son ampleur, ne doit pas nous faire oublier que nous sommes face à un problème économique, financier et énergétique qui touche un secteur stratégique. Car ces coupures drastiques ne sauront à elles-seules régler la situation. La Steg, comme toutes les sociétés nationales, ne se porte pas bien, c’est un euphémisme. La frilosité de l’État aidant, ces sociétés, majoritairement en faillite ou presque, sont souvent sous perfusion, dans une période où les caisses de l’Etat providence sont presque vides.

Par ailleurs, tant que ces sociétés restent inféodées à l’UGTT, la centrale syndicale, tant qu’elles restent toutes dans une situation précaire, et que les politiques, qui manquent souvent de courage, se résignent, comme d’habitude, à en renflouer les caisses avec de l’argent emprunté aux institutions financières, plutôt que de chercher des partenaires privés, ces pannes d’électricité vont se poursuivre et peut se multiplier.

* Ecrivain.

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Economie tunisienne |  Pour une euthanasie salvatrice ! (3-3)

Parmi les critiques qui pourraient être adressées à la démarche de l’auteur dans ses deux précédents articles de cette série, notamment le benchmarking des ambitions et des parcours de développement de l’économie tunisienne entre 1960 et 2026 et ceux de pays qui étaient à des niveaux de développement similaires en 1960, c’est qu’il aurait ignoré que la Tunisie manquait de ressources financières pour s’engager dans des projets stratégiques d’envergure et des réformes structurelles. C’est là un argument fallacieux, estime-t-il.  

Noureddine Horchani *

La raison d’être des institutions financières internationales est d’assurer l’intégration économique capitaliste internationale à travers la distribution du capital et l’inclusion des économies nationales dans l’ordre financier international. A ce titre, ces institutions n’auraient jamais pu refuser à la Tunisie un quelconque grand projet qui aurait changé le visage du pays dans les secteurs stratégiques. Au contraire dans leurs rapports, ces institutions reprochaient à l’Etat tunisien d’être incapable de définir des projets précis à financer (Tunisia Infrastructure Diagnostic (2024), Banque Mondiale, “ Project Development Fund for PPPs – Banque Mondiale).

En cette année 2026, la crédibilité et la solvabilité de l’Etat tunisien se sont altérées auprès des pourvoyeurs de fonds internationaux à cause du discours hostile à l’entreprenariat véhiculé par les pouvoirs publics tunisiens et également en raison du climat des affaires décourageant.

Cette situation se traduit sur le plan du classement de la Tunisie au niveau de l’investissement. Aujourd’hui, le pays occupe la 160e place sur 164 dans le classement du FMI en termes de ratio investissement/PIB avec un taux de 10,4% contre une moyenne africaine de 23,3% et 26,6% pour le Maroc.  Sur 268 projets d’entreprises annoncés depuis 2022 seulement 22 sont réellement entrés en activité soit 10% de réalisations. Ces indicateurs s’ajoutent au phénomène de départ des entreprises étrangères vers d’autres pays (récemment le Suisse Cicor Technologies parti au Maroc).

Quels auraient été les performances avec des stratégies optimales ?

Notre démarche d’évaluation du parcours de développement de l’économie tunisienne était fondée sur un benchmark sectoriel avec des économies au départ vers les années soixante, quasi proches au niveau d’un certain nombre d’indicateurs (PIB, PIB par habitant, développement humain, ressources naturelles…).

Le manque-à-gagner cumulé de la Tunisie, obtenu par la sommation des manques à gagner essuyé par chaque secteur étudié, pourrait atteindre 1000 à 2000 Mds$ : halieutique 70 Md$ ; tourisme 150Md$, R&D 350Md$, industries exportatrices 250Md$, tissu entrepreneurial 150Md$. Notre raisonnement tient compte également de l’effet synergie et multiplicateur provoqué par le développement de chaque secteur sur l’ensemble de l’économie pendant soixante années de politique économique timide et sans ambition.

Ce manque à gagner inclut la production perdue, les investissements non réalisés, les emplois non crées, les exportations manquées et la fuite de compétences. Bien entendu, il ne s’agit ici que d’un exercice contrefactuel qui ne peut prétendre mesurer avec exactitude ce qu’aurait été la réalité des secteurs économiques tunisiens dans le cas où des stratégies optimales auraient été suivie.

A travers le présent article, nous avons voulu démontrer que les politiques économiques suivies par les pouvoirs publics depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui ainsi que les plans de développement successifs, quinquennaux et autres, n’auraient jamais permis à la Tunisie d’assurer un quelconque décollage économique ni de garantir la prospérité pérenne à sa population. La faillite de ces politiques est inéluctable.

Certes, ces politiques ont permis d’améliorer un tant soit peu le niveau de vie des citoyens, d’assurer un niveau minimal de services sociaux. Mais ces réalisations demeurent fragiles et exposées à tous les risques de rupture tant qu’elles ne s’inscrivent pas dans un schéma de développement intégral irréversible. Brandir le manque de ressources financières comme l’argument empêchant la mise en œuvre de projets économiques d’envergure n’est qu’un alibi pour justifier l’étroitesse des ambitions.

Apprendre à voir grand et à se projeter dans l’avenir avec ambition

L’économie tunisienne ne trouvera son salut et n’assurera la prospérité de ses citoyens qu’en voyant grand, en se lançant dans des mégaprojets catalyseurs, capables de défier les économies les plus développées dans des secteurs où elle dispose d’avantages comparatifs. 

Aujourd’hui l’humanité est entrée dans une ère nouvelle post mondialisation similaire à l’entrée dans l’ère industrielle ou à celle d’internet, c’est l’ère de l’IA ou de la «démocratisation de la connaissance». C’est une nouvelle opportunité qui s’offre à des nations comme la Tunisie, qui ont raté l’industrialisation ou la mondialisation pour rattraper leur retard, brûler les étapes et s’offrir une position privilégiée et de puissance parmi les nations.

Sous cet angle la Tunisie de 2035 ou 2040 pourrait prétendre au statut de puissance maritime contrôlant le commerce méditerranéen et disposant de l’une des plus grande flotte de transport maritime ou peut-être en statut de première puissance mondiale dans les technologies de l’énergie solaire ou parmi les plus grands constructeurs mondiaux de l’industrie navale ou même en  puissance incontournable dans les industries électroniques ou pharmaceutiques ? Autant de statuts qui ne devraient pas relever des vœux pieux mais qui constituent bel et bien des objectifs stratégiques réalisables, à inscrire dans nos plans de développement et pour lesquels les moyens devraient être mobilisés. C’est ce type d’objectifs ou plutôt d’ambitions qui mettraient définitivement notre économie à l’abri de la dépendance, de la mendicité, du chômage structurel et de la pauvreté endémique.  

Fin.

* Enseignant en sciences politiques et ancien cadre de banque.        

Précédents articles de la série :

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Economie tunisienne |  Pour une euthanasie salvatrice ! (2-3)

Dans cette seconde partie de cette étude, l’auteur propose, au-delà des chiffres, un benchmark des ambitions et des parcours de développement de l’économie tunisienne entre 1960 et 2026, en comparaison avec des pays qui étaient au même niveau de développement au départ mais ont suivi des parcours différents.

Noureddine Horchani *  

En 1960, la Tunisie, la Corée du Sud, le Portugal et la Grèce avaient des PIB modestes : autour de 1 milliard de dollars (Md$) pour la Tunisie pour une population de 4 millions, celui de la Corée du Sud un peu plus de 3 Md$ pour un peu plus de 20 millions, celui du Portugal avoisinant les 3,5 Md$ et celui de la Grèce ne dépassant pas également les 5 Md$.

La Grèce avait déjà engagé des plans de développement ambitieux soutenue largement par ses alliés européens libéraux au lendemain de la guerre civile (1946-1949).

Six décennies plus tard les analogies sont édifiantes. En 2025, le PIB de la Tunisie est de : 57,5 Md$, celui de la Corée du Sud atteint plus de 1950 Md$ (en dollars constant de 2010), celui du Portugal est de 330Md$, soit une augmentation de près de 9000 % par rapport à la situation au début des années 60.

La Grèce a, pour sa part, réalisé en 2025 un PIB de 260 Md$ et l’Espagne 1800 Md$ alors que le Maroc, un pays davantage comparable au nôtre, a obtenu un PIB de 170 Md$

Les occasions ratées par l’économie tunisienne

En comparant le parcours de développement suivi par les pouvoirs publics tunisiens aux trajectoires de croissance suivies par les autres pays du bassin méditerranéen et par la Corée du Sud, nous pouvons grâce à l’IA cerner le manque à gagner supporté par l’économie tunisienne pendant toute la période 1960- 2026. Ce manque peut être estimé à plusieurs milliards de $ par an et à plus d’un trillion de $ cumulés sur plusieurs décennies. La richesse nationale cumulée non créée pourrait atteindre 1000 à 2000 milliards de dollars. Bien sûr, il ne s’agit que d’extrapolations mais combien instructives sur les occasions ratées par l’économie tunisienne.

Au niveau du revenu par habitant, l’évolution des données est aussi significative et les différences aussi criantes entre la Tunisie et les pays comparés.

En 1960, le PIB par habitant de la Tunisie était de 186$ (260 selon d’autres sources) et en 2025, il atteint 4 657$ (constants) équivalant à 32% de la moyenne mondiale. En revanche, celui du Portugal était de 650$ en 1960 et de 32 100$ en 2025, celui de la Grèce était de 520$ en 1960 et de 26 900$ en 2025. L’Espagne avait un PIB/h de 400$ en 1960 et de plus de 38 600$ en 2025. C’est la Corée du sud qui a réalisé une performance qui relève du miracle. En 1960 son PIB/h était de 165$, l’un des plus bas au monde et il a atteint plus de 39 000$ en 2025.

Le Portugal s’est construit l’économie la plus dynamique de l’Union européenne. Ce que les observateurs qualifient de miracle portugais repose sur un secteur du tourisme florissant et sur l’exportation de services et de biens de haute technologie. De son côté, la Grèce avait fondé son développement sur l’exploitation de ses atouts naturels qu’elle a transformés en autant d’avantages comparatifs : l’industrie navale et le tourisme. Aujourd’hui la Grèce est la première puissance maritime marchande d’Europe. Cette position n’aurait pas été inaccessible pour la Tunisie.

Le procès des choix de politique économique

Afin de vérifier nos hypothèses relatives aux occasions manquées par l’économie tunisienne, nous explorerons les données en lien avec quelques secteurs économiques en comparant leur évolution avec ceux des pays de la rive nord de la Méditerranée. Nous consacrerons un intérêt plus important au secteur halieutique qui représente à nos yeux le plus grand déficit de valorisation de l’économie tunisienne. L’objectif est d’évaluer la justesse des choix stratégiques de politique économique par le biais d’une approche analogique.

Benchmark du secteur touristique : avec quasiment les mêmes atouts naturels que la Tunisie et une population comparable de 10 millions d’habitants, le Portugal a accueilli en 2024 plus de 29 millions de touristes, alors que notre pays n’en a accueillis que 10,6 Millions. En 2025 la Tunisie a reçu 11 millions de touristes contre 32 à 33 millions pour le Portugal, soit trois fois le chiffre de la Tunisie. La part du secteur du tourisme dans le PIB révèle également des disparités criantes entre la Tunisie et les pays à vocation touristique du bassin méditerranéen. En 2025 ce taux avoisine les 5 à 6% en Tunisie contre 21,5% pour le Portugal, 18 à 22% pour la Grèce, 15 à 16 % pour l’Espagne et 7 % pour le Maroc. Pour le Portugal ce secteur représente 20% de l’économie nationale contre 10% pour la Tunisie. Pourquoi la Tunisie n’est-elle pas capable de réaliser de telles performances dans le secteur du tourisme ? S’agit-il d’un manque d’atouts géographiques naturels et de patrimoines archéologique et culturels qui rendent la Tunisie moins attrayante et moins compétitive ? Ou s’agit-il plutôt d’une défaillance structurelle dans la gestion du secteur ? En fait, la Tunisie dispose peut-être d’atouts naturels, géographiques et archéologiques plus importants, et surtout plus diversifiés, que ceux dont dispose le Portugal. Le décalage et les défaillances résident dans le management public du secteur, dans la vision et dans les ambitions respectives des dirigeants des deux pays.  

Benchmark de la recherche et du développement, un levier ignoré : l’impact de tout effort supplémentaire en matière de recherche et développement sur l’ensemble de l’économie n’est plus à démontrer. L’effet multiplicateur de l’investissement alloué à R&D atteint non seulement le PIB global mais également le taux de croissance et la productivité avec les retombées positives sur les autres aspects de la vie économique et sociale comme la compétitivité du secteur industriel, le chômage et la création de richesses en général.

Là aussi et grâce à l’IA, nous pouvons cerner le manque à gagner de l’économie tunisienne faute d’investissement dans ce domaine. Pour la période 1990-2026, et en nous appuyant sur un benchmark avec des économies assez proches comme celle du Portugal, nous découvrons que ce pays consacrait deux fois plus de ressources à la R&D que la Tunisie. Grâce à un parcours de développement différent, le Portugal affiche aujourd’hui un PIB par habitant 4 fois supérieur à celui de la Tunisie et il possède un écosystème d’innovation beaucoup plus dense. En ce qui concerne la Corée du Sud, toutes les études réalisées sur ce pays par les organismes internationaux telle la Banque Mondiale ou celles effectuées par des économistes de renom ramènent son essor fulgurant à un investissement public soutenu dans la R&D (+de 5% du PIB) atteint grâce à une démarche spécifique de coopération entre les institutions universitaires et le secteur privé.  (Anne Krueger – Banque mondiale Walt Whitman Rostow – Dominique Barjot et Rang-Ri Park-Barjot).

En revanche, l’effort de la Tunisie en matière de R&D se situe à 0.7 % du PIB en moyenne, ce qui représente lamoitié de celui du Portugal, de la Grèce ou de l’Espagne et moins du tiers de la moyenne des pays avancés de l’OCDE. Un manque à gagner dommageable : avec 1,5% à 2% du PIB investi dans la R&D au lieu de 0,6% actuellement (2025), la Tunisie aurait gagné 0,5 % à 0,8% de croissance annuelle. Son PIB aurait été supérieur de 30 à 60% et le manque à gagner, cumulé sur trois décennies, aurait atteint 180 à 350 milliards de dollars. Nous aurions eu, en 2026, un PIB compris entre 90 à 140 Md$ selon les hypothèses (optimiste, modérée ou pessimiste) au lieu de 59,1 Md $ actuel qui ne représente que 35% du PIB marocain, 18% du PIB portugais, 23% du PIB grec et 3% du PIB espagnol.

Benchmark de la densité entrepreneuriale : la densité entrepreneuriale ou «tissu des entreprises» est un indicateur significatif qui traduit le degré de dynamisme de l’économie, le climat des affaires et la qualité de la règlementation. En 1960 le nombre des entreprises tunisiennes se situait entre 20 000 et 30 000 et atteignait les 300 000 dans les années 2000. Celui du Portugal se situait à 150 000 en 1960, à 900 000 en 2000 et celui de la Corée du Sud se situait à 70 000 en 1960, à 3 millions dans les années 2000. En 2026 le nombre des entreprises actives en Tunisie atteignait 825 000, celui du Portugal 1,5 millions et celui de la Corée du Sud 8 millions. Celui du Maroc était de 40 à 60 000 en 1960 et de 1,3 millions en 2026.

Bien entendu l’écart quantitatif entre les économies citées est révélateur de parcours différents. Mais au-delà des chiffres, la différence se situe également dans la qualité du tissu entrepreneurial qui oppose la Tunisie au reste des pays comparés. La majorité des entreprises tunisiennes sont des microstructures peu productives, sous capitalisées, à faible capacité d’exportation et à faible innovation technologique. Elles sont de surcroît pénalisées par la difficulté d’accéder au financement bancaire. (Rapports de la Banque Mondiale : Tunisie/ Data. 2026).

En revanche, les économies prospères du Portugal, de la Corée du Sud du Maroc et de la Grèce ont créé des groupes économiques à dimension internationales (chaebols coréens, holdings marocains, groupes européens) qui jouent le rôle de locomotives du développement en assurant l’accès à la technologie avancée, en disposant d’assise financière compétitive pour se proposer aux appels d’offres internationaux et en mobilisant sous leur giron tout un tissu d’entreprises locales de sous – traitance garantissant un dynamisme économique certain.

Le secteur des industries électroniques, des atouts négligés : le manque à gagner touche des secteurs où la Tunisie dispose pourtant d’atouts non négligeables qui l’auraient propulsée dans des positions avancées sur la scène internationale. C’est le cas du secteur des industries électroniques où le taux d’intégration ne dépasse pas 35% malgré la disponibilité des compétences locales dont la qualité est internationalement bien établie. (“Emission Tunisie économique’’ sur la chaine de télévision nationale, avril 2026). L’activité est dominée par la sous-traitance. On est en plein face à la réalité de la division capitaliste internationale du travail qui prive les pays de la périphérie comme la Tunisie du know how des tâches nobles de conception et d’engineering.

Le «Pacte pour la compétitivité» signé en 2026 par les parties prenantes du secteur fixe un objectif de 50% d’intégration pour 2030 et un chiffre d’affaires à l’export de 7 Mds en 2030 contre 3,5 Mds en 2025. Il prévoit également d’augmenter les investissements à 20% du PIB en 2030 contre 15% en 2025. Par expérience et éclairés par le taux de réalisation des précédentes stratégies et objectifs contenus dans les plans de développement successifs de l’Etat (entre 50 et 60% en moyenne) ; nous ne pouvons être que sceptiques quant à la crédibilité de ces anticipations tant qu’un renversement total de la vision économique des pouvoirs publics ne soit pas établi.

Benchmark du secteur halieutique, un désastre stratégique : l’accès à la mer a toujours été une des causes majeures des conflits territoriaux entre les Etats à travers l’histoire. La mer est convoitée non seulement pour ses richesses mais également pour les atouts qu’elle offre en termes d’extension géographique avantageuse pour la sécurité du territoire et pour le développement des échanges avec un monde désormais sans limites. Pour certains penseurs, l’avenir de l’humanité se jouera à travers l’exploitation des ressources maritimes et notamment des richesses contenues dans les grands fonds marins : nourriture, énergie, minerais, etc.

La Tunisie dispose de plus de 1300 km de côtes et pourtant la moyenne de consommation des produits de la mer par habitant estimée par la FAO ne dépasse pas 12kg/an, en-deçà de l’objectif fixé par l’Onu pour les pays en développement de 20 kg/h et de la moyenne mondiale de 20,5 kg/h. Contrairement à la Tunisie, la plupart des Etats méditerranéens ont élaboré des stratégies de développement de leur secteur halieutique, qui ont donné des résultats édifiants au bout de quelques années.

Aujourd’hui, le secteur de la pèche en Tunisie  contribue pour 0,8% du PIB contre  2 à 3% pour le Maroc, qui s’est érigé en puissance halieutique régionale grâce à un effort d’investissement conséquent. Mais la différence avec la Tunisie ne réside pas pour autant dans la contribution au PIB ou dans le volume de la production mais plutôt dans la valeur ajoutée créée par tonne pêchée et l’industrialisation du secteur.

Depuis l’indépendance de la Tunisie, les pouvoirs publics n’ont exprimé qu’un intérêt limité au secteur halieutique pourtant crucial pour la sécurité alimentaire et la souveraineté nationale. Sur 60 ans, l’investissement total dans le secteur n’a pas dépassé 15 à 22 Mds $ loin derrière les autres pays méditerranéens (+ du double).

Aujourd’hui, le secteur halieutique tunisien se classe au dernier rang parmi les pays du bassin méditerranéens en termes de production, de flotte non artisanale, formation des pécheurs, du niveau d’industrialisation et d’infrastructure et surtout au niveau de la plus-value dégagée par tonne de production, par employé et par bateau. Sur ce dernier registre, l’écart entre la Tunisie et les pays de la rive nord de la Méditerranée est significatif.

Au niveau de la plus-value par pêcheur, la Tunisie est dernière du peloton avec 4 600 € par pêcheur contre 71 000 € pour l’Espagne, 40 000€ pour le Portugal, 37 000€ pour la Grèce, 29 000€ pour la Turquie et 7 500€ pour le Maroc. Autrement dit, la Tunisie n’atteint que 6% du niveau espagnol, 11% du niveau portugais et 12 % du niveau grec. Elle est également la dernière du classement méditerranéen au niveau de la plus-value dégagée par bateau de pêche :  20 000€ contre 33 000€ pour la Grèce, 43 000€ pour le Portugal, 50 000€ pour le Maroc, 94 000€ pour la Turquie et 259 000€ pour l’Espagne.

Grâce donc à l’IA, on estime que la Tunisie aurait essuyé, faute d’investissement halieutique stratégique, un manque à gagner entre 40 et 70 Mds de dollars pendant la période 1960-2025.

L’absence d’une économie maritime proprement dite aurait fait perdre à notre pays entre 1,5% et 3% de PIB outre l’impact négatif sur le déficit commercial, la sécurité alimentaire et l’emploi. Sur la base de cette analyse, le secteur halieutique présente le plus important déficit de valorisation de l’économie tunisienne.

Notre benchmarking sectoriel nous a révélé la limite des politiques économiques suivies par les pouvoirs publics depuis des décennies. Il nous a surtout fait découvrir les opportunités non saisies, les occasions manquées et les manques à gagner supportés par l’économie tunisienne.

A suivre.

* Enseignant en sciences politiques et ancien cadre de banque.  

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La Tunisie pourra-t-elle fournir l’Europe en énergie ?

Le paradoxe du jour en Tunisie semble être le potentiel que lui prêtent de nombreux experts de pouvoir fournir l’Europe en énergie électrique alors que la part de la compensation énergétique creuse un trou de plus en plus profond dans son budget et que la principale aspiration des Tunisiens est devenue de connaître suffisamment à l’avance l’horaire et la durée des prochaines coupures d’électricité auxquelles ils se sont résignés.

Elyes Kasri *

Depuis son indépendance, la Tunisie a été le pays des contrastes. Pays arabo-musulman doté d’une société ouverte et d’un statut de la femme que certains conservateurs islamistes considéraient blasphématoire, en plus d’une qualité de vie que ses voisins nettement plus riches ne pouvaient que lui envier et cherchaient la première occasion pour en profiter.

Depuis 2011, les paradoxes se sont multipliés mais dans une direction opposée, dans la mesure où les slogans d’emploi, de liberté, de refus de toute ingérence étrangère semblent avoir enfanté leurs contraires.

Le paradoxe du jour semble être le potentiel prêté par de nombreux experts tunisiens et étrangers à la Tunisie de pouvoir fournir l’Europe en énergie électrique alors que la part de la compensation énergétique creuse un trou de plus en plus profond dans le budget national et que la principale aspiration des Tunisiens est devenue de connaître suffisamment à l’avance l’horaire et la durée des prochaines coupures d’électricité auxquelles ils se sont résignés.

La nécessaire réorganisation du secteur énergétique

Le plus grave est qu’un pays voisin utilise ce levier pour exercer une influence indue sur les choix de la Tunisie quitte à donner l’impression de vouloir la réduire au statut de province en raison de cette dépendance énergétique alors que ce même pays accapare, en vertu d’un découpage territorial colonial assimilable à un recel de bien mal acquis à la suite de ce qui pourrait être assimilé à un crime de guerre par la France coloniale, d’importantes ressources énergétiques et hydrauliques qui reviennent historiquement à la Tunisie et la mettraient à l’abri du besoin.

Les nombreux slogans de liberté, de dignité et surtout d’indépendance et de compter sur soi gagneraient, surtout dans le domaine énergétique et dans cette conjoncture socio-économique volatile, à faire l’objet d’une priorité absolue par le Conseil de sécurité nationale quitte à figurer comme un point principal et permanent sur son ordre du jour.

Outre la réorganisation du secteur énergétique et une réforme sérieuse de l’Etap et de la Steg, une décision gagnerait à être prise pour faire du plan solaire une priorité vitale nationale quitte à tout mettre en place pour rattraper les retards dans sa mise en œuvre et accélérer les prochaines étapes.

Par ailleurs, une négociation, basée uniquement sur l’intérêt national, devrait être menée avec les parties intéressées par le transit du Transmed (pipeline acheminant le gaz algérien en Italie en passant par le territoire tunisien) alors que l’échéance de renégociation des frais de transit approche.

Compter sur soi et ne rien attendre des voisins terrestres

Après avoir soulevé avec le président De Gaulle et la direction politique algérienne de l’époque la question de la restitution du Sahara tunisien, Bourguiba avait obtempéré dans le fol espoir que la reconnaissance de la dette envers la Tunisie encouragerait les dirigeants algériens à faire bénéficier la Tunisie d’au moins d’une partie des richesses du Sahara.

Il a été remercié à Gafsa, le 27 janvier 1980 **. Ses successeurs ont bénéficié de ce genre de reconnaissance, sous d’autres formes, de la part d’un régime qui se targue d’être le fer de lance de la lutte pour l’émancipation des peuples alors qu’il ne cesse d’opprimer et de piller son propre peuple.

La Tunisie ne devrait rien attendre des régimes des pays voisins qui ont poussé leurs peuples au dénuement et à l’exil et devrait prendre conscience sans la moindre illusion que son existence est déjà une menace existentielle pour ces deux pays voisins, créations coloniales et structures socio-politiques en crise systémique et perpétuelle.

Ne compter que sur soi-même. ABSOLUMENT, surtout dans le domaine de l’énergie et vis-à-vis des voisins terrestres dont le mauvais sort a accablé la Tunisie.

L’heure n’est plus aux slogans ni aux émotions déplacées, mais à l’action froide, rationnelle et surtout patriotique.

* Ancien diplomate.

** Attaque de cette ville du sud-ouest tunisien par des éléments armés infiltrés de l’Algérie voisine en connivence avec les gouvernements algérien et libyen dans le but de déstabiliser le pouvoir de Habib Bourguiba..

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Economie tunisienne |  Pour une euthanasie salvatrice ! (1-3)

Le diagnostic est accablant : l’économie tunisienne aurait perdu des centaines de milliards de dollars en termes de PIB global, de PIB par habitant, de création d’emplois ou d’accumulation de la richesse, depuis les années soixante jusqu’à nos jours, à cause de choix de politiques économiques erronées et de stratégies timorées et minimaliste ! Ces choix auraient- ils empêché la Tunisie de se transformer en leader régional de l’industrie navale par exemple ou en hub méditerranéen de l’industrie financière ou même en pole des industries électroniques ? Notre pays aurait-t-il ainsi raté des occasions de devenir une puissance régionale dans quelques domaines que ce soit ? (Photo: Palais du gouvernement, à la Kasbah).

Noureddine Horchani *

Ne cherchons pas des réponses à ces questions chez les comptables focalisés plutôt sur les équilibres financiers de l’Etat et les ratios de la comptabilité publique. Pendant des décennies, notre économie aurait supporté des manques à gagner substantiels qui auraient pu propulser notre pays au rang des pays développés. C’est ce que nous révèle, avec beaucoup de réserves de notre part, les conclusions d’un exercice d’extrapolation réalisé grâce à l’IA.  

La démarche consiste à procéder à un benchmark avec des pays du bassin méditerranéen et avec la Corée du sud dont les économies étaient relativement proches de la nôtre vers les années 1960 en termes de PIB, de PIB per capita, de tissu entrepreneurial, de démographie, d’infrastructure et de développement humain.

C’est le cas du Portugal, pays aux 10 millions d’habitants avec lequel nous partagions, à l’époque, un nombre de caractéristiques de sous-développement et des défis semblables : rareté des ressources, pauvreté, analphabétisation, détérioration des services de santé, etc. Nous étions même mieux lotis que ce pays sur certains registres. Il s’agit pour nous de comparer des parcours de développement entre pays afin d’évaluer les choix de politique économique et de politique tout court.

Développement du sous-développement ou management équitable de la misère

Cette démarche analogique nous permet de cerner le manque à gagner supporté par l’économie tunisienne et de réaliser que d’autres alternatives auraient pu être envisagées qui auraient abouti à la construction d’une économie nationale prospère, développée, résiliente et en compétition avec ces économies qui nous ressemblaient il y a une soixantaine d’années mais qui nous ont largement dépassés pour être classées aujourd’hui parmi les vingt plus grandes économies du monde grâce à des choix judicieux et surtout ambitieux.

Pendant que ces économies (Espagne, Portugal, Grèce, Corée du Sud) prospéraient, la Tunisie s’engouffrait dans ce que les économistes tiers-mondistes qualifient de développement inégal fondé sur la stratégie minimaliste de sous-traitance et de dépendance à l’égard des économies du centre développé.

Certes, cette stratégie a joué un rôle social indéniable en absorbant des milliers de chômeurs non qualifiés puis relativement qualifiés surgissant dans la périphérie des villes sous l’effet de l’exode rural et la désertification des campagnes appauvries par les politiques publiques. Cependant, elle a favorisé l’émergence d’une économie de rente qui arrive aujourd’hui à son terme.

En effet, l’Etat n’arrive plus aujourd’hui à assurer, après plus d’un demi-siècle d’indépendance politique, la prospérité et le développement intégral. Pire encore, la situation de l’économie tunisienne se dégrade et elle n’est même plus capable, après 2020, d’honorer aisément ses factures de denrées alimentaires de base : blé, café, viande, etc., ou de moderniser les machines de production de son phosphate indispensable aux équilibres de ses finances ni même de sauver financièrement sa compagnie de transport aérien ?

L’Etat est aujourd’hui incapable d’assurer la maintenance de ses écoles, de ses hôpitaux, de ses routes et des canalisations d’eau (Banque mondiale : Diagnostic des infrastructures en Tunisie – Décembre 2019). Sfax, la capitale du sud, n’a bénéficié d’une autoroute l’arrimant à Tunis qu’en 2009 soit 53 ans après l’indépendance.

D’une loi de finance à une autre et d’un plan de développement à un autre, les décennies passent et on a l’impression d’un remake permanent du même scénario reproduisant la gestion de la pauvreté, du manque et de la misère.

Les plans de développement qui se sont succédé depuis l’indépendance n’ont résolu ni le problème de la pauvreté, estimée en 2023 à 18,4% de la population, soit une aggravation par rapport à 2021 où il atteignait + 16% ni celui des disparités régionales.

Le plan de développement 2026 – 2030 annonce une stratégie économique fondée sur la priorité du social !! Cette orientation nous laisse perplexe car il s’agit d’une invitation à partager équitablement la misère en l’absence d’une stratégie de création préalable de la richesse.

Limite du modèle économique ou carence de la pensée politique ? 

Des solutions non orthodoxes empruntées à des expériences étrangères peuvent être appliquées pour la relance de l’économie tunisienne, comme le New Deal appliqué aux Etats Unis au lendemain de la crise de 1929 et les mesures économiques prises dans le cadre du plan Marshall destiné à relancer les économies européennes exsangues et dévastées par les conséquences de la seconde guerre mondiale.

Ces programmes n’étaient pas cohérents avec les principes de l’orthodoxie de la comptabilité publique. Un respect rigoureux des principes des «équilibres financiers» et de l’orthodoxie libérale capitaliste n’auraient pas permis de réaliser ces projets économiques à succès, inédits et hors normes. Notre pays a besoin d’emprunter l’esprit de ces initiatives.

La Tunisie doit innover dans sa politique économique, faire preuve de courage et même de sens du risque calculé sans se soucier de la rigueur des équilibres financiers. La prudence excessive affichée par les dirigeants de la Banque centrale depuis longtemps, traduite par l’application d’un taux directeur élevé décourageant l’investissement et la création d’entreprise, ne devrait pas être considérée comme un mérite ou une prouesse économique.

Cette approche doit être bannie car elle n’a résolu ni l’inflation qui accable le consommateur ni la détérioration des finances publiques qui ne cesse de s’aggraver. Au contraire, il est temps aujourd’hui de récompenser la prise de risque à tous les niveaux, celui de l’Etat et celui des opérateurs économiques, et d’encourager l’innovation et pourquoi pas la folie créatrice. C’est-à-dire, en d’autres termes, ménager le citoyen avant de ménager les comptes publiques.   

Les limites de l’approche comptable : l’illusion des équilibres financiers 

Le plan de développement 2026- 2030 table sur un taux de croissance cible de 4% annuel ce qui témoigne de l’exiguïté des perspectives et de l’absence d’ambitions. Pourtant les artisans des plans de développement successifs, des techniciens souvent respectables et sincères, savent pertinemment qu’un taux de chômage endémique de plus de 15%, qu’un flux annuel de plus de 50 000 nouveaux diplômés du supérieur atterrissant sur le marché du travail ainsi que les inégalités régionales de plus en plus aiguisées d’une année à une autre, ne peuvent être endigués qu’à travers des taux de croissance à deux chiffres que le modèle économique en place et les plans de développement successifs sont  incapables structurellement d’atteindre. Notre benchmarking ne consiste pas donc pas à comparer des chiffres qui en définitive ne reflètent que des réalités socio- économiques et surtout culturelles différentes. Il s’agit au contraire de se libérer de la tyrannie des chiffres chère aux comptables et de comparer des parcours, et des visions de politiques économiques. Soyons clairs, il est question de comparer des ambitions !!

Pour beaucoup d’observateurs le mode de développement est souvent invoqué pour justifier le sous-développement. Force est de constater que les Etats qui ont réussi leur développement (Portugal, Grèce, Espagne, Corée du Sud) n’ont vraisemblablement pas perdu leur temps à discuter du mode de développement à adopter : «développement inclusif», «développement durable», «développement autocentré», avant de planifier leur décollage économique. L’économie tunisienne aurait pu suivre la même trajectoire à succès suivie par ces Etats prospères.

En nous appuyant sur des scénarios plus au moins ambitieux traités par l’IA, nous pouvons cerner le manque à gagner que l’économie tunisienne aurait supporté dans sa globalité et par secteur en adoptant des stratégies économiques passives, timorées et sans ambitions.

* Enseignant en sciences politiques et ancien cadre de banque.

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L’urgence, aujourd’hui, en Tunisie | Traquer le faux, rétablir la réalité des faits

Une image circule. Une foule dense, des drapeaux, des poings levés. La légende dit : «d’une manifestation antérieure». Ni date, ni lieu, ni échelle vérifiable. On pourrait s’arrêter là, dénoncer une manipulation, refermer le dossier. Mais le vrai sujet n’est pas cette image — c’est ce qu’elle nous a empêchés de regarder pendant que nous la regardions. (Photo : Manifestation de l’opposition à Tunis, le 25 juillet 2026).

Ilyes Bellagha *

Aristote avait déjà séparé l’alèthès du eikos — le vrai du vraisemblable. Le vraisemblable se façonne sur mesure pour l’auditoire qu’il vise ; le vrai, lui, ne se plie à rien. C’est un désavantage structurel : celui qui rapporte les faits reste prisonnier de ce qui est, quand celui qui construit un récit reste libre de l’ajuster à ce que son public veut entendre. Arendt en tirait une conclusion dérangeante — le menteur a toujours un avantage sur celui qui dit le vrai. Une légende floue sur une photo d’archive n’est pas un mensonge caractérisé. C’est un choix de laisser le vraisemblable effectuer le travail que le vrai ne peut pas faire aussi vite : suggérer une ampleur avant qu’aucun fait ne l’établisse.

Ce mécanisme n’appartient à aucun camp. Le pouvoir tunisien met en scène ses propres foules avec les mêmes légendes vagues ; l’opposition fait de même pour les siennes. Ibn Khaldoun avait déjà catalogué, dans la Muqaddima, les raisons pour lesquelles les récits se déforment en passant de bouche en bouche — parti pris, flatterie du pouvoir, exagération, crédulité. Ce que les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle ont changé, ce n’est pas la nature de l’erreur, c’est sa vitesse et son échelle. Une chaîne de transmission vivante et vérifiable — un sanad, pour reprendre le mot — devient une copie sans origine, une nuskha, que des millions d’écrans démultiplient avant qu’aucune vérification n’ait eu le temps d’exister.

Popper offre ici une boussole utile : aucun récit ne peut être prouvé vrai de façon définitive, mais une seule faille suffit à établir le faux, sans retour possible. Chercher à prouver qu’une image est authentique est un travail sans fin. Chercher la faille qui la rend fausse — la date absente, le lieu invérifiable — est un travail fini. C’est ce travail-là, modeste et cumulatif, qui reste à la portée d’un lecteur, d’un collège de veilleurs citoyens, d’une rédaction rigoureuse. Pas la reconquête du vrai. La traque du faux.

Le terrain

En rugby, en dehors de la mêlée, il reste le jeu — et après le jeu, on ne plie pas le terrain. Entre le 24 et le 26 juillet, ce qui ne se plie pas, ce sont les chiffres que ni le pouvoir ni l’opposition ne peuvent réviser à leur avantage du jour au lendemain.

La croissance du PIB s’est établie à 2,5 % en 2025, contre 1,6 % en 2024, et à 2,6 % au premier trimestre 2026 — un chiffre que le gouvernement met en avant, quand le FMI, plus prudent, tablait sur 2,1 % pour l’année. L’inflation a reculé à 5,3 % en moyenne annuelle 2025, contre 7 % en 2024, et à 5,0 % en février 2026 — un recul réel, que masque toutefois la hausse persistante des prix alimentaires, viande et produits frais en tête, qui pèse plus lourd sur un ménage modeste que la moyenne agrégée ne le montre. Le taux de chômage global a reculé à 15,2 % au dernier trimestre 2025, puis à 15 % au premier trimestre 2026 — mais le chômage des jeunes de 15 à 24 ans reste figé à 38,4 %, chiffre qui contredit à lui seul tout récit d’amélioration générale, puisque c’est précisément cette tranche d’âge qui peuple la rue.

Sur la dette, la Tunisie a soldé le 15 juillet 2026 son dernier grand emprunt sur les marchés financiers internationaux, un symbole que le pouvoir peut légitimement revendiquer. Mais la dette extérieure, tombée à 39,3 % de l’encours public total fin 2025, n’a pas disparu : elle a changé de nature. Le service de la dette 2026 est attendu en repli de 5,7 %, à 23,06 milliards de dinars — mais les intérêts de la dette intérieure, eux, bondissent de 21 % sur un an. L’État emprunte de plus en plus à ses propres banques, ce qui restreint d’autant le crédit disponible pour l’économie réelle. Les économistes appellent cela l’effet d’éviction. Aucun camp politique n’en fait, pour l’instant, le point de départ d’un programme.

Le non-événement

Vu depuis ce terrain, un rassemblement place de la République — vingt personnes ou vingt mille — est stratégiquement un non-événement. Le pouvoir ne perd rien qu’il n’ait déjà engagé dans la gestion des coupures d’eau et d’électricité ; l’opposition ne gagne rien qu’un supplément de visibilité sans traduction programmatique. Aucun des deux ne revient, ce soir-là, sur le chômage des jeunes ou sur l’effet d’éviction. Le désaccord ne porte pas sur les faits — il ne les touche même pas. Il porte sur un récit contre un autre : «l’État en marche» contre «l’usurpateur de Carthage», deux formules qui s’affrontent sans jamais se rencontrer sur un chiffre commun.

On pourrait n’y voir qu’une défaillance structurelle — l’absence d’un canal institutionnel où un programme chiffré pourrait se construire, depuis un Parlement affaibli et des partis sans relais réel. Mais il y a une autre histoire, plus dure, qu’il faut regarder en face.

La trahison

Un militant réclame le droit de s’exprimer. Son slogan : «je veux m’exprimer». Un jour, on lui répond : vas-y, dis ce que tu as à dire. Il se tait. La contrainte qu’il invoquait vient de tomber, et le silence qui suit révèle que la revendication n’a jamais été un moyen vers un contenu. Elle était la fin elle-même.

Depuis 2011, la scène politique tunisienne rejoue une variante de cette parabole. Chaque fois qu’un espace s’est rouvert — l’Assemblée nationale constituante, les législatives de 2014 et 2019, la période parlementaire d’avant 2021 — ce qui en est sorti n’a que rarement été un menu de vision chiffré et concurrent. Plutôt la reconduction du même rapport de force identitaire, laïcs contre islamistes, ancien régime contre révolution, avec les mêmes slogans recyclés une fois au pouvoir. Un système qui échoue peut ignorer sa propre stérilité. Une trahison suppose qu’à un niveau ou un autre, on le sait — ou qu’on pourrait le savoir si on se regardait honnêtement — et qu’on choisit quand même de rejouer le slogan plutôt que d’affronter le vide qu’il masque.

Ce vide n’est pas non plus soluble par une simple addition des colères. Une coalition qui rassemble, sous un même mot d’ordre du soir, une mouvance civile et Ennahdha n’a pour dénominateur commun qu’un rejet — parce que tout dénominateur positif rouvrirait le clivage de fond que 2011-2013 avait déjà mis à nu : quelle Constitution, quel rapport à la religion, quel régime électoral. La 6ᵉ République que réclame une partie de la gauche française reste un point de convergence parce qu’elle repose sur un référentiel partagé — rapport à la laïcité, à l’État social. Ici, le référentiel diverge à la racine. Le seul terrain d’entente disponible est donc négatif, et il le restera tant que ce clivage fondateur n’aura pas été retraité — ce qui ne se joue certainement pas un soir de rassemblement place de la République.

Durer sans se durcir

Il y a une tentation, face à ce constat, de tout ranger dans la même poubelle — l’information comme l’intox, le pouvoir comme l’opposition, le vrai comme le vraisemblable. Ce n’est pas du discernement, c’est son abandon, et c’est précisément l’état qui profite le plus à qui n’a pas besoin d’être cru, pourvu que rien d’autre ne le soit non plus.

L’alternative n’est ni la naïveté ni la fermeture. C’est un travail permanent, modeste et cumulatif : traquer le faux vérifiable plutôt que réclamer le vrai inatteignable ; tenir le terrain chiffré — celui du chômage des jeunes, de l’effet d’éviction, du service de la dette — comme le seul lieu où le désaccord porte enfin sur une interprétation et non sur un fait fabriqué. C’est un projet plus modeste que «rétablir la vérité». C’est le seul qui soit tenable. Et c’est, en définitive, ce que réclame une République qui ne veut plus se payer de mêlées sans jeu.

* Architecte.

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De l’injustice à l’obscurité 

Le noir qui tombe sur les villes n’est plus seulement une panne électrique. Il devient l’image d’un pays dont l’horizon s’assombrit. Car l’obscurité n’est pas seulement l’absence de lumière. Elle est aussi, peut-être, l’ombre portée de l’injustice.

Monia Kallel *

En ce 25 juillet, il est difficile de célébrer.  Les coupures d’électricité, les pénuries d’eau, la flambée des prix, la disparition de produits essentiels et de certains médicaments imposent un autre registre : celui de la réflexion.

Depuis plusieurs années, les mots propreté, nettoyage, probité, transparence occupent le discours public, même lorsqu’ils ne sont pas explicitement prononcés. Ils dessinent un imaginaire de la pureté.

Cela fait penser au livre de Colette, Le Pur et l’Impur. Il est des titres qui traversent le temps et finissent par vivre d’une vie propre parce qu’ils interrogent ces vieux rêves qui traversent les sociétés : la pureté, l’ordre parfait, l’homme sans tache.

La pureté est une catégorie morale. Lorsqu’elle devient une catégorie politique, elle cesse d’être une exigence personnelle pour devenir un instrument de classement. Le monde se partage alors entre les purs et les impurs, les loyaux et les traîtres, les patriotes et les vendus. La politique ne cherche plus à convaincre ; elle désigne. Elle ne demande plus : Que fait-on ? , mais : De quel côté êtes-vous ?

Toute politique de la pureté a besoin de son impur. Il lui faut une menace, un repoussoir, une figure qui justifie le tri. Ici, c’est la «décennie noire», sans cesse convoquée moins comme une période de notre histoire à comprendre que comme une peur à entretenir. Le passé n’éclaire plus le présent ; il le dispense d’être interrogé.

L’histoire est jalonnée d’entreprises de purification. Toutes ont fini par transformer l’injustice en nécessité. Ce qui, hier encore, aurait paru arbitraire devient acceptable parce qu’il participe du «nettoyage». Les mots changent avant les consciences. Rendre des comptes se confond avec punir. L’emprisonnement devient l’horizon naturel de la justice. Peu à peu, l’injustice cesse même d’être perçue comme telle, dès lors qu’elle frappe ceux que l’on a préalablement désignés comme impurs.

La langue arabe ménage une proximité saisissante entre ظلم (dhulm), l’injustice, et  ظلام (dhalâm), l’obscurité. Plus qu’une parenté de racine, on y entend une résonance.

Il y a l’obscurité des villes soudain privées d’électricité, les quartiers plongés dans le noir, les foyers qui attendent le retour de la lumière. Mais il est une autre obscurité, plus lente, moins visible. Celle qui s’installe lorsqu’une société s’habitue à l’injustice, lorsqu’elle consent à la privation de liberté au nom de la pureté, lorsqu’elle accepte qu’une partie des siens soit exclue de la protection du droit.

Alors le noir qui tombe sur les villes n’est plus seulement une panne. Il devient l’image d’un pays dont l’horizon s’assombrit. Car l’obscurité n’est pas seulement l’absence de lumière. Elle est aussi, peut-être, l’ombre portée de l’injustice.

* Ecrivaine.

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Leadership, responsabilité et autorité légitime

Un manager protège ses collaborateurs de la foudre extérieure ; il endosse l’erreur collective face au monde, quitte à corriger la trajectoire et à instruire ses équipes à l’abri des regards. Il ne se défausse pas sur ses collaborateurs, mais assume ses responsabilités et accepte d’être le dernier rempart lorsque la tempête se lève. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que naît l’autorité légitime.

Elyes Kasri *

Il est une phrase, gravée autrefois sur un simple chevalet de verre au cœur du Bureau ovale, qui résume à elle seule la solitude et la grandeur du pouvoir : «The buck stops here». C’est ici que s’arrêtent les responsabilités.

En quelques mots, le président américain Harry Truman rappelait une vérité que notre époque feint parfois d’oublier : mener les hommes n’est pas une affaire de privilèges, mais un exercice d’imputabilité absolue.

Le véritable leader n’est pas celui qui trône au sommet pour récolter les honneurs, mais celui qui accepte d’être le dernier rempart lorsque la tempête se lève.

Pourtant, la tentation est grande, face à l’échec, de chercher un coupable dans les angles morts de l’organisation. C’est le jeu séculaire du blâme, cette manie de renvoyer la balle à un subordonné, d’accuser la conjoncture ou d’invoquer la fatalité des outils.

Mais ce jeu a un coût invisible et destructeur. Dès lors qu’un dirigeant se défile, c’est tout l’édifice de la confiance qui s’effondre. Les collaborateurs tétanisés par la peur du faux pas, cessent d’innover, se murent dans le silence et apprennent à leur tour l’art d’esquiver.

Dire «j’assume» ne serait pas un aveu de faiblesse, mais plutôt un acte de courage souverain. Cela exige une force de caractère rare : celle de trancher dans l’incertitude sans attendre le confort d’un consensus tiède, et celle, plus noble encore, de faire écran.

Un manager protège ses collaborateurs de la foudre extérieure ; il endosse l’erreur collective face au monde, quitte à corriger la trajectoire et à instruire ses équipes à l’abri des regards. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que naît l’autorité légitime.

Lorsque la responsabilité est ainsi incarnée au sommet, l’atmosphère d’une entreprise se métamorphose. Libérés du poids de la suspicion, les esprits s’ouvrent à l’audace. On ne cherche plus à masquer les failles, mais à les réparer ensemble.

En acceptant d’être le lieu géométrique où s’arrêtent les excuses, le leader offre à ses équipes le plus précieux des espaces : celui de la liberté et de la dignité.

Le leadership, en fin de compte, n’est pas une science de la gestion, c’est une philosophie de l’engagement.

* Ancien ambassadeur.

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Tunisie | Le piège du présidentialisme

De Bourguiba à Saïed, en passant par Ben Ali, la présidence est demeurée le centre de gravité de l’État tunisien – la parenthèse démocratique de 2014-2021, trop fragile pour s’enraciner, n’aura pas suffi à rompre ce schéma. Le problème n’est pas seulement la nature des dirigeants qui se sont succédé, mais l’architecture institutionnelle qui, depuis 1959, continue de produire des hommes «providentiels».

Ali Guidara *

La crise politique tunisienne, qui resurgit de décennie en décennie, ne se réduit pas à la personnalité de ses dirigeants successifs : elle trouve sa source dans un choix institutionnel vieux de plus de soixante ans, celui d’avoir fait de la présidence de la République le centre de gravité de l’État. Depuis la première Constitution tunisienne, cette architecture a produit la même mécanique : concentration du pouvoir, personnalisation du régime, et retour cyclique de la figure du «sauveur».

La Constitution de 1959 s’inspire largement de la Ve République française, promulguée un an plus tôt. Comme De Gaulle, Habib Bourguiba est persuadé qu’un exécutif fort est le meilleur rempart contre l’instabilité. Sauf que la France dispose déjà d’une tradition parlementaire ancienne, d’une administration solide, d’une justice indépendante et d’un pluralisme politique capables de contenir un exécutif puissant, malgré des failles certaines.

La Tunisie, jeune État sans ces contrepoids, ne dispose d’aucun de ces amortisseurs. En transplantant la philosophie d’une présidence forte sans les institutions censées la limiter, elle ouvre la voie à une concentration du pouvoir sans commune mesure avec le modèle dont elle s’inspirait.

Chef de l’exécutif, le président nomme et défait le gouvernement, oriente la politique nationale, concentre l’essentiel des leviers de décision. Les révisions constitutionnelles successives ne feront qu’accentuer cette domination – jusqu’à consacrer, en 1975, Bourguiba président à vie – avant de permettre, sous Zine el-Abidine Ben Ali, la consolidation d’un régime pleinement autoritaire.

La révolution de 2011 ouvre une rupture réelle. Les constituants de 2014 ne se contentent pas de chasser un homme : ils tentent de corriger l’architecture même qui avait permis des décennies de pouvoir personnalisé. Pour la première fois depuis l’indépendance, la logique des contre-pouvoirs devient un principe fondateur des institutions tunisiennes, avec un partage des rôles entre président, chef du gouvernement et Parlement.

De la parenthèse démocratique au retour du chef

Cette parenthèse démocratique demeure toutefois fragile. Rivalités institutionnelles, instabilité gouvernementale, fragmentation partisane, crise économique : les tensions s’accumulent et nourrissent une désillusion croissante.

Dans l’opinion publique, les lenteurs propres au débat démocratique sont lues comme les preuves d’un État impuissant. Face à cette fatigue, l’idée d’un président aux pouvoirs élargis regagne du terrain – portée par la nostalgie diffuse d’un commandement fort et par la conviction, ancrée depuis 1959, qu’un seul homme peut trouver les solutions là où les institutions échouent.

La Constitution imposée par Kaïs Saïed en 2022 consacre le retour d’une présidence dominante. Le Parlement et le gouvernement sont relégués au second plan ; le pays renoue avec la logique verticale de 1959.

Le texte soumis au référendum n’est d’ailleurs pas celui remis par la commission consultative que Kaïs Saïed avait lui-même chargée d’élaborer. Son président, le juriste Sadok Belaïd, s’en est publiquement désolidarisé, estimant qu’il ouvrait la voie à une dictature. Rappelons que ce référendum n’a mobilisé que 30,5 % des électeurs inscrits.

Plus qu’une rupture, cette confiscation du pouvoir présentée comme une réforme est un retour en arrière – celui d’un État organisé autour d’un chef, et non autour d’un équilibre des pouvoirs et des institutions.

Au-delà des textes, c’est toute une culture politique que façonne le présidentialisme. Un président élu au suffrage universel direct et détenteur de l’essentiel du pouvoir exécutif dispose d’un blanc-seing sans équivalent. Il cesse de représenter seulement l’État : il finit par incarner, aux yeux d’une partie de la population, la nation elle-même – une conception que les démocraties modernes ont abandonnée depuis longtemps.

Cette concentration de légitimité transforme le rapport des citoyens à la politique. Les campagnes électorales cessent de porter sur des projets de société pour se cristalliser autour de personnalités. Chaque crise – économique, sociale, institutionnelle – ravive l’espoir de voir surgir un dirigeant capable de tout résoudre par sa seule volonté. Plus les citoyens attendent tout du président, plus il paraît indispensable ; plus il paraît indispensable, plus les autres institutions perdent en crédit. Le Parlement devient un obstacle, les partis des facteurs de division, les corps intermédiaires des freins à l’action publique.

Sortir du piège : penser au-delà de l’homme providentiel

Bourguiba, Ben Ali, Saïed : trois hommes, trois époques, mais une seule architecture institutionnelle, celle qui fait de la présidence l’unique lieu d’exercice réel du pouvoir. Les hommes changent ; le mécanisme, lui, demeure. C’est là tout le piège : chercher à corriger le système en changeant seulement d’homme, c’est se condamner à répéter indéfiniment la même crise.

Rompre durablement avec ce cycle suppose d’interroger la source même d’une légitimité qui, conférée par le suffrage universel direct à une seule personne, écrase par construction toutes les autres institutions. La Constitution de 2014, malgré ses failles, reste à ce jour l’alternative la plus aboutie que la Tunisie ait connue.

Une évolution vers un véritable régime parlementaire mérite d’être sérieusement posée sur la table : un président élu par le Parlement, cantonné à des fonctions d’arbitrage, de représentation et de garantie constitutionnelle ; un gouvernement issu de la majorité parlementaire, responsable devant les représentants de la nation ; des compétences clairement réparties, chaque institution comptable de ses décisions devant les autres.

Ce ne serait pas une solution miracle. Mais l’expérience tunisienne, comme tant d’autres, le confirme : la concentration du pouvoir ne produit pas une stabilité durable, elle produit une dépendance récurrente à des figures providentielles, tôt ou tard tentées par l’abus de pouvoir et condamnées à décevoir, et elle profite, presque immanquablement, à un petit cercle de proches qui prospère à l’ombre du pouvoir et de ses abus.

L’efficacité d’un État ne se mesure pas à la puissance d’un seul homme, mais à la clarté des responsabilités et à la capacité des institutions à coopérer tout en se contrôlant mutuellement.

Le véritable défi des prochaines réformes n’est pas de trouver un meilleur président. C’est de bâtir des institutions suffisamment solides pour que la Tunisie n’ait plus jamais besoin d’un «sauveur».

 * Docteur en politiques publiques.

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Tunisie | La croissance n’obéit pas aux décrets !

L’idée directrice serait simple : entre 2014-2019, la Tunisie souffrait d’instabilité gouvernementale mais conservait une certaine ouverture économique ; entre 2020 et 2026, elle a gagné un centre unique de décision politique mais perdu plusieurs moteurs de croissance. Le paradoxe est là : davantage de pouvoir exécutif n’a pas produit davantage de performance économique. (Photo: Réunion de Kaïs Saïed avec plusieurs ministres et hauts cadres de l’Etat, le 22 juillet 2026, consacrée aux coupures d’électricité et d’eau et aux incendies de forêts).

Moktar Lamari *

Le verdict des chiffres est plus sévère que celui des opposants. Durant les années précédant l’arrivée de Kaïs Saïed, la croissance demeurait faible, autour de 2 % en moyenne, mais l’économie restait insérée dans les circuits internationaux, négociait avec le Fonds monétaire international (FMI), attirait encore des investissements directs étrangers et bénéficiait d’une relative prévisibilité institutionnelle.

Depuis 2020, la pandémie explique une partie du choc initial, mais elle n’explique pas la persistance d’une croissance molle, d’un investissement privé atone, d’un chômage structurel élevé, d’une dette publique proche de 85 % du PIB et d’un financement croissant de l’État par la Banque centrale.

Le rapport de l’Economist Intelligence Unit (EIU) décrit une économie enfermée dans un cercle où déficits budgétaires, faibles investissements, chômage élevé et accès limité aux financements extérieurs se renforcent mutuellement. 

Pouvoir verticalisée, économie horizontalement figée

Le paradoxe est presque ironique. Le pouvoir s’est verticalisé ; l’économie, elle, s’est horizontalement figée. Les gouvernements de la période 2014-2019 tombaient rapidement, mais les investisseurs savaient encore où se trouvait le ministère des Finances. Depuis 2021, les gouvernements durent davantage que les certitudes économiques. La concentration des décisions n’a pas réduit l’incertitude ; elle l’a déplacée vers une seule variable : la volonté présidentielle.

L’inflation est certes redescendue autour de 5 %, mais cette amélioration repose autant sur les prix administrés, les contrôles des changes, le ralentissement de la demande et la compression des importations que sur une restauration profonde des équilibres macroéconomiques. L’EIU souligne d’ailleurs que les tensions inflationnistes demeurent sous-jacentes et pourraient réapparaître avec la monétisation des déficits publics. 

Même constat pour le déficit extérieur. Son amélioration récente constitue moins une victoire de compétitivité qu’une conséquence des restrictions sur les importations, du rebond du tourisme et des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger. Les recettes touristiques et les remises des migrants compensent progressivement ce que l’économie productive peine à créer. Une économie qui importe moins faute de devises n’est pas nécessairement une économie qui produit davantage.

Une confiance internationale affaiblie

Le dinar, lui aussi, semble plus stable. Mais cette stabilité ressemble davantage à une perfusion qu’à une guérison. Contrôle du marché des changes, rationnement implicite des devises et intervention administrative remplacent progressivement les mécanismes d’ajustement habituels. L’EIU estime d’ailleurs que cette stabilité reste fragile tant que les réserves extérieures dépendent d’un financement extérieur limité et d’une confiance internationale affaiblie. 

Le coût le plus lourd apparaît sans doute ailleurs : dans l’investissement. Le ratio investissement/PIB demeure inférieur aux besoins de l’économie tunisienne, tandis que les investissements directs étrangers restent modestes au regard des standards historiques.

Plus inquiétant encore, l’émigration des diplômés est devenue une véritable variable d’ajustement du marché du travail. Lorsque les capitaux hésitent à entrer et que les ingénieurs choisissent de sortir, l’économie exporte progressivement ce qu’elle produit de plus coûteux : son capital humain. L’EIU souligne explicitement que les diplômés quittent de plus en plus le pays faute de perspectives. 

Incertitude sur la trajectoire macroéconomique

À cela s’ajoute un changement plus profond encore : la relation avec les institutions internationales. Depuis 2021, la Tunisie n’a plus tenu de consultation au titre de l’article IV du FMI. Le rapport souligne que cette absence prive investisseurs et créanciers d’une évaluation indépendante de la soutenabilité de la dette et nourrit l’incertitude sur la trajectoire macroéconomique. Refuser le thermomètre n’a jamais fait disparaître la fièvre. 

Le plus frappant reste finalement le contraste entre le discours et les résultats. La lutte contre les «lobbies» devait libérer l’économie ; elle a surtout accru l’attentisme. La souveraineté économique devait réduire la dépendance extérieure ; elle a renforcé la dépendance au financement domestique de la Banque centrale. La centralisation politique devait accélérer les décisions ; elle a surtout concentré les risques.

L’histoire économique retiendra peut-être moins la Constitution de 2022 que cette étrange expérience macroéconomique : remplacer la confiance des marchés par la confiance dans l’autorité, substituer l’investissement par l’administration, et espérer que la croissance finisse par obéir aux décrets. Les lois peuvent modifier l’architecture d’un régime ; elles ne modifient pas les équations de la croissance. À la fin, les investisseurs, les ménages et les entreprises votent eux aussi. Non avec des bulletins, mais avec leurs capitaux, leurs projets et, de plus en plus souvent, leurs billets d’avion.

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur. E4T.

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