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TRIBUNE – Vers un nouveau modèle de développement : pour une résilience territoriale en Tunisie

Les députés de l’ARP viennent d’adopter le projet de loi relatif au plan de développement 2026 -2030. Ladite loi a franchi la barrière parlementaire avec moins de 40 % des voix. Car bon nombre des députés ont délibérément boudé la séance plénière. Et ce, pour décrier entre autres le délai de trois jours consenti au Parlement pour l’adopter et le manque d’un véritable débat national à ce sujet.

Un plan de développement controversé

Bien que le gouvernement eût annoncé un style inédit de gouvernance dans l’élaboration de ce plan de développement, par l’adoption d’une approche ascendante (bottom-up) en rupture avec les anciens plans, qui étaient la chasse gardée des ministères centraux, les critiques fusent de toutes parts. Puisque pas même les propositions des conseils locaux, régionaux et des conseils des régions, pourtant créés essentiellement pour ce dessein, n’ont été prises en considération, dit-on.

Le texte de loi comporte indéniablement des nouveautés intéressantes, du moins sur le plan des orientations adoptées et des intentions déclarées. On verra bien par la suite ce qu’il en adviendra réellement au niveau de l’exécution. On citera en exemple : la résilience économique, la cohésion sociale, la réduction des disparités territoriales, le développement équilibré et la résistance aux chocs internationaux. Le texte promet aussi l’amélioration de la compétitivité, le soutien à l’innovation, l’encouragement des investissements à forte valeur ajoutée, etc.

 

Lire aussi – L’édito de Hédi Mechri – Plan 2026-2030 : l’anti-hasard à l’épreuve du réel

 

Les changements profonds renvoyés aux calendes grecques

Ces bonnes résolutions sont dignes d’intérêt, mais elles restent limitées car gouvernées par la logique de l’ancien paradigme d’un modèle classique d’économie mixte. Autrement dit : on ne passe pas réellement d’un modèle économique à un autre, comme l’ont fait la Corée du Sud dans les années 1960, l’Irlande dans les années 1990 ou le Rwanda récemment pour sortir de la crise et réaliser leurs essors économiques fulgurants. Or, ceci va visiblement à l’encontre de l’avis des experts de tous bords, qui s’accordent sur le fait que le modèle économique tunisien a fait long feu et qu’il est arrivé depuis bien des années à un essoufflement structurel. Ce modèle, qui est de toute évidence un business à perte, est basé sur une forte dépendance de l’export des ressources naturelles en vrac et des produits agricoles non ou peu valorisés, au tourisme de masse « low-cost » et une industrialisation manufacturière extravertie « offshore » à faible valeur ajoutée, qui tire sa raison d’être des faibles coûts salariaux, rendus possibles à coups de subventions pour l’ajustement du niveau de vie du citoyen et qui paradoxalement profitent in fine aux riches locaux et même aux touristes étrangers plus qu’aux couches vulnérables de la société. Continuer dans la même lancée s’apparenterait donc à essayer de traire une vache de réforme pour lui extraire du sang plutôt que du lait.

Bref, un cas d’école de l’ordre postcolonial qui permet au centre de continuer à dilapider la périphérie de ses ressources, nonobstant les dégâts qu’il lui fait subir.

 

Un modèle économique dépassé et un paradigme révolu du rôle de l’état, c’est là que le bât blesse

Après l’indépendance, la Tunisie de l’ère de Bourguiba avait construit un modèle assez dirigiste : État interventionniste, entreprises publiques nombreuses généralement en position de monopole, subventions généralisées, gratuité de nombreux services publics, etc. Ce modèle a bien tenu jusqu’à 1980, mais depuis l’entrée en vigueur des réformes structurelles suite à la crise conjoncturelle de 1986, l’État a abandonné progressivement, par petites doses mais jamais totalement, son rôle d’État providence. Depuis 2011, et surtout depuis 2020-2023, le système social hérité (subventions gaspillées, entreprises publiques déficitaires, caisses sociales en difficulté, etc.) devient budgétairement insoutenable, mais l’État hésite à l’abandonner formellement, d’où les tensions actuelles qu’on observe avec la STEG, la SONEDE, TUNISAIR, STIR, … et j’en passe. L’État qui n’arrive plus à assumer le coût réel de son rôle social, ne se résout pas non plus à renoncer formellement à ce rôle. Ce qui contraint les pouvoirs publics à des élucubrations parfois difficilement intelligibles pour pouvoir gérer ce grand-écart au quotidien.

 

Les entreprises publiques un gouffre abyssal sans fond

Pour emprunter une image de l’actualité sportive, les entreprises publiques s’apparenteraient aujourd’hui à une équipe de foot qui joue seule sur le terrain pendant des décennies sans jamais être confrontée à des adversaires et qui arrive à réaliser l’impensable, c’est-à-dire finir le championnat avec une défaite cuisante…

Analyser la situation actuelle surtout des grandes entreprises publiques révélera un spectacle de désolation à même de vous donner le froid dans le dos. Les entreprises publiques qui étaient destinées à être le moteur de l’économie et à créer de la richesse pour renflouer les caisses de l’État sont aujourd’hui un lourd fardeau dans un contexte de finances publiques tunisiennes déjà tendues voire dans un état critique.

 

Lire également : Entreprises publiques, soutien ou réforme?

 

STEG (électricité/gaz)
Endettement de 7,356 milliards de dinars au 23 juin 2026, avec des créances impayées de 6,061 milliards de dinars auprès de clients publics et privés, à cause d’une déficience structurelle puisque le prix de vente moyen de l’électricité (290,7 millimes/kWh en 2025) ne couvre pas le coût réel de production (456,3 millimes), même déséquilibre pour le gaz. Plus de 95 % de l’électricité tunisienne dépend du gaz naturel, exposant l’entreprise aux fluctuations pétrolières et du dinar. Les pertes du réseau STEG techniques et commerciales sont évaluées à (19 %) en comparaison avec la France (6 %), l’Allemagne (5 %) et Singapour avec la meilleure performance mondiale (2 %).

 

SONEDE (eau)
Impayés atteignant 860 millions de dinars fin 2024, dont plus de 50 % dus par des établissements et entreprises publics, un problème de créances croisées entre les entités de l’État plutôt qu’un simple déficit d’exploitation. Les pertes du réseau SONEDE s’élèvent à plus de (50 %). Alors que la banque mondiale parle d’un seuil tolérable, qui doit rester nettement en deçà de (25 %). Ce qui dépasse de loin la meilleure performance mondiale tenue encore une fois par Singapour (7.2 %).

 

STIR (raffinage)
Interruptions intempestives et prolongées de la production et difficultés récurrentes de conformité des produits aux normes à cause d’un outil de production vétuste, des programmes d’investissement non réalisés et des réformes en suspens, une détérioration financière (endettement chronique, crise de liquidités, dépendance aux subventions publiques, difficultés de recouvrement des créances auprès d’autres opérateurs publics, etc…) surtout depuis que la STIR s’est vu confier l’importation des produits pétroliers. Aujourd’hui la STIR importe plus qu’elle raffine, un rôle qui la contraint à absorber les écarts entre prix mondiaux et prix subventionnés localement. Ce qui la rend de plus en plus vulnérable aux chocs pétroliers internationaux.

 

TUNISAIR (transport aérien)                                                                                                                                                                                           Dette financière de 2 600 millions de dinars et un passif qui coupe la compagnie d’un accès normal aux financements à court terme, au point que le ministre du Transport la qualifie de « non bancable ». Ce qui aggrave davantage la situation, c’est que les états financiers 2023, 2024 et 2025 n’ont pas encore été validés, rendant tout pilotage financier aveugle. La flotte est réduite à 12 appareils exploitables (minimum 21 pour un break-even), avec Tunisair Express en déficit structurel encore plus marqué. Tunisair qui était le fleuron des entreprises publiques, se classe désormais 114ᵉ sur 117 et se place ainsi dans le top 5 des compagnies aériennes les moins cotées à l’échelle mondiale.

 

A ne pas rater — AirHelp Score 2025 : Tunisair classée 114e sur 117 compagnies aériennes

 

Un même schéma se répète dans la quasi-totalité des entreprises publiques :

  • Modèle structurellement déficitaire;
  • Tarifs administrés en dessous des coûts réels;
  • Mission de service public non compensée intégralement par l’État avec des créances publiques croisées non apurées;
  • Sous-investissement chronique dans la modernisation;
  • Mauvaise gouvernance, corruption, sureffectifs, caïd syndicaux qui règnent en maître et bloquent toute réforme qui risque de porter atteinte à leurs privilèges, etc.
  • Qualité dégradée des services et des produits;
  • Incapacité accrue de garantir l’approvisionnement continue du marché et adoption implicite d’une nouvelle mission de gestion de la pénurie;
  • Vétusté de l’outil de production par absence, insuffisance ou inadéquation de l’investissement dans la maintenance et la modernisation;
  • Incapacité de recouvrement des créances;
  • Incapacité des clients aussi bien individuels qu’institutionnels privés et publics à payer leurs factures à cause de la dégringolade du pouvoir d’achat et la flambée des tarifs en particulier après l’instauration en 2016, du mécanisme d’ajustement des prix des produits pétroliers.

On se retrouve devant une situation grotesque où le citoyen tunisien n’arrive plus à payer ses factures à cause de son faible pouvoir d’achat alors que les entreprises publiques sont difficulté existentielle d’une part parce les prix administrés n’arrivent pas à couvrir le coût de production et que l’État n’arrive plus à verser les subventions pour couvrir ce gap et d’autre part parce qu’elles peinent à recouvrir leurs créances auprès des clients.

Le contrat-programme 2024-2028 signé entre l’État et la STEG (financements Banque mondiale à l’appui) illustre la méthode retenue : garanties souveraines pour des prêts extérieurs, conditionnées à des réformes structurelles. Ce qui tire tout le pays dans le piège de l’endettement extérieur et obligera les pouvoir publics, tôt ou tard, bon gré mal gré, à privatiser ses « joyaux de la couronne » à prix cassés et à livrer ainsi les besoins essentiels du citoyen à la cupidité du capital étranger.

Les contractions douloureuses de l’accouchement d’un nouvel ordre mondial

Dans un monde densément intriqué à plus d’une dimension et à plus d’un niveau, les malheurs qui nous arrivent, ne dépendent certainement pas uniquement de nos errances. En effet, depuis des années déjà, nôtre monde passe par une période transitoire complexe et fortement turbulente, engendrée par des changements majeurs et simultanés, jusque-là sans précédents dans l’histoire de l’humanité :

  • Transition géopolitique entre une puissance hégémonique en déclin « USA/Occident » et une puissance qui a le vent en poupe (Chine/Brics) et qui aspire à détrôner la première avec les dommages collatéraux occasionnés par des passes d’armes qui déferlent les chroniques (Ukraine, Iran, Yémen, Gaza, Venezuela, etc.) et qui présagent l’Armageddon biblique. Puisqu’à tout moment, ces « accrochages » limités peuvent dégénérer en une troisième guerre mondiale, nécessairement nucléaire, une fois que le piège de Thucydide se serait refermé et que les titans s’affrontent directement.
  • Cataclysme financier attendu, une fois que le Dollar américain se serait définitivement effondré sous le poids de la dette souveraine américaine, qui a atteint le chiffre astronomique de 40 Trillions USD, soit 134% du PIB du pays. De sorte qu’il n’arrive plus à se maintenir en tant que monnaie hégémonique de référence et comme devise dominante des réserves de change et des échanges commerciaux à l’échelle mondiale.
  • Changement climatique et montée fulgurante en fréquence et en intensité des catastrophes naturelles (sécheresses, inondations, incendies, etc.). Ce qui risque de mettre en péril ou du moins en grandes difficultés la civilisation dans sa forme actuelle, voire carrément la vie sur terre.
  • Instabilité énergétique engendrée par des ruptures d’approvisionnement et par la volatilité des prix des carburants conventionnels.
  • Crise attendue d’alimentation à l’échelle mondiale comme conséquence de la crise énergétique puisque l’ammoniac est à la base des engrais chimiques et puisque le gaz naturel est à la base d’ammoniac, à hauteur de 75 % à l’échelle mondiale.
  • Transition énergétique vers les énergies renouvelables et la décarbonation de l’économie mondiale. Ce qui ne va pas seulement chambouler l’industrie et le commerce, mais aussi le mode de vie de chaque citoyen lambda.
  • L’émergence de l’IA, devenue, en combinaison avec les cyber-attaques, l’ingénierie de la conscience et la manipulation des masses, une arme redoutable de guerre non conventionnelle, et qui va sans doute creuser davantage la fracture numérique non seulement entre les États, mais aussi entre les citoyens d’une même société.
  • Montée en puissance des crises sanitaires majeures, déclenchées par des épidémies mais pouvant se développer rapidement en pandémies, compte-tenu de la grande mobilité qui caractérise notre ère, (avec la possibilité de l’usage des épidémies, comme acte de guerre nouvelle génération, non exclue) : VIH/SIDA (les années 1980); SRAS (2002-2003); Grippe H1N1 « grippe porcine » (2009-2010); Ebola (2014-2016); Zika (2015-2016); COVID-19 (2020-2022), etc.

Pour toutes ces raisons la tendance à l’échelle mondiale s’éloigne progressivement du paradigme « croissance avant tout », vers « croissance + résilience + cohésion ».

 

Lire également — Vers un nouvel ordre mondial : les dynamiques géopolitiques qui redéfinissent notre avenir

 

Centralisation vs décentralisation

Exprimé d’une façon lapidaire, le modèle centralisé qui régit nôtre économie revient à mettre tous ses œufs dans un seul panier dans un monde à hauts risques. Pour s’inspirer du bio-mimétisme, on pourrait voir comment la nature / le bon Dieu a résolu la question énergétique du corps humain. Sur les trois systèmes, conçus pour répondre à des temps différents d’appel d’énergie, le plus performant se trouve au niveau de chaque cellule dans laquelle la mitochondrie utilise le métabolisme oxydatif pour produire de l’énergie en dégradant glucides, lipides et même des protéines.

Lorsque le département de défense américain a commissionné la DARPA, son bras de recherches avancées, pour développer un système de communication pouvant survivre à une attaque massive lancée à partir de l’empire soviétique, celui-ci a choisit une architecture distribuée pour ARPANET qui est considéré aujourd’hui comme l’ancêtre d’INTERNET.

Selon le degré de centralisation, on distingue des systèmes :

Centralisé : un nœud central contrôle tout — un seul point de défaillance catastrophique.

– Décentralisé : plusieurs centres régionaux — plus résiliente, mais toujours vulnérable.

– Distribué : un maillage où chaque nœud est connecté à plusieurs autres, sans hiérarchie stricte — la plus robuste.

Avantages du modèle centralisé

  • Efficacité économique grâce aux économies d’échelle;
  • Stabilité et prévisibilité de la production;
  • Contrôle simplifié;
  • Maturité technologique et cadre réglementaire bien établis.

Inconvénients du modèle centralisé

  • Vulnérabilité systémique : une panne ou une attaque majeure peut affecter des millions de personnes;
  • Pertes du réseau de transport sur de longues distances;
  • Empreinte territoriale forte;
  • Moindre flexibilité face aux pics de demande locaux.

Avantages du modèle décentralisé

  • Résilience accrue : une défaillance locale n’affecte qu’une zone limitée;
  • Réduction des pertes de transport et de distribution;
  • Intégration facilitée de nouveaux moyens de production (énergies renouvelables);
  • Autonomie partielle des territoires ou des foyers;
  • Création d’emplois locaux et retombées économiques territoriales.

Inconvénients du modèle décentralisé

  • Intermittence de certaines sources nécessitant du stockage ou du backup;
  • Complexité de gestion du réseau de transport et distribution (flux bidirectionnels, synchronisation);
  • Coût unitaire souvent plus élevé;
  • Besoin d’infrastructures intelligentes (smart grids, IoT, etc.) pour coordonner l’offre de multiples producteurs avec les besoins de multiples consommateurs.

 

La parade pour échapper à l’effondrement total : un concept résiliant, smart et durable

La vision d’un nouveau modèle de développement territorial résilient, articulé autour du nexus : Eau-Énergie-Alimentation et porté par la finance participative, les technologies numériques et une gouvernance coopérative, permettra de passer d’un modèle centralisé où quelques grandes infrastructures approvisionnent toute la population et donc d’un modèle vulnérable aux instabilités et crises de toutes sortes vers un modèle distribué, résilient, intelligent et coopératif. Chaque cellule de résilience qui peut être structurée en ménage, immeuble, quartier, exploitation agricole, complexe industriel, centre hospitalier, base militaire, village, île, oasis, etc., serait capable de produire une partie significative de ses besoins essentiels (énergie, eau, alimentation), tout en restant connectée au réseau national et aux chaines d’approvisionnement. Le but escompté dans cette nouvelle approche n’est certainement pas l’autarcie mais plutôt la résilience. Les cellules de résilience avoisinantes pourraient s’échanger le surplus de production pour créer ainsi une économie solidaire de proximité.

Dans ce nouveau modèle, le citoyen-consommateur qui ne faisait que subir les retombés néfastes des crises (pénuries des produits de base, hausse des prix, inflation galopante, coupures d’eau et d’électricité, etc.), des mauvaises décisions prises en son nom, des pratiques du cartel bancaire qui le fait saigner, de la gouvernance défaillante de l’administration et des aléas de l’ordre mondial, prendrait son destin à bras-le-corps pour se métamorphoser en : producteur, investisseur, copropriétaire, fournisseur, acteur de la transition, etc. La souveraineté du citoyen capable de subvenir à ses besoins essentiels et survivre à des crises majeures ne porte point atteinte à la souveraineté exercée par l’État, au contraire, elle ne fait que la renforcer devant les dangers venus d’outre-frontières.

Cette nouvelle approche pourrait être structurée autour de six piliers principaux suivants :

  1. Production distribuée des ressources essentielles (énergie, eau, alimentation).
  2. Intelligence distribuée, grâce à l’IA et aux objets connectés.
  3. Financement distribué, via le crowdfunding, la fintech, les fondations traditionnelles (hubus, waqf,..), etc.
  4. Gouvernance distribuée, dans le cadre de Sociétés Populaires et d’autres formes de coopératives où les citoyens deviennent des codécideurs.
  5. Économie circulaire, avec la valorisation locale des ressources et des déchets.
  6. Résilience distribuée, permettant à chaque territoire de continuer à fonctionner malgré des crises climatiques, économiques, sociales ou géopolitiques.

Puisque la disponibilité de l’énergie conditionne l’accès à l’eau et que la disponibilité de l’eau conditionne l’accès à l’alimentation, il faudrait commencer par réformer le secteur de l’énergie en premier lieu et celui de l’électricité en toute urgence pour qu’il soit en diapason avec ce nouveau modèle de développement. La réforme doit commencer impérativement par le cadre réglementaire, qui régit le secteur de l’électricité et qui a été tripoté pour éterniser le statu quo et défendre bec et ongle le monopole historique de la STEG, nonobstant les préjudices qu’il a causé pour le citoyen lambda, l’économie nationale, la sécurité énergétique, etc. L’autorisation par la STEG d’enfin consentir le stockage de l’électricité en réseau basse tension, qui vient d’être annoncée en pleine crise de coupures du courant est certainement un bon pas vers la bonne direction, mais il ne peut être qualifié que de « trop peu, trop tard ». Le Tunisien ne veut plus de sédatifs, il exige des solutions durables à ses doléances. Il est donc impératif de mettre tout sur la table pour en discuter sans tabous avec l’intérêt suprême de la patrie en priorité absolue.

La vague de chaleur qui a envahit le pays et qui a causé tant de souffrances et de dégâts et qui a mis à mal nos systèmes centralisés était prévisible dans son timing, intensité et répercussions. Je pense qu’on serait bien loti de commencer sans délai à nous préparer pour nous prémunir d’être pris de court par des crises imprévisibles…

 

Chokri Aslouj

Ingénieur, expert et spécialiste des énergies renouvelables, des processus d’hydrogène vert et du développement territorial durable.

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Economie tunisienne |  Pour une euthanasie salvatrice ! (1-3)

Le diagnostic est accablant : l’économie tunisienne aurait perdu des centaines de milliards de dollars en termes de PIB global, de PIB par habitant, de création d’emplois ou d’accumulation de la richesse, depuis les années soixante jusqu’à nos jours, à cause de choix de politiques économiques erronées et de stratégies timorées et minimaliste ! Ces choix auraient- ils empêché la Tunisie de se transformer en leader régional de l’industrie navale par exemple ou en hub méditerranéen de l’industrie financière ou même en pole des industries électroniques ? Notre pays aurait-t-il ainsi raté des occasions de devenir une puissance régionale dans quelques domaines que ce soit ? (Photo: Palais du gouvernement, à la Kasbah).

Noureddine Horchani *

Ne cherchons pas des réponses à ces questions chez les comptables focalisés plutôt sur les équilibres financiers de l’Etat et les ratios de la comptabilité publique. Pendant des décennies, notre économie aurait supporté des manques à gagner substantiels qui auraient pu propulser notre pays au rang des pays développés. C’est ce que nous révèle, avec beaucoup de réserves de notre part, les conclusions d’un exercice d’extrapolation réalisé grâce à l’IA.  

La démarche consiste à procéder à un benchmark avec des pays du bassin méditerranéen et avec la Corée du sud dont les économies étaient relativement proches de la nôtre vers les années 1960 en termes de PIB, de PIB per capita, de tissu entrepreneurial, de démographie, d’infrastructure et de développement humain.

C’est le cas du Portugal, pays aux 10 millions d’habitants avec lequel nous partagions, à l’époque, un nombre de caractéristiques de sous-développement et des défis semblables : rareté des ressources, pauvreté, analphabétisation, détérioration des services de santé, etc. Nous étions même mieux lotis que ce pays sur certains registres. Il s’agit pour nous de comparer des parcours de développement entre pays afin d’évaluer les choix de politique économique et de politique tout court.

Développement du sous-développement ou management équitable de la misère

Cette démarche analogique nous permet de cerner le manque à gagner supporté par l’économie tunisienne et de réaliser que d’autres alternatives auraient pu être envisagées qui auraient abouti à la construction d’une économie nationale prospère, développée, résiliente et en compétition avec ces économies qui nous ressemblaient il y a une soixantaine d’années mais qui nous ont largement dépassés pour être classées aujourd’hui parmi les vingt plus grandes économies du monde grâce à des choix judicieux et surtout ambitieux.

Pendant que ces économies (Espagne, Portugal, Grèce, Corée du Sud) prospéraient, la Tunisie s’engouffrait dans ce que les économistes tiers-mondistes qualifient de développement inégal fondé sur la stratégie minimaliste de sous-traitance et de dépendance à l’égard des économies du centre développé.

Certes, cette stratégie a joué un rôle social indéniable en absorbant des milliers de chômeurs non qualifiés puis relativement qualifiés surgissant dans la périphérie des villes sous l’effet de l’exode rural et la désertification des campagnes appauvries par les politiques publiques. Cependant, elle a favorisé l’émergence d’une économie de rente qui arrive aujourd’hui à son terme.

En effet, l’Etat n’arrive plus aujourd’hui à assurer, après plus d’un demi-siècle d’indépendance politique, la prospérité et le développement intégral. Pire encore, la situation de l’économie tunisienne se dégrade et elle n’est même plus capable, après 2020, d’honorer aisément ses factures de denrées alimentaires de base : blé, café, viande, etc., ou de moderniser les machines de production de son phosphate indispensable aux équilibres de ses finances ni même de sauver financièrement sa compagnie de transport aérien ?

L’Etat est aujourd’hui incapable d’assurer la maintenance de ses écoles, de ses hôpitaux, de ses routes et des canalisations d’eau (Banque mondiale : Diagnostic des infrastructures en Tunisie – Décembre 2019). Sfax, la capitale du sud, n’a bénéficié d’une autoroute l’arrimant à Tunis qu’en 2009 soit 53 ans après l’indépendance.

D’une loi de finance à une autre et d’un plan de développement à un autre, les décennies passent et on a l’impression d’un remake permanent du même scénario reproduisant la gestion de la pauvreté, du manque et de la misère.

Les plans de développement qui se sont succédé depuis l’indépendance n’ont résolu ni le problème de la pauvreté, estimée en 2023 à 18,4% de la population, soit une aggravation par rapport à 2021 où il atteignait + 16% ni celui des disparités régionales.

Le plan de développement 2026 – 2030 annonce une stratégie économique fondée sur la priorité du social !! Cette orientation nous laisse perplexe car il s’agit d’une invitation à partager équitablement la misère en l’absence d’une stratégie de création préalable de la richesse.

Limite du modèle économique ou carence de la pensée politique ? 

Des solutions non orthodoxes empruntées à des expériences étrangères peuvent être appliquées pour la relance de l’économie tunisienne, comme le New Deal appliqué aux Etats Unis au lendemain de la crise de 1929 et les mesures économiques prises dans le cadre du plan Marshall destiné à relancer les économies européennes exsangues et dévastées par les conséquences de la seconde guerre mondiale.

Ces programmes n’étaient pas cohérents avec les principes de l’orthodoxie de la comptabilité publique. Un respect rigoureux des principes des «équilibres financiers» et de l’orthodoxie libérale capitaliste n’auraient pas permis de réaliser ces projets économiques à succès, inédits et hors normes. Notre pays a besoin d’emprunter l’esprit de ces initiatives.

La Tunisie doit innover dans sa politique économique, faire preuve de courage et même de sens du risque calculé sans se soucier de la rigueur des équilibres financiers. La prudence excessive affichée par les dirigeants de la Banque centrale depuis longtemps, traduite par l’application d’un taux directeur élevé décourageant l’investissement et la création d’entreprise, ne devrait pas être considérée comme un mérite ou une prouesse économique.

Cette approche doit être bannie car elle n’a résolu ni l’inflation qui accable le consommateur ni la détérioration des finances publiques qui ne cesse de s’aggraver. Au contraire, il est temps aujourd’hui de récompenser la prise de risque à tous les niveaux, celui de l’Etat et celui des opérateurs économiques, et d’encourager l’innovation et pourquoi pas la folie créatrice. C’est-à-dire, en d’autres termes, ménager le citoyen avant de ménager les comptes publiques.   

Les limites de l’approche comptable : l’illusion des équilibres financiers 

Le plan de développement 2026- 2030 table sur un taux de croissance cible de 4% annuel ce qui témoigne de l’exiguïté des perspectives et de l’absence d’ambitions. Pourtant les artisans des plans de développement successifs, des techniciens souvent respectables et sincères, savent pertinemment qu’un taux de chômage endémique de plus de 15%, qu’un flux annuel de plus de 50 000 nouveaux diplômés du supérieur atterrissant sur le marché du travail ainsi que les inégalités régionales de plus en plus aiguisées d’une année à une autre, ne peuvent être endigués qu’à travers des taux de croissance à deux chiffres que le modèle économique en place et les plans de développement successifs sont  incapables structurellement d’atteindre. Notre benchmarking ne consiste pas donc pas à comparer des chiffres qui en définitive ne reflètent que des réalités socio- économiques et surtout culturelles différentes. Il s’agit au contraire de se libérer de la tyrannie des chiffres chère aux comptables et de comparer des parcours, et des visions de politiques économiques. Soyons clairs, il est question de comparer des ambitions !!

Pour beaucoup d’observateurs le mode de développement est souvent invoqué pour justifier le sous-développement. Force est de constater que les Etats qui ont réussi leur développement (Portugal, Grèce, Espagne, Corée du Sud) n’ont vraisemblablement pas perdu leur temps à discuter du mode de développement à adopter : «développement inclusif», «développement durable», «développement autocentré», avant de planifier leur décollage économique. L’économie tunisienne aurait pu suivre la même trajectoire à succès suivie par ces Etats prospères.

En nous appuyant sur des scénarios plus au moins ambitieux traités par l’IA, nous pouvons cerner le manque à gagner que l’économie tunisienne aurait supporté dans sa globalité et par secteur en adoptant des stratégies économiques passives, timorées et sans ambitions.

* Enseignant en sciences politiques et ancien cadre de banque.

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Tunisie | Des banquiers développeurs aux courtiers d’argent  

A propos des effets pervers de la restructuration du système bancaire tunisien entre 2000 et 2009, une restructuration conduite sous l’impulsion de la Banque centrale de Tunisie (BCT) et dans le sillage des diktats du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM). Comment le dogme de la libéralisation financière a-t-il progressivement sacrifié les banques de développement au profit de banques essentiellement commerciales… et vénales ? (Photo : La Banque centrale de Tunisie laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.)

Moktar Lamari *

Pendant près de quatre décennies, et depuis son indépendance, la Tunisie avait fait un choix original. La banque n’était pas seulement un commerçant ou courtier d’argent ; elle constituait un instrument de politique économique.

Le crédit n’était pas une simple marchandise tarifée selon le risque : il servait à transformer une économie agricole en économie industrielle, à financer les hôtels, les usines, les exploitations agricoles, les petites et moyennes entreprises (PME) et le développement régional. Ce fut, l’ère de Bourguiba et sa prodigieuse équipe de technocrates : Ahmed Ben Salah, Hédi Nouira, Mansour Moalla, entre autres. Tous morts et oubliés par ces nouvelles élites qui gouvernent aujourd’hui.

Toute une architecture bancaire au service du développement

Au tournant des années 1990, un autre credo s’imposa : celui de la libéralisation financière, de la concurrence, de la privatisation et de la banque universelle. Trente ans plus tard, une question mérite d’être posée sans complaisance : qu’avons-nous réellement gagné… et surtout, qu’avons-nous perdu ?

Durant les années 1960 à 1990, l’architecture financière tunisienne ressemblait à une véritable boîte à outils. Chaque secteur stratégique disposait de son propre instrument de financement. La Banque de développement économique de Tunisie (BDET), créée en 1963, soutenait l’industrialisation avant d’être absorbée par la Société tunisienne de banque (STB) en 2000.

La Banque nationale de développement touristique (BNDT), fondée en 1973, accompagnait les investissements touristiques jusqu’à sa disparition la même année. La Banque nationale de développement agricole (BNDA) avait, quant à elle, fusionné dès 1989 avec la Banque nationale de Tunisie (BNT) pour donner naissance à l’actuelle Banque nationale agricole (BNA).

Autour de ces établissements gravitaient plusieurs instruments spécialisés : le Fonds de promotion et de décentralisation industrielle (Foprodi), le Fonds spécial de développement agricole (Fosda), le Fonds de dépollution (Fodep), le Fonds national de promotion de l’artisanat et des petits métiers (Fonapra), sans oublier les banques mixtes de développement comme la Banque tuniso-koweïtienne de développement (BTKD) et la Société tuniso-saoudienne d’investissement et de développement (Stusid).

Chaque institution bancaire répondait à une mission clairement définie. Le tout s’arrimait à merveille et se complétait pour financer et refinancer les pôles de développement, les grands projets dans le cadre d’une stratégie visionnaire et articulée. Mais, non sans risque de corruption et de financements risqués, sans garanties.

Cela dit, ces banques de développements et fonds de financement insufflaient ensemble des taux de croissance allant jusqu’à 7% par an.

Retour de manivelle et tournant libéral des années 1990

Ces organismes n’étaient pas exempts de défauts. Bureaucratie, créances douteuses, interférences politiques et gouvernance parfois défaillante nourrissaient des critiques souvent fondées. Mais ils poursuivaient un objectif que les banques commerciales n’assument jamais spontanément : financer ce qui est utile avant de financer ce qui est immédiatement rentable.

Au fil des réformes, le vocabulaire changea de musique : ajustement structurel, gouvernance, concurrence, privatisation, normes prudentielles et ouverture financière remplacèrent progressivement les notions de planification et de développement.

Les institutions financières internationales expliquaient alors que les banques spécialisées appartenaient au passé et que le marché allouerait le capital plus efficacement que l’État. La Tunisie appliqua cette nouvelle doctrine avec une remarquable discipline.

En moins de 5 ans, la BNDA fusionna avec la BNT, la BDET et la BNDT furent absorbées par la STB, l’Union internationale de banques (UIB) fut privatisée en 2002, la Banque du Sud passa sous contrôle d’Attijari Bank en 2005 à l’issue d’une privatisation demeurée controversée (corruption avérée), puis la Banque tuniso-koweïtienne (BTK) fut également privatisée en 2008.

En moins d’une décennie, un écosystème financier construit depuis l’indépendance avait pratiquement disparu. Les défenseurs de ces réformes rappellent, à juste titre, que les banques publiques accumulaient des créances non performantes et souffraient d’interférences politiques. Ces critiques étaient largement justifiées. Mais réformer ne signifie pas nécessairement supprimer.

Restructuration à la tronçonneuse ou la BCT aux ordres du FMI

La Tunisie n’a pas seulement modernisé son système bancaire ; elle a remplacé une philosophie économique par une autre. Les anciennes institutions ont été démantelées avant qu’une véritable banque nationale de développement moderne ne voie le jour. Comme si l’on avait détruit le pont avant de construire celui qui devait le remplacer.

Les principaux artisans de cette transition – gouverneurs de la BCT, hauts responsables du ministère des Finances et économistes influents, parmi lesquels Taoufik Baccar, Mongi Safra ou Mustapha Kamel Nabli – poursuivaient un objectif clair : rapprocher la Tunisie des standards internationaux, améliorer la solidité du système bancaire et renforcer la stabilité financière. Ils prônaient le démantèlement des banques de développement en faveur des banques commerciales.

L’intention était respectable. Mais l’histoire économique juge moins les intentions que les résultats.

Cette évolution ne s’est pas produite dans un vide intellectuel. À partir du Programme d’ajustement structurel de 1986, les recommandations du FMI et de la BN ont profondément influencé les réformes financières tunisiennes.

Le régime Ben Ali croise le fer, et sa famille élargie et son entourage goûtaient à la corruption et aux recettes de la prédation. La BCT, sous la gouverne de Taoufik Baccar (entre 2004 et 2011), ne fait rien pour défendre le système bancaire. Bien au contraire, elle laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.

Le FMI fournissait la logistique conceptuelle et quelques prêts avec leurs lots de diktats. Les priorités étaient alors claires : libéraliser les marchés financiers, renforcer la concurrence, réduire les interventions directes de l’État, améliorer les ratios prudentiels, privatiser plusieurs établissements publics, ne rien faire contre la corruption et orienter les banques vers des critères de rentabilité et de gestion du risque conformes aux standards internationaux.

Ces orientations répondaient à une logique macroéconomique de stabilisation et d’efficacité. En revanche, la question du financement de long terme du développement industriel, agricole ou régional est progressivement passée au second plan. Le marché devait, selon cette doctrine, prendre le relais des anciens instruments publics. C’est précisément cette hypothèse que l’expérience tunisienne invite aujourd’hui à réexaminer. Même si c’est trop tard, et le mal est fait, par collusion, par incompétence ou pire par accointance.

Jamais les banques tunisiennes n’ont affiché des ratios prudentiels aussi exigeants, des dispositifs de contrôle aussi sophistiqués et des exigences réglementaires aussi élevées. Pourtant, rarement l’économie productive aura paru aussi orpheline de financement.

Depuis 2011, l’investissement privé productif stagne autour de 12 % du produit intérieur brut, la formation brute de capital fixe demeure inférieure à celle observée durant les décennies précédentes et la croissance économique peine à retrouver un rythme soutenu. Pendant ce temps, les banques ont découvert un client autrement plus confortable : l’État.

Pourquoi financer une PME innovante, risquée et coûteuse à suivre lorsqu’il suffit de souscrire à des titres publics offrant un rendement attractif avec un risque perçu comme plus faible ? Le banquier moderne a trouvé un débouché plus rentable que l’entrepreneur : le Trésor public.

Ce phénomène nourrit un puissant effet d’éviction. En mobilisant une part croissante de l’épargne nationale pour financer ses déficits, l’État réduit mécaniquement les ressources disponibles pour les entreprises productives. Les PME deviennent les variables d’ajustement. Trop petites pour accéder aux marchés financiers, insuffisamment garanties pour satisfaire les banques, mais suffisamment importantes pour créer l’essentiel des emplois, elles se retrouvent dans un véritable désert financier.

Cette évolution éclaire également, sans tout expliquer, l’essor spectaculaire de l’économie informelle. Fiscalité, lourdeurs administratives, corruption et instabilité politique y contribuent également.

Mais lorsque le crédit bancaire devient inaccessible ou prohibitif, les entrepreneurs cherchent d’autres circuits. Une partie de l’épargne quitte progressivement le système bancaire pour alimenter les transactions en espèces, les réseaux familiaux ou les circuits parallèles. L’argent ne disparaît pas ; il change simplement de trottoir.

Les quatre erreurs de la Banque centrale

Avec le recul, quatre erreurs majeures apparaissent. La première fut de supprimer les banques spécialisées dans le développement et promotion stratégique (secteur, région, filière et innovation) sans leur substituer une véritable banque publique d’investissement capable de financer les projets structurants avec des méthodes modernes.

La deuxième fut de croire que les mécanismes du marché remplaceraient spontanément une politique industrielle. Pourtant, les économies qui ont réussi leur transformation – de la Corée du Sud au Maroc, en passant par la Chine ou la Malaisie – n’ont jamais abandonné leurs instruments publics de financement stratégique.

La troisième erreur fut de demander aux banques commerciales de remplir une mission qui n’est pas la leur. Une banque privée maximise naturellement son rendement ajusté au risque ; ce n’est ni une faute ni une anomalie. L’erreur consiste à croire qu’elle assurera, à elle seule, le financement du développement national.

Enfin, la quatrième fut de confondre solidité bancaire et prospérité économique. Des ratios prudentiels irréprochables ne remplacent ni une stratégie industrielle ni une politique d’investissement.

Aujourd’hui, le système bancaire tunisien fonctionne dans un environnement fortement concentré où la logique dominante demeure celle de la rentabilité financière, mesurée notamment par la valeur actualisée nette (VAN) des projets, davantage que par leur contribution au développement économique, régional ou technologique.

Selon les profils d’emprunteurs et les garanties offertes, les taux nominaux appliqués aux entreprises atteignent fréquemment des niveaux très élevés, alors même que la rentabilité moyenne de nombreuses activités productives demeure nettement inférieure.

Dans ces conditions, financer l’investissement relève parfois davantage de l’exploit que de la décision entrepreneuriale.

Alors que de nombreuses économies émergentes redécouvrent le rôle des banques publiques d’investissement et des institutions de financement du long terme, la Tunisie continue de payer le prix d’un démantèlement qu’elle présentait naguère comme le symbole de la modernité. Les bilans bancaires se sont incontestablement renforcés ; les bilans économiques sont beaucoup moins convaincants. La logique de l’argent facile domine le système bancaire, sous la gouverne d’une BCT complice des collusions opaques.

Les banques prêtent davantage à l’État qu’aux entreprises, davantage au court terme qu’à l’avenir. Elles accomplissent correctement leur mission commerciale, mais laissent inachevée une mission plus essentielle : accompagner la transformation économique du pays.

Une banque qui ne finance plus suffisamment le développement cesse d’être un levier de croissance pour devenir un simple intermédiaire financier. Et lorsqu’un pays renonce à financer son avenir, il finit toujours par payer, intérêts compris, le prix de ses propres illusions. C’est peut-être là le véritable retour de flamme de la grande restructuration bancaire tunisienne.

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur : E4T

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