Lese-Ansicht

Leadership, responsabilité et autorité légitime

Un manager protège ses collaborateurs de la foudre extérieure ; il endosse l’erreur collective face au monde, quitte à corriger la trajectoire et à instruire ses équipes à l’abri des regards. Il ne se défausse pas sur ses collaborateurs, mais assume ses responsabilités et accepte d’être le dernier rempart lorsque la tempête se lève. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que naît l’autorité légitime.

Elyes Kasri *

Il est une phrase, gravée autrefois sur un simple chevalet de verre au cœur du Bureau ovale, qui résume à elle seule la solitude et la grandeur du pouvoir : «The buck stops here». C’est ici que s’arrêtent les responsabilités.

En quelques mots, le président américain Harry Truman rappelait une vérité que notre époque feint parfois d’oublier : mener les hommes n’est pas une affaire de privilèges, mais un exercice d’imputabilité absolue.

Le véritable leader n’est pas celui qui trône au sommet pour récolter les honneurs, mais celui qui accepte d’être le dernier rempart lorsque la tempête se lève.

Pourtant, la tentation est grande, face à l’échec, de chercher un coupable dans les angles morts de l’organisation. C’est le jeu séculaire du blâme, cette manie de renvoyer la balle à un subordonné, d’accuser la conjoncture ou d’invoquer la fatalité des outils.

Mais ce jeu a un coût invisible et destructeur. Dès lors qu’un dirigeant se défile, c’est tout l’édifice de la confiance qui s’effondre. Les collaborateurs tétanisés par la peur du faux pas, cessent d’innover, se murent dans le silence et apprennent à leur tour l’art d’esquiver.

Dire «j’assume» ne serait pas un aveu de faiblesse, mais plutôt un acte de courage souverain. Cela exige une force de caractère rare : celle de trancher dans l’incertitude sans attendre le confort d’un consensus tiède, et celle, plus noble encore, de faire écran.

Un manager protège ses collaborateurs de la foudre extérieure ; il endosse l’erreur collective face au monde, quitte à corriger la trajectoire et à instruire ses équipes à l’abri des regards. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que naît l’autorité légitime.

Lorsque la responsabilité est ainsi incarnée au sommet, l’atmosphère d’une entreprise se métamorphose. Libérés du poids de la suspicion, les esprits s’ouvrent à l’audace. On ne cherche plus à masquer les failles, mais à les réparer ensemble.

En acceptant d’être le lieu géométrique où s’arrêtent les excuses, le leader offre à ses équipes le plus précieux des espaces : celui de la liberté et de la dignité.

Le leadership, en fin de compte, n’est pas une science de la gestion, c’est une philosophie de l’engagement.

* Ancien ambassadeur.

L’article Leadership, responsabilité et autorité légitime est apparu en premier sur Kapitalis.

  •  

Tunisie | Le piège du présidentialisme

De Bourguiba à Saïed, en passant par Ben Ali, la présidence est demeurée le centre de gravité de l’État tunisien – la parenthèse démocratique de 2014-2021, trop fragile pour s’enraciner, n’aura pas suffi à rompre ce schéma. Le problème n’est pas seulement la nature des dirigeants qui se sont succédé, mais l’architecture institutionnelle qui, depuis 1959, continue de produire des hommes «providentiels».

Ali Guidara *

La crise politique tunisienne, qui resurgit de décennie en décennie, ne se réduit pas à la personnalité de ses dirigeants successifs : elle trouve sa source dans un choix institutionnel vieux de plus de soixante ans, celui d’avoir fait de la présidence de la République le centre de gravité de l’État. Depuis la première Constitution tunisienne, cette architecture a produit la même mécanique : concentration du pouvoir, personnalisation du régime, et retour cyclique de la figure du «sauveur».

La Constitution de 1959 s’inspire largement de la Ve République française, promulguée un an plus tôt. Comme De Gaulle, Habib Bourguiba est persuadé qu’un exécutif fort est le meilleur rempart contre l’instabilité. Sauf que la France dispose déjà d’une tradition parlementaire ancienne, d’une administration solide, d’une justice indépendante et d’un pluralisme politique capables de contenir un exécutif puissant, malgré des failles certaines.

La Tunisie, jeune État sans ces contrepoids, ne dispose d’aucun de ces amortisseurs. En transplantant la philosophie d’une présidence forte sans les institutions censées la limiter, elle ouvre la voie à une concentration du pouvoir sans commune mesure avec le modèle dont elle s’inspirait.

Chef de l’exécutif, le président nomme et défait le gouvernement, oriente la politique nationale, concentre l’essentiel des leviers de décision. Les révisions constitutionnelles successives ne feront qu’accentuer cette domination – jusqu’à consacrer, en 1975, Bourguiba président à vie – avant de permettre, sous Zine el-Abidine Ben Ali, la consolidation d’un régime pleinement autoritaire.

La révolution de 2011 ouvre une rupture réelle. Les constituants de 2014 ne se contentent pas de chasser un homme : ils tentent de corriger l’architecture même qui avait permis des décennies de pouvoir personnalisé. Pour la première fois depuis l’indépendance, la logique des contre-pouvoirs devient un principe fondateur des institutions tunisiennes, avec un partage des rôles entre président, chef du gouvernement et Parlement.

De la parenthèse démocratique au retour du chef

Cette parenthèse démocratique demeure toutefois fragile. Rivalités institutionnelles, instabilité gouvernementale, fragmentation partisane, crise économique : les tensions s’accumulent et nourrissent une désillusion croissante.

Dans l’opinion publique, les lenteurs propres au débat démocratique sont lues comme les preuves d’un État impuissant. Face à cette fatigue, l’idée d’un président aux pouvoirs élargis regagne du terrain – portée par la nostalgie diffuse d’un commandement fort et par la conviction, ancrée depuis 1959, qu’un seul homme peut trouver les solutions là où les institutions échouent.

La Constitution imposée par Kaïs Saïed en 2022 consacre le retour d’une présidence dominante. Le Parlement et le gouvernement sont relégués au second plan ; le pays renoue avec la logique verticale de 1959.

Le texte soumis au référendum n’est d’ailleurs pas celui remis par la commission consultative que Kaïs Saïed avait lui-même chargée d’élaborer. Son président, le juriste Sadok Belaïd, s’en est publiquement désolidarisé, estimant qu’il ouvrait la voie à une dictature. Rappelons que ce référendum n’a mobilisé que 30,5 % des électeurs inscrits.

Plus qu’une rupture, cette confiscation du pouvoir présentée comme une réforme est un retour en arrière – celui d’un État organisé autour d’un chef, et non autour d’un équilibre des pouvoirs et des institutions.

Au-delà des textes, c’est toute une culture politique que façonne le présidentialisme. Un président élu au suffrage universel direct et détenteur de l’essentiel du pouvoir exécutif dispose d’un blanc-seing sans équivalent. Il cesse de représenter seulement l’État : il finit par incarner, aux yeux d’une partie de la population, la nation elle-même – une conception que les démocraties modernes ont abandonnée depuis longtemps.

Cette concentration de légitimité transforme le rapport des citoyens à la politique. Les campagnes électorales cessent de porter sur des projets de société pour se cristalliser autour de personnalités. Chaque crise – économique, sociale, institutionnelle – ravive l’espoir de voir surgir un dirigeant capable de tout résoudre par sa seule volonté. Plus les citoyens attendent tout du président, plus il paraît indispensable ; plus il paraît indispensable, plus les autres institutions perdent en crédit. Le Parlement devient un obstacle, les partis des facteurs de division, les corps intermédiaires des freins à l’action publique.

Sortir du piège : penser au-delà de l’homme providentiel

Bourguiba, Ben Ali, Saïed : trois hommes, trois époques, mais une seule architecture institutionnelle, celle qui fait de la présidence l’unique lieu d’exercice réel du pouvoir. Les hommes changent ; le mécanisme, lui, demeure. C’est là tout le piège : chercher à corriger le système en changeant seulement d’homme, c’est se condamner à répéter indéfiniment la même crise.

Rompre durablement avec ce cycle suppose d’interroger la source même d’une légitimité qui, conférée par le suffrage universel direct à une seule personne, écrase par construction toutes les autres institutions. La Constitution de 2014, malgré ses failles, reste à ce jour l’alternative la plus aboutie que la Tunisie ait connue.

Une évolution vers un véritable régime parlementaire mérite d’être sérieusement posée sur la table : un président élu par le Parlement, cantonné à des fonctions d’arbitrage, de représentation et de garantie constitutionnelle ; un gouvernement issu de la majorité parlementaire, responsable devant les représentants de la nation ; des compétences clairement réparties, chaque institution comptable de ses décisions devant les autres.

Ce ne serait pas une solution miracle. Mais l’expérience tunisienne, comme tant d’autres, le confirme : la concentration du pouvoir ne produit pas une stabilité durable, elle produit une dépendance récurrente à des figures providentielles, tôt ou tard tentées par l’abus de pouvoir et condamnées à décevoir, et elle profite, presque immanquablement, à un petit cercle de proches qui prospère à l’ombre du pouvoir et de ses abus.

L’efficacité d’un État ne se mesure pas à la puissance d’un seul homme, mais à la clarté des responsabilités et à la capacité des institutions à coopérer tout en se contrôlant mutuellement.

Le véritable défi des prochaines réformes n’est pas de trouver un meilleur président. C’est de bâtir des institutions suffisamment solides pour que la Tunisie n’ait plus jamais besoin d’un «sauveur».

 * Docteur en politiques publiques.

L’article Tunisie | Le piège du présidentialisme est apparu en premier sur Kapitalis.

  •  

Tunisie | La croissance n’obéit pas aux décrets !

L’idée directrice serait simple : entre 2014-2019, la Tunisie souffrait d’instabilité gouvernementale mais conservait une certaine ouverture économique ; entre 2020 et 2026, elle a gagné un centre unique de décision politique mais perdu plusieurs moteurs de croissance. Le paradoxe est là : davantage de pouvoir exécutif n’a pas produit davantage de performance économique. (Photo: Réunion de Kaïs Saïed avec plusieurs ministres et hauts cadres de l’Etat, le 22 juillet 2026, consacrée aux coupures d’électricité et d’eau et aux incendies de forêts).

Moktar Lamari *

Le verdict des chiffres est plus sévère que celui des opposants. Durant les années précédant l’arrivée de Kaïs Saïed, la croissance demeurait faible, autour de 2 % en moyenne, mais l’économie restait insérée dans les circuits internationaux, négociait avec le Fonds monétaire international (FMI), attirait encore des investissements directs étrangers et bénéficiait d’une relative prévisibilité institutionnelle.

Depuis 2020, la pandémie explique une partie du choc initial, mais elle n’explique pas la persistance d’une croissance molle, d’un investissement privé atone, d’un chômage structurel élevé, d’une dette publique proche de 85 % du PIB et d’un financement croissant de l’État par la Banque centrale.

Le rapport de l’Economist Intelligence Unit (EIU) décrit une économie enfermée dans un cercle où déficits budgétaires, faibles investissements, chômage élevé et accès limité aux financements extérieurs se renforcent mutuellement. 

Pouvoir verticalisée, économie horizontalement figée

Le paradoxe est presque ironique. Le pouvoir s’est verticalisé ; l’économie, elle, s’est horizontalement figée. Les gouvernements de la période 2014-2019 tombaient rapidement, mais les investisseurs savaient encore où se trouvait le ministère des Finances. Depuis 2021, les gouvernements durent davantage que les certitudes économiques. La concentration des décisions n’a pas réduit l’incertitude ; elle l’a déplacée vers une seule variable : la volonté présidentielle.

L’inflation est certes redescendue autour de 5 %, mais cette amélioration repose autant sur les prix administrés, les contrôles des changes, le ralentissement de la demande et la compression des importations que sur une restauration profonde des équilibres macroéconomiques. L’EIU souligne d’ailleurs que les tensions inflationnistes demeurent sous-jacentes et pourraient réapparaître avec la monétisation des déficits publics. 

Même constat pour le déficit extérieur. Son amélioration récente constitue moins une victoire de compétitivité qu’une conséquence des restrictions sur les importations, du rebond du tourisme et des transferts des Tunisiens résidant à l’étranger. Les recettes touristiques et les remises des migrants compensent progressivement ce que l’économie productive peine à créer. Une économie qui importe moins faute de devises n’est pas nécessairement une économie qui produit davantage.

Une confiance internationale affaiblie

Le dinar, lui aussi, semble plus stable. Mais cette stabilité ressemble davantage à une perfusion qu’à une guérison. Contrôle du marché des changes, rationnement implicite des devises et intervention administrative remplacent progressivement les mécanismes d’ajustement habituels. L’EIU estime d’ailleurs que cette stabilité reste fragile tant que les réserves extérieures dépendent d’un financement extérieur limité et d’une confiance internationale affaiblie. 

Le coût le plus lourd apparaît sans doute ailleurs : dans l’investissement. Le ratio investissement/PIB demeure inférieur aux besoins de l’économie tunisienne, tandis que les investissements directs étrangers restent modestes au regard des standards historiques.

Plus inquiétant encore, l’émigration des diplômés est devenue une véritable variable d’ajustement du marché du travail. Lorsque les capitaux hésitent à entrer et que les ingénieurs choisissent de sortir, l’économie exporte progressivement ce qu’elle produit de plus coûteux : son capital humain. L’EIU souligne explicitement que les diplômés quittent de plus en plus le pays faute de perspectives. 

Incertitude sur la trajectoire macroéconomique

À cela s’ajoute un changement plus profond encore : la relation avec les institutions internationales. Depuis 2021, la Tunisie n’a plus tenu de consultation au titre de l’article IV du FMI. Le rapport souligne que cette absence prive investisseurs et créanciers d’une évaluation indépendante de la soutenabilité de la dette et nourrit l’incertitude sur la trajectoire macroéconomique. Refuser le thermomètre n’a jamais fait disparaître la fièvre. 

Le plus frappant reste finalement le contraste entre le discours et les résultats. La lutte contre les «lobbies» devait libérer l’économie ; elle a surtout accru l’attentisme. La souveraineté économique devait réduire la dépendance extérieure ; elle a renforcé la dépendance au financement domestique de la Banque centrale. La centralisation politique devait accélérer les décisions ; elle a surtout concentré les risques.

L’histoire économique retiendra peut-être moins la Constitution de 2022 que cette étrange expérience macroéconomique : remplacer la confiance des marchés par la confiance dans l’autorité, substituer l’investissement par l’administration, et espérer que la croissance finisse par obéir aux décrets. Les lois peuvent modifier l’architecture d’un régime ; elles ne modifient pas les équations de la croissance. À la fin, les investisseurs, les ménages et les entreprises votent eux aussi. Non avec des bulletins, mais avec leurs capitaux, leurs projets et, de plus en plus souvent, leurs billets d’avion.

* Economiste universitaire.

Blog de l’auteur. E4T.

L’article Tunisie | La croissance n’obéit pas aux décrets ! est apparu en premier sur Kapitalis.

  •  

La Tunisie entre élan révolutionnaire et conservatisme frileux

Si l’élan révolutionnaire donne l’impression du faire du surplace en Tunisie ou d’enfanter sa contradiction, ce serait plutôt dû à un sentiment grégaire ancré chez la majorité des Tunisiens et qui doit faire l’objet d’une réflexion profonde pour déconstruire l’appréhension que si la douleur du changement semble inévitable, ses fruits risquent d’être cueillis par autrui dans une perspective égocentrique qui donne de moins en moins d’espace à un devenir commun et à la prospérité communautaire.

Elyes Kasri *

En dépit de la grogne constante qui la caractérise et des slogans révolutionnaires couronnés depuis 2011 et qui ont donné l’illusion de l’avènement à partir de la Tunisie d’une nouvelle ère pour les sociétés en développement et même pour les pays industrialisés, les résultats indiquent plus une régression dans le discours, les aspirations en plus des indicateurs socio-économiques.

Certains imputent cet état de fait à des courants politiques ou des forces occultes opérant dans les ténèbres, mais la véritable explication pourrait résider en l’esprit profondément conservateur du peuple tunisien pour en faire, dans son écrasante majorité, un conglomérat de rentiers moraux ou matériels réfractaires au changement et à ce qui pourrait en découler comme incertitudes et sacrifices.

Le paradoxe de la société tunisienne

    Cet esprit frileux, conservateur et rentier, malgré le dénuement progressif et l’évidente nécessité du changement est le principal paradoxe de la société tunisienne et un excellent outil de marketing politique par la manipulation du sentiment partagé entre l’aversion du risque et la peur de l’inconnu, faisant ainsi du vote utile le parfait mécanisme psycho-électoral de captation sinon des votes tout du moins d’un degré opératoire d’assentiment sous couvert du slogan «Le peuple veut» qui en fait sous-tend l’affirmation de l’aversion du changement, du risque et des sacrifices qui pourraient s’avérer douloureux et possiblement inéquitables.

    Si l’élan révolutionnaire donne l’impression du faire du surplace en Tunisie ou d’enfanter sa contradiction, ce serait plutôt dû à un sentiment grégaire ancré chez la majorité des Tunisiens et qui doit faire l’objet d’une réflexion profonde pour déconstruire l’appréhension que si la douleur du changement semble inévitable, ses fruits risquent d’être cueillis par autrui dans une perspective égocentrique qui donne de moins en moins d’espace à un devenir commun et à la prospérité communautaire.

    Certains se hasardent à comparer la Tunisie à la République de Corée, deux pays qui avaient un niveau de développement similaire dans les années 60 du siècle dernier. Depuis, l’écart s’est tellement creusé qu’aucune comparaison n’est devenue rationnelle.

    Entre individualisme et intérêt collectif

    Au-dessus de tous les facteurs de développement de la Corée, il faudrait citer en premier lieu le confucianisme avec sa culture de discipline, d’effort et de primauté de la communauté et du groupe sur l’individu.

    En Tunisie, l’individualisme qui a fait décrire par Bourguiba la société tunisienne comme une poussière d’individus, allié à l’hédonisme arabo-oriental, en plus de quelques mythes de militantisme islamiste, nationaliste arabe ou de gauche, qui ont fini par contrer toute velléité d’insuffler la valeur de la discipline et de la suprématie de l’intérêt collectif, au-delà des intérêts sectaires, privilégiant ainsi un mode de pensée et de comportement egocentrique et au mieux de caste avec ses manifestations féodales, claniques et rentières.

    En dépit des urgence économiques et de la mise en place d’institutions politiques et administratives en meilleure adéquation avec les exigences de progrès, la première nécessité pour la Tunisie réside dans une nouvelle culture du vivre ensemble et du rapport entre l’individu et la communauté d’abord et l’Etat ensuite.

    Faute de changement aussi radical et profond, la Tunisie risque de persévérer dans les mêmes approximations pour ne pas dire les mêmes erreurs et déconvenues.

    * Ancien ambassadeur.

    L’article La Tunisie entre élan révolutionnaire et conservatisme frileux est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Tunisie | L’ingénieur, acteur central de la souveraineté nationale

    Trois mois après avoir alerté sur l’hémorragie du capital gris tunisien, le débat ne peut plus se limiter au constat de la fuite des compétences. Dans un monde où la puissance des nations se mesure de plus en plus à leur capacité d’innover, de sécuriser leurs infrastructures critiques et de maîtriser leurs technologies, l’ingénieur est devenu un acteur central de la souveraineté nationale. Le véritable défi du Plan de développement 2026-2030 est désormais de transformer cette ressource stratégique en levier de puissance collective.

    Abdelwaheb Ben Moussa *

    La Tunisie forme chaque année des milliers d’ingénieurs dont la qualité est reconnue bien au-delà de ses frontières. Pourtant, une part importante de ces compétences choisit ou est contrainte de poursuivre sa carrière à l’étranger. Ce phénomène est généralement abordé sous l’angle du marché de l’emploi ou de la fuite des cerveaux. Or, la véritable question est ailleurs : que perd un pays lorsque ceux qui conçoivent, modélisent, sécurisent et innovent ne participent plus à son propre développement ?

    La réponse est simple : il perd progressivement sa capacité à décider par lui-même.

    Maîtrise territoriale et autonomie technologique

    Dans un environnement international marqué par la compétition technologique, la souveraineté ne se résume plus à la maîtrise du territoire ou à l’équilibre des finances publiques. Elle repose de plus en plus sur la capacité à concevoir les infrastructures critiques, à sécuriser les systèmes d’information, à piloter les transitions énergétiques et à développer les technologies qui structureront l’économie de demain.

    L’ingénieur n’est donc plus un simple exécutant technique. Il est devenu l’un des principaux producteurs de souveraineté.

    Cette réalité apparaît avec force dans les grands chantiers inscrits au Plan de développement 2026-2030. Qu’il s’agisse de transition énergétique, de gestion durable de l’eau, de numérisation de l’administration, de cybersécurité ou d’intelligence artificielle, aucun de ces objectifs ne pourra être atteint durablement sans une base nationale solide de compétences scientifiques et techniques.

    La transition énergétique constitue à cet égard un exemple révélateur. Installer des équipements ou importer des solutions clés en main ne suffit pas. La véritable souveraineté réside dans la capacité à concevoir, exploiter, maintenir et optimiser les systèmes qui les accompagnent. Sans maîtrise des réseaux intelligents, de la gestion des données énergétiques ou des technologies de stockage, l’indépendance énergétique risque de demeurer incomplète.

    Le même raisonnement vaut pour le numérique. À l’heure où les données deviennent un actif stratégique, dépendre entièrement d’architectures, de logiciels ou de capacités d’expertise externes expose les États à des vulnérabilités croissantes. Les infrastructures numériques, les plateformes publiques, les systèmes financiers et les réseaux critiques doivent pouvoir s’appuyer sur une expertise nationale forte et durable.

    Chaque fois qu’un projet stratégique est conçu, audité ou piloté exclusivement par des compétences extérieures, la Tunisie achète certes une solution. Mais elle renonce aussi, en partie, à construire sa propre capacité de maîtrise.

    Trois leviers pour bâtir une doctrine de souveraineté

    Pour inverser cette tendance, une approche nouvelle s’impose.

    La première consiste à reconnaître pleinement le rôle stratégique de l’ingénieur dans la conduite des politiques publiques. Les grands projets de transformation doivent accorder une place centrale aux compétences techniques dans les processus de décision et d’arbitrage.

    La deuxième repose sur une réforme ambitieuse de la commande publique. L’État dispose d’un levier considérable pour structurer un écosystème national d’ingénierie, de recherche appliquée et d’innovation. Orienter une part significative des marchés publics vers les bureaux d’études, les entreprises technologiques et les startups tunisiennes contribuerait à créer un cercle vertueux de montée en compétence et d’industrialisation.

    La troisième implique un rapprochement plus étroit entre les universités, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires de recherche et les besoins réels de l’économie. Les pays qui réussissent leurs transitions technologiques sont ceux qui transforment la connaissance en solutions concrètes au service de leurs priorités nationales.

    Un choix civilisationnel

    La question dépasse ainsi largement le cadre des revendications professionnelles ou salariales. Elle touche directement à la capacité de la Tunisie à maîtriser son avenir.

    Pendant des décennies, les nations mesuraient leur puissance à leurs ressources naturelles, à leurs armées ou à leurs capacités financières. Au XXIe siècle, la hiérarchie des puissances se redessine autour d’une autre richesse : la maîtrise de l’intelligence technique.

    Chaque ingénieur qui quitte durablement le pays emporte avec lui davantage qu’un diplôme ou une compétence. Il emporte une capacité de conception, une part d’autonomie stratégique et un fragment du futur que la Tunisie aurait pour bâtir sur son propre sol.

    Le véritable choix du Plan de développement 2026-2030 n’est donc pas budgétaire. Il est civilisationnel. Soit la Tunisie continue à exporter son capital gris et à importer les technologies qui façonneront son avenir. Soit elle décide enfin de considérer l’ingénierie comme un actif stratégique national et d’en faire le cœur de sa politique de souveraineté.

    Les nations qui domineront demain ne seront pas celles qui possèdent le plus de ressources. Ce seront celles qui conserveront les femmes et les hommes capables de les transformer en puissance.

    * Ingénieur informatique et cadre bancaire.

    L’article Tunisie | L’ingénieur, acteur central de la souveraineté nationale est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Tunisie | Le double abandon de la démocratie

    L’échec de la transition démocratique tunisienne n’est pas seulement celle d’un peuple épuisé par des institutions incapables de nourrir ses espérances. C’est aussi le fruit de son abandon systémique par les démocraties occidentales, dont le cynisme du calcul migratoire le dispute au confort d’un fatalisme culturel. (Photo : Thomas Ruud, Kais Saied, Ursula von der Leyen et Giorgia Meloni à Carthage en juin 2023).

    Ali Guidara *

    Il y a cinq ans, le 25 juillet 2021, lorsque le président Kaïs Saïed suspendait le Parlement, limogeait le chef du gouvernement et s’octroyait les pleins pouvoirs, la Tunisie n’a pas basculé dans la consternation. Elle a poussé un soupir de soulagement.

    À l’époque, un sondage Emrhod Consulting créditait ces mesures d’un soutien massif de 87 % des Tunisiens. Ce chiffre, aujourd’hui relégué aux oubliettes de l’histoire récente, rappelle une vérité inconfortable : l’expérience démocratique amorcée en 2011 s’est d’abord effondrée de l’intérieur. Ce désamour initial ne s’est pas construit dans le vide ; il fut le produit d’une décennie d’instabilité gouvernementale, d’une corruption perçue comme endémique et des théâtres d’ombres d’un Parlement fragmenté où la posture partisane éclipsait l’urgence publique. Sur ce terreau d’une économie exsangue, la promesse démocratique a fini par s’assimiler à l’impuissance.

    Un record mondial d’abstention

    Le provisoire est devenu permanent. Justifié à l’origine par l’article 80 de la Constitution de 2014, le régime d’exception s’est mué en un système pérenne, en dépit d’une érosion spectaculaire de l’adhésion populaire. Le référendum constitutionnel de juillet 2022 n’a mobilisé que 27 % des inscrits ; les législatives suivantes, à peine 11 % – un record mondial d’abstention.

    C’est ici que le regard bifurque vers les partenaires occidentaux de Tunis. Comment cet effritement manifeste de la légitimité populaire a-t-il pu s’accompagner d’une telle absence de position claire et ferme de leur part ? L’argument de l’ignorance ne tient pas. La révocation arbitraire de 57 magistrats en juin 2022 et l’avènement d’une Constitution hyper-présidentielle privant le législatif de sa substance ont été documentés en temps réel par les chancelleries. Ce qui a manqué à l’Occident n’est pas l’information, mais la volonté politique : les capitales européennes et Washington ont préféré s’en tenir à de rituelles expressions d’«inquiétude» diplomatique, se gardant bien d’activer le moindre levier concret – ni conditionnalité de l’aide, ni suspension de coopération.

    Les derniers contre-pouvoirs tunisiens – syndicats et journalistes – ont été abandonnés à leur sort.

    Alibi de l’essentialisme et réalité économique

    Ce renoncement occidental s’enracine en réalité dans un préjugé tenace, presque confortable : l’idée reçue selon laquelle le monde arabe serait intrinsèquement incompatible avec le pluralisme. Pour beaucoup de décideurs à Paris, Bruxelles ou Washington, l’échec de la transition tunisienne n’a pas été perçu comme un drame à éviter, mais comme la confirmation d’une fatalité culturelle. Ce biais essentialiste a servi d’alibi parfait : si la démocratie ne peut pas s’implanter durablement dans la région, à quoi bon la défendre à bout de bras ?

    Affranchi des verrous institutionnels, le pouvoir s’est pourtant heurté à la dure réalité des chiffres. Prisonnière depuis une décennie des remèdes standardisés du FMI, la Tunisie a vu son pouvoir d’achat s’effondrer. Mais lorsqu’un accord de 1,9 milliard de dollars s’est profilé en octobre 2022, Kaïs Saïed a préféré le rejeter, fustigeant les «diktats» de l’étranger. Ce refus, s’il a flatté le nationalisme d’une partie de l’opinion, a scellé le décrochage économique du pays. En érigeant la souveraineté rhétorique en absolu, le pouvoir a troqué la soutenabilité financière contre une légitimité de posture.

    Cette dynamique a trouvé par ailleurs un écho favorable auprès des autocraties régionales – Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis –, ravies de voir expirer le dernier laboratoire issu du Printemps arabe. Certes, les pétrodollars promis à Tunis ne sont jamais venus, le Golfe exigeant le blanc-seing financier du FMI que Saïed refusait. Mais qu’importe : pour ces régimes, la «stabilité» d’un pouvoir fort, même impécunieux, restera toujours préférable à la contagion d’une transition démocratique réussie.

    Le prisme de Lampedusa

    L’Union européenne (UE), de son côté, a fini par capituler devant ses propres obsessions électorales. Aveuglée par la question migratoire, Bruxelles a cessé de voir en Tunis un phare démocratique pour n’y chercher qu’un garde-côte. Le mémorandum d’accord du 16 juillet 2023, parrainé par Ursula von der Leyen, Giorgia Meloni et Mark Rutte, a acté ce grand marchandage. Peu importaient les déclarations de Kaïs Saïed qui, quelques mois plus tôt, reprenait la rhétorique complotiste du «grand remplacement» envers les migrants subsahariens. Malgré le tollé et la condamnation d’une commission de l’Onu, l’Europe a choisi de signer.

    Ce choix est une profession de foi cynique : il consacre la préférence pour un exécutif concentré plutôt que pour des institutions pluralistes, la prime au résultat immédiat plutôt qu’au processus de droit.

    Pourtant, l’histoire tunisienne moderne porte en elle un avertissement gravé en 2011 : les régimes prétendument garants de la stabilité sur l’autel de la liberté sont des colosses aux pieds d’argile. Un pouvoir sans contrepoids s’effondre souvent sous le poids de ses propres contradictions. Et sa chute, dans un paysage politique méthodiquement désertifié, n’ouvrirait pas la voie à une transition ordonnée, mais à un saut dans l’inconnu – une onde de choc qui ébranlerait toute la région et traverserait inévitablement la Méditerranée.

    La tragédie tunisienne n’est pas seulement celle d’un peuple épuisé par des institutions incapables de nourrir ses espérances. C’est aussi le fruit d’un abandon systémique, où le cynisme d’un calcul migratoire le dispute au confort d’un fatalisme culturel.

    En cautionnant ce renoncement, les démocraties occidentales ont acté leur propre faillite morale : l’effondrement durable de leur crédibilité sur l’universalité des droits.

    * Docteur en politiques publiques.

    L’article Tunisie | Le double abandon de la démocratie est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Tribune | Le droit, seul garant de la protection et de l’unité du peuple

    Droit ou loi ? Dans cette tribune, le politiste Hatem M’rad défend l’idée que seul le droit, entendu comme un ensemble de garanties institutionnelles et de contre-pouvoirs, peut protéger durablement les citoyens et préserver l’unité d’un peuple. Droit ou loi…

    L’article Tribune | Le droit, seul garant de la protection et de l’unité du peuple est apparu en premier sur lecourrierdelatlas.

    •  

    Tunisie | Des banquiers développeurs aux courtiers d’argent  

    A propos des effets pervers de la restructuration du système bancaire tunisien entre 2000 et 2009, une restructuration conduite sous l’impulsion de la Banque centrale de Tunisie (BCT) et dans le sillage des diktats du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM). Comment le dogme de la libéralisation financière a-t-il progressivement sacrifié les banques de développement au profit de banques essentiellement commerciales… et vénales ? (Photo : La Banque centrale de Tunisie laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.)

    Moktar Lamari *

    Pendant près de quatre décennies, et depuis son indépendance, la Tunisie avait fait un choix original. La banque n’était pas seulement un commerçant ou courtier d’argent ; elle constituait un instrument de politique économique.

    Le crédit n’était pas une simple marchandise tarifée selon le risque : il servait à transformer une économie agricole en économie industrielle, à financer les hôtels, les usines, les exploitations agricoles, les petites et moyennes entreprises (PME) et le développement régional. Ce fut, l’ère de Bourguiba et sa prodigieuse équipe de technocrates : Ahmed Ben Salah, Hédi Nouira, Mansour Moalla, entre autres. Tous morts et oubliés par ces nouvelles élites qui gouvernent aujourd’hui.

    Toute une architecture bancaire au service du développement

    Au tournant des années 1990, un autre credo s’imposa : celui de la libéralisation financière, de la concurrence, de la privatisation et de la banque universelle. Trente ans plus tard, une question mérite d’être posée sans complaisance : qu’avons-nous réellement gagné… et surtout, qu’avons-nous perdu ?

    Durant les années 1960 à 1990, l’architecture financière tunisienne ressemblait à une véritable boîte à outils. Chaque secteur stratégique disposait de son propre instrument de financement. La Banque de développement économique de Tunisie (BDET), créée en 1963, soutenait l’industrialisation avant d’être absorbée par la Société tunisienne de banque (STB) en 2000.

    La Banque nationale de développement touristique (BNDT), fondée en 1973, accompagnait les investissements touristiques jusqu’à sa disparition la même année. La Banque nationale de développement agricole (BNDA) avait, quant à elle, fusionné dès 1989 avec la Banque nationale de Tunisie (BNT) pour donner naissance à l’actuelle Banque nationale agricole (BNA).

    Autour de ces établissements gravitaient plusieurs instruments spécialisés : le Fonds de promotion et de décentralisation industrielle (Foprodi), le Fonds spécial de développement agricole (Fosda), le Fonds de dépollution (Fodep), le Fonds national de promotion de l’artisanat et des petits métiers (Fonapra), sans oublier les banques mixtes de développement comme la Banque tuniso-koweïtienne de développement (BTKD) et la Société tuniso-saoudienne d’investissement et de développement (Stusid).

    Chaque institution bancaire répondait à une mission clairement définie. Le tout s’arrimait à merveille et se complétait pour financer et refinancer les pôles de développement, les grands projets dans le cadre d’une stratégie visionnaire et articulée. Mais, non sans risque de corruption et de financements risqués, sans garanties.

    Cela dit, ces banques de développements et fonds de financement insufflaient ensemble des taux de croissance allant jusqu’à 7% par an.

    Retour de manivelle et tournant libéral des années 1990

    Ces organismes n’étaient pas exempts de défauts. Bureaucratie, créances douteuses, interférences politiques et gouvernance parfois défaillante nourrissaient des critiques souvent fondées. Mais ils poursuivaient un objectif que les banques commerciales n’assument jamais spontanément : financer ce qui est utile avant de financer ce qui est immédiatement rentable.

    Au fil des réformes, le vocabulaire changea de musique : ajustement structurel, gouvernance, concurrence, privatisation, normes prudentielles et ouverture financière remplacèrent progressivement les notions de planification et de développement.

    Les institutions financières internationales expliquaient alors que les banques spécialisées appartenaient au passé et que le marché allouerait le capital plus efficacement que l’État. La Tunisie appliqua cette nouvelle doctrine avec une remarquable discipline.

    En moins de 5 ans, la BNDA fusionna avec la BNT, la BDET et la BNDT furent absorbées par la STB, l’Union internationale de banques (UIB) fut privatisée en 2002, la Banque du Sud passa sous contrôle d’Attijari Bank en 2005 à l’issue d’une privatisation demeurée controversée (corruption avérée), puis la Banque tuniso-koweïtienne (BTK) fut également privatisée en 2008.

    En moins d’une décennie, un écosystème financier construit depuis l’indépendance avait pratiquement disparu. Les défenseurs de ces réformes rappellent, à juste titre, que les banques publiques accumulaient des créances non performantes et souffraient d’interférences politiques. Ces critiques étaient largement justifiées. Mais réformer ne signifie pas nécessairement supprimer.

    Restructuration à la tronçonneuse ou la BCT aux ordres du FMI

    La Tunisie n’a pas seulement modernisé son système bancaire ; elle a remplacé une philosophie économique par une autre. Les anciennes institutions ont été démantelées avant qu’une véritable banque nationale de développement moderne ne voie le jour. Comme si l’on avait détruit le pont avant de construire celui qui devait le remplacer.

    Les principaux artisans de cette transition – gouverneurs de la BCT, hauts responsables du ministère des Finances et économistes influents, parmi lesquels Taoufik Baccar, Mongi Safra ou Mustapha Kamel Nabli – poursuivaient un objectif clair : rapprocher la Tunisie des standards internationaux, améliorer la solidité du système bancaire et renforcer la stabilité financière. Ils prônaient le démantèlement des banques de développement en faveur des banques commerciales.

    L’intention était respectable. Mais l’histoire économique juge moins les intentions que les résultats.

    Cette évolution ne s’est pas produite dans un vide intellectuel. À partir du Programme d’ajustement structurel de 1986, les recommandations du FMI et de la BN ont profondément influencé les réformes financières tunisiennes.

    Le régime Ben Ali croise le fer, et sa famille élargie et son entourage goûtaient à la corruption et aux recettes de la prédation. La BCT, sous la gouverne de Taoufik Baccar (entre 2004 et 2011), ne fait rien pour défendre le système bancaire. Bien au contraire, elle laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.

    Le FMI fournissait la logistique conceptuelle et quelques prêts avec leurs lots de diktats. Les priorités étaient alors claires : libéraliser les marchés financiers, renforcer la concurrence, réduire les interventions directes de l’État, améliorer les ratios prudentiels, privatiser plusieurs établissements publics, ne rien faire contre la corruption et orienter les banques vers des critères de rentabilité et de gestion du risque conformes aux standards internationaux.

    Ces orientations répondaient à une logique macroéconomique de stabilisation et d’efficacité. En revanche, la question du financement de long terme du développement industriel, agricole ou régional est progressivement passée au second plan. Le marché devait, selon cette doctrine, prendre le relais des anciens instruments publics. C’est précisément cette hypothèse que l’expérience tunisienne invite aujourd’hui à réexaminer. Même si c’est trop tard, et le mal est fait, par collusion, par incompétence ou pire par accointance.

    Jamais les banques tunisiennes n’ont affiché des ratios prudentiels aussi exigeants, des dispositifs de contrôle aussi sophistiqués et des exigences réglementaires aussi élevées. Pourtant, rarement l’économie productive aura paru aussi orpheline de financement.

    Depuis 2011, l’investissement privé productif stagne autour de 12 % du produit intérieur brut, la formation brute de capital fixe demeure inférieure à celle observée durant les décennies précédentes et la croissance économique peine à retrouver un rythme soutenu. Pendant ce temps, les banques ont découvert un client autrement plus confortable : l’État.

    Pourquoi financer une PME innovante, risquée et coûteuse à suivre lorsqu’il suffit de souscrire à des titres publics offrant un rendement attractif avec un risque perçu comme plus faible ? Le banquier moderne a trouvé un débouché plus rentable que l’entrepreneur : le Trésor public.

    Ce phénomène nourrit un puissant effet d’éviction. En mobilisant une part croissante de l’épargne nationale pour financer ses déficits, l’État réduit mécaniquement les ressources disponibles pour les entreprises productives. Les PME deviennent les variables d’ajustement. Trop petites pour accéder aux marchés financiers, insuffisamment garanties pour satisfaire les banques, mais suffisamment importantes pour créer l’essentiel des emplois, elles se retrouvent dans un véritable désert financier.

    Cette évolution éclaire également, sans tout expliquer, l’essor spectaculaire de l’économie informelle. Fiscalité, lourdeurs administratives, corruption et instabilité politique y contribuent également.

    Mais lorsque le crédit bancaire devient inaccessible ou prohibitif, les entrepreneurs cherchent d’autres circuits. Une partie de l’épargne quitte progressivement le système bancaire pour alimenter les transactions en espèces, les réseaux familiaux ou les circuits parallèles. L’argent ne disparaît pas ; il change simplement de trottoir.

    Les quatre erreurs de la Banque centrale

    Avec le recul, quatre erreurs majeures apparaissent. La première fut de supprimer les banques spécialisées dans le développement et promotion stratégique (secteur, région, filière et innovation) sans leur substituer une véritable banque publique d’investissement capable de financer les projets structurants avec des méthodes modernes.

    La deuxième fut de croire que les mécanismes du marché remplaceraient spontanément une politique industrielle. Pourtant, les économies qui ont réussi leur transformation – de la Corée du Sud au Maroc, en passant par la Chine ou la Malaisie – n’ont jamais abandonné leurs instruments publics de financement stratégique.

    La troisième erreur fut de demander aux banques commerciales de remplir une mission qui n’est pas la leur. Une banque privée maximise naturellement son rendement ajusté au risque ; ce n’est ni une faute ni une anomalie. L’erreur consiste à croire qu’elle assurera, à elle seule, le financement du développement national.

    Enfin, la quatrième fut de confondre solidité bancaire et prospérité économique. Des ratios prudentiels irréprochables ne remplacent ni une stratégie industrielle ni une politique d’investissement.

    Aujourd’hui, le système bancaire tunisien fonctionne dans un environnement fortement concentré où la logique dominante demeure celle de la rentabilité financière, mesurée notamment par la valeur actualisée nette (VAN) des projets, davantage que par leur contribution au développement économique, régional ou technologique.

    Selon les profils d’emprunteurs et les garanties offertes, les taux nominaux appliqués aux entreprises atteignent fréquemment des niveaux très élevés, alors même que la rentabilité moyenne de nombreuses activités productives demeure nettement inférieure.

    Dans ces conditions, financer l’investissement relève parfois davantage de l’exploit que de la décision entrepreneuriale.

    Alors que de nombreuses économies émergentes redécouvrent le rôle des banques publiques d’investissement et des institutions de financement du long terme, la Tunisie continue de payer le prix d’un démantèlement qu’elle présentait naguère comme le symbole de la modernité. Les bilans bancaires se sont incontestablement renforcés ; les bilans économiques sont beaucoup moins convaincants. La logique de l’argent facile domine le système bancaire, sous la gouverne d’une BCT complice des collusions opaques.

    Les banques prêtent davantage à l’État qu’aux entreprises, davantage au court terme qu’à l’avenir. Elles accomplissent correctement leur mission commerciale, mais laissent inachevée une mission plus essentielle : accompagner la transformation économique du pays.

    Une banque qui ne finance plus suffisamment le développement cesse d’être un levier de croissance pour devenir un simple intermédiaire financier. Et lorsqu’un pays renonce à financer son avenir, il finit toujours par payer, intérêts compris, le prix de ses propres illusions. C’est peut-être là le véritable retour de flamme de la grande restructuration bancaire tunisienne.

    * Economiste universitaire.

    Blog de l’auteur : E4T

    L’article Tunisie | Des banquiers développeurs aux courtiers d’argent   est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Mondial Fifa | La portée politique de la victoire de l’Espagne

    La victoire de l’Espagne sur l’Argentine, lors de la finale de la Coupe du Monde Fifa, hier soir, dimanche 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, officiellement renommé Stade de New York New Jersey par la Fifa pour la durée du tournoi, dépasse le monde du football pour revêtir une dimension politique. C’est la victoire de la justice contre l’arrogance…

    Elyes Kasri *

    Cette victoire amplement méritée par les Ibériques, qui se sont longtemps battus pour y parvenir lors des prolongations (116e minutes) impose un parallèle inévitable entre tout ce dont le sionisme international s’est avéré capable pour parvenir à ses fins pour se heurter en fin de compte au cran et à la volonté des peuples.

    Ceux qui ont suivi le parcours de l’équipe argentine à la Coupe du monde ont été témoins de la mansuétude dont elle a bénéficié de la part des instances de la Fifa et du soutien fervent des dirigeants israéliens face à une équipe espagnole recueillant le soutien non seulement de ses supporters traditionnels à travers le monde mais également cette fois de tous ceux qui apprécient le courage politique du gouvernement et du peuple espagnols dans leur opposition au génocide à Gaza et à l’aventurisme militaire américano-israélien.

    Sans exagérer et ôter quoi que ce soit au mérite légitime de l’équipe espagnole, on ne peut s’empêcher géopolitiquement de considérer la finale de la Coupe du monde de football 2026 dans la périphérie de la métropole newyorkaise, fief traditionnel du sionisme international, après l’élection d’un maire musulman propalestinien, Zohran Mamdani comme une nouvelle défaite des forces du mal augurant d’une victoire inéluctable des peuples palestinien, syrien, libanais, iranien et les autres qui ne cessent de subir le joug et les atrocités de la coalition internationale dirigée par Israël t soutenue par les Etats-Unis et quelques autres Etats sous l’influence du lobby sioniste mondial.

    * Ancien ambassadeur.  

    NB. La défaite de l’Argentine est aussi celle d’Israël que le gouvernement de droite en place à Buenos Aires ou encore sa star de football, Lionel Messi, soutiennent ouvertement, malgré ses crimes contre l’humanité condamnés par la CIJ et la CPI (NDLR).

    L’article Mondial Fifa | La portée politique de la victoire de l’Espagne est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Tunisie | Le silence du président, un instrument politique

    En politique, l’absence n’est jamais neutre. Mais la réapparition ne l’est pas davantage. Lorsque le président de la république choisit de mettre fin à plusieurs jours d’absence médiatique en visitant personnellement la station de pompage de Ghedir El Golla, rattachée à la Sonede, aux environs de Tunisie, il envoie un message aussi calculé que l’avait été son silence. La séquence mérite d’être lue dans son intégralité — pas seulement dans sa conclusion.

    Abdelwaheb Ben Moussa *

    Depuis quelques jours, trois phénomènes se télescopaient dans l’espace public tunisien : des interrogations persistantes sur l’absence médiatique du chef de l’État ; une aggravation des dysfonctionnements des services publics essentiels — notamment l’eau et l’électricité ; et une multiplication des mises en garde officielles contre les «rumeurs», les «fausses informations» et les «tentatives de déstabilisation».

    Pris isolément, chacun de ces événements possédait sa propre logique. Mis bout à bout, ils dessinaient une séquence politique qui appelait à être interrogée. La réapparition présidentielle en constitue le quatrième acte — et sans doute le plus instructif.

    Plus le silence officiel s’installait, plus les réseaux sociaux se mettaient à parler. Et plus les réseaux sociaux parlaient, plus la réponse sécuritaire semblait prendre le dessus sur la réponse politique et communicationnelle.

    Car le vide informationnel ne reste jamais vide bien longtemps. Il est systématiquement occupé par les interprétations, les spéculations et les rumeurs. C’est une constante des systèmes politiques, quels qu’ils soient.

    Ce qui s’est passé en Tunisie ces derniers jours en est une illustration parfaite — et la réapparition présidentielle n’efface pas rétrospectivement les questions que cette séquence a posées. Elle les complète.

    Trois hypothèses, désormais une lecture possible

    Pendant le silence, plusieurs lectures étaient envisageables : un simple concours de circonstances ; une communication minimale choisie dans une période sensible ; une stratégie délibérée consistant à laisser monter l’attente avant une reprise en main du récit public.

    La visite de la station de Ghedir El Golla (Sonede) fait pencher la balance vers la troisième hypothèse. Le président ne réapparaît pas dans un cadre protocolaire ordinaire : il réapparaît là où la colère sociale était la plus vive, là où les attentes citoyennes étaient les plus immédiates. C’est une réapparition de terrain, une réapparition de proximité, une réapparition qui dit : «Je suis là où le problème est.»

    Que ce choix soit délibéré ou circonstanciel, il produit objectivement les effets d’une stratégie de communication — celle du retour visible sur un sujet concret, après un silence qui avait laissé le champ libre aux spéculations.

    Pendant l’absence présidentielle, le débat public s’était progressivement déplacé : de la question des services publics vers celle de la déstabilisation du pays ; de la colère sociale vers la lutte contre les fausses nouvelles. Ce déplacement n’était pas nécessairement délibéré — mais il produisait objectivement les effets d’une recomposition de l’agenda politique.

    La réapparition présidentielle opère un nouveau déplacement : elle recentre l’attention sur l’eau, sur la Sonede, sur l’infrastructure — et replace le président dans le rôle de l’homme qui agit, qui inspecte, qui interpelle.

    C’est habile. Mais une démocratie mature ne devrait pas avoir besoin de cette chorégraphie. Elle devrait disposer de mécanismes de communication institutionnelle suffisamment solides pour que l’absence d’un chef d’État pendant quelques jours ne génère pas une crise informationnelle de cette ampleur.

    La vraie leçon de cette séquence

    Ce que cette semaine a révélé n’est pas tant l’état de santé du président que l’état de santé de la communication publique tunisienne. Une communication institutionnelle robuste aurait permis d’informer les citoyens sans alimenter les spéculations. Une transparence ordinaire sur l’agenda présidentiel aurait rendu les rumeurs inopérantes. Celles-ci prospèrent rarement sur l’excès d’information — elles prospèrent presque toujours sur son absence. Et elles s’arrêtent non pas quand le président réapparaît – puisque même après sa réapparition, certains ont continué à douter de l’authenticité de la séquence –, mais quand les institutions fonctionnent de façon suffisamment transparente pour rendre la réapparition banale plutôt que spectaculaire.

    Le problème n’est donc pas tant ce que disaient les réseaux sociaux que ce qu’ils sont venus remplacer : la parole publique régulière et prévisible de l’État.

    La réapparition du président clôt momentanément la séquence médiatique. Elle ne clôt pas la question analytique qu’elle a soulevée : le silence présidentiel était-il subi ou instrumentalisé ?

    La réponse importe moins, finalement, que la leçon à en tirer. En démocratie, la communication du pouvoir ne consiste pas uniquement à parler ou à se taire. Elle consiste à rendre prévisible et transparent l’exercice de l’autorité — pour que ni le silence ni la réapparition ne deviennent des événements en eux-mêmes.

    Le président est réapparu là où la colère était la plus forte. C’est une bonne décision de terrain. Mais la vraie question reste entière : comment éviter que la prochaine absence — quelle qu’en soit la raison — ne reproduise la même séquence ? 

    La réponse n’est pas dans la communication de crise. Elle est dans les institutions.

    * Ingénieur informaticien, cadre de banque.  

    L’article Tunisie | Le silence du président, un instrument politique est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    La Tunisie tombe en lambeaux ou le naufrage quotidien

    Samedi, j’ai profité de la coupure d’électricité qui a duré quatre bonnes heures pour dégivrer et nettoyer mon vieux réfrigérateur. En réalité, c’est toute la Tunisie qui devrait être dégivré et nettoyé. Ce nettoyage ne sera pas seulement technique ou politique ; il devra d’abord être un nettoyage des mentalités et une prise de conscience morale.

    Mohamed Sadok Lejri *

    En plein cœur de l’été tunisien, notre quotidien est rythmé par la succession infernale des coupures d’eau et d’électricité. À bout de souffle et usé par les décennies, le réseau de distribution d’eau potable géré par la Sonede est incapable d’assurer l’approvisionnement du pays en période estivale ; il capitule chaque été, asphyxié par une urbanisation anarchique, une gestion défaillante et des infrastructures à l’abandon.

    Pour éviter le blackout total, la Steg en est réduite à pratiquer le délestage. Dans quelques semaines, la première averse qui durera un peu plus d’un quart d’heure saturera nos égouts et transformera nos rues en torrents. Ajoutez à cela des transports publics dans un état lamentable et des ordures qui inondent le pays entier : ce naufrage quotidien n’a rien d’un hasard, et encore moins d’une malédiction divine.

    Ce désastre est entre autres le résultat d’une urbanisation sauvage, de constructions anarchiques et d’infrastructures obsolètes qui auraient dû être entretenues et modernisées depuis longtemps.

    Nos villes victimes d’incivilité et d’abandon

    Entre pollution, bétonnage à tout-va, incivisme généralisé et absence d’entretien des grands travaux nécessaires à tout pays qui se veut civilisé, nos villes ont soif et étouffent sous la chaleur, les détritus et le laisser-aller.

    Face à l’ampleur de cette crise structurelle et environnementale, force est de constater que ni le peuple tunisien, trop souvent prisonnier de la palabre et de comportements inciviles, ni ses dirigeants successifs, incompétents et/ou déconnectés des réalités, n’ont su se hisser à la hauteur de ces immenses enjeux.

    La Tunisie tombe en lambeaux. Pour l’arracher au sous-développement, les demi-mesures ne suffisent plus ; le pays a un besoin vital de visions stratégiques majeures, d’une refonte globale et d’une sorte de «Plan Marshall» pour reconstruire ses fondations.

    Un tel sursaut exige trois piliers fondamentaux : beaucoup d’argent, un peuple conscient, dont le patriotisme se traduit par des actes plutôt que par des discours futiles, et des dirigeants d’une tout autre envergure.

    Une scène politique nationale tragiquement stérile

    Malheureusement, la scène politique post-2011 s’est avérée tragiquement stérile, n’offrant au pays qu’une succession d’illuminés, d’idéologues, d’obscurantistes, d’apprentis dictateurs et de bras cassés.

    Pour autant, il serait trop facile d’imputer l’entière responsabilité de ce marasme aux seuls gouvernants actuels. Si ces derniers ne brillent pas par leur compétence, mais plutôt par une impuissance flagrante, le mal est bien plus profond. Les grands chantiers indispensables à la survie du pays auraient dû être engagés il y a plus vingt ans. Ce que subissent les Tunisiens aujourd’hui n’est pas une crise passagère, mais la facture douloureuse d’une accumulation de plusieurs décennies d’irresponsabilité politique et de gouvernance à la petite semaine.

    Tant que la compétence ne remplacera pas le populisme et tant que le respect de l’espace public ne deviendra pas un devoir sacré pour le citoyen, la Tunisie subira les conséquences de son absence de civisme et de ses propres renoncements. Le nettoyage du pays ne sera pas seulement technique ou politique ; il devra d’abord être un nettoyage des mentalités et une prise de conscience morale.

    L’article La Tunisie tombe en lambeaux ou le naufrage quotidien est apparu en premier sur Kapitalis.

    •  

    Tribune. Tunisie : le Parlement retrouve-t-il un véritable rôle ?

    Depuis plusieurs mois, l’Assemblée des représentants du peuple multiplie les initiatives législatives. Cette activité marque-t-elle un véritable renouveau institutionnel ou traduit-elle simplement un Parlement toujours aligné sur la présidence de Kaïs Saïed ? Le politiste Hatem M’rad analyse les limites…

    L’article Tribune. Tunisie : le Parlement retrouve-t-il un véritable rôle ? est apparu en premier sur lecourrierdelatlas.

    •  

    Tribune : les racines historiques de la guerre en Iran de 2026

    Sociologue à l’université UMLP en Franche-Comté, Thierry Brugvin revient sur les grandes étapes des relations entre l’Iran, les États-Unis et les puissances occidentales. Dans cette tribune, il défend l’idée que la guerre de 2026 s’inscrit dans une histoire de plusieurs…

    L’article Tribune : les racines historiques de la guerre en Iran de 2026 est apparu en premier sur lecourrierdelatlas.

    •  
    ❌