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Eclairage – Quand Francfort serre la vis et que Tunis retient son souffle!

Les décisions de politique économique semblent naître loin des préoccupations quotidiennes des citoyens, dans des salles de réunion feutrées où les chiffres remplacent les émotions et où les équations paraissent l’emporter sur les réalités humaines. Pourtant, certaines de ces décisions traversent les frontières, franchissent les mers et finissent par s’inviter dans les foyers les plus modestes. La récente décision de la Banque centrale européenne de relever son principal taux directeur de 2 % à 2,25 % appartient à cette catégorie.

À première vue, il ne s’agit que d’un quart de point supplémentaire dans la mécanique complexe de la politique monétaire européenne. Mais derrière cette apparente technicité se cache un signal fort : l’Europe s’inquiète à nouveau de l’inflation. La flambée des prix de l’énergie provoquée par la guerre qui s’enlise entre l’Iran et ses adversaires régionaux ravive le souvenir des grands chocs pétroliers qui ont marqué l’histoire économique mondiale. Face à cette menace, la Banque centrale européenne choisit la prudence et durcit sa politique monétaire. Même si cela implique un ralentissement supplémentaire de l’activité économique.

Pour la Tunisie, cette décision n’est pas une information parmi d’autres. Elle constitue un avertissement silencieux. Car lorsque l’Europe tousse, la Tunisie attrape souvent un rhume. Et lorsque l’Europe ralentit, c’est toute une partie de l’économie tunisienne qui ressent les secousses.

Une guerre lointaine qui se rapproche du quotidien tunisien

Les conflits géopolitiques ont ceci de particulier qu’ils semblent toujours éloignés jusqu’au jour où leurs conséquences apparaissent sur une facture d’électricité, un ticket de transport ou le prix d’un panier de courses.

Depuis plusieurs mois, la crise au Moyen-Orient exerce une pression croissante sur les marchés énergétiques mondiaux. Les investisseurs redoutent une perturbation durable des approvisionnements pétroliers. Les compagnies maritimes intègrent davantage de risques dans leurs coûts de transport. Les marchés financiers deviennent plus nerveux. Les entreprises reportent certains investissements.

Dans ce contexte, le pétrole redevient une source majeure d’inquiétude. Pour la Tunisie, pays importateur net d’énergie, chaque hausse durable du baril agit comme une fuite supplémentaire dans un navire déjà soumis à de fortes tensions. Le déficit énergétique se creuse, les besoins en devises augmentent et les finances publiques se trouvent davantage sollicitées.

Dans ce contexte, le pétrole redevient une source majeure d’inquiétude. Pour la Tunisie, pays importateur net d’énergie, chaque hausse durable du baril agit comme une fuite supplémentaire dans un navire déjà soumis à de fortes tensions.

Le citoyen tunisien n’a pas besoin de suivre quotidiennement les cours du Brent pour ressentir ces effets. Il les perçoit lorsque le coût du transport augmente, lorsque certains produits alimentaires deviennent plus chers ou lorsque les entreprises répercutent progressivement leurs coûts énergétiques sur leurs prix de vente. Ainsi, une guerre qui paraît lointaine finit par s’inviter dans le quotidien le plus ordinaire.

L’Europe ralentit : le premier client de la Tunisie achète moins

L’Europe n’est pas seulement un voisin géographique. Elle demeure le principal partenaire économique de la Tunisie. Les usines tunisiennes qui produisent des câbles automobiles, des composants électriques, des textiles ou des équipements mécaniques travaillent en grande partie pour des clients européens. Les hôtels du Sahel, de Djerba ou d’Hammamet accueillent principalement des visiteurs venus du continent européen. Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger dépendent largement de la santé économique des pays européens. Lorsque la BCE augmente ses taux, elle cherche à ralentir la consommation et l’investissement afin de freiner l’inflation. Les ménages européens empruntent moins. Les entreprises deviennent plus prudentes. Les achats importants sont reportés.

La conséquence est simple : la croissance ralentit. Les nouvelles prévisions de la BCE ne prévoient désormais qu’une croissance de 0,8 % pour la zone euro. Derrière ce chiffre se cache une réalité préoccupante : l’économie européenne progresse à peine.

 

Lorsque la BCE augmente ses taux, elle cherche à ralentir la consommation et l’investissement afin de freiner l’inflation. Les ménages européens empruntent moins. 

 

Pour les entreprises tunisiennes tournées vers l’exportation, cela signifie potentiellement moins de commandes, moins de visibilité et davantage d’incertitudes. Derrière chaque pourcentage de croissance perdu en Europe, il y a parfois une usine tunisienne qui réduit ses heures supplémentaires, un entrepreneur qui reporte un investissement ou un jeune diplômé qui voit s’éloigner une opportunité d’embauche.

Le piège de la double contrainte

Ce qui rend la situation actuelle particulièrement délicate pour la Tunisie est l’apparition simultanée de deux phénomènes défavorables. D’un côté, la hausse des prix énergétiques augmente les coûts de production et pèse sur les finances publiques. De l’autre, le ralentissement européen réduit les perspectives de croissance extérieure.

Autrement dit, la Tunisie doit payer davantage pour importer son énergie tout en risquant de vendre moins à ses principaux partenaires commerciaux. Cette double contrainte est particulièrement difficile à gérer pour une économie qui cherche déjà à restaurer ses grands équilibres financiers.

Les réserves en devises deviennent plus précieuses. Le financement des importations devient plus sensible. Les marges budgétaires se réduisent. Dans ce contexte, chaque choc externe produit des effets amplifiés.

Le dilemme de la Banque centrale de Tunisie (BCT)

Pour les autorités monétaires tunisiennes, la période qui s’ouvre ressemble à un exercice d’équilibriste. La Banque centrale de Tunisie a déjà mené ces dernières années une politique de lutte contre l’inflation qui a contribué à ralentir progressivement la hausse des prix. Mais la nouvelle donne internationale complique davantage l’équation.

Si les grandes banques centrales maintiennent des taux élevés, les capitaux internationaux continuent à privilégier les marchés jugés les plus sûrs. Les monnaies des pays émergents subissent alors davantage de pression.

La Tunisie doit donc préserver la stabilité du dinar tout en évitant d’étouffer une croissance déjà modeste. Le problème est que les deux objectifs peuvent parfois entrer en contradiction. Des taux élevés permettent – souvent – de lutter contre l’inflation et de soutenir la monnaie. Mais ils freinent également l’investissement privé, l’accès au crédit et la création d’emplois.

À l’inverse, une politique plus souple soutiendrait l’activité économique mais pourrait alimenter des tensions inflationnistes si les prix internationaux de l’énergie continuent à augmenter. La Banque centrale se trouve ainsi confrontée à l’un des arbitrages les plus complexes de la politique économique moderne.

 

La Tunisie doit préserver la stabilité du dinar tout en évitant d’étouffer une croissance déjà modeste. Le problème est que les deux objectifs peuvent parfois entrer en contradiction…

 

La dette devient plus lourde dans un monde de taux élevés

Au-delà des questions monétaires, la décision de la BCE rappelle également que l’époque de l’argent presque gratuit appartient désormais au passé. Pendant plus d’une décennie, les grandes banques centrales ont maintenu des taux extrêmement faibles afin de soutenir la croissance après la crise financière mondiale puis après la pandémie. Aujourd’hui, le mouvement s’est inversé. L’argent coûte plus cher. Les investisseurs exigent des rendements plus élevés. Les emprunteurs doivent accepter des conditions plus strictes.

 

Pendant plus d’une décennie, les grandes banques centrales ont maintenu des taux extrêmement faibles afin de soutenir la croissance après la crise financière mondiale puis après la pandémie.

 

Pour la Tunisie, qui continue à rechercher des ressources financières afin de couvrir ses besoins budgétaires et refinancer ses engagements, cette évolution représente une contrainte supplémentaire. Chaque hausse des taux internationaux réduit un peu plus les marges de manœuvre financières de l’État. Dans un contexte où les besoins sociaux restent considérables et où les attentes de la population demeurent fortes, cette réalité complique encore davantage l’exercice budgétaire.

Le pouvoir d’achat, ultime victime des turbulences mondiales

Au bout de la chaîne économique, c’est souvent le citoyen qui absorbe une partie des chocs. Lorsque les coûts énergétiques augmentent, lorsque le transport devient plus cher, lorsque les entreprises voient leurs marges se réduire, les tensions finissent généralement par se répercuter sur les prix. La lutte contre l’inflation n’est donc pas seulement une question de statistiques. Elle touche directement la vie quotidienne des ménages.

Pour une famille tunisienne, quelques dinars supplémentaires sur les dépenses de transport, d’alimentation ou d’énergie peuvent représenter un arbitrage difficile entre plusieurs besoins essentiels. C’est précisément ce qui rend les crises inflationnistes si sensibles socialement. Elles ne frappent pas seulement les indicateurs économiques ; elles modifient les habitudes de consommation, les projets familiaux et parfois même les perspectives d’avenir.

Une leçon de souveraineté économique

Au fond, la décision de la BCE agit comme un révélateur. Elle montre combien l’économie tunisienne demeure exposée aux événements extérieurs : conflits géopolitiques, fluctuations énergétiques, ralentissements européens ou changements de politique monétaire dans les grandes puissances.

Chaque crise internationale rappelle la nécessité de construire davantage de résilience. Cela passe par une accélération des investissements dans les énergies renouvelables afin de réduire la dépendance énergétique. Cela implique également une diversification plus poussée des marchés d’exportation vers l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient. Cela suppose enfin un effort soutenu pour améliorer la productivité, l’innovation et la compétitivité des entreprises tunisiennes. Car la véritable souveraineté économique ne consiste pas à s’isoler du monde. Elle consiste à être suffisamment solide pour ne pas subir passivement chacun de ses soubresauts.

 

Au fond, la décision de la BCE agit comme un révélateur. Elle montre combien l’économie tunisienne demeure exposée aux événements extérieurs : conflits géopolitiques, fluctuations énergétiques…

 

L’heure des choix

L’augmentation des taux de la Banque centrale européenne n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une transformation plus profonde de l’économie mondiale, marquée par le retour des rivalités géopolitiques, l’incertitude énergétique et la fin progressive de l’ère de l’argent abondant.

Pour la Tunisie, cette nouvelle phase constitue un test de résistance.

Les prochains mois pourraient être marqués par davantage de volatilité, davantage de prudence des investisseurs et davantage de tensions sur les marchés énergétiques. Mais ils peuvent aussi devenir l’occasion d’accélérer les réformes longtemps différées.

L’histoire économique enseigne que les nations progressent rarement dans les périodes de confort. Ce sont souvent les moments d’adversité qui révèlent leur capacité d’adaptation.

La Tunisie se trouve aujourd’hui à l’un de ces carrefours. Entre les vents contraires venus de l’extérieur et les défis intérieurs qui persistent, elle doit apprendre à naviguer dans un monde devenu plus instable. Non pas en espérant que les tempêtes cessent, mais en construisant enfin le navire capable de leur résister.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – Quand l’inflation ralentit mais que la vie continue de coûter plus cher

La Tunisie entre soulagement statistique et inquiétude quotidienne. Vivre deux réalités économiques parallèles ?

La première est celle des tableaux de bord, des rapports officiels, des courbes et des indicateurs. Dans cette réalité-là, la Tunisie de 2026 semble progressivement sortir d’une zone de fortes turbulences. La croissance économique retrouve des couleurs, les réserves en devises se renforcent, le déficit courant s’améliore et l’inflation, qui avait atteint des niveaux particulièrement préoccupants il y a quelques années, paraît désormais sous contrôle.

La seconde réalité est celle que vivent les ménages. Elle se mesure moins en points de PIB qu’en dinars dépensés au marché. Elle s’observe dans l’hésitation d’une mère de famille devant l’étal du boucher, dans le calcul minutieux d’un retraité au moment de remplir son panier ou dans les sacrifices silencieux d’un salarié qui renonce à certaines dépenses pour préserver l’essentiel.

Entre ces deux réalités se dessine aujourd’hui l’un des grands paradoxes économiques tunisiens. Le 3 juin 2026, le Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie a décidé de maintenir son taux directeur à 7 %. Une décision prudente qui reflète à la fois les progrès accomplis et les risques qui demeurent.

Quelques jours plus tard, les chiffres de l’inflation confirmaient une stabilisation à 5,5 %. Pourtant, dans les foyers tunisiens, le sentiment dominant reste celui d’une vie toujours plus chère. Cette contradiction n’est pas une illusion. Elle constitue au contraire l’un des principaux défis économiques et sociaux du pays.

 

Le retour progressif des équilibres macroéconomiques

Pendant plusieurs années, l’économie tunisienne a évolué sous la pression simultanée de crises multiples : pandémie, perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, guerre en Ukraine, tensions énergétiques, sécheresse et ralentissement économique international. Dans un tel contexte, la priorité des autorités économiques est devenue la préservation des grands équilibres.

À cet égard, plusieurs signaux sont aujourd’hui encourageants. La croissance économique a atteint 2,6 % au premier trimestre 2026, contre seulement 1,6 % un an auparavant. Le secteur des services retrouve une certaine dynamique, l’agriculture bénéficie d’une amélioration relative de ses performances et plusieurs branches industrielles démontrent une capacité de résistance appréciable malgré un environnement encore complexe.

Le secteur extérieur offre également des motifs de satisfaction. Les recettes touristiques, les revenus des Tunisiens résidant à l’étranger et l’amélioration de la balance des services contribuent à limiter les effets du déficit commercial. Les réserves en devises dépassent désormais les cent jours d’importation, renforçant ainsi la résilience financière du pays.

Pour les économistes, ces évolutions constituent des indicateurs importants. Elles témoignent d’une économie qui, sans être sortie de toutes ses fragilités, semble avoir retrouvé une partie de sa stabilité. Mais une question demeure : cette amélioration est-elle ressentie par la population ?

Le grand malentendu de l’inflation

L’une des difficultés majeures des débats économiques réside dans la compréhension du phénomène inflationniste. Lorsque les médias annoncent que l’inflation « ralentit », beaucoup de citoyens ont l’impression que les prix devraient diminuer. Or ce n’est pas ce que signifie le chiffre. Une inflation de 5,5 % signifie que les prix continuent d’augmenter. Ils augmentent simplement moins vite qu’auparavant.

Cette nuance, qui paraît technique, est fondamentale. Prenons un exemple simple. Si un produit coûtait 100 dinars et que son prix augmentait de 10 %, il passerait à 110 dinars. Si l’année suivante l’inflation ralentit à 5 %, son prix ne revient pas à 100 dinars ; il monte à 115,5 dinars. Autrement dit, même lorsque l’inflation ralentit, la vie continue de devenir plus chère.

C’est précisément ce que vivent aujourd’hui les ménages tunisiens. Les statistiques indiquent une stabilisation de l’inflation globale. Mais cette stabilisation intervient après plusieurs années d’augmentation continue des prix. Le pouvoir d’achat a déjà subi une érosion importante et les ménages continuent d’en ressentir les conséquences.

Quand l’alimentation devient le cœur du problème

Là où le décalage entre les statistiques et le vécu devient le plus visible, c’est dans l’alimentation. Les chiffres publiés par l’INS révèlent une réalité particulièrement préoccupante : alors que l’inflation générale se situe à 5,5 %, les prix des produits alimentaires augmentent encore de 8,2 % sur un an. Plus inquiétant encore, plusieurs produits essentiels enregistrent des hausses à deux chiffres.

La viande ovine progresse de plus de 21 %, la volaille de près de 16 %, la viande bovine de plus de 14 %, tandis que les légumes, les fruits et le poisson continuent d’augmenter à des rythmes dépassant largement l’inflation moyenne.

Ces chiffres ne sont pas anodins. Dans les pays développés, les dépenses alimentaires représentent généralement une part relativement limitée du budget des ménages. En Tunisie, comme dans de nombreux pays émergents, elles occupent une place beaucoup plus importante. Lorsque les prix alimentaires augmentent plus vite que les revenus, les ménages n’ont souvent d’autre choix que de réduire leur consommation ou de sacrifier d’autres dépenses essentielles. C’est ainsi que l’inflation cesse d’être un simple indicateur économique pour devenir un phénomène social.

L’Aïd et le révélateur du pouvoir d’achat

Certaines statistiques parlent aux économistes. D’autres parlent directement à la société. Les difficultés rencontrées cette année par de nombreuses familles pour acquérir un mouton à l’occasion de l’Aïd El-Kébir constituent sans doute l’un des indicateurs les plus révélateurs de l’état réel du pouvoir d’achat. Au-delà de sa dimension religieuse, l’Aïd représente un moment de cohésion sociale et familiale profondément ancré dans la culture tunisienne.

Lorsque des milliers de familles se trouvent contraintes de renoncer à cette tradition ou de la réduire considérablement, le phénomène dépasse largement la question économique. Il traduit un sentiment diffus de déclassement. Il rappelle que derrière les chiffres de l’inflation se cachent des réalités humaines, des arbitrages douloureux et parfois des frustrations profondes. L’économie n’est jamais uniquement une affaire de pourcentages. Elle touche directement aux modes de vie, aux habitudes et aux repères sociaux.

Les limites de la politique monétaire

Face à cette situation, la décision de la Banque Centrale de maintenir son taux directeur à 7 % apparaît cohérente. L’institution cherche à préserver sa crédibilité et à empêcher une nouvelle accélération de l’inflation. Elle agit conformément aux principes qui guident aujourd’hui la plupart des banques centrales à travers le monde. Mais cette décision met également en lumière les limites de l’outil monétaire.

Depuis plusieurs décennies, les économistes débattent du véritable pouvoir des banques centrales face aux chocs inflationnistes. Les monétaristes, inspirés notamment par les travaux de l’économiste Milton Friedman, considèrent que l’inflation est essentiellement un phénomène monétaire et que son contrôle passe par une gestion rigoureuse de la masse monétaire et des taux d’intérêt.

D’autres économistes, notamment les héritiers de la pensée de John Maynard Keynes, soulignent que certaines formes d’inflation proviennent de facteurs structurels sur lesquels les banques centrales disposent d’une influence limitée.

Le cas tunisien semble aujourd’hui illustrer cette seconde situation. La hausse des prix alimentaires est liée à des facteurs complexes : coûts de production, circuits de distribution, logistique, spéculation, dépendance énergétique, aléas climatiques et évolution des marchés internationaux. Aucune augmentation de taux d’intérêt ne peut produire davantage de viande, de légumes ou de poisson. Aucune décision monétaire ne peut, à elle seule, résoudre les problèmes structurels de productivité ou d’organisation des filières agricoles. La politique monétaire peut freiner l’incendie. Elle ne peut pas reconstruire la maison.

Les anticipations inflationnistes : le combat invisible

L’une des raisons qui expliquent la prudence de la Banque centrale réside dans un phénomène moins visible mais particulièrement important : les anticipations inflationnistes. Dans la pensée économique moderne, les prix d’aujourd’hui sont influencés par les attentes de demain. Si les producteurs pensent que leurs coûts vont augmenter, ils augmentent leurs prix immédiatement. Si les salariés craignent une poursuite de l’inflation, ils réclament des hausses salariales plus importantes. Si les commerçants anticipent de nouvelles tensions sur les marchés, ils ajustent leurs tarifs en conséquence.

Peu à peu, l’inflation se nourrit elle-même. C’est pourquoi les banques centrales accordent une importance croissante à leur crédibilité. Leur objectif n’est plus seulement de combattre l’inflation actuelle, mais aussi de convaincre les acteurs économiques que l’inflation future restera maîtrisée. Le maintien du taux directeur à 7 % s’inscrit précisément dans cette logique.

Entre stabilité financière et stabilité sociale

L’histoire économique regorge d’exemples où les équilibres financiers ont été restaurés sans que les tensions sociales ne disparaissent pour autant. La raison est simple. La stabilité macroéconomique constitue une condition nécessaire au développement, mais elle n’est pas une condition suffisante. Une inflation maîtrisée ne garantit pas automatiquement une amélioration du niveau de vie. Une croissance économique ne garantit pas nécessairement une meilleure répartition des richesses. Des réserves en devises plus élevées ne signifient pas automatiquement un panier moins cher pour les ménages. Le véritable défi consiste à transformer les progrès macroéconomiques en amélioration tangible des conditions de vie. Or c’est précisément sur ce terrain que se jouera l’avenir économique de la Tunisie au cours des prochaines années.

Le défi de la prospérité partagée

Les débats économiques contemporains convergent de plus en plus vers une même interrogation : comment faire en sorte que la stabilité produise du bien-être ? Après plusieurs années consacrées à la restauration des équilibres, la Tunisie entre progressivement dans une nouvelle phase. L’enjeu n’est plus seulement de contenir l’inflation ou de protéger les réserves de change.

Il s’agit désormais d’améliorer la productivité agricole, de réduire les coûts de distribution, de renforcer la concurrence, de lutter contre les rentes et les comportements spéculatifs, de stimuler l’investissement et d’accroître les revenus réels des ménages. Autrement dit, il s’agit de faire en sorte que les performances de l’économie nationale se traduisent concrètement dans la vie quotidienne des citoyens.

Car au bout du compte, les populations ne jugent pas une économie à travers les communiqués des banques centrales ou les statistiques des comptes nationaux. Elles la jugent à travers leur capacité à vivre dignement, à nourrir leur famille, à préparer l’avenir de leurs enfants et à préserver leurs habitudes de vie.

 

La Tunisie de 2026 semble avoir remporté une partie importante de la bataille de la stabilité. Mais la bataille du pouvoir d’achat, de l’inclusion économique et de la prospérité partagée reste encore devant elle. Et c’est probablement cette bataille-là qui déterminera la véritable réussite du redressement économique en cours.

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(**)Références :

https://www.ins.tn/

https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/actualites.jsp?id=1251

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article DECRYPTAGE – Quand l’inflation ralentit mais que la vie continue de coûter plus cher est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

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