Rachida Jebnoun : « Après les acquis, le véritable combat des femmes se joue dans le pouvoir économique »
À l’occasion de la Journée nationale de la femme, célébrée en Tunisie le 13 août, Rachida Jebnoun, présidente du Conseil international des femmes entrepreneures et vice-présidente du Groupement du patronat francophone chargée de l’entrepreneuriat féminin, revient, dans une déclaration exclusive à L’Économiste Maghrébin, sur l’évolution de la condition des femmes tunisiennes. Si elle salue les acquis construits au fil des décennies, elle estime que le prochain défi se situe désormais dans l’accès aux postes de décision et au pouvoir économique.
La Journée de la femme constitue, pour Rachida Jebnoun, bien plus qu’un rendez-vous symbolique. Elle représente l’occasion de mesurer le chemin parcouru et, surtout, de regarder les défis qui restent à relever. Avec près de sept décennies de recul, elle dit observer avec fierté une nouvelle génération de Tunisiennes qui investissent progressivement tous les domaines de la vie sociale, professionnelle et économique.
« Je ressens une grande satisfaction et une véritable fierté devant celles et ceux qui ont poursuivi, consolidé et construit l’image de la femme tunisienne », souligne-t-elle. Selon elle, cette dynamique, engagée depuis les premières avancées en matière de droits des femmes, doit aujourd’hui se poursuivre avec la même détermination.

Une nouvelle génération qui bouscule les modèles
Rachida Jebnoun porte un regard particulièrement positif sur les jeunes Tunisiennes. Présentes dans de nombreux secteurs, elles démontrent, selon elle, « beaucoup de sagesse et de compétences » et confirment leur capacité à occuper pleinement leur place dans la société.
Médecins, chirurgiennes, entrepreneures, cadres ou dirigeantes : les femmes tunisiennes sont désormais présentes sur de nombreux fronts. Cette évolution traduit, à ses yeux, une transformation profonde du modèle social et familial.
Cette transformation concerne également la répartition des responsabilités au sein du foyer. « J’aime beaucoup cette égalité, cette ambiance où l’homme prend aussi part aux responsabilités », explique-t-elle. Dès lors que la femme travaille et contribue aux revenus de la famille, l’homme est également appelé à participer davantage aux tâches et aux responsabilités du quotidien.
Pour Rachida Jebnoun, cette évolution constitue l’un des signes les plus visibles du changement des rapports entre les femmes et les hommes.
De l’héritage matériel à l’héritage intellectuel
Interrogée sur les débats relatifs à l’égalité successorale et aux évolutions attendues autour du Code du statut personnel, Rachida Jebnoun préfère mettre l’accent sur une autre forme d’héritage : celui du savoir, de l’éducation et des compétences.
« Je parlerais de l’héritage intellectuel beaucoup plus que d’autre chose », affirme-t-elle.
Elle estime que les réalités économiques ont profondément changé les trajectoires des nouvelles générations. Pour une grande partie des jeunes, l’avenir repose désormais davantage sur les études, le travail et les revenus professionnels que sur un patrimoine familial.
« Il y a ceux et celles qui se sont acharnés, qui ont travaillé, qui ont été brillants, qui ont fait des études et qui comptent sur deux salaires », relève-t-elle.
À ses yeux, la véritable bataille pour l’égalité doit donc se mener dans la vie quotidienne, dans l’accès aux opportunités et dans la capacité de chacun à construire son propre parcours.
« Le principal obstacle reste la mentalité »
Si la Tunisie a accumulé d’importants acquis juridiques en matière de droits des femmes, Rachida Jebnoun estime que le principal frein à l’émancipation demeure aujourd’hui la mentalité.
« L’obstacle numéro un, c’est la mentalité », affirme-t-elle, en évoquant aussi bien les résistances persistantes chez certaines femmes que celles d’hommes encore attachés à des représentations traditionnelles des rôles sociaux.
Elle insiste toutefois sur la nécessité de ne pas généraliser. La société tunisienne évolue à des rythmes différents selon les générations et les milieux. Si une partie de la jeunesse apparaît plus ouverte aux nouveaux modèles familiaux et sociaux, certaines régions, notamment dans la Tunisie profonde, restent confrontées à des résistances plus fortes.
Pour Rachida Jebnoun, ces résistances relèvent avant tout d’un héritage culturel et social transmis de génération en génération. « Ça n’a rien à voir avec la religion. C’est la mentalité qu’on nous a inculquée depuis toujours », estime-t-elle.
Le changement, selon elle, s’inscrira nécessairement dans la durée et passera par les nouvelles générations.
Le pouvoir économique, prochain front de l’égalité
C’est toutefois sur le terrain économique que Rachida Jebnoun identifie le principal défi à venir. Malgré une présence croissante des femmes dans le monde professionnel et entrepreneurial, leur accès aux postes de décision reste encore insuffisant.
« Les postes de décision ne sont pas toujours attribués aux femmes », déplore-t-elle. Une situation qui, selon elle, doit désormais faire l’objet d’un effort particulier.
Car si les Tunisiennes sont nombreuses à contribuer à l’activité économique, à créer des entreprises et à occuper des fonctions de responsabilité, leur représentation dans les espaces où se prennent les décisions demeure encore en décalage avec leur poids réel dans l’économie.
« C’est là qu’il faut vraiment creuser, c’est là qu’il faut vraiment s’investir, c’est là qu’il faut vraiment se faire une place », insiste-t-elle.
Pour la responsable associative et patronale, l’enjeu n’est donc plus uniquement de garantir aux femmes des droits sur le papier, mais de leur permettre d’exercer pleinement leur influence dans les sphères économiques et décisionnelles.
Passer de la revendication à la complémentarité
Rachida Jebnoun invite également à dépasser une approche de l’égalité fondée exclusivement sur la revendication.
Tant que la parité et l’égalité restent des sujets à défendre, estime-t-elle, c’est que leur pleine réalisation demeure inachevée. Elle appelle plutôt à considérer les femmes et les hommes comme complémentaires, chacun ayant sa place et sa contribution à apporter à la société.
Cette approche permettrait, selon elle, de faire évoluer le débat vers une vision plus fluide et plus cohérente des relations entre les sexes.
Au terme de son intervention, son message aux Tunisiennes est sans ambiguïté : poursuivre sur la même lancée, consolider les acquis et investir davantage les espaces de pouvoir.
Car pour Rachida Jebnoun, après les grandes avancées obtenues au fil des décennies, le véritable combat des femmes tunisiennes se joue désormais dans leur capacité à accéder au pouvoir économique et aux postes de décision.
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