La question de l’eau n’est plus seulement une urgence environnementale. Elle devient progressivement une variable économique qui pourrait peser sur la croissance, la compétitivité des entreprises et l’attractivité de la Tunisie. Face à une ressource qui se raréfie, le pays cherche à diversifier ses solutions entre dessalement, réutilisation des eaux usées traitées, modernisation des réseaux et irrigation intelligente. Dans des déclarations exclusives accordées à L’Économiste Maghrébin, Safouane Mouelhi, chercheur en sciences de l’eau, et Houcine Rhili, expert en ressources hydriques, analysent les choix qui détermineront la capacité de la Tunisie à préserver son développement économique.
Chaque année, le scénario se répète. Les pluies ravivent l’espoir d’une amélioration durable de la situation hydrique, mais la réalité impose un constat plus complexe : la Tunisie évolue désormais dans un contexte de rareté structurelle de l’eau.
La succession des périodes de sécheresse, la baisse des apports aux barrages et la pression croissante exercée sur les ressources disponibles ne relèvent plus d’une simple difficulté conjoncturelle. Elles posent une question économique majeure : comment garantir les conditions de production et de croissance dans un pays où l’eau devient une ressource de plus en plus stratégique ?
Car derrière la question hydrique se joue l’avenir de plusieurs secteurs clés. Agriculture, industrie, tourisme ou encore agroalimentaire dépendent directement de la capacité du pays à sécuriser son approvisionnement.
Pour Houcine Rhili, expert en ressources hydriques, l’eau est en train de devenir un nouveau facteur de compétitivité. Il souligne que les investisseurs ne regardent plus uniquement la disponibilité de l’énergie, la qualité des infrastructures ou l’environnement réglementaire. L’accès sécurisé à l’eau fait désormais partie des éléments qui peuvent influencer les choix d’implantation économique.
Selon lui, les pays capables de maîtriser leurs ressources hydriques seront ceux qui pourront garantir leur développement dans les prochaines années.
Une pression croissante sur un modèle déjà fragilisé
La Tunisie n’a jamais été un pays riche en ressources hydriques. La rareté fait partie de ses caractéristiques naturelles. Mais, explique Safouane Mouelhi, chercheur en sciences de l’eau, la situation actuelle est différente car plusieurs facteurs se conjuguent : changement climatique, évolution démographique, augmentation des besoins économiques et limites des infrastructures existantes.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans la quantité d’eau disponible, mais dans la capacité du système à répondre à des besoins en constante évolution.
Le secteur agricole illustre parfaitement cette tension. Il représente environ 77 % des consommations d’eau en Tunisie, ce qui en fait le premier secteur concerné par la nécessité d’une meilleure efficacité.
Pour Houcine Rhili, cette réalité impose de revoir certains choix économiques. Certaines productions agricoles, notamment celles destinées à l’exportation, mobilisent des volumes importants d’eau alors que leur contribution économique n’est pas toujours proportionnelle à la ressource consommée.
La question n’est donc plus seulement de produire davantage, mais de produire autrement. La Tunisie doit désormais réfléchir à la valeur économique générée par chaque mètre cube utilisé.
De son côté, Safouane Mouelhi insiste sur la nécessité d’intégrer la contrainte hydrique dans les politiques agricoles. « Il faut réfléchir à ce que nous voulons produire, où nous voulons le produire et avec quelle consommation d’eau », explique-t-il.
Avant de chercher de nouvelles ressources, mieux gérer l’existant
Face à la pression sur les ressources, les experts appellent également à agir sur un levier souvent moins visible : l’efficacité du système actuel.
Pour Safouane Mouelhi, la première étape consiste à améliorer la gestion des volumes déjà disponibles. La modernisation des réseaux, la réduction des pertes et l’optimisation de la distribution doivent constituer une priorité avant même de multiplier les projets de mobilisation de nouvelles ressources.
Houcine Rhili insiste également sur ce point. Selon lui, les pertes dans les réseaux représentent un potentiel considérable. Elles sont estimées entre 120 et 130 millions de mètres cubes par an.
L’expert estime qu’un programme de rénovation des infrastructures pourrait permettre de récupérer à terme entre 300 et 400 millions de mètres cubes d’eau, avec un coût inférieur à celui de certaines grandes infrastructures nouvelles.
Un tel chantier représente donc un double enjeu : économique, en réduisant les pertes, mais aussi stratégique, en augmentant rapidement la disponibilité réelle de la ressource.
Dessalement : sécuriser l’eau, mais à quel prix ?
Dans la recherche de solutions, le dessalement de l’eau de mer occupe désormais une place importante. Cette technologie permet notamment de répondre aux besoins croissants des régions côtières et de diversifier les sources d’approvisionnement.
Mais son développement pose une question centrale : celle du coût.
Pour Safouane Mouelhi, le dessalement apporte une réponse utile, mais il ne peut être considéré comme une solution unique. Cette technologie nécessite d’importantes quantités d’énergie, ce qui crée un lien direct entre sécurité hydrique et transition énergétique.
La production d’eau dessalée doit donc être pensée dans une approche globale intégrant le coût économique, la disponibilité énergétique et l’évolution vers des sources d’énergie moins coûteuses et plus durables.
Autrement dit, produire davantage d’eau ne suffit pas. Encore faut-il que cette production reste économiquement soutenable.
Les eaux traitées, une ressource encore sous-exploitée
Autre piste stratégique : la réutilisation des eaux usées traitées.
La Tunisie produit chaque année plus de 300 millions de mètres cubes d’eaux usées traitées, mais cette ressource reste encore largement sous-utilisée alors qu’elle pourrait contribuer à réduire la pression sur les ressources conventionnelles.
Selon Houcine Rhili, cette eau pourrait couvrir 10 à 12 % des besoins agricoles en eau, à condition de réunir plusieurs conditions : amélioration de la qualité du traitement, développement des infrastructures et renforcement de la confiance des utilisateurs.
Le défi n’est donc pas seulement technique. Il est également organisationnel. La valorisation des eaux traitées nécessite une meilleure coordination entre les secteurs de l’assainissement, de l’environnement et de l’agriculture.
Une station d’épuration ne doit plus être considérée uniquement comme un outil de traitement des déchets liquides, mais comme une source potentielle de valeur économique.
L’irrigation intelligente pour produire mieux avec moins
Dans le secteur agricole, l’amélioration de l’efficacité passe également par une transformation des méthodes d’irrigation.
L’irrigation intelligente, basée sur les données, le suivi des besoins des cultures et l’utilisation de technologies adaptées, permet aujourd’hui d’optimiser les apports d’eau.
Mais pour Safouane Mouelhi, la technologie ne peut pas être dissociée d’une vision globale. Les outils numériques ne remplaceront pas la nécessité de revoir les choix de production et d’adapter le modèle agricole aux réalités hydriques du pays.
L’objectif est clair : produire davantage de valeur avec une consommation d’eau mieux maîtrisée.
La gouvernance, le maillon décisif
Au-delà des infrastructures et des technologies, la question de la gouvernance reste déterminante.
Houcine Rhili estime que la fragmentation actuelle de la gestion de l’eau entre plusieurs structures constitue un obstacle à une stratégie cohérente. Les ressources conventionnelles, les eaux traitées et les nouvelles solutions doivent être intégrées dans une même vision.
Pour les experts, la Tunisie dispose déjà d’une partie des réponses. Les compétences existent, les technologies sont disponibles et plusieurs pistes sont identifiées.
Le véritable défi réside désormais dans la capacité à passer d’une gestion de crise à une politique économique durable de l’eau.
Car demain, la compétitivité d’un pays ne dépendra pas uniquement de sa capacité à produire ou à exporter, mais aussi de sa capacité à sécuriser les ressources nécessaires à cette production.
En Tunisie, chaque goutte compte désormais autant pour l’environnement que pour l’économie.
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