Au lendemain de la marche organisée le 17 octobre 2026 à Tunis, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a réitéré son appel au dialogue pour sortir le pays de l’impasse politique, économique et sociale. Intervenant sur Diwan FM lundi 19 octobre 2026, le secrétaire général adjoint de la centrale syndicale, Salouen Smiri, a défendu la...
Le programme de simplification d’environ 2 250 procédures administratives, arrêté pour la période 2025-2027, atteint environ 70 % d’avancement. C’est ce qu’indique la Direction générale des réformes et des études prospectives administratives, relevant de la Présidence du Gouvernement.
La Direction générale a fourni ces précisions en réponse à une question écrite de la députée Mariem Cherif. Cette question portait sur « la vision du gouvernement pour l’instauration d’une révolution législative et de réformes profondes afin d’améliorer la vie des Tunisiens et de moderniser l’État ». Le site officiel de l’Assemblée des représentants du peuple a publié cette réponse ce lundi. La même source souligne que l’orientation retenue est de numériser environ 80 % de ces procédures, en totalité ou en partie. Cette orientation contribue à simplifier les services administratifs, à en améliorer la qualité et à en faciliter l’accès.
Maisons des services numériques : 68 nouvelles unités d’ici 2030
Parmi les projets en cours figure la généralisation progressive du projet des Maisons des services numériques. Elle vise les communes qui souffrent d’une faible couverture géographique en services administratifs prioritaires. La Direction générale rappelle l’implantation, en 2026, de 34 Maisons des services numériques réparties sur 21 gouvernorats. Ces maisons répondront aux besoins de plus de 900 000 citoyens. La Direction générale prévoit, pour la période 2027-2030, l’implantation de 68 nouvelles maisons, à raison de 17 par an. Chaque année, 12 seront des créations et cinq des conversions de Maisons de services multiguichets en Maisons des services numériques.
Une plateforme nationale des procédures administratives
La Direction générale annonce le développement de la Plateforme nationale des procédures administratives. Elle offrira un point d’accès unique pour consulter les procédures exigées des usagers de l’administration. Ces procédures concernent les services que fournissent les structures publiques.
Elle permettra de télécharger les formulaires et documents. Elle orientera aussi vers les plateformes numériques ou vers l’administration la plus proche, grâce à la « géolocalisation numérique ». Les ministères disposeront par ailleurs d’espaces numérisés pour gérer les procédures, les mettre à jour, les valider et les publier.
Approche des « événements de vie » : quatre nouveaux événements en 2027
Le gouvernement poursuit la mise en œuvre du projet de simplification des procédures selon l’approche des « événements de vie ». Ce projet a permis de simplifier 10 parcours concernant le citoyen et l’entreprise. Il a aussi permis de repenser trois parcours supplémentaires dans le domaine social. Il enregistre aussi des avancées notables dans la numérisation et la simplification de plusieurs parcours. Ces parcours concernent l’inscription scolaire, la couverture sociale, les aides sociales, l’accès aux soins et la conduite automobile. La généralisation du projet se poursuivra progressivement en 2027. Elle englobera quatre « événements de vie » destinés au citoyen et à l’entreprise. L’approche des « événements de vie » (Life Events Approach) est une stratégie moderne centrée sur la personne (citoyen ou investisseur). Elle vise à repenser et à simplifier les procédures administratives. Elle part des occasions ou des étapes de la vie que traverse la personne, plutôt que de l’organisation administrative traditionnelle. L’approche regroupe alors l’ensemble des services gouvernementaux et les relie au sein d’une plateforme unique, en fonction de l’événement concerné. Dans les démarches classiques, le citoyen doit se rendre dans plusieurs ministères et organismes indépendants pour accomplir une seule démarche administrative.
Certaines œuvres échappent au format de l’article de presse. Pour en saisir les points névralgiques, il faut mesurer l’effort et le temps nécessaires pour dégager la quintessence de la pensée de Benjamin Constant. Cette somme a demandé à Hatem M’rad…
Selon les derniers chiffres du gouvernement, plus de 2 000 personnes ont été placées en garde à vue durant ce week-end de manifestations, puis de pillages.
En bref
2 331 gardes à vue ont été enregistrées durant le week-end, selon…
Il est des hommes politiques que l’on comprend mal lorsqu’on les enferme dans les catégories qui ont façonné les débats idéologiques d’autres sociétés. Habib Bourguiba est de ceux-là. Vouloir déterminer s’il fut un homme de gauche en le comparant exclusivement aux traditions marxistes européennes, aux expériences bolcheviques ou aux modèles classiques de la social-démocratie risque de nous éloigner de l’essentiel.
Zouhaïr Ben Amor *
Bourguiba a vécu et agi dans un contexte historique particulier : celui d’une Tunisie qui sortait du protectorat, d’une société profondément marquée par les traditions, d’un pays où l’instruction demeurait insuffisamment répandue et où les inégalités sociales, régionales et entre les hommes et les femmes pesaient lourdement sur les possibilités de chacun. C’est à partir de cette réalité qu’il faut juger son projet.
La question n’est donc pas de savoir s’il fut un disciple de Marx, s’il partageait les conceptions révolutionnaires des partis communistes ou s’il aurait trouvé sa place dans les classifications politiques de l’Europe industrielle. La véritable question est ailleurs : quelle société voulait-il construire, quels privilèges entendait-il remettre en cause, quelle place accordait-il à l’éducation, à la femme, à la religion, à la mobilité sociale et à la dignité humaine ? Et surtout, quelle idée de l’avenir portait-il dans une région du monde où le poids de la tradition était souvent invoqué pour justifier l’immobilisme ?
À mes yeux, c’est d’abord par cette volonté de transformer la société, de combattre les inégalités héritées et de refuser que les individus soient enfermés dans leur condition de naissance que Bourguiba peut être considéré comme un homme de gauche. Une gauche qui ne se définit pas prioritairement par la propriété collective des moyens de production, mais par une certaine conception de la justice sociale, par la conviction que les sociétés peuvent progresser et par le refus d’accepter la fatalité comme une réponse aux difficultés humaines.
Cette lecture ne suppose ni d’ignorer les contradictions de son régime ni de transformer son parcours en récit sans défaut. Elle exige simplement que nous replacions l’homme dans son temps, dans sa culture et dans les défis auxquels il entendait répondre. L’histoire tunisienne mérite mieux que des jugements importés, appliqués mécaniquement à une expérience qui possédait sa propre logique.
Une gauche de l’émancipation des dogmes
La gauche n’a jamais été une réalité uniforme. Elle a pris des formes différentes selon les pays, les périodes historiques et les sociétés dans lesquelles elle s’est développée. En Europe, elle s’est notamment construite autour de la question ouvrière, de la lutte contre les privilèges économiques, de la protection des travailleurs et de la remise en cause de l’ordre social. Dans les pays anciennement colonisés, les priorités pouvaient être différentes. L’indépendance politique, l’accès à l’école, la construction d’institutions nationales, l’émancipation des femmes et la réduction des inégalités héritées du colonialisme constituaient souvent des urgences aussi fondamentales que les débats sur la propriété ou la lutte des classes.
La Tunisie de 1956 ne pouvait pas être abordée comme une société européenne déjà industrialisée, dotée d’institutions anciennes et d’une longue tradition de participation politique. Elle devait construire son État, former ses cadres, généraliser l’instruction, organiser ses services publics et modifier des structures sociales qui limitaient les possibilités de larges catégories de la population. Dans ce contexte, l’égalité ne pouvait pas se réduire à une formule économique. Elle devait signifier que l’enfant né dans une famille modeste aurait, autant que possible, accès à l’école ; que la femme ne serait pas condamnée à la dépendance juridique ; que l’origine géographique ne déterminerait pas définitivement le destin d’un individu ; que la société ne considérerait pas la pauvreté comme une condition naturelle dont il serait vain de vouloir sortir.
C’est sur ce terrain que se situe une part essentielle de l’action de Bourguiba. Son ambition consistait à substituer progressivement à une société dominée par les héritages familiaux, les hiérarchies traditionnelles et les inégalités d’accès au savoir un ordre social dans lequel l’État pourrait ouvrir de nouvelles possibilités. Il ne voulait pas seulement administrer la Tunisie indépendante. Il voulait transformer les mentalités, les comportements et les rapports entre les individus.
Cette démarche correspond à une conception profondément sociale de la gauche. Elle repose sur l’idée que l’être humain n’est pas prisonnier de son milieu, de sa famille ou de son passé. La société peut intervenir pour lui donner les moyens de changer de condition. L’éducation, la santé, la formation et l’égalité devant la loi deviennent alors des instruments d’émancipation.
Il faut également tenir compte de la place qu’occupait la religion dans la société tunisienne. Bourguiba n’a pas agi dans un environnement où l’islam aurait été une référence secondaire. Il savait que la religion appartenait à l’histoire, à la culture et à la vie quotidienne de la population. Son ambition consistait cependant à contester les interprétations qui transformaient certaines pratiques héritées en obligations immuables et qui présentaient l’ordre social existant comme une réalité qu’il serait dangereux de remettre en question.
Une telle attitude ne correspond pas à une gauche nécessairement antireligieuse. Elle relève plutôt d’une conception non fataliste de la société : les croyances peuvent demeurer vivantes sans que toutes les coutumes deviennent intouchables. La fidélité à une civilisation ne signifie pas l’interdiction de la réformer. Une tradition qui ne permet aucune évolution finit par confondre sa propre histoire avec une vérité éternelle.
Bourguiba voulait précisément ouvrir cet espace. Son rapport à la religion fut complexe, parfois autoritaire et souvent contesté, mais il reposait sur une conviction fondamentale : la société tunisienne pouvait évoluer sans devoir renoncer à son identité arabo-musulmane. C’est une dimension déterminante de son parcours, trop souvent négligée lorsque l’on cherche à le faire entrer dans une opposition simpliste entre religion et modernité.
La femme tunisienne, une révolution au cœur du projet social
S’il est un domaine dans lequel l’orientation progressiste de Bourguiba apparaît avec une force particulière, c’est bien celui de la condition féminine. Le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance, la promulgation du Code du statut personnel engage la Tunisie dans une transformation juridique et sociale d’une portée exceptionnelle. L’interdiction de la polygamie, l’encadrement du mariage par le consentement et le remplacement de la répudiation unilatérale par le divorce judiciaire constituent des ruptures majeures avec des pratiques qui plaçaient les femmes dans une situation d’inégalité.
Il faut mesurer ce que représentait une telle décision dans son contexte historique. Dans une grande partie du monde arabo-musulman, la condition féminine restait profondément liée à des structures familiales patriarcales et à des interprétations religieuses qui limitaient l’autonomie des femmes. Bourguiba choisit de faire de leur émancipation un axe central de la construction nationale. Il ne considérait pas cette question comme un sujet secondaire, destiné à être traité après les problèmes économiques ou une fois que le pays aurait atteint un certain niveau de développement. Il en fit une priorité dès les premiers mois de l’indépendance.
L’originalité tunisienne fut précisément de considérer que la transformation de la société ne pouvait pas attendre. Il ne suffisait pas de proclamer la souveraineté nationale si la moitié de la population demeurait enfermée dans des rapports juridiques inégalitaires. L’indépendance devait aussi modifier la vie au sein des familles, la place des femmes dans l’espace public et les possibilités offertes aux nouvelles générations.
Rayed Khedher (2017) montre que cette réforme s’inscrit dans une trajectoire historique particulière, nourrie par les débats intellectuels tunisiens, les réformateurs qui avaient précédé l’indépendance et la volonté de modernisation portée par le nouvel État. Il rappelle également l’importance du Code du statut personnel dans la singularité de l’expérience tunisienne au sein du monde arabo-musulman. La politique de Bourguiba ne fut donc pas une décision isolée, surgie de nulle part. Elle s’appuyait sur un héritage intellectuel national, mais elle eut besoin d’une volonté politique capable de transformer ces idées en droit.
C’est ici que son rapport à la religion prend tout son sens. Bourguiba refusait que des interprétations figées de l’islam servent à interdire toute réforme du droit familial. Il mobilisait une lecture réformatrice, faisant place à l’interprétation et à la raison, pour défendre la possibilité d’une société musulmane moderne. Cette démarche permettait de poser autrement une question souvent présentée comme insoluble : fallait-il choisir entre l’identité religieuse et l’égalité des femmes ? Pour Bourguiba, ce choix n’avait rien d’inévitable.
On peut discuter sa méthode, son intervention dans les pratiques sociales et le caractère parfois paternaliste de sa politique. On peut aussi rappeler que l’émancipation des femmes fut portée par des intellectuelles, des militantes et des réformatrices qui ne doivent pas disparaître derrière la seule figure présidentielle. Il serait injuste de faire de Bourguiba l’unique auteur d’une évolution à laquelle d’autres femmes et hommes avaient contribué bien avant lui.
Mais il serait tout aussi injuste de minimiser son rôle politique. Il eut le courage d’engager une réforme qui touchait à des structures profondément enracinées et dont les conséquences dépassaient largement le cadre juridique. Emma C. Murphy (1996) souligne l’importance de la trajectoire tunisienne dans l’histoire des droits des femmes, en mettant en évidence le rôle joué par Bourguiba et par les réformateurs qui l’avaient précédé.
La portée de cette orientation dépasse les frontières tunisiennes. L’émancipation féminine constitue l’un des éléments les plus originaux de l’expérience bourguibienne dans le monde arabe. Elle donne à son héritage une dimension qui ne peut être appréciée uniquement à travers les politiques économiques ou les relations entretenues avec les grandes puissances.
Une société qui reconnaît aux femmes une capacité juridique plus grande, favorise leur accès à l’éducation et leur permet de participer progressivement à la vie professionnelle et publique modifie en profondeur ses propres équilibres. Elle élargit le champ des libertés individuelles et remet en question la transmission automatique des rapports de domination d’une génération à l’autre.
Voilà pourquoi la question féminine est centrale lorsqu’on cherche à situer Bourguiba à gauche. L’égalité sociale ne se limite pas au partage des revenus. Elle concerne aussi la liberté de disposer de sa vie, de participer à la société et de ne pas être assigné à une place par sa naissance ou son sexe.
L’éducation, ou la volonté de briser la fatalité sociale
Bourguiba avait compris qu’une réforme juridique, aussi audacieuse soit-elle, ne pouvait transformer durablement la société si elle n’était pas accompagnée d’une politique éducative ambitieuse. Le droit ouvre une possibilité ; l’éducation donne aux individus les moyens de s’en saisir. Il fallait donc construire des écoles, former des enseignants, développer l’enseignement secondaire et supérieur, élargir l’accès au savoir et préparer une génération capable de faire fonctionner les institutions d’un État moderne.
Dans la Tunisie indépendante, l’école publique représentait bien davantage qu’un service administratif. Elle constituait une promesse de mobilité sociale. Un enfant issu d’une famille modeste pouvait espérer devenir enseignant, médecin, ingénieur, magistrat ou haut fonctionnaire. Il pouvait envisager une vie différente de celle que son environnement semblait lui réserver.
Cette transformation fut considérable dans un pays qui devait former rapidement ses propres cadres après le départ d’une partie des responsables de l’administration coloniale. L’éducation devait répondre à une nécessité nationale, mais elle portait également une ambition égalitaire. Le savoir ne devait pas demeurer l’apanage d’une minorité. Il fallait le diffuser afin que la naissance, les ressources familiales ou l’appartenance à un milieu privilégié ne constituent plus les seules voies d’accès aux responsabilités.
On comprend mieux, dans cette perspective, la place accordée aux compétences issues de milieux modestes dans la construction de l’État. Des responsables politiques et des ministres venus de familles qui ne possédaient ni fortune considérable ni réseaux anciens ont pu accéder à des fonctions importantes grâce à leur formation, leur parcours et leur engagement. Cette mobilité n’a pas supprimé les privilèges, et elle ne signifie pas que toutes les régions ou toutes les catégories sociales aient bénéficié des mêmes possibilités. Elle indique néanmoins qu’un renouvellement des élites était possible.
Pour un pays qui cherchait à se construire, cette question avait une importance particulière. Il ne suffisait pas de remplacer les anciens dirigeants par une nouvelle aristocratie nationale. Il fallait former des compétences, faire émerger des responsables et permettre à des individus issus de milieux différents de participer à la direction du pays.
L’école constituait ainsi l’un des instruments essentiels du projet bourguibien. Elle devait former des citoyens capables de comprendre leur environnement, de participer au développement national et de s’affranchir progressivement des déterminismes sociaux. L’éducation ne pouvait pas garantir à elle seule l’égalité, mais elle en représentait une condition fondamentale.
Cette ambition explique aussi pourquoi Bourguiba accordait une telle importance à la formation des femmes. L’accès à l’école ne devait pas être réservé aux garçons ni dépendre exclusivement des ressources d’une famille. La transformation des mentalités exigeait que les nouvelles générations, filles et garçons, puissent acquérir les connaissances nécessaires à leur autonomie.
Il faut reconnaître les limites de cette politique. L’expansion scolaire n’a pas effacé les disparités régionales, les difficultés économiques ou les inégalités de départ. Les diplômes n’ont pas toujours débouché sur les emplois espérés, et la mobilité sociale est demeurée incomplète. Mais juger une politique éducative à l’aune de ses limites ne doit pas nous conduire à oublier l’ambition qui la portait.
Bourguiba voulait faire de l’instruction une responsabilité majeure de l’État. Dans un pays où la pauvreté et l’analphabétisme limitaient encore les possibilités d’une partie de la population, cette orientation représentait un choix social de première importance. Elle correspondait à une conviction qui demeure profondément actuelle : la société n’est pas condamnée à reproduire indéfiniment ses propres inégalités.
Le développement régional confronté aux limites du réel
La justice sociale ne concerne pas uniquement les rapports entre les classes ou entre les sexes. Elle se mesure également à la manière dont un pays traite ses territoires. Peut-on parler d’égalité lorsque les possibilités d’emploi, les services publics, les infrastructures et les établissements de formation sont concentrés dans quelques villes, tandis que d’autres régions voient leurs jeunes partir faute de perspectives ?
Bourguiba connaissait ce problème. La Tunisie indépendante héritait de déséquilibres territoriaux accentués par l’histoire coloniale, qui avait favorisé certains espaces littoraux et certaines activités économiques. La construction de l’État devait donc s’accompagner d’un effort de rééquilibrage. Il fallait créer des activités dans l’intérieur du pays, développer l’agriculture, moderniser les infrastructures et limiter l’exode rural en donnant aux populations des raisons de rester dans leurs régions.
Les politiques de planification des années 1960 témoignent de cette préoccupation. Hafedh Sethom (1979), dans son étude sur les transformations de l’espace tunisien depuis l’indépendance, décrit les efforts engagés pour créer des pôles industriels à l’intérieur du pays et réduire les disparités héritées du protectorat. L’État investit dans de grandes unités industrielles et tenta de faire du développement économique un instrument de transformation territoriale.
Les résultats furent cependant inégaux. Certains projets n’atteignirent pas les objectifs espérés en matière d’emploi et de rentabilité. Les investissements industriels ne suffirent pas à modifier profondément la répartition des activités et des possibilités économiques. Les régions de l’intérieur continuèrent à rencontrer des difficultés structurelles, tandis que les espaces les mieux intégrés aux circuits économiques conservaient des avantages importants.
Il faut donc éviter deux erreurs. La première serait de prétendre que Bourguiba a résolu le problème régional tunisien. Il ne l’a pas fait. La seconde consisterait à affirmer qu’il n’a pas compris l’importance de ce problème. Les orientations de développement et les investissements publics montrent qu’il existait une volonté de modifier la géographie économique du pays, même si cette volonté n’a pas produit tous les effets attendus.
Cette distinction est essentielle. Une ambition politique peut être réelle sans que sa mise en œuvre soit pleinement réussie. L’histoire du développement régional tunisien montre précisément la difficulté de transformer des déséquilibres anciens par la seule intervention de l’État, surtout lorsque les ressources sont limitées et que les projets industriels ne créent pas suffisamment d’emplois.
Mais l’existence de ces limites ne retire rien à la dimension sociale de la préoccupation. Le développement régional pose une question d’égalité : un jeune né à Kasserine, à Gafsa, au Kef ou dans une localité rurale doit-il avoir moins de possibilités qu’un jeune né dans une grande ville côtière ? La réponse ne peut être acceptable si elle transforme l’inégalité territoriale en fatalité.
Bourguiba avait fait du développement national une responsabilité publique. Il voulait que l’État intervienne pour transformer les conditions de vie et créer de nouvelles possibilités. Ce choix relève d’une conception de la justice sociale qui ne se confond pas avec le marxisme, mais qui partage avec les traditions progressistes le refus de laisser les inégalités se reproduire sans intervention collective.
L’autorité, l’éducation et la question démocratique
C’est sur la question démocratique que les jugements portés sur Bourguiba deviennent les plus difficiles. On ne peut nier le caractère autoritaire de son régime, la concentration du pouvoir, les restrictions imposées aux oppositions et les périodes de répression. Il faut les reconnaître sans détour. Mais les comprendre exige aussi de replacer les choix politiques dans le contexte de la Tunisie qui accédait à l’indépendance.
Le pays devait construire rapidement un État moderne, former ses responsables, généraliser l’éducation et transformer des structures sociales anciennes. Les institutions étaient jeunes, les ressources limitées et la culture de participation politique demeurait inégalement développée. Bourguiba estimait que la modernisation de la société devait précéder, ou du moins accompagner étroitement, l’élargissement de la participation politique. Il accordait à l’éducation et à la formation du citoyen une place prioritaire, convaincu qu’une démocratie durable ne pouvait reposer uniquement sur des textes juridiques si les conditions sociales nécessaires à son fonctionnement n’étaient pas réunies.
Cette conception mérite d’être examinée dans son contexte. Elle ne doit pas être confondue avec l’idée que les Tunisiens auraient été, par nature ou par culture, incapables de démocratie. Une telle affirmation serait injuste et historiquement réductrice. Elle ne tient pas compte des traditions de mobilisation nationale, des organisations syndicales, des associations et des courants politiques qui existaient déjà dans le pays. Elle néglige aussi les aspirations à la liberté exprimées par des générations de Tunisiens.
Il est cependant possible de soutenir que Bourguiba estimait que la priorité devait aller à la construction d’un État, à l’instruction et à la transformation des structures sociales avant de permettre une compétition politique pleinement ouverte. Dans sa vision, la modernisation devait créer les conditions d’une société nouvelle. Le problème est que cette transition, présentée comme nécessaire, n’a pas débouché sur une démocratisation progressive et durable de son régime. L’autorité destinée à préparer l’avenir a fini par se maintenir elle-même.
C’est là une limite importante de son projet. En concentrant les décisions entre les mains du pouvoir, le régime a réduit la possibilité pour les citoyens de participer librement à la définition de cet avenir. Il a parfois confondu la nécessité de construire l’État avec le droit de décider seul au nom de la société.
La question mérite néanmoins d’être abordée sans anachronisme. La démocratie n’est pas une institution qui fonctionne automatiquement dès lors que l’on proclame des élections. Elle demande des règles acceptées, des institutions solides, une culture du pluralisme, une administration impartiale, des contre-pouvoirs et une capacité à distinguer l’État des intérêts d’un parti. Elle suppose aussi que les désaccords politiques ne deviennent pas des conflits irréconciliables sur l’identité même de la nation.
Les événements qui ont suivi 2011 ont montré combien cette construction était difficile. La chute de Ben Ali a ouvert une possibilité historique considérable, mais elle n’a pas suffi à installer immédiatement une démocratie consolidée. Les tensions sociales, les attentes économiques, la fragilité des institutions et les affrontements idéologiques ont pesé sur la transition.
La place de la religion dans l’espace public est devenue l’un des principaux terrains de confrontation. Les débats sur l’identité, les libertés individuelles, la place de l’islam dans la Constitution et les rapports entre religion et politique ont parfois pris le pas sur les questions sociales qui avaient nourri les mobilisations populaires. Mohamed Nachi (2016) a analysé cette transformation du religieux en enjeu central de l’espace public tunisien durant la période de transition.
Dans cette perspective, je considère que les partis islamistes et la politisation de la religion ont contribué à brouiller le sens de l’événement de 2011. Une révolution portée par des aspirations à la dignité, à l’emploi, à la justice et à la liberté s’est trouvée confrontée à des conflits identitaires qui ont détourné une partie du débat public des urgences sociales. Il ne s’agit pas de nier le droit des citoyens croyants à participer à la vie politique, ni de réduire tous les échecs de la transition à une seule famille politique. Les difficultés économiques, les rivalités partisanes, les faiblesses institutionnelles et les choix de l’ensemble des acteurs ont également pesé.
Mais le problème apparaît lorsque la religion devient un instrument de compétition pour imposer une définition exclusive de la société. Une démocratie ne peut durablement fonctionner si les adversaires politiques sont présentés comme des ennemis de la foi, de l’identité ou de la nation. Elle exige que les convictions religieuses puissent s’exprimer librement, sans que l’autorité politique soit soustraite à la discussion au nom d’une légitimité supérieure.
Alfred Stepan (2012), en étudiant la transition tunisienne, insiste justement sur la nécessité d’établir un équilibre entre la liberté de participation des citoyens religieux et l’autonomie des institutions démocratiques. Cette exigence demeure centrale : ni l’exclusion des croyants de la vie publique ni la soumission de l’État à une autorité religieuse ne permettent de construire un espace politique commun.
L’expérience postérieure à 2011 invite donc à reconsidérer la question de la préparation démocratique, non pour justifier indéfiniment l’autoritarisme, mais pour comprendre les conditions nécessaires à l’enracinement des institutions. La société tunisienne avait besoin d’éducation, de culture civique, de justice sociale et d’institutions capables de protéger le pluralisme. Ces besoins ne disparaissent pas avec la chute d’un régime.
Bourguiba et l’héritage d’une gauche tunisienne
Alors, Bourguiba fut-il un homme de gauche ? Je réponds par l’affirmative, à condition de préciser le sens que je donne à cette expression. Il ne fut pas un homme de gauche au sens d’une fidélité constante au marxisme ou d’une adhésion aux traditions bolcheviques. Il ne fut pas davantage un démocrate libéral au sens plein du terme. Son parcours est celui d’un dirigeant nationaliste qui a voulu transformer la société tunisienne par l’éducation, la réforme du droit, la modernisation de l’État et la remise en cause de certaines hiérarchies traditionnelles.
Son orientation progressiste apparaît d’abord dans sa volonté de faire reculer les déterminismes sociaux. L’enfant d’une famille modeste devait pouvoir accéder à l’école et aux responsabilités. La femme devait disposer de droits qui lui permettent de ne plus dépendre entièrement de la volonté masculine. Les régions de l’intérieur devaient bénéficier d’investissements capables de créer des possibilités nouvelles. La religion ne devait pas être utilisée pour interdire toute réforme ou présenter les inégalités comme une fatalité.
Ce projet n’a pas tout réussi. Les disparités régionales ont persisté, l’égalité des femmes n’a pas été achevée et le pouvoir a refusé à la société une liberté politique suffisante. Mais les limites d’une expérience ne doivent pas conduire à en nier les ambitions. L’histoire exige que l’on distingue les réformes accomplies, les résultats obtenus, les échecs et les contradictions.
La singularité de Bourguiba tient justement à cette articulation entre la construction nationale et l’émancipation sociale. Il a voulu faire de l’État un instrument de transformation, non simplement une administration chargée de maintenir l’ordre. Il a considéré que l’avenir de la Tunisie dépendait de sa capacité à former ses citoyens, à réformer ses institutions et à modifier les rapports sociaux. Sa politique de la femme constitue, à cet égard, l’une des expériences les plus marquantes du monde arabo-musulman contemporain.
Il serait pourtant dangereux de transformer cette lecture en justification générale de l’autoritarisme. L’éducation peut préparer la démocratie, mais elle ne doit pas devenir le prétexte à reporter indéfiniment les libertés. La modernisation peut corriger les inégalités, mais elle perd une partie de sa portée lorsque les citoyens ne peuvent pas discuter les décisions prises en leur nom. L’État peut protéger la société, mais il ne doit pas se confondre avec un chef ou un parti.
Bourguiba nous laisse donc un héritage qui doit être interrogé plutôt que simplement célébré ou condamné. Il rappelle qu’une société peut accomplir des réformes sociales profondes sans suivre le modèle marxiste classique. Il montre aussi qu’un projet d’émancipation demeure incomplet lorsqu’il ne reconnaît pas pleinement aux citoyens la capacité de participer aux décisions collectives.
Au fond, le véritable apport de Bourguiba à une réflexion sur la gauche réside dans cette conviction que les sociétés ne sont pas condamnées à répéter leur passé. L’égalité n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes ; c’est un travail de transformation qui concerne l’école, la famille, les territoires, les institutions et les mentalités. La modernité ne consiste pas à imiter mécaniquement un modèle étranger, mais à trouver, dans sa propre histoire et sa propre culture, les ressources nécessaires pour construire une société plus juste.
C’est à cette condition que l’héritage bourguibien conserve son intérêt. Non comme un modèle à reproduire sans critique, mais comme une expérience qui nous oblige à penser ensemble l’égalité, la liberté, la religion, l’éducation et la dignité humaine. Car une société véritablement progressiste n’est pas celle qui prétend avoir achevé sa transformation. C’est celle qui refuse de considérer les injustices comme une fatalité et qui donne à chaque génération les moyens de poursuivre le travail commencé.
*Universitaire.
Bibliographie
Khedher, Rayed (2017). « Tracing the Development of the Tunisian 1956 Code of Personal Status ». Journal of International Women’s Studies, 18(4), article 3.
Murphy, Emma C. (1996). « Women in Tunisia: A Survey of Achievements and Challenges ». The Journal of North African Studies, 1(2), p. 138-156.
Sethom, Hafedh (1979). « Les tentatives de remodelage de l’espace tunisien depuis l’indépendance ». Méditerranée, 35(1-2), p. 119-125.
Stepan, Alfred (2012). « Tunisia’s Transition and the Twin Tolerations ». Journal of Democracy, 23(2), p. 89-103.
Portée par l’appui de l’UGTT, la marche organisée samedi à Tunis a réuni davantage de participants que les précédentes initiatives de l’opposition contre le pouvoir de Kaïs Saïed. Numériquement, elle reste cependant sous plafond.
Si cette affluence témoigne d’une capacité…
Elle est probablement l’une des premières candidates déclarées. C’était il y a presque un an, le 22 octobre 2025, la secrétaire nationale des Écologistes a déclaré sa candidature à la présidentielle.
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Marine Tondelier défend une réforme du maintien…
Alors que la Tunisie traverse une phase critique de restructuration institutionnelle et macroéconomique, sa vulnérabilité stratégique est exacerbée par les pressions multidirectionnelles de ses voisins terrestres. De l’Uti Possidetis Juris à l’asymétrie prétorienne : pourquoi le paradigme militaro-rentier condamne l’intégration de l’espace maghrébins de Casablanca à Tobrouk.
Elyes Kasri *
La Tunisie est prise en étau entre deux faillites structurelles distinctes mais tout aussi corrosives : à l’est, la déliquescence d’un modèle de non-État libyen miné par les factions, et à l’ouest, un État militaro-sécuritaire algérien rigidifié, dont la survie systémique dépend de l’invocation permanente du mythe de l’ennemi extérieur pour masquer la confiscation des libertés publiques et la spoliation des richesses de son propre peuple.
Dans cette configuration, la principale menace pour Tunis n’est pas uniquement d’ordre conventionnel, mais idéologique. C’est la pénétration de cet anti-modèle, de part et d’autre des frontières terrestres, qui vient chahuter le discours politique national et obscurcir la rationalité des arbitrages macroéconomiques et démocratiques que la Tunisie doit impérativement opérer pour préserver son autonomie et sa survie.
Privée par le découpage territorial colonial de richesses naturelles assurant sa résilience face à la tempête qui pointe à l’horizon, la Tunisie est dans l’obligation vitale de neutraliser ces influences afin de maintenir une gouvernance civile ouverte et une flexibilité économique, seules variables d’ajustement et de survie viables.
En science politique, la paralysie de l’Afrique du Nord répond au concept de «Non-Maghreb», un cas d’école où les choix souverains des régimes bloquent l’émergence d’un marché commun.
Cette intégration régionale est aujourd’hui une impossibilité systémique, car la direction militaro-politique algérienne, à l’instar des structures de pouvoir libyennes, a érigé le dilemme de sécurité, l’hégémonisme et l’opacité frontalière en vecteurs de survie systémique.
Ce verrouillage institutionnel condamne à l’immobilité un espace géographique prédisposé à former un continuum d’intégration transnationale, s’étendant de Casablanca jusqu’à Tobrouk, l’avant-poste oriental de la Cyrénaïque.
La mise en commun des ressources face à la captation de la rente
En théorie des relations internationales, le succès de l’Union européenne valide les thèses du libéralisme institutionnel. En 1951, la création de la Ceca par la France et l’Allemagne a transféré la souveraineté du charbon et de l’acier à une autorité supranationale, neutralisant le potentiel belligène de ces ressources pour en faire des biens publics régionaux.
À l’opposé, les élites militaro-politiques issues des découpages coloniaux en Afrique du Nord appréhendent leurs territoires et les gisements du Sahara comme un «butin de guerre» exclusif. La nomenclature militaire refuse toute délégation de souveraineté ou synergie multilatérale qui introduirait de la transparence douanière. La rente énergétique doit demeurer centralisée afin de consolider les circuits de redistribution clientélistes, de financer l’appareil de coercition et d’assurer le contrôle social.
L’autoritarisme rentier d’Alger et de Tripoli
L’examen en politique comparée de l’Algérie et de la Libye révèle des homologies structurales frappantes, nées d’une même culture institutionnelle.
Des constructions territoriales ex nihilo : les deux entités ont été unifiées administrativement par les puissances coloniales (la France pour l’Algérie, l’Italie pour la Libye), agglomérant des régions historiques dotées de dynamiques propres.
Le syndrome hollandais et la déliquescence institutionnelle : sous le régime militaire de Mouammar Kadhafi, la Libye a poussé à l’extrême la logique de l’État rentier. L’afflux des capitaux pétroliers a servi à financer des réseaux d’allégeance tribaux et des interventions subversives extérieures, au détriment de l’édification d’institutions étatiques pérennes ou d’un tissu économique diversifié.
La doctrine de l’hégémonisme asymétrique : pour Tripoli comme pour Alger, l’intégration régionale n’a jamais été conçue sous l’angle de la coopération horizontale, mais comme un instrument de projection de puissance. Cette vision conflictuelle a systématiquement torpillé les mécanismes multilatéraux de l’Union du Maghreb Arabe (Uma) dès lors que les décisions échappaient aux impératifs de ces deux régimes.
La Tunisie, victime de spoliation territoriale et d’actes de déstabilisation
Dans cette configuration géopolitique, la Tunisie subit de plein fouet les externalités négatives de ce voisinage rentier. Historiquement, le pays a été privé de territoires stratégiques riches en ressources hydriques et en hydrocarbures par des voisins agissant en conservateurs stricts des tracés coloniaux les plus avantageux.
Au-delà de ce préjudice territorial, la Tunisie a fait l’objet de manœuvres récurrentes de déstabilisation visant à entraver l’émergence d’un modèle politique civil et autonome. Le complot terroriste de Gafsa en janvier 1980 illustre parfaitement cette hostilité structurelle. Pour les oligarchies prétoriennes environnantes, la stabilité et l’ancrage institutionnel de l’État tunisien ont régulièrement été perçus comme une menace pour leur propre monopole narratif.
L’émergence des «zones de non-État»
La détérioration sécuritaire des confins sahariens dresse un réquisitoire contre le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation (uti possidetis juris), adopté par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1964. Conçu pour figer les tracés coloniaux et prévenir les conflits, ce dogme juridique sert aujourd’hui, en plus du blanchiment du pillage colonial, de couverture à une faillite de la souveraineté empirique.
D’un côté, les périphéries frontalières avec la Libye et l’Algerie se sont muées en «zones de non-État», caractérisées par une absence de gouvernance civile et de services publics. Ce vide institutionnel favorise le développement d’une contrebande systémique (carburants, substances psychotropes) qui altère les équilibres douaniers et économiques des pays limitrophes.
Pour sa part, la Libye post-2011 expose la phase terminale de cette déliquescence : l’effondrement du pouvoir centralisé a conduit à une implosion systémique, morcelant le territoire en fiefs contrôlés par des milices et des seigneurs de guerre rivalisant pour la captation de la rente. Les frontières coloniales y ont perdu leur fonction de filtrage, devenant des espaces de transit pour la criminalité transnationale et la prolifération d’armements vers le Sahel et le Maghreb central.
L’externalisation des flux migratoires comme arme géopolitique
Cette absence de coopération se manifeste également dans la gestion des flux migratoires. En l’absence de structures multilatérales de régulation, la Libye des factions et l’Algérie rentière appréhendent les dynamiques migratoires subsahariennes à travers le prisme du fait accompli et de la contrainte asymétrique.
L’expulsion systématique et unilatérale de contingents de migrants par l’appareil sécuritaire algérien vers les frontières tunisiennes, couplée aux réseaux de traite humaine tolérés en territoire libyen, s’apparente à une stratégie d’externalisation des tensions d’infrastructure. Ces pratiques saturent les capacités d’accueil de la Tunisie et importent artificiellement des crises humanitaires et sécuritaires exogènes dans son espace domestique.
La variable démocratique comme condition de l’intégration
Après un demi-siècle d’échecs et de revers qui font du Maghreb la région la plus dysfonctionnelle du continent africain et du monde, force est d’admettre que l’intégration régionale requiert comme une condition sine qua non une homogénéité des régimes politiques, fondée sur l’État de droit, la séparation des pouvoirs et la responsabilité des gouvernants devant le souverain populaire.
Ainsi, le blocage du Maghreb relève plutôt d’une incompatibilité systémique. Qu’il s’agisse de l’autoritarisme prétorien à Alger ou du vide institutionnel milicien à Tripoli, ces régimes dépendent du maintien d’un état de tension permanent et de l’invocation d’un péril extérieur pour légitimer leur contrôle sur l’allocation des ressources.
Pour la Tunisie, s’aligner sur des mécanismes de repli autoritaire sous l’influence de cet anti-modèle environnant serait une erreur stratégique majeure.
L’avenir de Tunis dépend de sa capacité à préserver son capital institutionnel et sa connectivité internationale, afin de se positionner comme le pivot d’une future refondation multilatérale, le jour où les conditions d’une transition démocratique seront réunies de Casablanca à Tobrouk.
Tunis comme vigie du continuum maghrébin
La paralysie de l’axe Casablanca-Tobrouk démontre ainsi que le «Non-Maghreb» n’est pas une fatalité géographique, mais le produit d’un verrouillage doctrinaire. Elle valide un axiome fondamental de la science politique contemporaine : l’homogénéité démocratique est le préalable absolu à tout édifice régional durable.
Sans institutions transparentes, sans reddition de comptes et sans une souveraineté rendue aux citoyens, les traités interétatiques ne sont que des chiffons de papier condamnés à être déchirés par les paranoïas sécuritaires et les calculs des oligarchies rentières. L’histoire européenne l’a prouvé ; le drame maghrébin le confirme.
Céder à la tentation de cet anti-modèle — qu’il prenne les traits du chaos milicien ou de la rigidité despotique et kleptocrate militaro-sécuritaire — reviendrait pour la Tunisie à importer une faillite annoncée.
En dépit des contingences inhérentes à son parcours, des turbulences de sa transition et des complexités de sa quête démocratique actuelle, la Tunisie ne doit pas abdiquer. Elle conserve, de par sa profondeur historique et ses acquis sociétaux, un rôle naturel de vigie civilisationnelle et démocratique en Afrique du Nord.
Face à cet étau rentier et autoritaire, la Tunisie doit opposer l’asymétrie de sa propre force : celle d’un État civil résolu, d’un capital humain agile et d’une connectivité internationale assumée.
C’est en prédisposant son exception institutionnelle et en refusant la contagion du repli que Tunis se positionnera non pas comme une victime passive de son voisinage, mais comme le phare intellectuel et le pivot incontournable de la future refondation du Maghreb. Le jour où les peuples briseront enfin leurs chaînes autoritaires, c’est vers cette vigie qu’ils se tourneront pour réinventer l’union tant rêvée par plusieurs générations maghrébines.
Mobilisation d’ampleur à Tunis. Samedi 17 octobre, entre 3 000 et 6 000 manifestants, selon les estimations, ont répondu à l’appel de neuf organisations, dont l’UGTT, la LTDH et l’Ordre des avocats, pour une marche nationale placée sous le slogan « Tunisie d’abord… le peuple au-dessus de toute considération ».
Retour en images sur les temps forts de la marche.
Mohsen Marzouk a annoncé hier, samedi 17 octobre 2026, dans un poste Facebook, le décès de sa mère, Salha El Abdi, «le grand olivier qui nous a nourris de son huile, nous a protégés des loups de la nuit, nous a appris le principe et la connaissance et nous a hissés sur la colline pour qu’on ne perde pas la voie du soleil», a-t-il écrit sur le ton de la poésie, l‘affaire de sa vie à côté de la politique.
«Elle est décédée paisiblement dans son sommeil au terme d’une vie entièrement vouée au combat qu’elle a mené seule, entourée de ses trois enfants, après le décès de son époux alors qu’elle n’avait pas atteint ses trente ans», écrit encore l’ancien ministre-conseiller politique au cabinet du président Béji Caïd Essebsi, fondateur et président du parti Machrou Tounes. «Je ne serais pas à ses côtés pour creuser la terre avec mes mains et la livrer à la poussière et à l’obscurité, mais elle ne sera pas seule, puisqu’elle sera entourée de Rakia et Sarhane», son frère et sa sœur qui accompagneront la défunte à sa dernière demeure.
Marzouk a voulu rappeler ainsi qu’il a quitté la Tunisie au lendemain de la prise de pouvoir de Kaïs Saïed et le début des procès politiques et qu’il vit aujourd’hui en exil, à l’instar de nombreux anciens responsables politiques tunisiens.
Des milliers de Tunisiens ont défilé dans la capitale, samedi 17 octobre 2025, pour protester contre le président Kaïs Saïed, dénonçant la dégradation des conditions de vie et les restrictions imposées aux libertés politiques. Au-delà du nombre de manifestants, qui était tout de même assez important et aurait même pu l’être davantage si les forces de sécurité n’ont pas bouclé certaines artères menant au centre-ville de Tunis, le pouvoir ne peut faire comme si rien ne s’était passé et poursuivre dans sa politique de fermeté et de fermeture qui ont mené à la situation de blocage actuelle où se trouve le pays sur fond de crise économique et sociale et de colère touchant désormais pratiquement toutes les couches de la société.
Ridha Kefi
On notera d’abord que la marche de protestation a drainé militants et citoyens de toutes obédiences politiques pour une fois unis dans un même élan de protestation contre le pouvoir en place.
On notera aussi que cette marche s’est déroulée dans le calme et la discipline, les manifestants comme les agents de l’ordre, qui étaient très nombreux, ont évité les contacts physiques et les heurts, contrairement aux manifestations qui eurent lieu, le même jour, dans plusieurs villes de France, et qui ont été marquées par des violences, des pillages, des destructions, des incendies, des blessés parmi les manifestants et les forces de l’ordre et plus de 1200 arrestations.
Autre leçon : les neuf organisations de la société civile ayant appelé à manifester – soutenues par les partis politiques, lesquels ont su mobiliser leurs militants et faire taire leurs divergences doctrinales et leurs différends politiques –, ont prouvé une grande capacité de mobilisation. Pour une fois, libéraux, nationalistes, islamistes et progressistes de gauche ont défilé ensemble, côte à côte, estimant peut-être que le blocage actuel dans le pays ne sert les intérêts d’aucune frange de la population.
Un sphinx nommé UGTT
L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la puissante centrale syndicale que le pouvoir issu du coup de force du 25 juillet 2021 avait cru avoir muselé et définitivement réduit à l’impuissance, a été hier au four et au moulin, prouvant par la même occasion sa capacité à rassembler les oppositions et agréger les forces sociales dans un même élan de protestation politique et de revendication sociale.
Tunis et les autres villes de l’intérieur ont certes connu ces derniers mois plusieurs marches de protestation, mais la mobilisation d’hier a été de loin la plus importante, en nombre et en portée, les divergences politiques habituelles n’ayant pas empêché les forces d’opposition d’agréger leurs forces et de scander les mêmes slogans réclamant la libération des détenus politiques et d’opinion et la levée des restrictions pesant sur les droits syndicaux. Les pancartes portant des slogans tels que «Pas de démocratie sans libertés» et «Pas de dignité avec la pauvreté» illustraient les revendications politiques et économiques au cœur de cette manifestation où des avocats, des médecins, des journalistes et des chômeurs se sont côtoyés en exprimant les mêmes revendications.
Desserrer la vis qui enserre la vie publique
Dans un contexte de blocage politique et de difficultés économiques durables, marquées par une croissance atone ne dépassant guère 2,5%, une inflation dépassant 5%, un endettement autour de 83%, un déficit budgétaire de 5,2%, un chômage persistant autour de 15%, une érosion du pouvoir d’achat, et surtout une absence de visibilité et de perspective d’avenir, la succession des mouvements de protestation et l’agrégation des colères ne présage rien de bon. Ce qui apelle la responsabilité du pouvoir exécutif (dans toutes ses composantes) et requiert un début d’ouverture de sa part ou, tout au moins, un desserrage de la vis qui enserre la vie publique et la maintient dans un étau étouffant.
L’activiste politique et homme d’affaires Khayam Turki, cumule désormais plusieurs condamnations assorties de lourdes peines de prison et d’importantes sanctions financières.
La Cour d’appel de Tunis a ainsi confirmé une condamnation à quatre ans de prison ferme et à une amende de 200 000 dinars à l’encontre de Khayam Turki, et ce, dans le cadre d’affaires de fraude et de contentieux fiscaux, selon une source citée par Mosaïque FM, ce samedi 17 octobre 2026.
Cette décision intervient parallèlement à un autre jugement prononcé par la Chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière près le Tribunal de première instance de Tunis, qui l’a condamné à 14 ans de prison ferme, accompagnés d’une amende, pour des accusations de blanchiment d’argent, d’escroquerie et d’exploitation illégale de ses activités professionnelles et sociales.
Ce verdict prévoit également une surveillance administrative pour une durée de cinq ans à l’issue de sa peine ainsi qu’une confiscation de l’ensemble de ses avoirs déposés auprès des établissements financiers tunisiens.
« La Tunisie vous appelle aujourd’hui. » C’est par ces mots que le secrétaire général de l’UGTT, Salah Eddine Salmi, a ouvert son allocution lors de la marche de la société civile dans la capitale, samedi 17 octobre. Son message : le silence n’est plus acceptable, et l’objectif n’est pas un retour au passé.
Le cadre de coordination, qui réunit des organisations nationales, civiles, professionnelles et de défense des droits humains, « ne sera pas un cadre conjoncturel qui prendrait fin avec cette marche », a déclaré le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). La coordination entend l’élargir et le développer « en s’ouvrant aux forces nationales vives », a ajouté M. Salmi.
L’allocution s’ouvrait sur un appel à « unifier les rangs » et à « élever la voix pour défendre la patrie, le peuple, les droits et les libertés ». La marche a lieu, selon M. Salmi, « parce que le silence n’est plus acceptable, parce que l’intimidation ne saurait tenir lieu de politique de gouvernement, et parce que la patrie ne se gouverne pas par l’exclusion ». Pour le responsable syndical, l’expérience a prouvé que « la concentration des pouvoirs ne produit pas un gouvernement efficace, que l’éviction des compétences et des forces sociales et politiques ne résout pas les problèmes mais les accumule, et que l’absence de reddition de comptes n’éradique pas la corruption mais affaiblit la capacité à la mettre au jour ».
Justice, barreau et services publics
Le service judiciaire est, selon M. Salmi, victime d’un « détournement des procédures » et utilisé « pour écarter des adversaires ». La détention préventive est devenue, a-t-il jugé, « l’une des principales manifestations de l’usage abusif de la loi », dans un contexte marqué par « la vacance du Conseil supérieur de la magistrature, l’accaparement de ses attributions par le ministère de la Justice et l’absence de mise en place de la Cour constitutionnelle ».
Sur le plan social, M. Salmi a déploré « l’érosion du pouvoir d’achat, l’aggravation du chômage, la pénurie de médicaments, l’accumulation des dettes des hôpitaux et la faillite des caisses sociales ». Mise en garde également contre « les risques qui menacent l’école publique et l’université, la propagation des stupéfiants parmi les élèves et la dégradation des institutions du secteur public, qu’il s’agisse du transport, de l’électricité, de l’eau, de l’énergie ou des mines ».
Souveraineté et dialogue national
« Les problèmes de la Tunisie doivent être résolus par les Tunisiens, par leur volonté, leur dialogue et leurs compétences, dans le cadre de leur souveraineté nationale », a insisté M. Salmi. La souveraineté, a-t-il précisé, « n’est pas un slogan brandi dans les discours, ni un chèque en blanc remis au pouvoir pour agir au nom du peuple sans contrôle ».
Au nom de la coordination, le secrétaire général a appelé à la transparence dans les accords touchant aux intérêts stratégiques du pays, en particulier les dossiers de migration. Autre annonce : « le refus de la coordination de voir la Tunisie se transformer en gardien des frontières des autres ».
La mobilisation ne vise ni « le retour au passé », ni « l’absolution de quiconque de ses responsabilités », ni « la reproduction des mêmes erreurs », a assuré M. Salmi. Et le secrétaire général d’ajouter : « Nous n’acceptons pas que notre peuple ait à choisir entre un ancien système de gouvernance et un nouveau, car il mérite bien mieux que cela : une liberté que ne menace aucune poursuite, une dignité qui ne se mesure pas à l’aune de l’allégeance. »
Le vice-président de l’Organisation des jeunes médecins, Baha Eddine Rabai, a appelé les Tunisiens à se rassembler massivement avenue Habib Bourguiba pour défendre les droits sociaux et les libertés. Faute de changement, le cadre de coordination n’exclut ni nouvelles manifestations ni grèves.
Dans une déclaration aux médias avant le départ de la marche nationale organisée ce samedi 17 octobre 2026 par neuf organisations nationales, Baha Eddine Rabai a invité la population à venir exprimer publiquement sa colère et réaffirmer son attachement aux droits sociaux et politiques.
Si la situation ne change pas, le cadre de coordination entend recourir à d’autres formes de protestation : nouveaux rassemblements, grèves ou tout autre moyen d’action qui sera débattu.
Le responsable plaide pour une alternative politique portée par les organisations nationales et la société. Selon lui, la Tunisie ne doit pas se réduire à une opposition binaire entre la période antérieure au 25 juillet et celle qui l’a suivie : un autre modèle de société demeure possible.
Sur le plan social, les revendications portent en priorité sur la garantie des droits fondamentaux des citoyens, notamment dans les secteurs de la santé, de l’éducation et des transports. Sur les plans judiciaire et politique, le vice-président réclame une justice équitable et la protection de la liberté d’expression, afin que chaque Tunisien puisse exprimer ses opinions ou publier ses avis sans craindre l’emprisonnement.
Neuf organisations de la société civile ont lancé à Tunis une marche nationale pour le travail, la liberté et la dignité nationale.
Le bâtonnier de l’Ordre national des avocats de Tunisie, Boubaker Ben Thabet, a exposé les objectifs de la mobilisation dans une déclaration aux médias, avant le départ du cortège. D’autres acteurs citoyens ont rejoint les neuf organisations à l’origine de l’appel.
Les organisateurs ont écarté toutes les bannières institutionnelles et associatives pour ne conserver que l’emblème tunisien. Ce geste symbolique vise à réaffirmer l’attachement à un système républicain garant des droits économiques, sociaux, politiques, individuels et collectifs inscrits dans la Constitution.
Descendre dans la rue relève, selon le bâtonnier, d’une contrainte plutôt que d’un choix. Il a de nouveau réclamé un canal de communication direct avec les autorités : le dialogue avec les citoyens, la société civile et l’électorat devrait, a-t-il estimé, figurer parmi les priorités des dirigeants.
Le mot d’ordre se décline en trois volets : le travail, levier d’emploi pour tous, de développement, de croissance et de construction nationale ; la liberté, qui s’exerce dans le cadre strict des garanties constitutionnelles ; la dignité nationale, enfin, qui suppose le respect constant de l’État envers la population ainsi qu’envers ses représentants au sein de la société civile et des cadres légaux. Un bilan sera dressé à l’issue de la marche pour en évaluer les résultats et définir la suite, sans préjuger des décisions à venir.
à noter que le cadre de coordination réunit l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), l’Ordre national des avocats de Tunisie, la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme (LTDH) et le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), ainsi que l’Organisation des jeunes médecins, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), aux côtés du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET).
Des milliers de Tunisiennes et de Tunisiens ont répondu à l’appel des neufs organisations nationales, dont l’UGTT, le SNJT, l’Ordre des avocats, la LTDH et le FTDES, pour une marche de protestation à Tunis, ce samedi 17 octobre 2026, sous le slogan rassembleur : «La Tunisie d’abord, et le peuple avant tout» (ou «Travail, liberté, dignité nationale»).
Le rassemblement a commencé au milieu de la matinée devant le siège de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), place Mohamed Ali, au centre-ville de la capitale, et la foule des manifestants a grossi au fil des heures et s’est rassemblée devant le théâtre municipal de Tunis. La marche pacifique se déroule encore ans heurts notables et les slogans scandés dénoncent le pouvoir en place, incarné par l’hyperprésidence de Kaïs Saïed, et son refus de tout dialogue politique ou social.
Les manifestants protestent aussi contre la détérioration de la situation socio-économique et politique, des libertés publiques et appellent à l’indépendance de la justice et la libération des détenus d’opinion.
Une marche de protestation est prévue ce samedi 17 octobre 2026 à Tunis, organisée à l’appel d’organisations nationales et de partis politiques de différentes obédiences. Mise sous le slogan : «La Tunisie d’abord, et le peuple avant tout», elle vise à protester contre la détérioration de la situation économique, sociale et politique et la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif et exiger le respect des droits et des libertés et la libération des détenus politiques et d’opinion.(Photo d’archives: Manifestation anti-Saïed du 20 août 2026).
Latif Belhedi
La marche a été décidée et annoncée, le 29 septembre, suite à une réunion des principales organisations nationales : l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et le Conseil de l’ordre des avocats tunisiens (Coat), qui avaient reçu le Prix Nobel de la Paix en 2015 pour leur rôle dans la réussite du dialogue national avant alors sauvé le pays d’une grave crise politique. Elle a reçu le soutien de plusieurs autres organisations, tel que le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), ainsi que de partis politiques de diverses obédiences dont les militants vont devoir défiler sans arborer leur appartenance partisane, une manière de taire leurs divergences doctrinaires et politiques et présenter le visage d’une opposition unie face aux périls menaçant le pays.
Cette marche n’est pas la première du genre, elle fait suite à plusieurs autres qui partaient d’un même constat : la détérioration de la situation générale dans le pays marquée par la baisse du pouvoir d’achat, la hausse du chômage et la précarité croissante de franges importantes de la population. Sans oublier la dégradation des services publics (santé, éducation et transport) et les inquiétudes quant aux libertés publiques et individuelles, notamment la liberté d’expression et d’association et le droit de manifester pacifiquement.
Un contexte tendu
Tout en insistant sur l’indépendance de la justice et le droit à un procès équitable et en rejetant toute restriction aux activités politiques, associatives et syndicales, les initiateurs de la marche défendent le droit à un travail décent, à une rémunération équitable et à une vie digne.
La marche d’aujourd’hui intervient dans un contexte tendu. Les relations entre l’UGTT et les autorités sont dégradées depuis des années et le dialogue social est quasiment à l’arrêt. La centrale syndicale a d’ailleurs annoncé une grève générale pour le 21 janvier 2026, invoquant la défense des libertés syndicales.
Estiment ne plus être entendues par le pouvoir politique, aujourd’hui incarné par l’hyperprésidence de Kaïs Saïed, en poste depuis 2019, les organisations nationales ont choisi la rue pour faire entendre leurs voix et leurs revendications.
Il reste cependant à savoir si la mobilisation d’aujourd’hui, quelle que soit son ampleur, trouvera un écho auprès du locataire du palais de Carthage, qui est resté, jusque-là, totalement indifférent aux protestations populaires, assimilant ses opposants à des agents de l’extérieur traitres à la nation, dont il pense être l’unique incarnation.
Alors que le président français Emmanuel Macron vitses derniers mois à l’Elysée, c’est bien pire qu’une ambiance de fin de règne qui prévaut en France mais celle d’un pays qui se morfond dans de multiples crises dont il a du mal à sesortir. Le fringuant banquier d’affaires élu à seulement 39 ans en 2017 et qui promettait de réformer la France et d’assainir ses finances publiques laisse aujourd’hui un bilan désastreux. Les oligarques qui l’ont porté à l’Elysée, eux, sont plus riches aujourd’hui qu’il ne l’étaient il y a dix ans. Eux, au moins, ne se plaignent pas : la mission pour laquelle ils l’ont destiné a été bien accomplie.
Imed Bahri
Dans le New York Times, Mujtaba Rahman, directeur du cabinet d’analyse en risques politiques Eurasia Group, affirme que la France se trouve aujourd’hui au bord du gouffre. Il dresse un tableau sombre du pays européen dans une analyse intitulée «La France ne maîtrise plus son destin», où il souligne qu’il existe en français un terme qui décrit parfaitement la situation à savoir «engrenage» signifiant une spirale inquiétante. C’est précisément l’état actuel du pays où s’accumulent depuis longtemps de multiples crises, chacune menaçant d’aggraver les autres.
La première est la crise de la démocratie libérale. Les sondages suggèrent une possible accession de l’extrême droite au pouvoir lors de l’élection présidentielle du printemps prochain.
La deuxième concerne la mauvaise gestion des finances publiques. La dette publique française a atteint un niveau record de 4 000 milliards de dollars, tandis que le coût des nouveaux emprunts de l’État a grimpé, dépassant désormais ceux de l’Italie et de la Grèce.
La troisième est celle du mécontentement de la jeunesse. Pour protester contre la dégradation des établissements scolaires et la réduction de leurs perspectives d’avenir, des lycéens français ont bloqué près de la moitié des lycées du pays ces dernières semaines.
Par leurs affrontements avec la police et leurs pancartes aux slogans percutants, ces jeunes ont attiré l’attention du monde entier. Tout de même, il faut reconnaître les violences et les dérapages qui ont émaillé ce mouvement de protestation.
Si ces mouvements de contestation tout comme la montée de l’extrême droite sont marquants et révélateurs, c’est la crise financière qui s’avère la plus périlleuse, elle est à la racine de nombreux problèmes du pays et menace de le détruire.
Selon l’auteur, la France se trouve bel et bien au bord du gouffre. Le mouvement des lycéens a débuté mi-septembre dans les banlieues défavorisées de Paris, avant de s’étendre aux établissements publics à travers tout le pays, des grandes métropoles aux petites communes. Les élèves, âgés de 15 à 18 ans, se révoltent contre la longueur des journées scolaires, le surpeuplement des classes, les absences fréquentes des enseignants et la vétusté des établissements scolaires. Ils s’inquiètent également du réchauffement climatique, de la montée de l’extrême droite et de la menace que fait peser l’intelligence artificielle sur les perspectives d’emploi des jeunes. Au cœur de leurs griefs se trouve un manque chronique d’investissement.
Selon Rahman, il s’agit d’une crise majeure. L’État français consacre pourtant des sommes considérables à l’éducation, environ 100 milliards de dollars par an soit 5,1% du produit intérieur brut (PIB), un taux supérieur à la moyenne de l’Union européenne (UE).
Que se passe-t-il donc ? Le fait est qu’une part importante de ces fonds —plus d’un quart— n’est pas allouée à la jeunesse mais aux générations plus âgées, pour financer les pensions des enseignants retraités.
Cela met en lumière l’une des causes profondes des problèmes du pays. Près d’un quart des dépenses publiques totales est consacré aux retraites, tandis qu’un autre quart est alloué aux services sociaux, allant des soins de santé aux allocations chômage.
Rahman souligne qu’aucun gouvernement français n’est parvenu à équilibrer le budget national depuis 52 ans. Cela étant, la dette publique française, qui s’élève à 119% du PIB, demeure inférieure à celle observée dans certains autres pays, notamment les États-Unis.
En 2019, le président Macron est parvenu à ramener le déficit annuel en dessous du seuil de 3% du PIB, fixé comme objectif par l’UE. Puis est survenue la pandémie de coronavirus. L’engagement pris par Macron de dépenser autant que nécessaire pour préserver l’économie française durant la période de confinement (le fameux«quoi qu’il en coûte») a entraîné une forte augmentation du déficit, qui a atteint 9,2% du PIB en 2020. La dette cumulée a, quant à elle, progressé de 335 milliards de dollars en une seule année. À cette époque, la France a été plus lente que les autres pays de l’UE à réduire ses mesures de soutien face à la pandémie.
Par ailleurs, le gouvernement a déboursé 95 milliards de dollars supplémentaires pour protéger le pays contre la hausse des prix de l’énergie, consécutive à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.
Par la suite, Macron a perdu le contrôle de la situation bien qu’il ait été réélu en 2022, il n’a pas obtenu de majorité à l’Assemblée nationale. En 2023, il a imposé une réforme modeste du système des retraites, relevant progressivement l’âge légal de départ de 62 à 64 ans. Il a justifié cette mesure en expliquant que la France devait travailler plus longtemps pour financer ses généreuses pensions de retraite et son système de protection sociale. Toutefois, plus de 70% des Français s’y sont opposés, certains avec une grande virulence.
Les élections européennes du 9 juin 2024 ont été marquées par la victoire historique du Rassemblement national (RN). Menée par Jordan Bardella, la liste du parti d’extrême droite est arrivée largement en tête du scrutin (31,37%). Renaissance, la formation politique de Macron, n’a recueilli que 14,60%.
En réponse, Macron a convoqué des élections anticipées en 2024, qui se sont révélées défavorables réduisant ainsi la taille de sa coalition centriste à l’Assemblée nationale, l’empêchant d’avoir une majorité absolue ce qui a rendu le pays ingouvernable.
Depuis lors, deux Premiers ministres (Michel Barnier et François Bayrou) ont proposé des solutions au problème des dépenses excessives de la France mais ils ont été évincés par une majorité de députés issus de la gauche et de l’extrême droite. Le résultat est un mélange singulier d’immobilisme et de chaos.
Selon Rahman, Macron porte une part de responsabilité dans ce chaos, tout comme l’opposition —allant de la formation d’extrême gauche La France insoumise (LFI) au RN dirigé par jadis par Marine Le Pen et aujourd’hui par Bardella (président depuis le 5 novembre 2022).
Ces derniers ont privilégié les manœuvres politiques plutôt que de s’attaquer à la catastrophe financière qui s’aggrave, notamment le poids étouffant des retraites et des autres prestations sociales.
En février, les socialistes (centre-gauche) ont permis l’adoption du budget de l’année en cours mais à la condition que la réforme des retraites proposée par Macron soit suspendue, condition à laquelle s’est plié le Premier ministre Sébastien Lecornu ce qui lui a permis de sauvegarder son poste. Cet épisode lui a valu beaucoup de critiques lui reprochant de privilégier le prolongement de son bail à Matignon que le sauvetage des finances publiques.
Lecornu, propose cet automne des ajustements pour le budget 2027 —douloureux certes mais pas brutaux— visant à ramener le déficit à 5% du PIB. Un premier vote crucial est attendu à l’Assemblée nationale le 20 octobre. Si son gouvernement ne parvient pas à faire adopter ce budget, le coût du service de la dette française pourrait grimper en flèche. La France se verrait alors contrainte de solliciter l’aide du Fonds monétaire international (FMI), voire de la Banque centrale européenne (BCE), une perspective qui constituerait un véritable camouflet pour la septième économie mondiale et une fin de mandat humiliante pour Macron.
Un système politique profondément fragmenté
Cela étant, souligne Rahman, la France demeure, à bien des égards, une nation puissante et prospère. Toutefois, la méfiance des marchés à l’égard du pays relève moins de l’économie que de la politique. Les marchés doutent en effet de la capacité d’un système politique profondément fragmenté
—de plus en plus dominé par les extrêmes à droite comme à gauche— à valider les réformes difficiles nécessaires pour assainir les finances publiques. Ils craignent que le pays ne sombre dans des troubles sociaux et une paralysie institutionnelle. C’est cette érosion de la confiance qui a propulsé les coûts d’emprunt de la France vers des niveaux records.
En fin de compte, note Rahman, il n’existe pas de solution miracle. Quel que soit l’issue de l’élection présidentielle de mai, le futur président aura probablement du mal à dégager une majorité parlementaire lors des élections législatives qui suivront en juin, ce qui laisse présager de nouvelles turbulences politiques.
Beaucoup s’interrogent sur la volonté réelle de Mme Le Pen, actuellement donnée favorite, d’affronter la crise avec franchise. La semaine dernière, elle a présenté un plan budgétaire quinquennal empreint de préoccupations idéologiques et de calculs tortueux.
Par ailleurs, et concernant le vote du budget le 20 octobre prochain, Le Pen cherche à démontrer qu’elle est une femme politique aguerrie et non une force de déstabilisation. C’est pourquoi il est fort probable qu’elle donne pour consigne à son groupe parlementaire – fort de 139 députés – de s’abstenir, permettant ainsi l’adoption du budget. Une telle manœuvre pourrait, dans l’immédiat, éviter un effondrement comparable à celui qu’a connu la Grèce au lendemain de la crise financière. Toutefois, la France ne maîtrise plus son propre destin et l’engrenage infernal demeure inéluctable.
L’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) organise une rencontre-débat autour de l’ouvrage ‘‘Le sionisme, une invention européenne. Genèse d’une idéologie’’ de Sonia Dayan-Herzbrun, professeure émérite de sociologie politique à l’Université Paris-Cité (Lux Editeur, Québec, Canada, 17 octobre 2025, 128 pages), le mardi 20 octobre 2026 à partir de 17h30, en présence de l’auteure de l’ouvrage.
Le sionisme, dans ses différentes déclinaisons, est et a toujours été une idéologie coloniale dont on constate aujourd’hui les conséquences effroyables. Ce n’est pas dans la tradition rabbinique mais bien au cœur de la modernité européenne que le sionisme plonge ses racines. Dans l’Occident chrétien, on considérait les diverses communautés de religion juive comme un peuple en exil, originaire d’une terre mythique à la géographie indéterminée. Jusqu’à l’ère moderne, la relation à ce lieu est restée pour les Juifs essentiellement symbolique, voire mystique. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle qu’elle cherchera à s’ancrer dans une réalité géographique et politique, sous l’impulsion de ce qu’on appelle le «sionisme chrétien». Une forme de messianisme se combine alors au projet de colonisation de la Palestine et d’expansion de l’Empire britannique.
Répondant aux attentes du sionisme chrétien, le sionisme politique de Theodor Herzl et de ses successeurs s’inscrit au confluent de plusieurs courants d’idées très présents en Europe entre le XIXe et le XXe siècle : les nationalismes, les utopies coloniales et l’orientalisme. L’unité de la nation se fait autour d’un récit qui transforme la Bible en livre historique fiable et nie le passé de la terre sur lequel il est censé se dérouler. Toutes les manipulations politiques deviennent alors possibles jusqu’à l’instauration de l’Etat d’Israël, son expansion par l’expropriation violente des terres des Palestiniens et les interminables guerres contre ses voisins au Proche-Orient : Egypte, Liban, Syrie et jusqu’en Iran.
Cet expansionnisme est illustré par concept géopolitique et religieux du Grand Israël (Eretz Yisrael HaShlema, en hébreu) qui désigne l’extension de l’État d’Israël sur l’ensemble de ses supposées frontières bibliques, la fameuse «Terre promise» décrite dans la Bible et qui s’étendrait du Nil à l’Euphrate, c’est-à-dire de l’Egypte à l’Irak. Ce concept colonialiste, illustré par le drapeau même d’Israël (où les deux traits bleus symbolisent les deux fleuves), fonde la politique belliqueuse et expansionniste du gouvernement d’extrême-droite actuel en Israël, conduit par le Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Prennent part à la discussion de l’ouvrage : Amin Allal, chercheur en science politique (IRMC), et Adrien Thibault, chercheur en sociologie et science politique (IRMC).
Bilan inconnu, Des édiles, principalement d’Île-de-France, ont signé un texte commun pour réclamer la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961.
En bref
Une trentaine de maires demandent la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État.…