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Carnets Scandinaves (5) : Dans le train du retour

J’ai repéré deux bars irlandais « Sir Winston » et le « Wild Rover ». Je reviens dans les parages, l’ambiance y est plutôt tiède et malgré des bières alléchantes, je passe mon chemin. J’aurais bien voulu m’y encanailler mais les prix sont horriblement chers. Je finis par me rabattre sur une bouteille de Doctor Pepper achetée chez l’épicier du coin, un 7/11 qui apparemment ne ferme pas de la nuit. J’ai une longue histoire d’amour avec ce docteur moustachu et le soda qu’il a concocté en 1885. Je bois avec plaisir et presse un peu le pas dans le réseau de rues qui peu à peu se vident.

Un autre bistrot irlandais, « The Dubliner », me fait de l’œil. Vais-je me laisser tenter malgré le temps qui m’est compté ? Je préfère poursuivre mon chemin dans cette ville dont je ne sais presque rien. La bière attendra des heures moins intenses et peut-être, un jour prochain, me sera-t-il donné de savourer une Guiness à Dublin.

Dans le train du retour. La boucle est presque bouclée et il ne me restera bientôt que quelques heures à passer à Copenhague avant de rallier Paris puis Tunis. Souvent, ce voyage scandinave a ressemblé à une course contre la montre. Chaque minute était précieuse même au cœur de toutes ces nuits duelles puisque le jour ne fléchissait presque jamais.

Le convoi vient de s’ébranler. Oslo qui rime avec solo est maintenant derrière moi. Un dernier regard sur la ville et ses banlieues alors que le train prend de la vitesse. J’ai l’esprit déjà ailleurs mais je continue à savourer ces vingt-quatre heures de veille et d’éveil qui m’ont rappelé mes premiers voyages à Prague, Amsterdam ou Helsinki. Certains de ces souvenirs ont presque cinquante ans et sont habités par les bruissements d’un temps révolu.

D’autres bribes de mémoire remontent depuis le début de ce voyage en train qui me rappelle un livre de Michel Butor et un autre d’Alain Rondeau.

Je me sens à l’image d’un personnage qui se serait échappé d’un roman pour en vivre un autre. Depuis le début, je n’ai pas cessé de discrètement observer les passagers et parfois m’entretenir avec eux. Aujourd’hui, le train a l’air d’une tour de Babel nomade : une famille indienne est à ma gauche et à côté et en face de moi, ce sont des Suédois qui reviennent à Malmö.

Juste derrière, un couple de Libanais voyagent avec leurs enfants. Au-delà, j’ai du mal à voir car la voiture s’étire en longueur, avec une allée centrale et des sièges sur les côtés.

Je ne sais pourquoi ce train m’évoque les immeubles humainement bigarrés du Passage et de Lafayette lorsque malgré les différences, l’harmonie était la règle tacite entre Siciliens, Maltais et Tunisiens juifs ou musulmans. Ce que m’apprennent constamment les villes européennes – où qu’elles soient – réside dans cette diversité assumée, ce meltingpot qui saute aux yeux et constitue un élément important de l’identité occidentale dans son ensemble.

Loin de moi l’idée de disserter. Il n’en reste pas moins que notre propre diversité tunisienne est derrière nous, figée dans les oripeaux de la nostalgie et de villes qui ne sont plus. Pourtant, les migrants africains et même nos propres conjoints interrogent notre conscience du monde, de notre identité et de l’altérité d’où qu’elle vienne.

Malheureusement, au lieu de répondre aux questions contemporaines, nous préférons esquiver en cherchant à justifier ce qui ne saurait l’être.

Parfois, le paysage norvégien me tire de ma rêverie. Des bras de mer qui s’enfoncent dans les terres, des granges rouges qui attendent les meules de foin, toutes les déclinaisons du vert et bien sûr quelques clochers qui, altiers, ponctuent villes et villages. Je ne me sens pas étranger à ce paysage. Autrement dit, je le reconnais et en saisit pleinement la beauté et certains détails.

Parfois, je savoure certaines similitudes avec d’autres contrées que j’ai également traversées en train. Mais ici, alors que nous approchons de la frontière suédoise, la sensation est différente à cause de la lumière qui change sans arrêt, des nuages que le vent ne cesse de repousser et aussi du jour dont les tonalités successives me rappellent, par leurs fluctuations, les bleus innombrables de la baie de la Marsa.

Il pleut et le vent est plus fort. De ma fenêtre, je vois les ondulations des arbres et la nature qui regorge d’eau. Ni oliviers, ni palmiers : la Méditerranée est loin alors que la Baltique est proche. L’horizon s’est obscurci et se confond avec les forêts qui barrent mon regard alors que les petites gares se succèdent et se ressemblent.

Ma réflexion continue bercée par le ronronnement du train. Toutefois, ma nuit blanche et Morphée finissent par me rattraper. Je renonce à écrire à cause de mes yeux qui se ferment. Une sieste ne pourra me faire que du bien.

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Carnets Scandinaves ( 4 ) : Spirales à Oslo

Je boîte un peu. Mon pied de Vulcain me donne des soucis depuis quelques semaines. Et comme j’ai marché plusieurs heures, la douleur s’est réveillée à cause de ces randonnées en spirale qui m’occupent loin de tout émerveillement.

J’ai pourtant tendance à m’extasier devant la beauté et même celle austère des monuments d’Oslo devrait m’émouvoir. Or, je suis comme insensible à la ville où je me trouve dans un pays où je me rends pour la première fois. Passés les premiers frémissements et la magie des fjords, je me suis comme refermé et arpente une ville qui reste anonyme et où seules m’aimantent la gloire de la lumière et la complainte de l’homme blessé qui parle à son miroir.

Mon spleen scandinave chevillé à l’âme, je ressens fortement le besoin d’une introspection qui irait au-delà de l’écorce des jours et retrouverait la source de mon trouble. Alors que je remue mes tréfonds, les mouettes continuent à ricaner sur un ton rieur qui contraste avec mon état. On dirait qu’elles se moquent de moi et du tragique banal que j’essaie de dénouer.

Un canon tourné vers le fjord, vestige silencieux face au paysage norvégien. (Photo: Hatem Bourial)

Perplexe, je continue à boitiller en pensant aux oiseaux de Hitchcock et à la mouette de Tchékov. En d’autres circonstances et si j’avais plus temps, je serais peut-être aller me recueillir sur la tombe d’Ibsen. Mais aujourd’hui, j’ai l’esprit ailleurs qu’à Oslo, quelque part dans la tectonique des plaques qui taraudent un homme blessé. Et même si je marche indifférent à la ville, je reste sensible aux trésors qu’elle recèle, à ce que je verrais peut-être une autre fois. Il est presque trois heures et j’attends de renouer avec le plein soleil et la cohue urbaine. Il fait plus froid mais le ciel est d’une pureté angélique. Seules les mouettes hilares perturbent le silence.

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Carnets Scandinaves (2) : Dans la lumière énigmatique des rues d’Oslo

Comment l’expliquer : je suis venu jusqu’ici pour simplement errer toute la nuit dans la ville et de mes yeux, observer les heures claires durant lesquelles la lumière de minuit baigne Oslo.

Minuit tapantes. Je ne me transforme pas en citrouille – sait-on jamais dans ces pays où les elfes sont légion ?

Le carillon me surprend entre Prinsens Gate et Kirke Gate. Le ciel est toujours clair têtu et une lumière très doucement bleutée imprègne l’atmosphère. Je m’en régale car autrement, s’il pleuvait, ce rendez-vous avec Oslo n’aurait pas été le même.

J’ai une pensée pour Paul Klee que la lumière tunisienne avait bouleversé et je comprends mieux son exclamation puisque je ressens une intuition similaire.

Cette lumière scandinave me fascine d’autant plus qu’elle donne toute sa charge symbolique au solstice d’été. On dirait presque qu’Apollon, le temps d’une saison, devient la divinité tutélaire d’un monde nordique dont le Walhalla regorge de héros, de druides et de dieux qui peuplent les forêts et leurs entrailles célestes.

La nuit n’est pas noire et cet entre-deux se prolonge en même temps que mes noces à Oslo. Dire que je suis venu jusqu’à ce lointain septentrion pour ces quelques instants d’énigmatique lumière.

Je reviens jusqu’à Bjorvika. Les mouettes continuent à s’ébrouer dans une semi-pénombre où il ne fait pas tout à fait nuit. Alors que les éboueurs commencent leur ronde et que les fêtards continuent à s’égayer dans les rues, je suis assis à l’ombre de la statue de Kirsten Flagstad et j’observe les couleurs changeantes de la mer.

Tout à coup, il fait plus frais. Au point où je frissonne un peu. Les mouettes continuent leurs ricanements. Je marche pour me réchauffer. Les rues sont vides et seules quelques lumières clignotent dans la solitude des enseignes. Je ne suis toujours pas rassasié et, maintenant, en attendant d’embrasser Rimbaud et l’aube d’été, j’arpente les rues d’Oslo, nimbées de mystère et peuplées de bâtisses aux ombres massives.

Vais-je marcher toute la nuit comme m’y invite le froid qui se répand ? Peut-être trouver un abri de fortune en attendant de voir la pleine lumière renaître ?

Aucune envie de dormir. Assailli par une boulimie d’écrire, je me contente, en attendant de rédiger, de quelques notes orales enregistrées sur mon smartphone. En fait, je remplis mon contrat avec Oslo, un accord simple qui consiste à errer vingt-quatre heures dans la ville avant de reprendre le train pour Malmö.

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