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La Tunisie face à son déficit énergétique | L’hydrogène vert est-il la panacée ?

La Tunisie a perdu beaucoup de temps avant de prendre des mesures concrètes pour faire face à son déficit énergétique qui se creuse d’une année à l’autre, dépassant aujourd’hui 60%. Heureusement que ses partenaires européens sont là pour lui rappeler ses urgences et lui proposer des projets structurants de partenariat énergétique, presque clé en main. Mais ces projets, notamment ceux relatifs à la production et à l’exportation de l’hydrogène vert vers l’Europe, ne sont pas, dans leur majorité, éco-friendly. Au contraire, leur impact sur l’environnement risque d’être important et la lourde facture sera payée par les générations futures… Quand on laisse aux autres le soin de régler nos problèmes, on accepte tout ce qu’ils nous proposent et on en subit forcément les conséquences.

Latif Belhedi   

La Tunisie s’apprête à transformer son potentiel solaire et éolien en une nouvelle industrie de l’hydrogène vert, principalement destinée au marché européen, grâce à deux grandes initiatives internationales et à un projet de production d’ammoniac vert dans la zone industrielle de Gabès, ce qui ne va pas, on l’imagine, faire plaisir aux Gabésiens, qui souffrent déjà de la pollution industrielle induite par les installations du Groupe chimique tunisien (GCT).

Le premier projet repose sur un accord signé avec la société saoudienne Acwa Power, spécialisée dans les énergies renouvelables.

Ce projet, structuré en trois phases, prévoit à terme une capacité de production d’environ 600 000 tonnes d’hydrogène vert par an, destinées à l’exportation vers l’Europe. L’initiative devrait inclure de grandes installations solaires et éoliennes, des électrolyseurs ainsi que des infrastructures de traitement de l’eau et de transport du produit.

Le second projet, baptisé H2 Notos, est développé par TE H2 — une coentreprise entre TotalEnergies et Eren Groupe — en partenariat avec la compagnie d’électricité autrichienne Verbund.

L’hydrogène sera produit dans les régions du sud

Le protocole d’accord avec le gouvernement tunisien a été signé en mai 2024. Le plan prévoit une première phase portant sur environ 200 000 tonnes d’hydrogène vert par an, avec la possibilité d’atteindre ultérieurement un million de tonnes. L’hydrogène sera produit dans le sud de la Tunisie par des électrolyseurs alimentés par des installations solaires et éoliennes, à partir d’eau de mer dessalée.

Selon les estimations relayées par la plateforme spécialisée Attaqa, les investissements pour H2 Notos pourraient s’élever à environ 8 milliards d’euros lors de la phase initiale et atteindre jusqu’à 40 milliards d’euros à long terme.

Il s’agit toutefois d’évaluations préliminaires : le projet en est encore au stade des études techniques, financières et de faisabilité, et aucune décision finale d’investissement n’a encore été prise.

Le troisième volet de la stratégie tunisienne, comme le souligne le journal gouvernemental La Presse, concerne la production d’ammoniac vert, principalement utilisé dans l’industrie des engrais. Une première unité pilote, raccordée aux installations du GCT, est prévue dans la zone industrielle de Gabès.

Le projet devrait comprendre un parc photovoltaïque de 8 mégawatts, une usine de dessalement, un électrolyseur et une unité de synthèse d’ammoniac. La capacité initiale indiquée dans la feuille de route est d’environ 220 tonnes d’hydrogène et 630 tonnes d’ammoniac vert par an, destinées principalement au marché intérieur.

L’installation constituerait donc une première expérience industrielle, plutôt qu’un mégaprojet comparable aux initiatives d’Acwa Power et d’H2 Notos.

Ces projets s’inscrivent dans la stratégie nationale pour l’hydrogène vert, élaborée par le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie avec le soutien de l’agence de coopération pour le développement allemande GIZ. Le plan vise une production totale d’environ 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert et de ses dérivés d’ici 2050, dont 6 millions de tonnes destinées à l’exportation et 2,3 millions de tonnes au marché intérieur.

Pour atteindre l’Europe, Tunis mise principalement sur le SoutH2 Corridor — un axe énergétique d’environ 3 300 kilomètres conçu pour relier l’Algérie et la Tunisie à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne.

Cette infrastructure, portée notamment par l’entreprise italienne Snam, devrait s’appuyer largement sur des gazoducs existants convertis pour le transport d’hydrogène et afficher une capacité supérieure à quatre millions de tonnes par an.

Le projet a reçu le soutien politique de la Tunisie, de l’Algérie, de l’Italie, de l’Autriche et de l’Allemagne, officialisé par une déclaration signée à Rome le 21 janvier 2025.

Les conséquences environnementales pour la région de Gabès

Des études de faisabilité sont actuellement menées par les opérateurs, la mise en service des installations étant prévue pour le début de la prochaine décennie.

La mise en œuvre de ces programmes reste conditionnée par la disponibilité de financements, le développement de dizaines de gigawatts de nouvelles capacités d’énergie renouvelable, l’établissement d’une réglementation régissant l’usage des sols et de l’eau, ainsi que la construction d’infrastructures d’exportation.

Une attention particulière est portée à l’impact du dessalement dans un pays confronté à une pénurie d’eau croissante, ainsi qu’aux conséquences environnementales pour la région de Gabès, déjà affectée par la pollution issue des industries chimique et du phosphate.

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Après le gaz, la Tunisie peut-elle devenir le nouveau partenaire énergétique de l’Europe ?

Pendant plus de quarante ans, la Tunisie a été un pays de transit pour le gaz algérien à destination de l’Europe. Demain, elle pourrait produire une partie de l’énergie dont le continent aura besoin pour décarboner son industrie. Derrière les projets d’hydrogène vert se dessine peut-être la plus importante évolution énergétique du pays depuis la mise en service du gazoduc TransMed.

Pendant des décennies, la Tunisie a occupé une place stratégique dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe en servant de pays de transit au gaz naturel algérien via le gazoduc TransMed. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le gaz qui attire les regards, mais l’hydrogène vert, appelé à jouer un rôle clé dans la transition énergétique européenne.

Cette ambition prend aujourd’hui forme à travers trois grands projets : un partenariat avec le groupe saoudien Acwa Power, le projet H2 Notos porté par TotalEnergies, Eren Groupe et Verbund, ainsi qu’une unité pilote d’ammoniac vert à Gabès. Pourtant, malgré cette dynamique, aucun de ces projets n’a encore fait l’objet d’une décision finale d’investissement (Final Investment Decision – FID).

Une stratégie européenne avant tout

Pour comprendre cet intérêt, il faut revenir à la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine.

Avec le plan REPowerEU, l’Union européenne s’est fixé un objectif ambitieux : produire 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable sur son territoire et en importer 10 millions supplémentaires d’ici 2030. Bruxelles reconnaît ainsi qu’elle ne pourra pas couvrir seule ses futurs besoins.

L’Afrique du Nord apparaît naturellement comme une région stratégique. Son fort potentiel solaire et éolien, sa proximité avec l’Europe et les infrastructures énergétiques déjà existantes en font un partenaire privilégié.

À lui seul, le corridor SoutH2 pourrait transporter plus de 4 millions de tonnes d’hydrogène par an, soit près de 40 % de l’objectif européen d’importation fixé pour 2030.

Lire aussi : Énergie : Le pari de milliers de milliards d’euros de l’Europe, une opportunité stratégique pour la Tunisie

Pourquoi l’Italie regarde vers la Tunisie

Parmi les pays européens, l’Italie occupe une place particulière — et pas seulement sur le plan politique.

L’opérateur gazier italien Snam a annoncé pour 2026 un investissement de 200 millions d’euros afin d’adapter son réseau au transport d’hydrogène, la partie la plus avancée du corridor SoutH2. Via sa coentreprise avec Eni (Sea Corridor), Snam pilote le tronçon méditerranéen du projet, classé « Projet d’Intérêt Commun » par la Commission européenne.

Déjà reliée à la Tunisie par les réseaux gaziers, l’Italie souhaite désormais devenir le principal hub énergétique méditerranéen pour l’hydrogène. Cette stratégie dépasse le seul cas tunisien et s’inscrit dans un renforcement des partenariats avec plusieurs pays d’Afrique du Nord.

La Tunisie présente plusieurs atouts : un important potentiel solaire dans le Sud, des ressources éoliennes, une proximité géographique avec la Sicile et une expérience de plusieurs décennies dans les échanges énergétiques avec l’Europe.

Trois projets, mais encore au stade des études

Le premier projet est porté par le groupe saoudien Acwa Power. Le protocole d’accord signé le 31 mai 2024 prévoit d’étudier un complexe susceptible de produire jusqu’à 600 000 tonnes d’hydrogène vert par an, grâce à environ 12 GW de nouvelles capacités renouvelables.

Le 28 mai 2024, un second protocole avait été signé avec TE H2, coentreprise de TotalEnergies et Eren Groupe, ainsi qu’avec l’énergéticien autrichien Verbund. Le projet H2 Notos prévoit une première capacité d’environ 200 000 tonnes par an, avec un objectif pouvant atteindre un million de tonnes à plus long terme.

Selon des estimations relayées par la plateforme spécialisée Attaqa, les investissements pourraient atteindre environ 8 milliards d’euros lors de la première phase et jusqu’à 40 milliards d’euros à terme. Il s’agit toutefois d’estimations et non de décisions officielles d’investissement.

Lire aussi : Signature d’un accord pour le développement de l’hydrogène vert en Tunisie

Enfin, un projet pilote d’ammoniac vert est prévu à Gabès, adossé au Groupe Chimique Tunisien. Il comprend un parc photovoltaïque de 8 MW, une unité de dessalement, un électrolyseur et une unité de synthèse d’ammoniac, pour une capacité initiale d’environ 220 tonnes d’hydrogène et 630 tonnes d’ammoniac vert par an, destinées principalement au marché tunisien.

À ce jour, aucun de ces trois projets n’a franchi le cap de la décision finale d’investissement.

Le corridor SoutH2, la pièce maîtresse

Produire de l’hydrogène ne suffit pas : encore faut-il pouvoir le transporter jusqu’aux consommateurs européens.

C’est précisément l’objectif du corridor SoutH2, une infrastructure d’environ 3 300 kilomètres reliant l’Algérie et la Tunisie à l’Italie, puis à l’Autriche et à l’Allemagne.

Le projet prévoit de réutiliser en grande partie des gazoducs existants afin de transporter plus de 4 millions de tonnes d’hydrogène par an.

Une déclaration politique a été signée à Rome le 21 janvier 2025 par la Tunisie, l’Algérie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Les études techniques et économiques se poursuivent et la mise en service n’est envisagée qu’au début des années 2030.

Autrement dit, une partie importante des ambitions exportatrices tunisiennes dépend de la concrétisation d’une infrastructure internationale dont le calendrier et les décisions d’investissement relèvent de plusieurs partenaires.

Lire aussi : SoutH2 Corridor : la Tunisie, partenaire clé pour l’exportation d’hydrogène vers l’Europe

Les défis restent considérables

Au-delà des annonces, la concrétisation de ces projets dépendra de nombreux facteurs : développement de nouvelles capacités renouvelables, construction d’unités de dessalement, adaptation des infrastructures de transport et mobilisation de plusieurs milliards d’euros d’investissements.

La question de l’eau constitue l’un des enjeux les plus sensibles de cette stratégie.

Produire de l’hydrogène vert suppose de dessaler d’importants volumes d’eau de mer. Selon certaines estimations, la filière pourrait mobiliser jusqu’à 248 millions de m³ d’eau dessalée d’ici 2050, dans un pays déjà confronté à un stress hydrique croissant.

Les promoteurs des projets soulignent que ces installations fonctionneraient grâce aux énergies renouvelables. Plusieurs associations et organisations, dont le collectif Stop Pollution et la CONECT, demandent néanmoins des études d’impact approfondies, notamment pour la région de Gabès, déjà fortement marquée par les activités chimiques et phosphatières.

Le succès de cette filière dépendra également de l’évolution de la demande européenne, des financements disponibles et de la réalisation effective du corridor SoutH2.

Lire aussi : L’hydrogène vert : une stratégie tunisienne axée sur le partenariat

Une opportunité stratégique… sous conditions

La stratégie nationale tunisienne vise une production de 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert et de ses dérivés d’ici 2050, dont 6 millions destinées à l’exportation et 2,3 millions au marché intérieur.

Pour la Tunisie, cette filière pourrait attirer des investissements, développer les énergies renouvelables et créer une nouvelle industrie tournée vers l’export.

Pour l’Europe, elle représente un moyen de sécuriser une partie de ses futurs besoins énergétiques auprès de partenaires géographiquement proches.

Pendant des décennies, la Tunisie a surtout transporté l’énergie des autres. L’hydrogène vert ouvre une perspective différente : produire une partie de l’énergie consommée demain en Europe. Rien n’est encore acquis. Les investissements restent à confirmer, les infrastructures à construire et les défis techniques demeurent considérables. Mais si ces projets aboutissent, ils pourraient modifier durablement la place de la Tunisie dans la géographie énergétique de la Méditerranée.

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