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Que veut dire «Je l’aime… mais je ne peux pas l’épouser» ?

Le recul du mariage en Tunisie ne traduit pas seulement une transformation sociale. Il révèle une tension plus profonde : des individus plus libres dans leurs expériences, mais encore structurés par des normes qui conditionnent leurs choix affectifs.

Manel Albouchi *

En séance, un jeune homme me dit, après un long silence : «Je l’aime… mais je ne peux pas l’épouser.» Ce n’est pas une contradiction ; c’est une condition.

Aujourd’hui, en Tunisie, on peut aimer librement mais choisir reste souvent soumis à des exigences invisibles.

Les chiffres le confirment. Le nombre de mariages est passé d’environ 83 000 en 2019 à moins de 73 000 en 2023, avec une nouvelle baisse en 2024. Sur dix ans, la diminution approche 30 %. Dans le même temps, l’âge moyen au mariage recule nettement : autour de 35 ans pour les hommes et 29 ans pour les femmes, contre respectivement 27 et 21 ans dans les années 1960.

Ce décalage dit quelque chose de précis : le mariage n’est plus un passage évident. Il est devenu un espace de décision, et parfois de blocage.

Aimer n’est pas choisir

Car aimer et s’engager ne relèvent pas du même registre. L’amour se déploie dans une expérience intime. Il surgit sans autorisation. Le mariage, lui, engage un ordre : celui du regard social, de la famille, de la continuité. Il transforme le lien en position visible, donc évaluable. C’est dans cet écart que se loge une tension nouvelle.

Le sujet ne manque pas de désir. Il doute de sa légitimité à le suivre. Ce doute ne prend pas toujours la forme d’un conflit explicite. Il apparaît souvent comme une hésitation diffuse : «je ne sais pas ce que je veux».  Mais ce «je ne sais pas» n’est pas un vide. C’est un espace saturé. Saturé d’attentes, de modèles, de représentations du «bon choix». Saturé au point que le désir ne disparaît pas : il devient difficile à reconnaître comme pleinement sien.

Le social et le psychique

La psychologie du développement, notamment avec Erik Erikson, a montré que l’identité se fragilise lorsque les repères sont multiples et contradictoires. Les travaux de Albert Bandura soulignent quant à eux que nos désirs eux-mêmes se construisent dans l’apprentissage social. Et lorsque les attentes deviennent trop nombreuses, la décision peut s’épuiser : on parle alors de fatigue décisionnelle.

Dans le domaine amoureux, cette fatigue ne produit pas toujours un choix. Elle produit souvent une suspension. On n’abandonne pas l’amour. On retarde l’engagement.

Peu à peu, le lien se transforme. L’amour reste, mais il change de fonction. Il devient attachement, présence, parfois refuge. L’autre n’est plus seulement aimé : il devient support de stabilité psychique. Et c’est là que la confusion s’installe. Car ce qui ressemble à de l’amour peut parfois être une tentative de se sécuriser soi-même.

Choisir sous condition

Dans le contexte tunisien, cette dynamique est renforcée par un double mouvement : une ouverture des expériences individuelles, et une persistance des normes de respectabilité. Le sujet ne choisit pas seulement une personne. Il choisit aussi la manière dont il sera vu. Autrement dit, il ne choisit jamais seul.

Ce qui se joue ici ne relève pas d’une fragilité individuelle. C’est une organisation du lien social qui s’inscrit dans le psychisme, au point de devenir difficile à distinguer de ce que le sujet croit être son propre désir.

Le travail thérapeutique ne consiste pas à dire quoi choisir. Il consiste à restituer une distinction : entre ce que le sujet désire, ce qu’il a appris à désirer, et ce qu’il pense devoir choisir pour être reconnu.

Le but est de transformer «Je l’aime… mais je ne peux pas l’épouser» en : «Je l’aime… mais je ne suis pas encore libre de choisir.» Et cette nuance est décisive. Car elle déplace la question. Ce n’est plus seulement : «est-ce la bonne personne ?» Mais : «dans quelle mesure suis-je en position d’assumer mon propre désir ?»

* Psychothérapeute.

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Tunisie : L’État veut « coacher » les futurs mariés

Lors d’une séance générale consacrée à l’examen du budget de son ministère, la ministre de la Famille, de la Femme, de l’Enfance et des Personnes âgées, Asma Jaber, a dévoilé une mesure qui pourrait marquer un tournant dans les politiques familiales en Tunisie. Elle a annoncé que 2026 verra le démarrage du premier axe d’un plan national dédié au renforcement de la cohésion familiale : un programme national d’évaluation et de préparation au mariage.

La ministre a expliqué, en réponse aux questions des députés, que ce programme visera avant tout à accompagner les jeunes et les futurs époux dans la construction d’un projet conjugal solide. L’objectif est double : réhabiliter la place du mariage auprès des jeunes générations et offrir un encadrement structuré à celles et ceux qui s’apprêtent à franchir ce cap.

Ce futur dispositif prendra la forme de sessions et ateliers destinés à préparer les couples aux réalités de la vie commune : communication, gestion des conflits, organisation financière, parentalité, droits et devoirs au sein du foyer.

Il s’agit, selon la ministre, d’un outil de prévention conçu pour anticiper les tensions, soutenir les couples dans leurs premières années et, au-delà, réduire les séparations précoces qui touchent nombre de jeunes foyers.

Cette annonce s’inscrit dans un plan national plus large, en cours de finalisation, visant à renforcer les liens familiaux et à adapter les politiques publiques aux transformations sociales que connaît le pays. Selon le ministère, la montée des conflits conjugaux, la fragilité des jeunes couples et l’évolution des modes de vie rendent désormais nécessaire une préparation institutionnelle et professionnelle au mariage, au-delà du cadre familial traditionnel.

Lire aussi : Le mariage en net recul au Maghreb, un bouleversement social en cours

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