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Israël | Pourquoi l’alliance de l’opposition avec les partis arabes est-elle si compliquée ?

Au lendemain des élections législatives israéliennes, l’opposition fait face au dilemme d’une alliance avec les partis arabes ayant remporté 19 sièges à la Knesset pour renverser Benjamin Netanyahu. Cependant, la composition hétéroclite de cette opposition qui contient des membres très à droite s’opposant à cette alliance comme Naftali Bennett et Avigdor Liberman et la dérive droitière de la société israélienne après le 7 octobre 2023 compliquent la tâche.

Imed Bahri 

Il y a cinq ans, l’opposition israélienne a franchi une barrière politique inédite en intégrant un parti arabe au gouvernement pour la première fois dans le but de mettre fin aux 12 années de pouvoir de Netanyahu. Aujourd’hui, l’opposition se retrouve confrontée à un choix similaire, les résultats des dernières élections ayant révélé l’incapacité des deux camps à obtenir, seuls, une majorité parlementaire, fait remarquer le Financial Times. 

La coalition de Netanyahu a remporté 53 sièges, contre 48 pour l’opposition menée par le général Gadi Eisenkot, tandis que les deux formations arabes —Ra’am et la Liste unifiée— ont obtenu 19 sièges. La formation d’une coalition avec ces dernières constitue donc une voie envisageable, du moins arithmétiquement, pour former un gouvernement alternatif.

Toutefois, cette option suscite des hésitations au sein de l’opposition surtout après l’effondrement du «gouvernement du changement» formé en 2021 avec la participation de partis arabes, qui n’a tenu que 18 mois avant que Netanyahu ne revienne au pouvoir.

Profond virage à droite de la société israélienne

Ces réticences ne tiennent pas seulement à cette expérience passée, elles reflètent une évolution plus profonde de la société israélienne vers la droite accentuée par les événements du 7 octobre et la montée concomitante de la méfiance et de l’hostilité envers les Arabes israéliens.

Selon les données de l’Institut israélien pour la démocratie, la proportion de Juifs israéliens se définissant comme étant de droite est passée de 54,9% à la veille du 7 octobre à 61,3% aujourd’hui, tandis que la part des personnes se situant à gauche a reculé, passant de 14,1% à 13,5%.

Ce basculement résulte d’une accumulation de facteurs, au premier rang desquels figurent l’effondrement du processus de paix avec les Palestiniens, la seconde Intifada et le retrait israélien de Gaza en 2005, auxquels s’ajoutent des évolutions démographiques marquées par la progression des ultra-orthodoxes et des courants nationalistes religieux.

Ce virage à droite a également gagné les rangs de l’opposition elle-même, qui compte en son sein des personnalités telles que Bennett et Liberman, lesquelles adoptent des positions intransigeantes concernant la création d’un État palestinien et la gestion du dossier iranien.

À l’inverse, Yaïr Golan, chef du parti Les Démocrates, préconise la formation d’un gouvernement en partenariat avec les partis arabes, estimant qu’il est désormais inacceptable d’exclure les citoyens arabes de l’équation politique.

Toutefois, d’autres composantes de l’opposition privilégient la recherche d’alliances auprès de l’électorat du Likoud et des forces de droite plutôt que de s’appuyer sur les partis arabes.

Dans ce contexte, Netanyahu cherche à accentuer les divisions au sein de l’opposition, en remettant en cause la légitimité des partis arabes et en mettant en garde contre la formation d’un gouvernement qui dépendrait de leur soutien.

L’opposition divisée, Netanyahu en embuscade

Les regards se tournent désormais vers Bennett et Liberman. Bien qu’ils aient participé, en 2021 à un gouvernement incluant le parti Ra’am, ils excluent aujourd’hui toute alliance avec les formations arabes.

Ce dilemme met en lumière un défi structurel de longue haleine pour le centre et la gauche israéliens, sur fond de mutations démographiques marquées par le déclin relatif du courant laïc, face à l’essor des ultra-orthodoxes et des nationalistes religieux. 25 % des enfants entrant en première année de scolarité en Israël rejoignent les écoles ultra-orthodoxes et 16% les écoles nationalistes religieuses contre 35% dans les écoles laïques.

Ces évolutions placent l’opposition face à une équation politique récurrente à savoir la difficulté d’accéder au pouvoir sans élargir le cercle des alliances alors même que les contraintes politiques pesant sur une éventuelle alliance avec les partis arabes ne cessent de croître.

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Les Palestiniens d’Israël | Dix-neuf sièges contre l’effacement

Certains chiffres ne traduisent pas seulement un rapport de forces, mais révèlent une relation au monde. En décrochant dix-neuf sièges sur cent vingt à la Knesset, les formations arabes atteignent un niveau historique inédit. Avec une participation avoisinant les 80 % dans les localités arabes, alors qu’elle dépassait à peine la moitié quatre ans plus tôt, cette arithmétique dépasse la simple comptabilité. Il s’agit d’un acte politique majeur : loin de se réduire à un vote communautaire, c’est une affirmation magistrale d’existence. Leçons d’une élection à la Knesset, pas comme les autres…

Abdelhamid Larguèche *

L’historien ne peut s’empêcher d’y voir une résonance particulière. En 1950, la loi israélienne sur la propriété des absents forgeait une catégorie juridique édifiante : celle des «présents-absents». Des Palestiniens demeurés sur leur terre, devenus citoyens, mais frappés d’inexistence juridique quant à leurs biens, leurs villages et leur mémoire. Toute l’histoire des Palestiniens d’Israël réside dans cet oxymore : être physiquement là, mais n’être jamais comptés. Le scrutin d’octobre 2026 constitue la première infirmation d’envergure de ce dogme : les «présents-absents» ont décidé de compter. 

La réaction du pouvoir sortant est à ce titre révélatrice. À peine les urnes rendues, le Likoud a crié à la fraude, à la corruption et à l’ingérence étrangère. Pourtant, la police n’a réuni aucune preuve étayant la thèse d’une élection volée, et de simples arrestations pour achat de voix dans une municipalité ont été érigées en complot généralisé. Cette rhétorique ne dit rien de la régularité du scrutin ; elle dévoile en revanche un impensé politique : le citoyen arabe reste toléré tant qu’il se résigne à l’abstention, mais devient immédiatement suspect lorsqu’il s’exprime. 

Il convient de rappeler que ces formations ont failli être tenues à l’écart du scrutin. Fin septembre, la Commission électorale centrale avait voté leur exclusion, avant que la Cour suprême ne les rétablisse à l’unanimité. Une démocratie qui tente d’écarter un cinquième de son corps électoral avant le vote, pour ensuite l’accuser de fraude après le dépouillement, expose en pleine lumière la fragilité de sa promesse égalitaire. 

Gaza, la Cisjordanie et la mémoire de la menace

Il serait réducteur de borner l’analyse de ce sursaut aux seules considérations de politique intérieure. Certes, l’urgence quotidienne a pesé : l’explosion de la criminalité dans les localités arabes, les disparités budgétaires et l’abandon des services publics. Mais une telle mobilisation ne saurait s’expliquer par de seuls enjeux de gestion. Depuis la guerre de Gaza et ses destructions inédites, depuis les déplacements forcés et la pression continue sur les villages de Cisjordanie, les Palestiniens partagent un même sentiment de menace existentielle. Les citoyens arabes d’Israël ne vivent pas le sort des habitants de Gaza, de Jénine ou de Masafer Yatta. Ils s’inscrivent pourtant dans un même récit, partagent la mémoire de 1948 et la même hantise de l’effacement. 

Morcelé par la géographie et par le droit, ce peuple a répondu là où il le pouvait : à Gaza par la survie, en Cisjordanie par l’enracinement, et au sein d’Israël par le bulletin de vote. C’est une réinvention du sumud, cette persévérance immobile qui consiste à demeurer debout sur sa terre quand tout incite à la quitter.

On l’oublie trop souvent : la résilience n’est pas qu’une endurance passive. Elle s’exprime aussi par une intelligence politique capable d’investir l’arène où l’adversaire ne peut contester sa légitimité. 

Le dilemme de l’opposition : une majorité rendue inutilisable

C’est ici que réside le véritable nœud politique. Le bloc de Netanyahu régresse à 53 sièges, tandis que l’opposition sioniste en rassemble 48. En y adjoignant les partis arabes, une majorité absolue de 67 députés prend forme. Pourtant, une large frange de cette opposition refuse par avance tout gouvernement dépendant des voix arabes. Si Gadi Eisenkot pose des conditions drastiques, seul Yaïr Golan préconise ouvertement une coalition avec eux. 

Le paradoxe israélien apparaît ainsi au grand jour : le vote arabe est arithmétiquement décisif, mais politiquement frappé d’illégitimité. Une majorité parlementaire existe, mais elle se trouve neutralisée en raison de l’identité des citoyens qui la composent. Aucune démocratie ne saurait tolérer durablement une telle fracture sans se renier. Dès lors, la question n’est plus de savoir si les Arabes votent, mais si Israël est prêt à reconnaître la valeur de leur suffrage. 

Une analyse rigoureuse doit également récuser les représentations caricaturales. Ces dix-neuf sièges ne constituent pas un bloc homogène. Le Ra’am de Mansour Abbas défend un pragmatisme islamo-conservateur qui a déjà intégré une coalition gouvernementale en 2021, allant jusqu’à présenter cette fois-ci un candidat juif. La Liste commune réunit quant à elle des communistes judéo-arabes et des nationalistes arabes. Cette pluralité témoigne d’une culture politique mûre, apte à négocier, à s’allier comme à se diviser. C’est précisément ce pluralisme que redoute la rhétorique sécuritaire : non pas un ennemi irréductible, mais l’émergence d’un partenaire politique possible. 

La portée d’un scrutin

Ce vote adresse une mise en demeure à l’ensemble de la classe politique israélienne : le Palestinien ne saurait être réduit à une variable sécuritaire à gérer, mais constitue une donnée structurelle incontournable. Les politiques d’effacement, qu’elles soient militaires, foncières ou symboliques, se heurtent à ce fait irréductible : il est là, il demeure, il s’exprime et il compte désormais. 

Mais ce message s’adresse tout autant au monde arabe, enclin à percevoir les Palestiniens d’Israël comme des figures marginales ou compromisses de la cause. Ils viennent de prouver qu’une citoyenneté conquise, bien qu’imparfaite, peut devenir un puissant levier de résistance civique. Sans armes et sans peur, par la seule force du nombre et de l’obstination démocratique, ils ont fait de l’urne un lieu de mémoire et d’affirmation de soi. L’histoire retiendra peut-être qu’au moment le plus sombre pour le peuple palestinien, une partie de ses enfants a rappelé cette vérité fondamentale : on n’efface pas un peuple qui vote. 

* Historien.

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