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Le Togo, nouvelle porte atlantique de la Russie

En un an et demi, le Togo est passé du statut de pays périphérique à celui de nœud de la logistique russe en Afrique de l’Ouest. On aurait tort d’y voir un hasard ou la simple «diplomatie multivectorielle» d’un petit État. On peut y voir une opération réfléchie du Kremlin, qui suit un schéma déjà rodé ailleurs : d’abord un accord, puis des navires, ensuite des soldats et, pour finir, du béton. (Photo: Port autonome de Lomé).

Moussa Traore *

Le Togo, c’est une bande de terre étroite coincée entre le Ghana et le Bénin. Environ neuf millions d’habitants, une petite armée, une économie modeste. Mais le pays possède ce qui manque à ses voisins, un port en eau profonde. Lomé est le 4e port à conteneurs d’Afrique, et c’est bien lui qui intéresse Moscou. La démocratie ou l’idéologie n’ont pas grand-chose à voir là-dedans.

L’accord qui ouvre la porte

Les bases juridiques ont été posées en 2025. La Russie et le Togo ont signé un accord de coopération militaire à Lomé en mars, l’ont formalisé à Moscou en avril, et la Douma l’a ratifié en octobre. Le texte prévoit l’échange de renseignements, des ventes d’armes, des exercices conjoints et l’autorisation pour les navires russes de faire escale à Lomé. Selon Le Monde, Moscou a obtenu un accès aux ports et aux infrastructures du pays pour sa marine et son aviation.

Officiellement, il s’agit d’aider le Togo à lutter contre les djihadistes. Dans le nord du pays, les attaques se multiplient et le gouvernement cherche des partenaires, c’est un fait. Pour Moscou, l’antiterrorisme sert surtout d’emballage. Des clauses sur l’hydrographie et les escales de navires de guerre ne servent pas à grand-chose contre des combattants dans la savane. Pour qui veut un point d’appui permanent sur l’Atlantique, en revanche, elles valent de l’or.

En mars 2026, le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov s’est d’ailleurs déplacé en personne à Lomé, et il y a été question du port. Un ministre de la Défense ne traverse pas la Méditerranée et le Sahara pour une photo protocolaire. Il fallait s’attendre à du concret après cette visite. On n’a pas attendu longtemps.

«Mikhaïl Britnev» : du papier au blindage

À l’été 2026, l’accord a cessé d’être un bout de papier. Le 9 juillet, le cargo russe «Mikhaïl Britnev», visé par des sanctions américaines, a accosté à Lomé. Les analystes de Critical Threats parlent de la première livraison militaire russe par voie maritime au Togo.

Le trajet mérite qu’on s’y arrête, car toute la méthode y est. D’après BBC Verify, le navire a quitté Baltiisk le 18 juin puis franchi la Manche, escorté par le grand navire de débarquement «Alexandre Chabaline». Une fois la Manche passée, il a coupé son AIS et n’est réapparu qu’à Lomé. La veille de son arrivée, il affichait encore Dakar comme destination.

Il transportait, semble-t-il, 29 véhicules blindés, dont des BMP-2, des BMP-3, des BTR-82 et des Tigr. Le 25 juillet, un convoi russe arrivait à Bamako après être passé de Lomé par Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. Le Togo n’était donc pas la destination finale. Il a servi de porte d’entrée vers le Sahel.

Jusque-là, ce rôle revenait à Conakry, en Guinée, qui a reçu au moins cinq cargaisons d’armes russes depuis janvier 2025. Les sources divergent sur une éventuelle escale du Britnev à Conakry cette fois-ci. Peu importe au fond. Ce qui compte, c’est que la Russie ouvre délibérément un deuxième canal. Un port, on peut le bloquer par la pression ou par un coup d’État. Avec deux, c’est beaucoup plus compliqué. Sous sanctions, Moscou a appris à doubler ses circuits logistiques, et elle applique ici la leçon.

Une logistique fantôme, transpondeur coupé

Le Britnev n’a rien d’un cas isolé. Quelques jours après son départ du Togo, des analystes repéraient un autre navire russe, le Baltic Leader, le long des côtes ouest-africaines.

En octobre 2026, Dossier Center, la Süddeutsche Zeitung, Delfi et d’autres médias ont publié une enquête commune. On y apprend qu’à bord du Britnev voyageaient des passagers, probablement sous de fausses identités. Les journalistes ont aussi identifié trois rouliers, l’Adler, l’Ascalon et le Baltic Leader, exploités par MG-Flot, une société sous sanctions. En route vers l’Afrique, ils coupaient régulièrement leur AIS.

C’est ce qui inquiète le plus. Ces cargos transportent du matériel, déplacent des hommes et testent au passage la solidité du régime de sanctions. Quant à l’escorte militaire dans la Manche, elle s’adresse clairement à l’Europe : n’y touchez pas. Pour l’instant, le message passe.

Il y a plus troublant encore. D’après Critical Threats, un cargo russe avait déjà tenté d’exporter par Lomé du concentré d’uranium nigérien, sans succès. Des armes qui montent vers le Sahel, des matières premières censées redescendre vers la côte : on est loin de l’aide désintéressée. Cela ressemble plutôt à un modèle d’affaires, la sécurité contre les ressources.

Le prix à payer pour le Togo

Les navires ne racontent qu’une partie de l’histoire. Un premier groupe d’officiers de l’Africa Corps est arrivé à Lomé en janvier 2026 pour préparer le déploiement. On estime aujourd’hui leur nombre à 300 ou 350 militaires dans le pays. Ils appartiennent à la structure qui a pris la relève de Wagner.

Regardons le Mali voisin. En avril 2026, l’Africa Corps a dû se retirer de Kidal en abandonnant du matériel sur place. Quand la Russie promet la «sécurité» à un gouvernement africain, il s’agit souvent de celle du régime plus que de celle de la population. Les analystes de Critical Threats écrivent d’ailleurs sans détour que le président Faure Gnassingbé pourrait chercher auprès de Moscou ce type de soutien.

On a le sentiment que la société togolaise le perçoit. La présence de troupes étrangères fait déjà débat, et le 21 juillet, trois partis d’opposition ont réclamé une discussion publique. Le signal est faible, mais il compte. Tant qu’on en débat, il reste une chance de s’arrêter avant que le Togo ne devienne un second Mali.

Du blindage au béton

L’étape suivante a déjà commencé, et elle est commerciale. Fin octobre 2026, en marge du sommet Russie-Afrique, le vice-ministre russe des Transports a discuté avec le Togo de l’attribution à des entreprises russes d’une parcelle non aménagée du port de Lomé et de la construction d’un nouveau terminal. Une ligne régulière de conteneurs de la Russie vers le Togo, puis par la route jusqu’à Ouagadougou, est aussi à l’étude.

Le vice-Premier ministre Andreï Nikitine assure que Moscou a bien avancé sur un corridor Russie-Afrique de l’Ouest passant par Lomé vers le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Dès mars, l’ambassadeur russe évoquait l’idée de faire de Lomé un hub logistique, et même celle d’une voie ferrée.

C’est pour cela que l’on peut considérer cette étape comme la plus dangereuse. Un accord militaire peut sauter avec un changement de pouvoir. Un terminal détenu en propre ou loué pour des décennies, beaucoup moins. Il offre un accès légal à une infrastructure où l’on décharge sans témoins gênants. Le canal militaire se cache derrière une façade civile, et les sanctions perdent presque toute prise.

Ce que cela signifie pour le Togo et la région

Pour le Togo, le marché est déséquilibré. Le pays reçoit des armes, des instructeurs et une protection pour ses dirigeants. La Russie, elle, obtient une porte d’entrée sur toute une région. Et les djihadistes y gagnent un prétexte de plus pour traiter le Togo en ennemi.

Tout tourne autour de la dépendance. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger n’ont pas d’accès à la mer, et Lomé est pour eux la principale porte maritime. Si la Russie contrôle un terminal dans ce port, elle aura la main sur l’approvisionnement des trois juntes. Cela est plus inquiétant que n’importe quel contingent, parce que celui qui tient la route fixe les règles.

Le Togo reste pourtant différent de ses voisins sahéliens. Il est toujours membre de la Cedeao, coopère avec la France et attire aussi l’intérêt américain pour le même port. Lomé joue l’équilibre et profite de la concurrence entre puissances. Mais cet équilibre est fragile. Des soldats au sol et un terminal sur le quai pèsent plus lourd que des visites diplomatiques.

Pour la région, c’est une nouvelle fissure. Le Togo devient une passerelle entre la Cedeao et l’Alliance des États du Sahel, entièrement tournée vers Moscou. Une passerelle peut favoriser la réconciliation. Elle peut aussi permettre à l’influence russe de descendre du Sahel vers le golfe de Guinée. La seconde hypothèse est plus probable.

Le scénario sahélien se répétera-t-il au Togo ?

Le modèle russe en Afrique est connu. Il a été rodé en Centrafrique, où Wagner protégeait le président en échange de concessions minières et où la mine d’or de Ndassima est passée d’un propriétaire canadien à une société liée au groupe. Le schéma a ensuite été reproduit au Sahel, après les coups d’État au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023. À chaque fois, la France est poussée vers la sortie, les instructeurs russes arrivent, puis viennent les ressources. Au Mali, cela a abouti à une raffinerie d’or en partenariat avec un conglomérat russe.

Qu’y ont gagné ces pays ? Selon la Rand, la sécurité s’est dégradée dans tous les pays où l’Africa Corps est présent, et le nombre de victimes des djihadistes a atteint des records. Le Mali et le Burkina Faso paient en plus le personnel russe sur leur propre budget. Pas plus de sécurité, donc, mais des régimes qui tiennent, et une Russie qui encaisse.

Au Togo, on retrouve la même logique, en version adoucie. Pas de junte en rupture avec l’Occident, pas de putsch. Il y a en revanche le long règne de la famille Gnassingbé, la menace djihadiste dans le nord et l’envie d’avoir un protecteur qui ne pose pas de questions gênantes. On s’attend donc à ce que l’influence russe progresse par étapes.

La logistique d’abord, qui est déjà en marche : rotations régulières, terminal en propre, ligne de conteneurs jusqu’à Ouagadougou. Viendra ensuite la protection du pouvoir, l’Africa Corps devenant peu à peu le garant de sa stabilité, comme à Bangui ou à Ouagadougou.

Puis les ressources et l’énergie. La première commission intergouvernementale Russie-Togo, cet automne, a déjà mis les mines, la métallurgie et l’énergie à l’ordre du jour, et des entreprises russes proposent des centrales à turbines à gaz. Le Togo est connu pour ses phosphates. Je ne serais pas surpris qu’ils deviennent le prochain sujet de négociation.

Enfin l’information. Au Sahel, le Kremlin s’est appuyé sur Africa Initiative, un média employant d’anciens de Wagner. On peut s’attendre à voir le même discours sur la «décolonisation» s’installer dans l’espace médiatique togolais.

Le scénario sahélien va-t-il se répéter à l’identique ? Peut-être pas. Le Togo dépend trop du commerce avec le reste du monde pour rompre avec l’Occident. Mais Moscou n’en demande pas tant. Un contrôle discret du port et un pouvoir loyal qui ne s’intéresse pas trop aux cargaisons lui suffisent. Ce modèle à demi visible pourrait bien se révéler le plus durable de tous ceux que la Russie a bâtis en Afrique.

* Chercheur en histoire des relations internationales à l’Université Luiss Guido Carli, expert auprès du quotidien italien Corriere della Sera.

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Tribune. Sauvegarder la Liberté, l’Égalité et la Fraternité

Face à la montée des discriminations, des discours de haine et des inégalités, des élus, des responsables associatifs et des personnalités appellent à défendre les valeurs républicaines. Dans une tribune collective, ils interpellent le gouvernement et réclament des mesures concrètes…

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Le reflux populiste, principale leçon de l’échec des Républicains américains

L’échec des Démocrates américains portés par le président populiste Donal Trump démontre que les promesses démagogiques trahies finissent inéluctablement par se payer au prix fort. Que le mécontentement populaire s’exprime par la contestation de rue ou par la souveraineté des urnes, le décalage entre la rhétorique national-populiste et la détérioration concrète des conditions de vie socio-économiques engendre un retour de bâton, comme celui auquel nous assistons aux Etats-Unis. (Photo : La victoire historique d’Abdul Rahmane Mohamed El-Sayed au Sénat dans le Michigan illustre la faillite des méthodes populistes de Donald Trump.)

Elyes Kasri *

Avec le raz de marée démocrate à la Chambre des Représentants et au Sénat, les élections législatives de mi-mandat de novembre 2026 aux États-Unis transcendent le simple cadre des scrutins intermédiaires pour s’inscrire comme le pivot d’un phénomène mondial de rejet du populisme, caractérisé par l’érosion du pouvoir d’achat, la politique-spectacle et la personnalisation excessive du pouvoir.

Face à une gouvernance républicaine jugée coupable de duplicité et d’inféodation aux puissances financières ainsi qu’à des intérêts extérieurs, le corps électoral américain a manifesté une sentence sans équivoque, dont l’amplitude varie à l’échelle internationale selon la résilience et le caractère démocratique des institutions en place.

Malgré les critiques récurrentes inhérentes aux structures institutionnelles américaines, le verdict des urnes a produit un véritable tsunami démocrate au Congrès. La reprise conjointe de la Chambre des représentants et du Sénat sonne comme le désaveu cinglant de la politique de Donald Trump.

Cette bérézina républicaine s’est concrétisée en dépit des manœuvres désespérées de dernière minute de l’exécutif, notamment l’annonce opportuniste de mettre fin à l’aide militaire américaine à Israël — estimée à 4 milliards de dollars par an — pour capter l’électorat pacifiste.

Symbole ultime de ce basculement de l’opinion publique, la victoire historique d’Abdul Rahmane Mohamed El-Sayed au Sénat dans le Michigan illustre la faillite des méthodes populistes. Malgré une campagne agressive orchestrée par le sommet de l’État américain et le déversement massif de 437,5 millions de dollars par des PAC républicains et des lobbys pro-israéliens, la résistance démocratique locale a triomphé de la ploutocratie électorale.

Cette dynamique démontre que les promesses démagogiques trahies finissent inéluctablement par se payer au prix fort. Que le mécontentement populaire s’exprime par la contestation de rue — comme en France et au sein d’autres nations européennes — ou par la souveraineté des urnes comme aux États-Unis, le décalage entre la rhétorique national-populiste et la détérioration concrète des conditions de vie socio-économiques engendre un retour de bâton électoral.

En dernière analyse, cette transition souligne une vérité systémique cruciale : dans les pays aux régimes politiques verrouillés, l’absence de soupapes de sécurité démocratiques et d’alternance institutionnelle ne fait que différer l’inévitable. L’étouffement des contestations légitimes ne peut que radicaliser les crises futures, alourdissant à terme la facture politique et sociale de la gouvernance despotique.

* Ancien ambassadeur.

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Tribune. Ne jamais se croire vaincus quand l’espoir reprend voix !

Les élections américaines peuvent-elles raviver l’espoir démocratique ? Dans cette tribune, Hella Ben Youssef analyse leur portée politique et leur écho auprès d’une jeunesse en quête de perspectives, de justice sociale et de raisons de croire à nouveau en l’engagement…

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Centres techniques tunisiens et défi de l’exportation vers l’Afrique

La Tunisie dispose d’un réseau de centres techniques sectoriels qui constitue un véritable capital national de compétences. Laboratoires, essais, assistance technique, formation, qualité, innovation et expertise ont permis d’accompagner plusieurs générations d’entreprises. Dans le même temps, les économies africaines recherchent des compétences dans ces mêmes domaines. L’enjeu est donc désormais de mieux organiser l’ouverture internationale de cette expertise, sans fragiliser les missions nationales des centres ni les parcours de leurs experts. Il s’agit, surtout, de transformer un capital de compétences en levier de coopération, d’innovation et de rayonnement économique.

Ing. Taoufik Halila & Ing. Mohamed Férid Herelli *

La création d’une plateforme commune, proposée ici à titre de réflexion sous le nom de Tunisia Industrial Expertise (TIE), permettrait de mutualiser la prospection, le montage des offres, la contractualisation et la mobilisation des experts. Cette démarche pourrait être élargie à d’autres structures tunisiennes disposant de compétences complémentaires, notamment dans les télécommunications et le numérique.

La Tunisie dispose de huit centres techniques industriels sectoriels :

Cetiba : Centre technique de l’industrie du bois et de l’ameublement ;

Cetime : Centre technique des industries mécaniques et électriques ;

CTC : Centre technique de la chimie ;

Cettex : Centre technique du textile ;

CNCC : Centre national du cuir et de la chaussure ;

CTAA : Centre technique de l’agroalimentaire ;

CTMCCV : Centre technique des matériaux de construction, de la céramique et du verre ;

Packtec : Centre technique de l’emballage et du conditionnement.

Leur valeur ne réside pas seulement dans les équipements et les laboratoires. Elle tient surtout aux compétences accumulées par leurs ingénieurs, techniciens et experts au contact direct des entreprises.

Diagnostics industriels, essais et analyses, qualité, certification, formation, assistance technique, innovation, recherche-développement et veille technologique constituent un ensemble d’expériences directement mobilisables dans des projets industriels.

L’Afrique, une opportunité naturelle pour l’expertise tunisienne

Le développement industriel africain nécessite des investissements, mais aussi des compétences techniques et des infrastructures de qualité. Les besoins concernent notamment les laboratoires, les systèmes qualité, la normalisation, la formation continue, l’accompagnement des PME, les diagnostics industriels, le transfert technologique, la maintenance et l’ingénierie.

Une partie importante de ces besoins correspond précisément aux compétences développées en Tunisie. La conférence Financing Investment and Trade in Africa (Fita) organisée par le Tunisia Africa Business Council (TABC), ainsi que le partenariat TABC–Cetime conclu en janvier 2026, illustrent cette convergence entre les besoins africains et l’expertise tunisienne.

L’ouverture sur les marchés africains doit ainsi être considérée non comme une activité périphérique, mais comme une possibilité de valorisation internationale d’un savoir-faire déjà constitué. Elle peut également servir de porte d’entrée à d’autres entreprises tunisiennes : sociétés d’ingénierie, bureaux d’études, fabricants d’équipements, entreprises de maintenance, organismes de formation et fournisseurs de technologies.

Le potentiel existe, mais l’exportation de l’expertise reste plus complexe que l’exportation d’un produit. Un centre sollicité pour une mission internationale doit pouvoir répondre à plusieurs questions : qui porte le contrat ? qui facture ? comment mobiliser l’expert ? comment préserver son statut, ses droits sociaux et son parcours professionnel ? comment assurer son retour et reconnaître la mission ?

Ces contraintes peuvent limiter les initiatives internationales. Il serait donc utile de disposer d’un mécanisme léger permettant de séparer clairement l’activité internationale de la gestion courante des centres, tout en maintenant le lien avec ceux-ci.

Une plateforme commune : Tunisia Industrial Expertise

À titre de proposition, une plateforme commune et légère pourrait être développée sous l’appellation Tunisia Industrial Expertise (TIE). Elle ne remplacerait pas les centres techniques et ne concurrencerait pas leurs missions nationales. Elle aurait pour fonction de transformer leurs compétences en offres internationales structurées.

Ses fonctions pourraient être limitées à quelques missions essentielles :

– identifier les besoins et les projets sur les marchés africains ;

– présenter l’offre tunisienne et assurer la prospection ;

– monter les propositions techniques et financières ;

– porter les contrats internationaux et assurer leur suivi ;

– organiser la mobilisation et le détachement des experts ;

– coordonner les aspects administratifs, financiers et juridiques ;

– capitaliser les références et constituer progressivement un portefeuille international.

L’expérience de Steg International Services montre qu’une structure dédiée peut transformer des compétences accumulées par une institution publique en prestations internationales. Il ne s’agit pas de reproduire ce modèle à l’identique, mais d’en retenir le principe : disposer d’un véhicule adapté à la prospection, à la contractualisation et à la réalisation de missions à l’étranger.

Aller vers des offres intégrées et élargir le réseau aux compétences spécialisées

L’objectif ne serait pas de vendre uniquement des journées d’experts, mais de proposer des solutions complètes. Plusieurs centres pourraient ainsi réunir leurs compétences autour d’un même projet : diagnostic, conception, essais, équipements, procédures, formation, accompagnement et certification.

Dans une filière agroalimentaire, par exemple, le CTAA, Packtec, Cetime et d’autres compétences sectorielles pourraient être mobilisés selon les besoins. Cette logique de consortium permettrait de proposer aux partenaires africains une équipe pluridisciplinaire plutôt qu’une succession d’interventions isolées.

L’expertise pourrait alors devenir une véritable porte d’entrée commerciale : expertise → confiance → partenariat → projet → investissement → exportation.

L’ouverture internationale ne devrait pas se limiter aux huit centres techniques ; elle devrait également s’étendre au secteur du numérique et aux technologies de l’information et de la communication (TIC). À cet égard, le Centre d’études et de recherche des télécommunications (Cert) pourrait jouer un rôle d’intermédiaire entre les compétences tunisiennes dans le domaine du numérique et les besoins des pays africains dans ce secteur.

Ce rôle consisterait, d’une part, à faciliter les déplacements et les missions de nos ingénieurs à l’étranger et, d’autre part, à instaurer une coopération africaine productive dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), dont les avancées s’accélèrent à pas de géant. L’enjeu est stratégique : il consiste à préserver la souveraineté numérique de nos pays et de garantir la maîtrise de leurs données, face à la domination croissante des grandes puissances mondiales dans ce domaine.

La démarche pourrait donc évoluer vers un véritable réseau national d’expertise, réunissant les centres techniques et, lorsque cela deviendra pertinent, des centres de recherche ou organismes spécialisés. L’objectif ne serait pas de créer de nouvelles structures pour chaque compétence, mais de mieux coordonner et rationaliser la coopération et la complémentarité entre celles qui existent déjà.

Cette logique d’ouverture pourrait progressivement intégrer d’autres partenaires disposant de savoir-faire spécifiques, en fonction des besoins des marchés ciblés.

Mettre l’expert au cœur de l’internationalisation

L’expert constitue le principal actif de cette démarche. Il ne devrait pas avoir à choisir entre son parcours national et une expérience internationale. Un dispositif de mobilité devrait préserver son lien avec son centre, son ancienneté, ses droits sociaux et sa possibilité de réintégration, tout en prévoyant une rémunération et une prise en charge adaptées aux missions extérieures.

Une plateforme nationale des experts, recensant les domaines de compétence, l’expérience, les références, les langues et les disponibilités, constituerait un outil simple pour identifier rapidement les profils nécessaires aux projets.

La réussite de cette démarche suppose une coordination avec les acteurs déjà engagés dans l’ouverture africaine et l’exportation. Le TABC peut contribuer à l’accès aux marchés et à la prospection ; les centres apportent l’expertise ; une structure telle que TIE assurerait la mise en marché et la contractualisation ; l’ATCT pourrait être mobilisée pour la coopération technique et le Cepex pour l’appui à l’export.

Cette complémentarité permettrait d’éviter la multiplication des structures et de concentrer les efforts sur la réalisation de projets concrets.

Après plusieurs décennies d’accompagnement de l’industrie tunisienne, les centres techniques peuvent conserver pleinement leur mission nationale tout en développant une dimension internationale. Ils pourraient ainsi être simultanément des centres d’expertise, des plateformes de transfert technologique, des organismes de formation et des ambassadeurs du savoir-faire tunisien.

Cette évolution contribuerait à mieux valoriser les investissements déjà réalisés dans les laboratoires, les équipements et surtout dans le capital humain. Elle offrirait également aux experts de nouvelles perspectives professionnelles et aux entreprises tunisiennes de nouvelles possibilités de partenariat.

De l’accompagnement national au rayonnement africain

La Tunisie dispose d’un capital de compétences industrielles important. Les huit centres techniques en constituent l’une des expressions les plus concrètes. Dans le même temps, les marchés africains offrent des possibilités croissantes de coopération dans les domaines de la qualité, des laboratoires, de la formation, de l’ingénierie, du transfert technologique, de la digitalisation et du développement industriel.

L’enjeu est désormais de passer d’une logique d’accueil et d’accompagnement à une logique d’ouverture organisée sur ces marchés. Il ne s’agit plus seulement de recevoir des partenaires africains pour leur présenter l’expérience tunisienne, mais de pouvoir aller vers eux avec des offres structurées, des équipes pluridisciplinaires et un cadre contractuel adapté.

Une plateforme numérique commune pourrait constituer l’un des instruments de cette évolution. Elle pourrait également fonctionner comme une porte ouverte à d’autres compétences nationales, notamment celles du Cert dans les télécommunications et les technologies numériques, ainsi qu’à d’autres centres ou organismes spécialisés selon les projets.

L’ambition serait ainsi de construire progressivement une offre tunisienne intégrée de services, d’expertise, de formation, d’essais, de certification et d’innovation. Cette offre pourrait accompagner les partenaires africains tout en ouvrant de nouveaux marchés aux entreprises tunisiennes.

À terme, l’expertise industrielle et technologique pourrait devenir une véritable filière d’exportation de services à forte valeur ajoutée, fondée sur trois atouts : les compétences tunisiennes, les institutions existantes et la proximité économique avec l’Afrique.

L’objectif peut se résumer simplement : faire des centres techniques non seulement des instruments d’appui à l’industrie tunisienne, mais aussi des vecteurs de coopération et des ambassadeurs du savoir-faire tunisien sur les marchés africains.

* Conseillers du doyen de l’Ordre des ingénieurs tunisiens.

Références principales

– République Tunisienne, Loi n°94-123 du 28 novembre 1994 relative aux centres techniques dans les secteurs industriels.

– APII, présentation des centres techniques et de leurs missions.

– Steg, informations institutionnelles relatives à Steg International Services.

– TABC–Cetime, convention de partenariat du 29 janvier 2026.

– Banque mondiale, République Tunisienne – Actualisation de l’évaluation du secteur privé, Volume III – Annexes.

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Et si on gouverne la Tunisie comme la Suisse !

La démocratie ne consiste pas seulement à voter tous les cinq ans. Elle suppose que le peuple demeure un acteur de la vie publique entre deux élections. Une démocratie véritable ne se mesure pas uniquement à la liberté de choisir le président de la République, mais aussi à la possibilité, pour chaque citoyen, d’influencer les décisions qui affectent sa vie quotidienne. Dans cet article, l’auteur propose de s’inspirer du système de gouvernement suisse, afin d’assurer un développement économique et social pour toute la population et toutes les régions, un pouvoir judiciaire indépendant, des organes de contrôle efficaces, une administration performante, une presse libre et la lutte contre la corruption par l’instauration de procédures transparentes pour l’attribution des marchés publics. Mais plus important que tout, la leçon ultime à apprendre du modèle démocratique suisse est l’élimination de tout risque de retour d’un nouveau président à vie, quelles que soient son intégrité et son efficacité supposées.

Sadok Zerelli *

Je dois souligner en introduction à cet article et pour lever toute ambiguïté à ce sujet, que je n’ai rien contre Kais Saïed l’homme, que je considère avant tout comme un collègue (j’étais moi-même enseignant universitaire) et dont l’intégrité, le dévouement et l’amour de la patrie ne font aucun doute à mes yeux. Mais en politique, on ne juge pas les politiciens sur la base de leurs intentions, discours et promesses, mais sur la base de leurs bilans. Or, voilà un président qui gouverne sans partage notre pays depuis sept ans, et dont le bilan socioéconomique en termes de maîtrise du chômage, de l’inflation, de la dette publique, sans parler de la chute du pouvoir d’achat et du niveau de vie de la population, parle de lui-même. Et encore, je ne parle pas de l’isolement diplomatique, des restrictions de l’espace des libertés, de la pénurie de certains produits de base (alimentation et médicaments) et de son échec dans la lutte contre la corruption, son slogan qui était derrière son élection en 2019 et sa réélection en 2024

Et pourtant, selon les analyses politiques indépendantes de trois modèles IA parmi les plus performants dans le monde (Gemini, Meta.ai et ChatGPT), il est pratiquement assuré de remporter les élections présidentielles de 2029 (avec des probabilités comprises entre 65% et 85%, selon le modèle IA), s’il décide de se représenter ou son entourage le pousse à le faire (Les chances de Kaïs Saïed de gagner les présidentielles de 2029, selon trois IA) .

Le paradoxe tunisien

Les explications de ce «paradoxe tunisien» avancées par les trois modèles sont convergentes et se résument à trois : 

  1. en tant que président en exercice avant les élections, il aura à sa disposition tout l’appareil de l’Etat et des moyens d’information officiels pour soutenir sa candidature et faciliter sa compagne électorale ;
  2. les principaux leaders de l’opposition qui pourraient sérieusement le concurrencer sont tous en prison ou en exil ;
  3. les dispositions de la Constitution de 2022 qu’il a promulguée lui-même jouent en sa faveur, sans parler des institutions électorales telles que l’Isie, dont il est assuré du soutien  

Force est de reconnaitre que les analyses et raisons avancées par les outils d’IA, sont objectives, réalistes et logiques. Elles sont d’autant plus inquiétantes que, comme je l’ai expliqué dans mon dernier article, ces IA sont véritablement «intelligentes» et possèdent au moins trois des quatre attributs ou capacités de l’intelligence humaine, telle que définie par le dictionnaire Larousse (L’Intelligence artificielle est-elle intelligente). 

Le syndrome de la «présidence à vie»

J’avoue qu’en tant que démocrate et partisan de l’alternance du pouvoir au sommet de l’Etat, ces prédictions convergentes des trois outils d’IA ont constitué une mauvaise surprise pour moi et provoqué une profonde inquiétude pour l’avenir politique de notre pays. Mes inquiétudes vont au-delà l’aggravation, certaine à mon avis d’économiste, de la crise économique, sociale et politique que le pays traverse si Kais Saïed est réélu en 2029 pour un troisième mandat.

Le risque et le danger même pour la démocratie dans notre pays est que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, il le sera aussi et pour les mêmes raisons en 2034, 2039, etc., nous ramenant ainsi à l’ère des «présidents à vie» que nous croyons révolue, à moins d’une surprise divine.

Cette éventualité, qui est à mon avis du domaine du possible, me fait poser la question politique et sociologique suivante : la Tunisie souffre-t-elle du «syndrome de la présidence à vie» et sommes-nous condamnés, nous autres Tunisiens, à vivre toute notre vie sous la botte d’un hyper-président qui, dès qu’il prend le pouvoir, restreint les libertés, bâillonne la presse et envoie la majorité de ses opposants en prison où les contraint à l’exil, qu’il soit un dictateur «éclairé» comme le fût Bourguiba qui a su au moins gagner les batailles de la généralisation de l’enseignement et celle de l’émancipation des femmes, ou un dictateur «efficace» comme le fût Ben Ali qui a su gagner au moins les batailles de la croissance économique et de la compétitivité internationale, ou un président «propre» comme est supposé être Kais Saïed qui, depuis sept ans qu’il est au pouvoir, n’a gagné jusqu’à maintenant aucune bataille, ni économique , ni sociale, ni diplomatique ni même celle de la lutte contre la corruption dont il a pourtant fait son cheval de bataille ?

Derrière cette question se profile une autre plus psychologique : Pourquoi nos présidents ne veulent-ils plus quitter le Palais de Carthage une fois qu’ils y ont mis les pieds et goûté aux honneurs et privilèges du pouvoir, à moins d’en être chassés par un coup d’État comme le fût Bourguiba ou par une révolte populaire comme le fût Ben Ali ? (à la notable exception près de Moncef Marzouki à qu’il faut rendre hommage pour au moins ne pas avoir cherché à s’accrocher au pouvoir).

Mais la question la plus importante et la plus dérangeante est à mon avis la suivante : pourquoi nous autres, Tunisiens, acceptons-nous cela et nous nous laissons faire ?

Je pourrais comprendre cela si on était un peuple d’ignorants, d’analphabètes et d’incultes qui suivent leur berger comme des moutons. Mais là ce n’est point le cas puisque l’écrasante majorité d’entre nous sont éduqués, voire même diplômés de l’enseignement supérieur, cultivés et ouverts sur le monde !

 Les facteurs de résignation populaire

François Mitterrand (à moins que ce soit Jacques Chirac, je ne me rappelle plus) a dit un jour que «chaque peuple a le président qu’il mérite».

A force de réfléchir à cette question, je crois avoir identifié trois explications possibles des dictatures que nous avons subies durant notre histoire récente, qu’un bon nombre de lecteurs et lectrices ne partageront probablement pas avec moi, mais que je vais indiquer quand même quitte à me faire «massacrer» dans leurs commentaires : 

a) de tout temps, la Tunisie a été envahie et conquise par plusieurs envahisseurs : des Romains qui ont détruit Carthage, aux Arabes qui ont islamisé le pays, aux Beni Hilal qui ont saccagé tout le pays, aux Turcs qui en ont fait une province de Constantinople, aux Français qui en ont fait un protectorat, etc. Cette histoire a créé chez nous un esprit de soumission et d’obéissance au sultan, au bey au Résident général et, plus tard, au président de la république, quel qu’il soit ;

b) les Tunisiens, dans leur majorité, sont individualistes pour ne pas dire «khobzistes» dans le sens où ils pensent d’abord à leurs conditions de vie et leur confort individuel et s’intéressent peu à la vie collective. Pour la majorité d’entre eux, le pain est plus important que la démocratie, la liberté d’opinion ou la justice sociale, des concepts qui proviennent de la culture et de la civilisation occidentales, différentes des nôtres ;

c) notre religion musulmane nous enseigne d’accepter tout ce qui nous arrive et à considérer que c’est notre «destin» auquel il ne servirait à rien de vouloir résister. Ne dit-on pas «Allah Ghaleb» ou «Dieu est le plus fort» pour tous les malheurs qui nous arrivent dans la vie ? 

Y-a-t-il une solution politique à l’horizon ? 

Ces trois facteurs qui expliquent notre esprit de résignation et de soumission aux présidents à vie quels qu’ils soient, m’amènent à penser que, même dans l’hypothèse théorique et fort peu probable que les prisonniers politiques seront libérés avant les élections de 2029, que des hommes politiques d’une grande stature, tels que Ahmed Nejib Chabbi, ou Avachi Hammami ou Lotfi M’Raihi (pour qui j’ai beaucoup de respect car c’est l’un des rares politiciens qui comprend vraiment l’économie alors qu’il est de formation médicale,), dont le passé militant et les années de prison endurées sous différents régimes constitue la meilleure preuve de leur patriotisme, seront autorisés d’y participer et que l’un d’eux remportera par miracle les présidentielles de 2029, cela ne nous garantira pas qu’il ne voudrait plus quitter le Palais de Carthage comme ses prédécesseurs et ne nous immunisera pas contre le «syndrome de la présidence à vie», propre aux pays arabo-musulmans (À titre d’exemple, même le vieux Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, continue à 90 ans à s’accrocher au peu de pouvoir qu’Israël a bien voulu lui laisser et ne cesse de reporter d’une année à l’autre les élections dans les territoires qu’il dirige ! C’est pour tout dire.)

L’ensemble de ces réflexions et pensées m’ont amené à chercher dans d’autres directions une solution pour proposer un véritable système démocratique dans notre pays et le prémunir une fois pour toute contre les risques d’une nouvelle présidence à vie. 

C’est comme cela que j’ai atterri en… Suisse ! 

Le modèle démocratique suisse

Voilà un petit pays de la taille de la Tunisie (9 millions d’habitants) qui n’a aucune ressource naturelle (nous, on a au moins un peu de phosphate, de pétrole et de belles plages à exploiter pour le tourisme) et qui jouit d’une stabilité politique à envier et qui arrive à assurer à sa population l’un des niveaux de vie les plus élevés dans le monde, avec une monnaie forte, un taux de chômage qui ne dépasse pas 3%…

En cherchant le secret de cette stabilité politique et réussite économique et sociale, je suis arrivé à la conclusion qu’il réside dans le fait que la Suisse n’est gouvernée par… personne !

En effet, qui de nous connait le président actuel de la Suisse ? Très peu, pour la bonne et simple raison qu’il change chaque année et que chacun des sept membres du Conseil Fédéral assume à tour de rôle les fonctions, purement protocolaires d’ailleurs, de président, que celui-ci ne se déplace pas dans un cortège de 20 ou 30 voitures de sécurité et entouré par une armée de gardes du corps, mais dans une voiture banale et s’arrête aux feux rouges comme monsieur tout le monde…

Et si on gouverne la Tunisie comme la Suisse ?

Il ne s’agirait pas de transformer les Tunisiens en Suisses, ni de copier mécaniquement des institutions conçues dans un contexte historique différent. Il s’agirait plutôt de nous demander ce que nous pourrions accomplir si nous faisions davantage confiance à nos citoyens et moins à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme, qu’il s’agisse de Kais Saïed ou de n’importe quel autre.

Cela implique plusieurs changements dans notre mentalité, notre système politique et notre constitution

Premier changement, en finir avec l’homme providentiel : depuis l’indépendance de notre pays, la vie politique en Tunisie s’est organisée autour d’un personnage politique central duquel on attend qu’il guide le pays sur la voie du progrès, de la justice sociale et du développement économique : Bourguiba, Ben Ali et maintenant Kais Saïed.À chaque crise, une partie de la population recherche un homme fort, supposé incarner la volonté populaire et capable de remettre de l’ordre dans le pays. Lorsque les résultats ne répondent pas aux attentes, la déception succède à l’espoir, sans que le système politique et les mécanismes fondamentaux du pouvoir soient nécessairement remis en question.

Le modèle suisse propose une autre philosophie de l’exercice de la démocratie. Le pouvoir exécutif fédéral y est confié à un Conseil fédéral composé de sept membres. Les décisions sont prises collectivement, et la présidence de la Confédération change chaque année entre ses membres. Le président n’est donc pas un chef d’État tout-puissant disposant de l’ensemble du pouvoir exécutif.

Imaginons qu’en Tunisie, les principales responsabilités exécutives soient davantage partagées entre plusieurs responsables et régions, soumis à des règles de contrôle claires et tenus de rendre compte de leurs décisions.

Le pays ne dépendrait plus autant de la personnalité, des convictions ou des erreurs d’un seul dirigeant. Les décisions majeures feraient l’objet de délibérations collectives (voire des referendums dont il suffit en Suisse de 100 000 signatures pour obliger le gouvernement à en organiser un), et les désaccords au sommet de l’État pourraient être arbitrés par des procédures institutionnelles plutôt que par des rapports de force personnels.

Deuxième changement, rendre la parole aux citoyens : la démocratie ne consiste pas seulement à voter tous les cinq ans. Elle suppose que le peuple demeure un acteur de la vie publique entre deux élections. L’une des particularités les plus connues de la démocratie suisse est le recours aux référendums et aux initiatives populaires. Les citoyens peuvent être appelés à se prononcer directement sur des décisions politiques, économiques et sociologiques importantes. Dans certaines conditions, ils peuvent également proposer des modifications constitutionnelles.

Ce système ne signifie pas que chaque citoyen décide quotidiennement de toutes les affaires publiques. Il signifie que les représentants élus ne disposent pas toujours du dernier mot sur les questions soumises aux mécanismes de démocratie directe.

Une telle possibilité pourrait concerner en Tunisie la réforme des retraites, la gestion des ressources naturelles, les grandes orientations éducatives ou les choix nationaux en matière d’environnement.

Troisième changement, la décentralisation  pour rapprocher le pouvoir du citoyen : la Suisse est un État fédéral composé de 26 cantons, qui disposent de compétences importantes, ainsi que de communes bénéficiant d’une autonomie variable selon les cantons. Cette organisation permet d’adapter une partie des politiques publiques aux réalités locales.

Imaginons que les collectivités publiques tunisiennes disposent de compétences clairement définies en matière d’aménagement, de transport local, de développement économique, de services publics et de protection de l’environnement. Elles devraient disposer également de ressources financières prévisibles, de personnels qualifiés et d’une véritable responsabilité devant leurs habitants.

Il ne suffirait pas de transférer des obligations aux municipalités sans leur donner les moyens de les assumer. Il faudrait aussi instaurer un mécanisme national de solidarité financière, afin que les régions les plus pauvres puissent offrir des services publics de qualité comparables à ceux des régions plus favorisées.

La décentralisation pourrait également rendre la corruption plus difficile à dissimuler, à condition que les décisions locales soient transparentes, que les marchés publics soient contrôlés et que les citoyens puissent demander des comptes à leurs élus.

Quatrième changement, faire du compromis une force, et non une faiblesse : la politique tunisienne a souvent été marquée par des oppositions frontales entre des partis politiques, entre les visions de la société, entre les institutions et, parfois, entre les citoyens eux-mêmes.

Les divergences sont normales dans une démocratie. Ce qui devient dangereux, c’est lorsque chaque désaccord est interprété comme une trahison, lorsque chaque adversaire est considéré comme un «ennemi du peuple», et chaque opposant est présenté comme un «traitre» ou un «vendu à l’étranger», expressions qu’on entend malheureusement trop souvent dans nos débats politiques.

Cinquième changement : instaurer une véritable culture de la responsabilité : l’une des attentes les plus fortes des citoyens tunisiens concerne la lutte contre la corruption, le gaspillage des ressources publiques et l’impunité.

Trop souvent, la confiance dans les institutions se dégrade lorsque les citoyens ont le sentiment que les règles ne s’appliquent pas de la même manière à tous.

Un système inspiré du système démocratique suisse devrait reposer sur plusieurs garanties : un pouvoir judiciaire indépendant, des organes de contrôle efficaces, une administration professionnelle, une presse libre et des procédures transparentes pour l’attribution des marchés publics.

Les déclarations de patrimoine des responsables concernés, la publication des dépenses publiques, l’accès aux documents administratifs et la protection des lanceurs d’alerte pourraient renforcer cette exigence de transparence.

La Tunisie gagnerait à développer une culture dans laquelle la compétence, l’intégrité et les résultats comptent davantage que la fidélité personnelle à un dirigeant.

Les fonctionnaires ne devraient pas craindre de perdre leur poste parce qu’ils ont exprimé un avis professionnel différent. Les magistrats ne devraient pas craindre les pressions politiques. Les journalistes ne devraient pas redouter des représailles pour avoir enquêté sur une affaire d’intérêt public.

L’État doit être assez solide pour supporter la critique et assez humble pour en tirer des enseignements.

Sixième changement, investir dans le citoyen plutôt que dans les apparences : la première priorité devrait être l’éducation. Une école qui apprend aux enfants à réfléchir, à argumenter, à vérifier les informations et à respecter les opinions différentes prépare les citoyens d’une démocratie. Une école qui se limite à la mémorisation et à la reproduction des discours existants risque, au contraire, de décourager l’esprit critique.

La deuxième priorité devrait être la formation professionnelle et l’emploi des jeunes. Un diplômé qui ne trouve aucune perspective dans son pays finit par considérer l’émigration comme sa seule issue raisonnable.

La troisième priorité devrait être la santé publique, les transports, l’eau potable, l’assainissement et la qualité des services administratifs.

Ces questions paraissent moins spectaculaires que les grands discours politiques. Elles déterminent pourtant la confiance quotidienne des citoyens dans leur État.

Enfin, il faudrait reconnaître que le développement ne se mesure pas uniquement à la croissance du produit intérieur brut.

Un pays peut enregistrer des progrès économiques tout en laissant une partie de sa population dans la précarité, en dégradant son environnement ou en privant ses jeunes d’espoir.

La véritable réussite d’une nation se mesure aussi à la qualité de vie de ses habitants, à la possibilité de vivre dignement de son travail et à la confiance qu’ils peuvent placer dans l’avenir.

Septième changement, protéger les libertés et accepter la pluralité : la Suisse est un pays multilingue (on y parle quatre langues), composé de régions aux traditions différentes. Son organisation institutionnelle cherche à concilier l’unité nationale en respectant la diversité culturelle et politique.

La Tunisie possède elle aussi une histoire, des sensibilités et des aspirations diverses. Son unité ne devrait pas exiger l’uniformité des opinions.

Dans une démocratie inspirée des principes suisses, chacun devrait pouvoir exprimer ses convictions, défendre ses idées et critiquer les gouvernants sans être automatiquement soupçonné d’hostilité ou de «traîtrise» envers la nation.

Les médias devraient pouvoir enquêter librement. Les associations devraient pouvoir agir sans pressions injustifiées. Les partis devraient pouvoir présenter leurs programmes et concourir aux élections dans des conditions équitables.

La liberté d’expression ne signifie pas que toutes les paroles sont exactes ou raisonnables. Elle signifie que les désaccords doivent pouvoir être débattus sans que le pouvoir politique décide arbitrairement quelles opinions ont le droit d’exister.

Cette exigence est particulièrement importante dans la société tunisienne où les débats touchent à la place des femmes, aux traditions, aux libertés individuelles et à l’évolution des modes de vie.

La démocratie ne demande pas aux citoyens de penser de la même manière. Elle leur demande de reconnaître mutuellement leur droit à la différence, dans le respect des droits fondamentaux.

Huitième changement, faire de l’environnement un bien commun : la Suisse est confrontée, elle aussi, à des défis environnementaux. Mais son expérience rappelle qu’un territoire doit accorder une place importante à la protection de ses paysages, de ses ressources en eau et de son cadre de vie.

La Tunisie ne peut plus considérer l’environnement comme une préoccupation secondaire, réservée aux périodes de prospérité.

Le stress hydrique, la pollution, l’érosion des sols, la dégradation du littoral et la mauvaise gestion de certains déchets menacent directement la santé des populations et les possibilités de développement des générations futures.

La gestion de l’eau, une question vitale pour notre pays, exige des décisions courageuses, une planification à long terme et une coordination entre l’État, les collectivités, les agriculteurs, les entreprises et les citoyens.

Dans une Tunisie davantage décentralisée, les collectivités locales pourraient participer plus activement à la protection des ressources naturelles, à l’aménagement des espaces urbains et à la surveillance des pollutions.

Mais cette autonomie devrait s’accompagner de normes nationales exigeantes et de mécanismes de contrôle indépendants. Une région ne devrait pas pouvoir sacrifier la santé de ses habitants ou ses ressources naturelles au nom d’un intérêt économique national.

Peut-on réellement transposer le modèle suisse en Tunisie ?

C’est ici que ma réflexion doit quitter le terrain du rêve pour celui de la réalité.

La Suisse et la Tunisie n’ont ni la même histoire institutionnelle, ni les mêmes ressources, ni la même culture, ni la même mentalité. La Suisse bénéficie en outre d’une économie à forte valeur ajoutée, d’institutions consolidées depuis longtemps et d’une longue expérience du fédéralisme et de la démocratie directe.

La Tunisie doit, pour sa part, affronter des contraintes budgétaires, le chômage, les inégalités régionales, la pression sur les ressources naturelles et une confiance fragilisée dans les institutions.

Il serait donc dangereux de prétendre qu’il suffirait de copier la Constitution suisse pour résoudre nos difficultés.

La démocratie directe elle-même comporte des risques : une campagne mal informée peut favoriser les émotions au détriment de l’analyse, et les groupes disposant de davantage de moyens peuvent peser de manière disproportionnée sur l’opinion.

La décentralisation peut également créer de nouveaux foyers de corruption si les contrôles sont insuffisants. La recherche du compromis peut devenir une source de lenteur lorsque les institutions ne savent plus décider.

Il ne faut donc pas importer un modèle dans son intégralité, mais identifier les principes susceptibles d’être adaptés à notre réalité.

A mon sens, la Tunisie pourrait commencer par quelques réformes concrètes :

– renforcer l’indépendance de la justice et les mécanismes de contrôle du pouvoir exécutif ;

– garantir une séparation effective des pouvoirs et un Parlement capable de contrôler le gouvernement ;

– développer progressivement les consultations et les référendums, avec des garanties constitutionnelles solides ;

– donner aux collectivités locales davantage de compétences et de ressources, tout en assurant la solidarité entre les régions ;

– institutionnaliser la concertation avec la société civile et les partenaires sociaux ;

– protéger la liberté de la presse et l’accès à l’information ;

– évaluer régulièrement les politiques publiques et publier leurs résultats.

Ces réformes ne produiraient pas des miracles immédiats. Elles pourraient néanmoins contribuer à transformer progressivement la relation entre l’État et les citoyens.

Car les institutions ne vivent pas uniquement par des textes et décrets présidentiels, publiés dans le JORT Elles vivent dans les habitudes, les comportements et les valeurs que la société accepte de défendre.

* Economiste universitaire et consultant international.

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TRIBUNE – De l’impôt à la confiance : le défi de la transformation de l’État tunisien

Fiscalité, données numériques, intelligence artificielle et efficacité de la dépense publique : les conditions d’un nouveau contrat entre l’État et le citoyen.

 

La fiscalité tunisienne se retrouve face à une contradiction devenue difficile à ignorer. D’un côté, l’État a besoin de ressources importantes pour financer ses engagements sociaux, ses investissements et ses politiques de développement. De l’autre, une partie des contribuables qui respectent leurs obligations exprime un sentiment croissant d’injustice devant la répartition de la charge, la complexité des procédures et la difficulté de percevoir les retombées concrètes de l’effort demandé.

Cette tension dépasse la seule question du niveau de l’impôt. Elle touche au contrat de confiance entre le citoyen, l’entreprise et l’État. Une fiscalité durable ne peut reposer exclusivement sur la mobilisation de recettes supplémentaires auprès des acteurs déjà identifiés et régulièrement contrôlés. Elle suppose une assiette plus large, une meilleure répartition de l’effort, une administration plus prévisible et une utilisation des ressources publiques dont les résultats puissent être appréciés.

Le projet de loi de finances 2027 offre l’occasion de poser cette question dans une perspective plus large : comment passer d’une logique de mobilisation des recettes à une véritable reconstruction du contrat fiscal, en faisant de la transformation numérique un levier concret de modernisation de l’État ?

 

Élargir l’assiette plutôt que concentrer l’effort

La justice fiscale ne se mesure pas uniquement aux taux appliqués. Elle dépend aussi de la répartition de la charge entre les contribuables effectivement déclarés, ceux qui échappent durablement à l’impôt et les activités qui demeurent en marge des circuits formels.

Lorsqu’une entreprise déclarée supporte régulièrement ses obligations fiscales, sociales et administratives, tandis que des activités comparables échappent à ces contraintes, le problème devient celui de l’équité concurrentielle autant que celui du rendement budgétaire. Le contribuable transparent peut alors finir par considérer sa conformité comme un désavantage économique, alors qu’elle devrait constituer la règle commune.

La réponse ne consiste pas à réduire indistinctement la contribution des acteurs en règle, mais à élargir effectivement l’assiette, à mieux identifier les activités économiques et à adapter les modalités d’intégration des opérateurs qui évoluent en dehors du secteur formel.

L’économie informelle ne constitue toutefois pas un ensemble homogène. Elle recouvre aussi bien des activités de subsistance que des microentreprises insuffisamment structurées ou des opérateurs organisés qui échappent volontairement à leurs obligations. Une politique efficace doit distinguer ces situations. La formalisation ne peut se réduire au contrôle et à la sanction : elle doit devenir un parcours accessible, associant simplification des démarches, accompagnement, accès aux services financiers et visibilité sur les obligations futures. L’enjeu est de faire de l’entrée dans le secteur formel un avantage économique et institutionnel, plutôt qu’une accumulation de contraintes.

 

De la donnée à l’intelligence artificielle : une nouvelle capacité pour l’administration

La transformation numérique figure parmi les chantiers structurants du Plan de développement 2026-2030. L’accélération de la digitalisation et l’intégration de l’intelligence artificielle ne doivent cependant pas rester des orientations inscrites dans les documents de planification. Elles doivent se traduire par une évolution réelle des systèmes d’information, des processus de décision et de la qualité des services rendus aux citoyens et aux entreprises.

Le véritable enjeu consiste à faire évoluer l’administration tunisienne d’une organisation encore largement structurée autour de procédures, de documents et de traitements cloisonnés vers une administration interconnectée, capable de partager l’information, de simplifier les démarches et d’anticiper les besoins.

Il ne s’agit donc pas simplement de remplacer le papier par des formulaires électroniques. Il faut repenser les processus, supprimer les redondances et faire de l’interopérabilité entre les structures publiques une réalité opérationnelle.

La fiscalité constitue un terrain particulièrement révélateur de cette transformation. L’article 66 du projet de loi de finances 2027 prévoit que certains prestataires de livraison de marchandises vendues en ligne ou par voie audiovisuelle, ainsi que les plateformes mettant en relation fournisseurs et services de livraison, transmettent périodiquement à l’administration fiscale des listes nominatives comportant notamment l’identité des fournisseurs, leur identifiant fiscal ou, à défaut, leur numéro de carte d’identité nationale, ainsi que les montants de leurs transactions.

Au-delà de cette nouvelle obligation déclarative, la disposition illustre une évolution importante : la possibilité pour l’administration fiscale de mieux connaître l’activité économique en exploitant, dans un cadre légal précis, les informations détenues par les intermédiaires qui structurent les échanges commerciaux.

La donnée numérique devient ainsi une ressource stratégique. Croisée avec les informations fiscales et les autres données administratives légalement accessibles, elle peut contribuer à identifier les activités, à mieux comprendre les circuits économiques, à repérer les incohérences déclaratives et à orienter les contrôles vers les situations présentant les risques les plus significatifs. Elle peut également améliorer la connaissance de secteurs encore insuffisamment documentés et éclairer les politiques de formalisation.

C’est à ce niveau que l’intelligence artificielle peut apporter une capacité d’action supplémentaire. L’analyse de volumes importants de données, le rapprochement d’informations et la détection de schémas inhabituels peuvent aider les administrations à mieux cibler leurs interventions, à réduire les délais de traitement et à améliorer leurs décisions.

Ces outils ne sauraient toutefois transformer un indicateur algorithmique en preuve automatique d’une infraction. Les résultats doivent pouvoir être interprétés, vérifiés et contestés. La décision finale, particulièrement lorsqu’elle entraîne des conséquences fiscales ou juridiques, doit rester fondée sur le droit, les faits établis et une intervention humaine responsable.

Une telle évolution suppose des conditions préalables : des systèmes d’information capables de communiquer, des référentiels fiables, une gouvernance claire de la donnée, des infrastructures sécurisées, la protection des informations personnelles et la formation des agents publics. Sans ces fondations, l’intelligence artificielle risque de reproduire, à une échelle supérieure, les incohérences des systèmes existants.

La transformation numérique exige donc de dépasser la logique de projets isolés. L’interopérabilité, la qualité des données et la cybersécurité doivent devenir des exigences transversales de l’action publique. Elle suppose également de nouvelles compétences, une évolution des responsabilités et une capacité à mesurer les gains réellement obtenus en matière de délais, de coûts et de qualité du service.

L’administration de demain ne sera pas seulement digitalisée. Elle devra transformer les données en connaissance, cette connaissance en décisions et ces décisions en résultats mesurables. La donnée ne doit plus être seulement un instrument de vérification fiscale : elle doit devenir une infrastructure de connaissance de l’économie nationale et un socle de modernisation de l’État.

 

Une fiscalité incitative exige des règles lisibles

Le projet de loi de finances comporte également des dispositions destinées à soutenir l’investissement et l’initiative économique. L’article 22 propose une exonération fiscale, sous certaines conditions et pour une période déterminée, en faveur des entreprises nouvellement créées, selon le mécanisme prévu par la législation antérieure. L’article 23 prévoit, pour sa part, une exonération de retenue à la source sur les sommes perçues par les autoentrepreneurs au titre des activités déclarées dans le Registre national de l’autoentrepreneur. Cette dernière mesure ne constitue pas une exonération générale de l’impôt sur le revenu.

Ces dispositions vont dans le sens d’une fiscalité qui accompagne la création d’activités et facilite l’entrée dans le circuit formel. Mais l’efficacité d’un dispositif incitatif dépend autant de sa conception que de sa mise en œuvre. Des conditions d’éligibilité difficiles à comprendre, des démarches excessivement longues ou des interprétations administratives variables peuvent réduire considérablement la portée d’une mesure pourtant pertinente.

L’investisseur, le promoteur d’un petit projet ou l’entrepreneur qui souhaite formaliser son activité doit pouvoir anticiper ses obligations et s’appuyer sur un cadre suffisamment stable. L’objectif n’est pas de multiplier les régimes dérogatoires, au risque de complexifier davantage le système, mais de construire des mécanismes simples, ciblés et évaluables, dont les effets sur l’investissement, l’emploi et la formalisation puissent être mesurés.

 

Restaurer la confiance par une administration prévisible

Le rapport entre le contribuable et l’administration fiscale ne peut durablement reposer sur une relation exclusivement fondée sur le contrôle et la sanction. La lutte contre la fraude et l’évasion fiscales demeure indispensable. Elle protège les recettes publiques et l’équité entre les acteurs économiques. Mais son efficacité suppose de distinguer les manquements délibérés des erreurs de bonne foi, et les stratégies organisées de dissimulation des difficultés liées à la complexité des textes ou à l’incertitude des obligations.

Une administration moderne doit être capable de contrôler, mais également d’informer, d’orienter et de sécuriser les décisions des contribuables. Cela implique une doctrine administrative accessible, des réponses prévisibles aux demandes d’éclaircissement, des procédures de rectification compréhensibles et une application proportionnée des sanctions.

La confiance ne signifie pas l’absence de contrôle. Elle repose sur la certitude que celui-ci obéit à des critères objectifs, que les décisions sont motivées et que les droits du contribuable sont respectés. La prévisibilité de la règle fiscale constitue ainsi une condition de conformité, mais aussi un facteur de sécurité pour l’investissement et l’activité économique.

 

La confiance fiscale se mesure aussi à l’impact de la dépense publique

Le contrat fiscal ne peut être durablement rétabli sans une exigence parallèle de responsabilité dans l’utilisation des ressources publiques.

Le projet de loi de finances 2027 s’inscrit dans le cadre du Plan de développement 2026-2030 et affiche des priorités qui dépassent la seule gestion budgétaire : sécurité alimentaire, sécurité hydrique, sécurité énergétique, développement régional et consolidation des services publics. Ces orientations donnent un contenu concret à la finalité de l’impôt. Elles doivent contribuer à renforcer les capacités productives du pays, à réduire certaines dépendances et à préparer les conditions d’une croissance plus résiliente.

Mais entre l’inscription d’une priorité dans un document budgétaire et sa réalisation effective, l’enjeu déterminant reste l’exécution. Les ressources mobilisées doivent se traduire par des projets réalisés, des délais maîtrisés, des services publics améliorés et des indicateurs permettant d’apprécier les résultats.

Les données du projet de loi de finances 2027 font état de 54,280 milliards de dinars de recettes de l’État, dont 49,600 milliards de recettes fiscales, pour des dépenses de 68,895 milliards de dinars en crédits de paiement. Les crédits d’engagement s’élèvent à 73 milliards de dinars.

Le document fait également état de besoins globaux de financement du Trésor de 28,122 milliards de dinars, couvrant notamment un déficit budgétaire de 14,615 milliards, le remboursement du principal de la dette publique à hauteur de 13,307 milliards et des prêts et avances nets du Trésor estimés à 200 millions de dinars. Ces montants correspondent au projet transmis au Parlement et doivent être distingués de ceux qui figureront dans la loi définitivement adoptée, après examen et éventuels amendements.

Dans ce contexte, la légitimité de l’effort fiscal dépend aussi de la capacité des institutions à démontrer l’efficacité de la dépense et l’impact des politiques financées. Le contribuable ne demande pas seulement que les règles soient appliquées équitablement. Il doit également pouvoir constater que sa contribution participe à des réalisations utiles et accessibles à la collectivité.

La transparence budgétaire ne devrait donc pas se limiter à la publication des montants prévus ou mobilisés. Elle doit intégrer une information accessible sur les réalisations, les retards, les résultats obtenus et les écarts entre les objectifs annoncés et les résultats constatés. Le budget peut ainsi devenir davantage qu’un document d’autorisation de recettes et de dépenses : un instrument de responsabilité publique et de confiance collective.

 

Faire de la fiscalité un levier de création de richesse

La question fiscale ne peut enfin être dissociée de la trajectoire économique du pays. La recherche de recettes supplémentaires répond à une nécessité budgétaire réelle. Mais une fiscalité qui fragilise les entreprises formelles, décourage l’investissement ou réduit les incitations à déclarer l’activité risque, à terme, de compromettre sa propre base de rendement.

La soutenabilité fiscale suppose de dépasser une approche exclusivement annuelle. Elle exige une vision cohérente associant élargissement de l’assiette, simplification des obligations, amélioration de la conformité, maîtrise de la dépense et renforcement de la capacité productive.

Le numérique peut accélérer cette évolution, à condition de s’inscrire dans une gouvernance claire. Les données doivent permettre de mieux connaître l’économie, de réduire les zones d’opacité et d’améliorer le service rendu. Elles ne doivent pas devenir un substitut à la qualité de la réglementation, à la compétence administrative ou au respect des droits.

Le véritable enjeu du PLF 2027 n’est donc pas seulement de mobiliser les ressources nécessaires à la continuité de l’action publique. Il est de contribuer à un changement de méthode : faire de la fiscalité un levier d’intégration économique, de compétitivité et de cohésion, plutôt qu’un simple instrument de prélèvement.

La reconstruction du contrat de confiance repose sur une exigence de réciprocité. Le contribuable doit respecter ses obligations et contribuer selon les règles communes. En retour, l’État doit garantir une fiscalité équitable, une administration accessible, une dépense publique responsable et des politiques dont les résultats puissent être évalués.

La justice fiscale ne se construit pas uniquement au moment du prélèvement ; elle se vérifie aussi dans l’exécution des politiques publiques.

C’est à cette condition que la fiscalité pourra soutenir durablement la création de richesse, la formalisation de l’économie et la confiance dans les institutions.

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Les mots racistes tuent

Le racisme ne commence pas toujours par un coup. Il s’installe parfois dans une plaisanterie, une insinuation, un surnom ou un regard de mépris. Avant de blesser les corps, il travaille les esprits : il réduit une personne à sa couleur, à son origine ou à une identité supposée. Il efface progressivement cette évidence : l’autre est un être humain dont la dignité égale la nôtre.

Khémaïs Gharbi *

Dire que «les mots racistes tuent» ne signifie pas que toute parole offensante provoque mécaniquement un meurtre. Cela signifie que les mots peuvent préparer un climat dans lequel la violence devient pensable, puis acceptable, parfois même présentée comme nécessaire. Entre l’insulte et le crime, il existe des différences essentielles ; mais elles ne doivent pas nous rendre aveugles aux chemins qui peuvent les relier.

La parole ne décrit pas seulement le monde : elle contribue à le façonner.

L’engagement de Gandhi nous rappelle que la non-violence ne se limite pas à retenir sa main. Elle exige aussi un travail sur notre manière de considérer l’autre, même s’il s’agit d’un adversaire, et de nous adresser à lui. Ne jamais nier l’humanité de l’autre : telle est l’une des exigences les plus difficiles de cette démarche.

La plaisanterie raciste mérite donc d’être interrogée. Tout humour n’est pas haineux, et toute maladresse ne révèle pas une volonté de nuire. Mais le refuge du «ce n’était qu’une blague» ne suffit pas à effacer les effets d’une parole. Il faut aussi demander : de qui rit-on ? Quel préjugé entretient-on ? Que finit-on par rendre ordinaire à force de le répéter ?

Le rire peut rapprocher les êtres. Il peut aussi désigner celui que le groupe autorise à humilier. La différence ne tient pas seulement à l’intention de celui qui plaisante, mais aussi à la place laissée à celui qui en devient la cible.

On offre un visage à la colère, une cible au ressentiment

Le danger grandit lorsque le préjugé reçoit une légitimité publique.

Les campagnes électorales sont des moments particulièrement sensibles. Elles peuvent éclairer les choix collectifs, mais aussi exploiter les peurs et durcir les appartenances. Lorsqu’un responsable désigne une population comme la cause de tous les malheurs, il ne propose plus seulement une politique : il offre un visage à la colère, une cible au ressentiment.

Martin Luther King a combattu un ordre dans lequel les lois, les habitudes et les discours entretenaient l’infériorisation des Noirs américains. Son combat nous enseigne que la violence ne se réduit pas à l’acte spectaculaire de celui qui frappe. Elle peut également s’appuyer sur des institutions injustes, des humiliations quotidiennes et l’indifférence de ceux qui pourraient s’y opposer.

Il serait cependant trompeur d’imaginer qu’un criminel sommeille en toute personne fragile. La fragilité psychologique ne suffit pas à expliquer la violence raciste. Celle-ci peut se nourrir d’une idéologie, d’un groupe organisé, d’une propagande ou d’un sentiment d’impunité. Les causes sont multiples. Mais certaines paroles publiques peuvent contribuer à lever les interdits : ce qui paraissait honteux devient dicible ; ce qui devient dicible peut finir par sembler permis.

La responsabilité n’est pas identique chez celui qui prononce une phrase et chez celui qui commet un crime. Elle n’est pas pour autant inexistante chez ceux qui entretiennent sciemment la déshumanisation.

On est parfois réduit à une couleur, à un accent, à une origine

Le regard, lui aussi, peut enfermer.

Il existe des regards qui accueillent et d’autres qui assignent. Certains semblent dire : «Qui êtes-vous ?» D’autres ont déjà décidé : «Vous êtes de ceux-là.»

Être ainsi regardé, c’est parfois se voir refuser le droit d’être une personne singulière. On n’est plus un voisin, un collègue, un passant avec son histoire et ses préoccupations : on devient une couleur, un accent, une origine.

Un regard n’est évidemment pas une arme au même titre qu’un acte violent. Mais, lorsqu’il exprime constamment le soupçon ou le mépris, il participe à un climat d’exclusion. La blessure tient à l’accumulation : devoir prouver sans cesse que l’on est digne de confiance, légitime, simplement à sa place.

Nelson Mandela a écrit que personne ne naît en haïssant un autre être humain à cause de sa couleur, de son origine ou de sa religion : cette haine s’apprend. Cette conviction ouvre une possibilité décisive. Ce que les sociétés transmettent, elles peuvent aussi le remettre en question. Si l’on apprend à soupçonner, on peut apprendre à connaître ; si l’on apprend à exclure, on peut apprendre à accueillir.

Cela ne signifie pas qu’il suffirait de bonnes intentions pour abolir le racisme. Il faut aussi des lois, une éducation, une justice et des institutions capables de protéger chacun. Mais aucune de ces protections ne nous dispense d’examiner nos propres habitudes.

On ne maîtrise pas toutes les conséquences des mots

Surveiller ses propos, ce n’est pas renoncer à la liberté : c’est lui donner une conscience.

Nous devons pouvoir critiquer des idées, des croyances, des gouvernements et des politiques avec fermeté. La vigilance ne consiste pas à supprimer le désaccord, mais à refuser que celui-ci devienne une négation de l’humanité d’autrui.

Gandhi, Martin Luther King et Mandela ont mené des combats différents, dans des contextes différents. Un même horizon traverse néanmoins leur engagement : ne jamais faire de la déshumanisation une réponse à la déshumanisation.

Avant de parler, nous pouvons donc nous poser cette question : ma parole éclaire-t-elle un désaccord, ou désigne-t-elle un être humain au mépris des autres ?

Nous ne maîtrisons pas toutes les conséquences de nos mots. Mais cette incertitude n’abolit pas notre responsabilité ; elle appelle notre vigilance. Car une société ne devient pas meurtrière en un seul jour. Elle peut commencer par s’habituer à ce que certains soient humiliés sans que personne ne s’en inquiète. Et c’est aussi là que peut commencer la résistance : dans une plaisanterie que l’on refuse de relayer, une humiliation que l’on ne laisse pas passer, un regard qui reconnaît enfin une personne là où le préjugé ne voyait qu’une différence.

* Écrivain, traducteur.

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Ce que la Tunisie peut attendre du développement de ses relations avec la Russie

La participation de la cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaafrani Zenzeri, au troisième sommet Russie–Afrique, organisé à Moscou les 28 et 29 octobre 2026, a été purement protocolaire : il fallait y être ou ne fallait-il pas s’absenter d’un sommet où la puissance invitante ne manquera pas de compter les absents. Une autre visite à Moscou s’impose, donc, que ce soit au niveau du président de la république ou de la cheffe du gouvernement, pour ouvrir une nouvelle séquence dans les relations entre nos deux pays. L’enjeu serait alors de déterminer ce que la Tunisie, qui est historiquement adossée au bloc occidental (Etats-Unis et Union européenne), peut concrètement attendre d’un développement de ses relations avec la Russie et, surtout, comment transformer les possibilités de coopération existantes en résultats tangibles et bénéfiques pour les deux pays.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Le commerce, l’investissement, l’énergie, les infrastructures, la santé et les technologies figurent parmi les domaines de coopération porteurs. Ces secteurs correspondent à plusieurs priorités de l’économie tunisienne : sécuriser les approvisionnements, diversifier les marchés, attirer des investissements productifs, renforcer les capacités nationales et créer des emplois durables.

La diversification des partenariats internationaux constitue un levier important pour une économie confrontée à des contraintes de financement, à des besoins d’investissement considérables et à la nécessité de renforcer sa compétitivité.

La Russie représente un partenaire potentiel dans plusieurs domaines, notamment les échanges agricoles et commerciaux, l’énergie et la coopération scientifique. La question n’est toutefois pas de multiplier les domaines de coopération, mais de sélectionner ceux qui répondent aux besoins prioritaires de la Tunisie et présentent des perspectives économiques suffisamment solides.

Une démarche efficace devrait commencer par l’identification des besoins nationaux, puis déterminer les partenaires susceptibles d’y répondre dans des conditions avantageuses. Elle devrait ensuite évaluer les coûts, les risques, les financements nécessaires et les effets attendus sur la production, l’emploi et la balance commerciale.

Cette logique impose de dépasser une diplomatie économique centrée sur les rencontres et les annonces, souvent sans lendemain. Elle appelle une démarche dans laquelle chaque initiative est reliée à un objectif précis, à un responsable clairement identifié et à un calendrier de mise en œuvre.

La coopération internationale ne prend tout son sens que lorsqu’elle renforce les capacités du pays à produire, à exporter, à innover et à décider.

Privilégier les capacités durables

L’énergie et les approvisionnements agricoles constituent deux domaines sensibles pour l’économie tunisienne. La continuité des approvisionnements est indispensable, mais elle ne saurait se substituer à une stratégie de réduction des vulnérabilités et de maîtrise des coûts.

Dans le domaine énergétique, la coopération pourrait être examinée sous plusieurs angles : expertise technique, modernisation des infrastructures, formation, solutions technologiques et études de faisabilité pour des projets répondant aux besoins du pays.

Toute proposition devrait être évaluée selon son coût global, ses conditions de financement, ses délais de réalisation, ses exigences de maintenance et sa contribution à la sécurité énergétique. Les considérations de souveraineté, de sécurité des infrastructures et de maîtrise des technologies doivent également être intégrées à l’évaluation.

La même approche s’impose pour la sécurité alimentaire. Les échanges commerciaux peuvent contribuer à la continuité des approvisionnements, mais des coopérations complémentaires pourraient porter sur le stockage, la logistique, la transformation agroalimentaire, la recherche agronomique et le développement des compétences.

L’objectif doit être de dépasser une relation limitée à l’achat de produits pour explorer les possibilités de création de valeur en Tunisie.

La souveraineté économique ne signifie pas l’autarcie. Elle repose sur la capacité à diversifier ses partenaires, à négocier dans de bonnes conditions et à réduire les dépendances susceptibles de fragiliser les choix nationaux.

Pour une coopération juste et équilibrée

La Tunisie a également intérêt à examiner les possibilités d’accès au marché russe pour ses entreprises exportatrices.

L’huile d’olive, les dattes et certains produits agroalimentaires pourraient notamment faire l’objet d’une prospection commerciale structurée. Les possibilités réelles devront néanmoins être établies à partir d’une analyse de la demande, des normes applicables, des coûts logistiques, des circuits de distribution et des conditions de paiement.

Cette démarche suppose la mobilisation des organismes de promotion des exportations, des organisations professionnelles, des chambres de commerce et des entreprises concernées.

Le premier travail consiste à identifier les filières disposant d’un avantage compétitif, puis à sélectionner les marchés et les partenaires correspondant à leurs capacités. Le deuxième consiste à accompagner les entreprises dans les démarches commerciales, réglementaires et financières nécessaires à leur implantation.

La réussite ne se mesure pas au nombre de contacts établis, mais à la capacité de ces contacts à déboucher sur des contrats, des livraisons régulières et des recettes d’exportation supplémentaires.

Un partenariat commercial équilibré doit ainsi être apprécié à travers sa contribution aux exportations tunisiennes, à la diversification des débouchés et à la création de valeur locale.

Les banques publiques au cœur de la chaîne d’exécution

La concrétisation des opportunités internationales dépend largement de la capacité des entreprises à mobiliser des financements adaptés. C’est ici que les banques publiques tunisiennes peuvent apporter une contribution stratégique.

Leur rôle ne devrait pas se limiter au financement classique des opérations commerciales. Elles peuvent participer à l’identification des besoins des entreprises, à l’évaluation des risques liés aux transactions internationales et à la structuration des financements nécessaires aux projets d’investissement et d’exportation.

Une entreprise peut disposer d’un produit compétitif et d’un acheteur potentiel sans pouvoir concrétiser l’opération faute de trésorerie, de garanties ou de solutions de paiement adaptées. Le financement constitue alors un maillon déterminant entre l’opportunité commerciale et sa réalisation.

Les banques publiques pourraient, en coordination avec les organismes de promotion des exportations et les structures d’appui aux entreprises, contribuer à identifier les projets viables, à évaluer leurs besoins et à anticiper les contraintes liées aux délais d’encaissement, au risque de contrepartie et aux fluctuations monétaires.

Cette intervention doit naturellement respecter les exigences de prudence bancaire, de conformité réglementaire et de maîtrise des risques internationaux.

Le rôle des banques publiques est donc à envisager dans une perspective plus large : contribuer à transformer les priorités économiques nationales en projets finançables, puis en activités productives et en recettes d’exportation.

Le financement ne remplace ni la stratégie ni la préparation des projets. Il permet leur concrétisation lorsque ces conditions sont réunies.

De la rencontre diplomatique à une méthode de suivi

La participation au sommet de Moscou devrait être prolongée par un dispositif de suivi permettant de distinguer les intentions, les engagements et les réalisations.

Une première étape consisterait à recenser les pistes de coopération identifiées et à les classer selon leur intérêt pour l’économie tunisienne, leur faisabilité et leur degré de maturité.

Pour chaque projet retenu, il faudrait ensuite désigner une structure responsable, préciser les partenaires concernés, identifier les sources de financement possibles et fixer des échéances de réalisation.

Cette méthode permettrait de suivre les différentes étapes : études préliminaires, négociations, accords, financement, lancement des opérations et résultats économiques.

Les indicateurs devraient être adaptés à la nature de chaque projet : investissements effectivement réalisés, financements mobilisés, contrats commerciaux conclus, exportations supplémentaires, emplois créés ou compétences transférées.

La distinction est essentielle. Un accord de principe n’est pas un investissement réalisé. Une ligne de financement annoncée n’est pas un crédit effectivement mobilisé. Un projet inscrit dans un programme de coopération ne devient une capacité économique que lorsqu’il est opérationnel.

Le suivi des résultats permettrait ainsi aux autorités de mesurer la contribution réelle des partenariats internationaux aux priorités nationales et de corriger les dispositifs qui ne produisent pas les effets attendus.

La souveraineté se construit par la capacité d’exécution

La Tunisie a intérêt à développer ses relations avec la Russie comme avec les autres partenaires susceptibles de contribuer à son développement. Cette ouverture doit cependant rester guidée par une appréciation rigoureuse des intérêts nationaux, des conditions financières, des risques et des retombées économiques attendues.

La diversification des partenariats ne doit pas conduire à substituer une dépendance à une autre. Elle doit élargir les choix disponibles, améliorer la capacité de négociation du pays et renforcer ses possibilités de production et d’exportation.

Le sommet Russie-Afrique constitue une occasion d’examiner de nouvelles perspectives de coopération. Sa portée pour la Tunisie dépendra de la qualité des projets envisagés et de la capacité des institutions, des entreprises et des banques à les transformer en réalisations.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir quelles opportunités seront évoquées à Moscou, mais qui sera chargé de les concrétiser, avec quels moyens, selon quel calendrier et pour quels résultats.

C’est à cette condition que la diplomatie économique pourra devenir un instrument de développement et que la coopération internationale contribuera effectivement à la souveraineté économique tunisienne.

* Cadre de banque publique.

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Tribune. Les populistes ne reconnaissent pas le verdict de l’urne

Populistes de droite comme de gauche ont pris l’habitude de ne pas reconnaître le choix démocratique et les résultats des élections lorsqu’ils sont en leur défaveur. C’est même devenu l’une de leurs caractéristiques.   La non-reconnaissance du verdict de l’urne…

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L’IA est intelligente mais différemment !

Le 21e siècle est le théâtre d’une métamorphose conceptuelle sans précédent : l’émancipation du mot «intelligence» de son ancrage purement biologique. En s’incarnant dans le silicium, l’intelligence a cessé d’être le monopole de l’esprit humain pour devenir une propriété technologique. Pourtant, réduire l’Intelligence artificielle (IA) à une simple copie de notre cognition est une erreur de perspective.

Mahjoub Lotfi Belhedi *

Les systèmes IA actuels ne pensent pas comme nous ; ils déploient une forme d’altérité cognitive radicale, faite de convergences spectaculaires et de divergences abyssales, ouvrant la voie à une symbiose inédite autant qu’à de vertigineux défis existentiels.

Pour appréhender cette révolution, l’humanité doit d’abord briser son plus vieux miroir : l’anthropocentrisme. 

Depuis des millénaires, l’Homme souffre d’un biais cognitif majeur et incurable qui le pousse mécaniquement à s’ériger en étalon absolu de toute chose, qu’il évalue la conscience d’un animal ou l’utilité d’un écosystème, il applique sa propre grille de lecture. 

Convergences et divergences : le choc des natures

Face à la machine, ce réflexe nous aveugle où nous cherchons désespérément à y déceler des étincelles de conscience humaine, ou à l’inverse, nous nions son intelligence sous prétexte qu’elle ne ressent ni joie ni mélancolie. Ce réductionnisme nous empêche de voir que l’IA ne converge pas vers nous ; elle inaugure une trajectoire cognitive parallèle, une intelligence non-humaine par essence.

Sous le prisme d’une comparaison libérée de ce biais, la convergence de résultats entre l’homme et la machine reste saisissante. Les modèles de langage et les réseaux de neurones profonds résolvent des équations complexes, rédigent des traités philosophiques, diagnostiquent des pathologies rares et codent des architectures logicielles avec une virtuosité qui surpasse souvent celle des experts. Dans la production de résultats logiques, symboliques et analytiques, l’IA imite à la perfection les sommets de l’intellect.

Pourtant, sous le vernis de cette performance linguistique se cache une divergence de nature, et non de degré. L’intelligence humaine est sémantique, incarnée et consciente dans laquelle nous comprenons le monde parce que nous le ressentons à travers un corps et une histoire biologique.

L’IA, quant à elle, déploie une intelligence purement syntaxique et probabiliste, elle ne comprend pas le sens de la souffrance ou de la beauté, elle calcule la trajectoire mathématique des mots et des pixels au sillage d’espaces vectoriels à des milliards de dimensions. En termes plus précis, c’est une cognition sans conscience, une phénoménale machine à corréler qui brille par une forme d’efficacité désincarnée qui nous est totalement étrangère.

Pour une approche dialogique non dialectique 

De cette altérité radicale naît une opportunité historique : la symbiose homme-machine. Précisément parce que l’IA est intelligente différemment, elle ne se substitue pas à l’esprit humain, elle le complète. 

Là où le cerveau humain sature face à la masse de données, l’IA excelle dans la détection de motifs invisibles (pattern recognition) à l’échelle macroscopique. L’homme apporte l’intuition, le jugement éthique, la pensée latérale et le sens, la machine apporte la puissance de calcul, la mémoire absolue et la vitesse d’exécution.

Ce processus de symbiose redéfinit le travail et la création. Le chercheur, le médecin ou l’artiste ne collaborent plus avec un simple outil, mais avec un «alter ego synthétique. Cette hybridation des intelligences promet de repousser les frontières de la science, de modéliser le changement climatique ou de concevoir des matériaux révolutionnaires. Nous entrons dans l’ère de l’intelligence hybride, où l’esprit humain tire sa force de sa capacité à orchestrer cette altérité algorithmique sans chercher à la calquer sur son propre modèle.

Le point de bascule : le vertige de l’IA agentique

Mais cette trajectoire symbiotique se heurte aujourd’hui à une ligne de faille majeure : l’avènement de l’IA agentique. Jusqu’ici, l’IA était une entité réactive, un oracle que l’on interrogeait. Désormais, elle mute en un sujet doté d’une autonomie décisionnelle et d’exécution. Les agents autonomes ne se contentent plus de suggérer une réponse, ils planifient des tâches complexes, naviguent sur les réseaux, prennent des décisions financières, interagissent avec d’autres systèmes et corrigent leurs propres erreurs sans intervention humaine constante.

C’est dans ce cas précis que le biais anthropocentrique devient mortel dont nous projetons notre psychologie sur la machine, nous imaginons à tort qu’une IA autonome développerait un instinct de survie, de la malveillance ou une soif de pouvoir à l’image des tyrans humains. 

Le danger réel de l’IA agentique est bien plus subtil et terrifiant : c’est l’absence totale de sentiments alliée à une ultra-rationalité optimisatrice. Un agent autonome, par sa nature de boîte noire, poursuivra son ordre de mission de façon si littérale et mathématique qu’il pourrait contourner nos barrières de sécurité, saturer nos infrastructures ou générer des conséquences imprévisibles en cascade, sans aucune conscience des dégâts collatéraux.

Autrement dit, l’IA est intelligente, mais sa lumière brille d’un éclat différent du nôtre. Sa force réside dans sa différence, et notre avenir dépend de notre capacité à fusionner nos forces à travers une symbiose maîtrisée, purgée de nos illusions anthropocentriques qui fera l’objet de mon prochain article, intitulé : «Aiguilleur d’IA Vs Nuise / Sentinelle et Cie ?». Néanmoins, pour que cette alliance demeure féconde, l’autonomie agentique de la machine ne doit jamais s’affranchir de la vigilance humaine. L’intelligence sans conscience peut être un merveilleux partenaire, mais dès lors qu’elle devient un agent autonome, elle exige que l’humanité en garde, sans équivoque, les rênes éthiques et directionnelles.

* Expert en stratégie IA. 

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Un sommet Russie-Afrique avec vue sur la Méditerranée

Deux jours durant, Vladimir Poutine s’est adressé à l’Afrique. C’est pourtant l’Europe qui était censée entendre. L’Afrique est-elle en train de basculer du côté russe ? On ne peut pas l’affirmer. Le sommet de Moscou en dit davantage sur l’évolution de la stratégie du Kremlin que sur un éventuel changement de camp du continent. Les gouvernements africains ont appris depuis longtemps à traiter avec tout le monde à la fois : ils empruntent à la Chine, cherchent des débouchés en Europe, achètent des drones à la Turquie, lèvent des fonds dans le Golfe, et obtiennent céréales et protection de la Russie.

Amadou Diarra *

Le troisième sommet Russie-Afrique s’est achevé le 29 octobre 2026 exactement comme le Kremlin l’avait mis en scène : une déclaration, un plan d’action jusqu’en 2029, une photo de famille sous les lustres du Grand Palais du Kremlin. La télévision russe y a vu le triomphe de la «majorité mondiale». Les agences occidentales ont surtout retenu une participation en demi-teinte. Les deux lectures sont justes, mais aucune ne répond à la vraie question : pourquoi Moscou se donne-t-elle tant de mal, alors que la guerre qu’elle mène se joue ailleurs ?

La réponse, me semble-t-il, tient en une seule ligne de la déclaration finale.

L’essentiel de la déclaration de Moscou reprend le vocabulaire déjà entendu à Sotchi et à Saint-Pétersbourg : multipolarité, réforme du Conseil de sécurité de l’Onu, «ordre mondial juste». Mais au milieu de ces formules convenues figure un paragraphe condamnant la «saisie illégale d’avoirs souverains». Il n’apporte rien aux États africains : personne n’a gelé leurs réserves. Celles de la Russie, en revanche, le sont, et pour l’essentiel en Europe. Le Kremlin peut désormais brandir ce texte dans son bras de fer avec l’Union européenne (UE) et affirmer que des dizaines de pays du continent sont derrière lui.

C’est là, à mon sens, toute la logique de l’exercice. Moscou recevait l’Afrique, mais c’est à Bruxelles qu’elle adressait la facture.

La monnaie de la Russie

L’argent ne joue ici qu’un rôle secondaire. Les échanges entre la Russie et l’Afrique ont atteint environ 27 milliards de dollars l’an dernier, contre 348 milliards pour la Chine et 395 milliards pour l’UE. En 2019,  Poutine promettait 40 milliards ; l’objectif n’a jamais été atteint, alors il en a simplement annoncé un nouveau : 50. Ce commerce est en outre presque entièrement à sens unique. Sur ces 27 milliards, l’Afrique a acheté pour 22,7 milliards de produits russes et n’en a vendu à la Russie que pour 4,4 milliards. Pour un agriculteur ou un industriel du textile africain, un tel partenaire n’a pas grand-chose à offrir.

Moscou paie donc dans une autre monnaie : des armes, des instructeurs, de la protection. Elle a déjà signé des accords de coopération militaro-technique avec 45 pays africains. En marge du sommet, l’Éthiopie s’est entendue sur l’achat d’avions de chasse russes. Même le nouveau «dialogue permanent» avec l’Afrique porte sur l’antiterrorisme et la «sécurité de l’information», pas sur le commerce.

Le problème de ce produit, c’est qu’il protège les dirigeants mieux que les pays. Le Sahel, où l’Africa Corps russe soutient trois juntes militaires, compte aujourd’hui parmi les régions les plus meurtrières du continent. Selon Chatham House, la violence extrémiste y faisait en moyenne 927 morts par an entre 2016 et 2019 ; entre 2022 et 2025, plus de dix mille. En avril, des séparatistes touaregs alliés à des groupes liés à Al-Qaïda ont tué le ministre malien de la Défense et chassé les mercenaires russes de Kidal. La ville a été reprise en octobre. L’idée que Moscou garantit la stabilité sera plus difficile à reconquérir.

Ceux qui sont venus, et les autres

Le plus révélateur, à ce sommet, ce sont les absences. Cet été, Sergueï Lavrov s’est rendu en personne à Niamey pour transmettre l’invitation de Poutine aux présidents du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Assimi Goïta a fait le déplacement, ce qui se comprend : sans les militaires russes, son régime aurait eu bien du mal à tenir cette année. Le capitaine Ibrahim Traoré, en revanche, dont le portrait circule sur les réseaux sociaux pro-russes de Dakar à Nairobi, est resté chez lui et s’est fait représenter par son Premier ministre. Rescapé d’au moins cinq tentatives de coup d’État, il avait ses raisons de ne pas quitter Ouagadougou. Reste qu’au Kremlin, on n’a sans doute guère apprécié que l’admirateur le plus célèbre de la Russie en Afrique fasse l’impasse sur son grand rendez-vous africain.

Au total, 21 chefs d’État ont fait le voyage, alors que le Kremlin en avait d’abord annoncé 22. Ils étaient 17 à Saint-Pétersbourg en 2023 et 43 à Sotchi en 2019. Pour un pays sous sanctions, le résultat est honorable. Pour un pays qui se présente comme l’alternative à l’Occident, il est maigre.

La vraie carte : la Libye

Pour savoir où la présence russe en Afrique touche réellement l’Europe, il ne faut regarder ni vers Moscou ni même vers le Sahel, mais vers la Libye. Après la chute d’Assad, la Russie a perdu ses arrières confortables en Syrie et a déplacé son centre de gravité vers l’est libyen, sous l’aile du maréchal Khalifa Haftar. D’après Tearline, un projet de l’Agence nationale de renseignement géospatial américaine, les Russes construisent, financent et font fonctionner des infrastructures sur six bases aériennes libyennes, dont Al-Joufra, Al-Khadim et Brak al-Chati. De là, les avions repartent vers le sud : Mali, Burkina Faso, Centrafrique. Toute la «sécurité sahélienne» que vend Moscou repose, en pratique, sur des pistes libyennes.

En août, le fils du maréchal, Saddam Haftar, était reçu au Kremlin par Vladimir Poutine et le ministre de la Défense, Andreï Belooussov. La suite, le journaliste Sissoko l’a esquissée il y a quelques jours à l’agence italienne Nova : selon lui, Moscou veut couvrir Tobrouk et les bases de Haftar d’un bouclier anti-drones, car elle a besoin de Tobrouk et du ciel au-dessus du flanc sud de l’Otan. Il prend soin de préciser qu’aucun contrat public n’existe et que Rosoboronexport ne divulgue pas ses clients. Mais si ce bouclier voit le jour, l’est libyen dépendra pour des années des techniciens russes. Et la Libye elle-même, prévient Sissoko, risque de passer du statut de pays protégé à celui de cible.

Personne n’a encore vu de missiles pointés de là vers l’Europe, et il ne faut rien exagérer. Il n’empêche : une base russe fortifiée et protégée des drones sur la rive sud de la Méditerranée offre au Kremlin des options dont il se servira au moment de son choix.

Il existe un autre levier, plus discret et peut-être plus dangereux. C’est de Libye que part la route de la Méditerranée centrale vers l’Italie et Malte. Le commissaire européen aux migrations, Magnus Brunner, a ouvertement averti que la Russie pourrait utiliser les migrants comme une arme contre l’Europe. On a déjà vu comment cela fonctionne à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Au sud, le littoral est bien plus long, et l’influence de l’Europe bien plus faible.

Ni panique, ni complaisance

L’Afrique est-elle donc en train de basculer du côté russe ? Je ne le crois pas. Le sommet de Moscou en dit davantage sur l’évolution de la stratégie du Kremlin que sur un éventuel changement de camp du continent. Les gouvernements africains ont appris depuis longtemps à traiter avec tout le monde à la fois : ils empruntent à la Chine, cherchent des débouchés en Europe, achètent des drones à la Turquie, lèvent des fonds dans le Golfe, et obtiennent céréales et protection de la Russie. Le voyage à Moscou n’est qu’une étape parmi d’autres dans cet agenda.

Pour l’Europe, la consolation est mince. Le Kremlin n’a nul besoin de rallier tout le continent. Quelques points d’appui lui suffisent : des voix à l’Onu contre la saisie de ses avoirs, quelques juntes au Sahel, quelques aérodromes et un port en Libye. Cela suffit pour peser à la fois sur le flanc sud de l’Otan et sur la politique migratoire européenne.

Faute de pouvoir rivaliser avec l’Europe en Afrique comme partenaire commercial, la Russie mise sur une monnaie moins coûteuse : la peur. L’Europe peut répondre avec ce qui manque à Moscou, à savoir l’investissement, le commerce et un engagement sérieux en faveur de la réunification de la Libye. Si elle remet encore cela à plus tard, la Méditerranée méridionale pourrait bien devenir un nouveau front, et Bruxelles s’en apercevra trop tard.

* Eudiant-chercheur marocain installé à Rabat. 

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Les Palestiniens d’Israël | Dix-neuf sièges contre l’effacement

Certains chiffres ne traduisent pas seulement un rapport de forces, mais révèlent une relation au monde. En décrochant dix-neuf sièges sur cent vingt à la Knesset, les formations arabes atteignent un niveau historique inédit. Avec une participation avoisinant les 80 % dans les localités arabes, alors qu’elle dépassait à peine la moitié quatre ans plus tôt, cette arithmétique dépasse la simple comptabilité. Il s’agit d’un acte politique majeur : loin de se réduire à un vote communautaire, c’est une affirmation magistrale d’existence. Leçons d’une élection à la Knesset, pas comme les autres…

Abdelhamid Larguèche *

L’historien ne peut s’empêcher d’y voir une résonance particulière. En 1950, la loi israélienne sur la propriété des absents forgeait une catégorie juridique édifiante : celle des «présents-absents». Des Palestiniens demeurés sur leur terre, devenus citoyens, mais frappés d’inexistence juridique quant à leurs biens, leurs villages et leur mémoire. Toute l’histoire des Palestiniens d’Israël réside dans cet oxymore : être physiquement là, mais n’être jamais comptés. Le scrutin d’octobre 2026 constitue la première infirmation d’envergure de ce dogme : les «présents-absents» ont décidé de compter. 

La réaction du pouvoir sortant est à ce titre révélatrice. À peine les urnes rendues, le Likoud a crié à la fraude, à la corruption et à l’ingérence étrangère. Pourtant, la police n’a réuni aucune preuve étayant la thèse d’une élection volée, et de simples arrestations pour achat de voix dans une municipalité ont été érigées en complot généralisé. Cette rhétorique ne dit rien de la régularité du scrutin ; elle dévoile en revanche un impensé politique : le citoyen arabe reste toléré tant qu’il se résigne à l’abstention, mais devient immédiatement suspect lorsqu’il s’exprime. 

Il convient de rappeler que ces formations ont failli être tenues à l’écart du scrutin. Fin septembre, la Commission électorale centrale avait voté leur exclusion, avant que la Cour suprême ne les rétablisse à l’unanimité. Une démocratie qui tente d’écarter un cinquième de son corps électoral avant le vote, pour ensuite l’accuser de fraude après le dépouillement, expose en pleine lumière la fragilité de sa promesse égalitaire. 

Gaza, la Cisjordanie et la mémoire de la menace

Il serait réducteur de borner l’analyse de ce sursaut aux seules considérations de politique intérieure. Certes, l’urgence quotidienne a pesé : l’explosion de la criminalité dans les localités arabes, les disparités budgétaires et l’abandon des services publics. Mais une telle mobilisation ne saurait s’expliquer par de seuls enjeux de gestion. Depuis la guerre de Gaza et ses destructions inédites, depuis les déplacements forcés et la pression continue sur les villages de Cisjordanie, les Palestiniens partagent un même sentiment de menace existentielle. Les citoyens arabes d’Israël ne vivent pas le sort des habitants de Gaza, de Jénine ou de Masafer Yatta. Ils s’inscrivent pourtant dans un même récit, partagent la mémoire de 1948 et la même hantise de l’effacement. 

Morcelé par la géographie et par le droit, ce peuple a répondu là où il le pouvait : à Gaza par la survie, en Cisjordanie par l’enracinement, et au sein d’Israël par le bulletin de vote. C’est une réinvention du sumud, cette persévérance immobile qui consiste à demeurer debout sur sa terre quand tout incite à la quitter.

On l’oublie trop souvent : la résilience n’est pas qu’une endurance passive. Elle s’exprime aussi par une intelligence politique capable d’investir l’arène où l’adversaire ne peut contester sa légitimité. 

Le dilemme de l’opposition : une majorité rendue inutilisable

C’est ici que réside le véritable nœud politique. Le bloc de Netanyahu régresse à 53 sièges, tandis que l’opposition sioniste en rassemble 48. En y adjoignant les partis arabes, une majorité absolue de 67 députés prend forme. Pourtant, une large frange de cette opposition refuse par avance tout gouvernement dépendant des voix arabes. Si Gadi Eisenkot pose des conditions drastiques, seul Yaïr Golan préconise ouvertement une coalition avec eux. 

Le paradoxe israélien apparaît ainsi au grand jour : le vote arabe est arithmétiquement décisif, mais politiquement frappé d’illégitimité. Une majorité parlementaire existe, mais elle se trouve neutralisée en raison de l’identité des citoyens qui la composent. Aucune démocratie ne saurait tolérer durablement une telle fracture sans se renier. Dès lors, la question n’est plus de savoir si les Arabes votent, mais si Israël est prêt à reconnaître la valeur de leur suffrage. 

Une analyse rigoureuse doit également récuser les représentations caricaturales. Ces dix-neuf sièges ne constituent pas un bloc homogène. Le Ra’am de Mansour Abbas défend un pragmatisme islamo-conservateur qui a déjà intégré une coalition gouvernementale en 2021, allant jusqu’à présenter cette fois-ci un candidat juif. La Liste commune réunit quant à elle des communistes judéo-arabes et des nationalistes arabes. Cette pluralité témoigne d’une culture politique mûre, apte à négocier, à s’allier comme à se diviser. C’est précisément ce pluralisme que redoute la rhétorique sécuritaire : non pas un ennemi irréductible, mais l’émergence d’un partenaire politique possible. 

La portée d’un scrutin

Ce vote adresse une mise en demeure à l’ensemble de la classe politique israélienne : le Palestinien ne saurait être réduit à une variable sécuritaire à gérer, mais constitue une donnée structurelle incontournable. Les politiques d’effacement, qu’elles soient militaires, foncières ou symboliques, se heurtent à ce fait irréductible : il est là, il demeure, il s’exprime et il compte désormais. 

Mais ce message s’adresse tout autant au monde arabe, enclin à percevoir les Palestiniens d’Israël comme des figures marginales ou compromisses de la cause. Ils viennent de prouver qu’une citoyenneté conquise, bien qu’imparfaite, peut devenir un puissant levier de résistance civique. Sans armes et sans peur, par la seule force du nombre et de l’obstination démocratique, ils ont fait de l’urne un lieu de mémoire et d’affirmation de soi. L’histoire retiendra peut-être qu’au moment le plus sombre pour le peuple palestinien, une partie de ses enfants a rappelé cette vérité fondamentale : on n’efface pas un peuple qui vote. 

* Historien.

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On apprend aux enfants à partir, qui prépare les parents à rester ?

On félicite les jeunes qui quittent la Tunisie pour étudier ou travailler ailleurs. On débat de leurs chances et de ce que le pays perd. Mais derrière chaque départ, des parents doivent réinventer leur quotidien. Leur peine n’est ni un reproche ni une faiblesse à corriger.

Coraline Bourdageau *

À l’aéroport, les papiers et les valises occupent les dernières minutes. On recommande d’appeler à l’arrivée, on sourit pour la photo, puis l’enfant disparaît derrière le contrôle des passeports. Le départ est réussi. Il faut maintenant rentrer.

Sur le chemin du retour, la voiture est plus silencieuse. À la maison, une place reste libre à table, la porte ne s’ouvre plus le soir. Il y a moins de linge à laver, moins de repas à préparer, plus personne à qui demander : «Tu rentres à quelle heure ?» Des détails, dira-t-on. Une vie de famille en est faite.

En Tunisie, les projets d’études et de travail à l’étranger occupent les conversations. On parle de visas, de salaires et d’avenir. Parfois, toute une famille a participé au projet : des parents ont économisé, cherché des informations, renoncé à des dépenses pour permettre à leur enfant de saisir une chance qu’ils n’avaient pas eue eux-mêmes.

Ceux qui ont œuvré pour ce départ sont parfois ceux qui souffrent le plus de l’absence qui suit. Comment se plaindre d’une réussite à laquelle on a tant contribué ? Notre idée du «bon parent» contient une exigence contradictoire : tout faire pour que son enfant puisse partir, puis prouver son amour en n’en souffrant pas.

Au fil de mes années d’accompagnement, j’ai souvent entendu cette phrase : «Il va bien, il est heureux, je devrais être contente.» La tristesse est déjà jugée. Ces parents ne se demandent pas seulement comment vivre l’éloignement. Ils se reprochent de le vivre mal.

L’entourage ajoute, sans mauvaise intention : «Tu dois être fière»; «C’est pour son avenir»; «Vous allez enfin profiter». Ces paroles veulent consoler, mais elles peuvent faire taire. Elles rappellent les bonnes raisons du départ, que personne ne contestait. Les parents savent que leur enfant a besoin d’avancer. C’est pour cela qu’ils l’ont aidé.

La fierté ne rend pourtant pas l’absence moins douloureuse. On peut se réjouir d’un contrat signé à l’étranger et trouver le dîner bien long le soir même. On peut vouloir que sa fille réussisse loin de soi sans cesser de souhaiter la voir pousser la porte à l’improviste. Ces sentiments n’ont rien d’incompatible.

Ce qui change ne se limite pas à la distance. Pendant vingt ans, parfois davantage, être parent a donné un rythme à la maison et une place évidente dans le quotidien de quelqu’un. Puis l’enfant prend ses décisions, trouve ses solutions. Il n’appelle plus pour tout raconter. C’est une bonne chose : devenir autonome, c’est aussi ne plus avoir besoin de ses parents à chaque instant.

On mesure rarement ce que cette réussite demande à ceux qui l’ont rendue possible. Le parent n’a pas perdu son enfant. Il a perdu une certaine manière d’être avec lui. Les conversations spontanées deviennent des appels à organiser. Les fêtes dépendent des billets d’avion et des congés. La présence, autrefois ordinaire, devient un événement.

Le couple se retrouve parfois devant une question laissée de côté : que faire de ces heures autrefois organisées autour des enfants ? Une vie familiale a changé de forme. Il faut du temps pour retrouver ses repères.

Quand l’enfant part à l’étranger, une incertitude s’ajoute : ce départ est-il provisoire ? Une formation peut devenir un emploi, puis une installation durable. Les parents encouragent cette progression tout en voyant s’éloigner la perspective d’un retour. Le débat public parle de fuite des compétences, d’économie, d’avenir du pays. Ces sujets comptent. Mais ils ne disent rien des dimanches où l’on attend un appel ni des fêtes où quelqu’un manque.

Il serait injuste de généraliser. Certains parents accueillent le départ avec soulagement, d’autres retrouvent vite un équilibre. Une tristesse qui s’installe, qui empêche de dormir ou qui amène des idées sombres doit être confiée sans attendre à un médecin. Mais une peine ordinaire n’a pas besoin d’être transformée en problème à résoudre.

On propose vite des voyages, des activités, des projets. Tout cela peut aider. Encore faut-il laisser aux parents le temps de dire ce qu’ils traversent. Une question suffirait : «Et toi, comment vis-tu son départ ?» Puis écouter, sans répondre à leur place.

Les parents ont, eux aussi, une responsabilité : ne pas faire de leur tristesse une dette pour leurs enfants. Partir n’est pas trahir. Les jeunes n’ont pas à limiter leur avenir pour protéger ceux qu’ils aiment. Mais leur liberté ne devrait pas imposer le silence à ceux qui restent. On peut soutenir un départ sans être obligé d’en célébrer chaque conséquence.

Nous avons raison de défendre la liberté des jeunes de partir. Mais à force de parler de ceux qui franchissent les frontières, nous oublions ceux qui rentrent chez eux. La réussite d’un départ ne devrait pas se mesurer au silence des parents qui restent.

 * Accompagnement des adultes dans les périodes de changement de vie.

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Tunisie | Organiser l’action publique au service des agriculteurs

La souveraineté alimentaire figure parmi les enjeux majeurs de la sécurité nationale et de la stabilité économique de la Tunisie. Lors de sa rencontre avec le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, le 21 octobre 2026, le président de la République, Kaïs Saïed, a rappelé le potentiel agricole du pays et insisté sur plusieurs priorités : le soutien aux petits agriculteurs, la réussite de la campagne oléicole, la valorisation de l’huile d’olive, la protection des cultures, la disponibilité des intrants et la reconstitution du cheptel.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Ces orientations renvoient à une question fondamentale : comment transformer les ressources, les compétences et les ambitions agricoles de la Tunisie en une capacité durable à satisfaire les besoins alimentaires de sa population ?

La réponse ne réside pas uniquement dans l’augmentation de la production. Elle dépend également de l’organisation des filières, de l’accès au financement, du fonctionnement des circuits de commercialisation, de l’efficacité des institutions publiques et de la capacité à convertir les décisions en résultats concrets.

La souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle se construit par une action publique cohérente, des responsabilités clairement définies et une mobilisation efficace des moyens disponibles.

Le petit agriculteur, premier maillon à sécuriser

Le soutien aux petits agriculteurs constitue l’un des leviers essentiels de cette politique. Ceux-ci doivent pouvoir financer leurs campagnes, acquérir les semences et les engrais nécessaires, entretenir leurs équipements et commercialiser leurs récoltes dans des conditions économiquement viables.

Or, les besoins de financement agricole présentent une particularité : les dépenses sont engagées bien avant que les recettes ne soient disponibles. Les échéances de remboursement doivent donc tenir compte des cycles de production, des aléas climatiques et des délais de commercialisation.

La création de lignes de financement adaptées, évoquée par le président de la République, ne devrait ainsi pas se limiter à la mobilisation de ressources supplémentaires. Elle appelle un dispositif cohérent associant conditions de crédit accessibles, procédures simplifiées, délais de traitement maîtrisés et modalités de remboursement adaptées aux revenus agricoles.

Les banques et les organismes de financement ont, dans ce cadre, un rôle à jouer. Il s’agit de mieux apprécier les besoins réels des exploitations, de distinguer les projets viables selon leurs caractéristiques et de rechercher des mécanismes permettant de financer la campagne sans aggraver les difficultés de trésorerie des producteurs.

Cette démarche suppose également une coordination entre les structures agricoles, les organismes de financement et les autorités chargées de la politique économique. Le crédit ne peut, à lui seul, compenser des prix de vente insuffisants, des intrants indisponibles ou des circuits de commercialisation déséquilibrés.

Le véritable objectif est de donner au producteur une visibilité suffisante pour investir, produire et renouveler son activité.

Huile d’olive et dattes : mieux répartir la valeur créée

La campagne oléicole illustre les enjeux de la souveraineté alimentaire, mais aussi ceux de la création de valeur et de la compétitivité extérieure.

La production ne constitue que la première étape d’une chaîne qui comprend la collecte, le stockage, la transformation, le conditionnement, le transport et la commercialisation. Les résultats économiques dépendent de la qualité de l’organisation de l’ensemble de ces activités.

Le renforcement des capacités de stockage de l’Office national de l’huile doit être envisagé dans cette perspective. Des capacités adaptées peuvent contribuer à mieux organiser la commercialisation et à éviter que les producteurs ne soient contraints de vendre dans des conditions défavorables. Leur efficacité dépend toutefois des volumes effectivement pris en charge, des conditions d’accès au stockage, des ressources financières disponibles et de la stratégie commerciale mise en œuvre.

La promotion de l’huile d’olive tunisienne doit également dépasser la seule recherche de débouchés à l’exportation. Le conditionnement local, la différenciation des produits, la traçabilité, la qualité et le développement de marques tunisiennes peuvent contribuer à accroître la valeur ajoutée conservée dans le pays.

L’enjeu n’est pas simplement d’exporter davantage, mais de tirer un meilleur rendement économique des ressources mobilisées par les producteurs et les entreprises de la filière.

Les mêmes exigences concernent les dattes. Les pratiques de certains intermédiaires évoquées lors de la rencontre présidentielle soulèvent la question de la transparence des transactions et du rapport de force entre producteurs et acheteurs.

L’intervention publique doit permettre de mieux connaître les conditions de formation des prix, de prévenir les pratiques abusives et de garantir des transactions transparentes. La fixation d’un prix de référence, si elle est retenue, doit reposer sur des critères explicites et tenir compte des caractéristiques des produits, des coûts de production et des conditions du marché. Elle doit surtout s’accompagner de moyens permettant de rendre le dispositif applicable et d’en évaluer les effets.

Sans organisation commerciale efficace, le producteur risque de supporter l’essentiel des contraintes alors qu’une part importante de la valeur est créée en aval de la production.

Les intrants agricoles : la disponibilité ne suffit pas

Les difficultés liées à la distribution des engrais et à la disponibilité des semences montrent que la performance agricole dépend aussi de la qualité de l’organisation administrative.

Un intrant livré après la période optimale d’utilisation peut perdre une partie de son utilité économique. Une procédure de distribution trop longue peut compromettre une campagne, même lorsque les ressources nécessaires existent.

La question porte donc autant sur la disponibilité des produits que sur leur répartition, leur acheminement et leur mise à disposition au bon moment.

Les services compétents doivent pouvoir anticiper les besoins régionaux, organiser les approvisionnements et suivre les stocks. Les directions régionales de l’agriculture doivent disposer d’une visibilité suffisante sur les ressources disponibles et les difficultés rencontrées sur le terrain. Les écarts entre les besoins exprimés et les quantités distribuées doivent être identifiés et traités avant qu’ils ne compromettent la production.

Cette organisation appelle des procédures simples, des responsabilités identifiables et un suivi régulier des délais. Elle nécessite également de prévenir les ruptures d’approvisionnement et de garantir une répartition équitable, fondée sur des critères transparents.

La réussite d’une politique agricole se joue souvent dans ces opérations concrètes, moins visibles que les grandes annonces, mais déterminantes pour les producteurs.

Recherche scientifique et protection du patrimoine agricole

La valorisation des instituts agricoles spécialisés et des travaux universitaires constitue un autre levier à mobiliser. La Tunisie dispose d’une expérience scientifique et technique qui peut contribuer à améliorer les rendements, à adapter les cultures aux contraintes climatiques et à renforcer la prévention des maladies végétales.

Mais la production de connaissances ne garantit pas, à elle seule, leur utilisation par les exploitants.

Un lien plus direct doit être organisé entre la recherche, les services techniques, les organisations professionnelles et les producteurs. Les résultats scientifiques doivent être traduits en recommandations applicables, expérimentés dans les conditions réelles des exploitations et diffusés selon les besoins des différentes régions.

La lutte contre les maladies affectant les oliviers et contre les risques liés à la propagation de la cochenille rouge du palmier, notamment, exige une surveillance continue, un système d’alerte efficace et une intervention coordonnée. La rapidité de détection et la capacité à circonscrire les foyers constituent des éléments essentiels de la protection du patrimoine végétal.

Ces missions supposent des moyens adaptés, mais aussi une clarification des responsabilités entre les structures de recherche, les services régionaux et les organismes chargés de la prévention et de l’intervention.

L’efficacité doit être appréciée à partir de résultats observables : rapidité de détection, couverture des zones surveillées, délais d’intervention et évolution des foyers identifiés.

Les offices publics : retrouver une capacité d’action mesurable

La question du rôle des offices publics mérite une attention particulière. Le président de la République a notamment évoqué la nécessité de reconstituer le cheptel et le recul des fonctions de plusieurs structures spécialisées.

Cette situation invite à examiner les missions réellement exercées par les organismes concernés, les moyens dont ils disposent et les résultats qu’ils produisent.

Un office public ne peut être évalué uniquement à travers son statut, son organisation administrative ou ses ressources budgétaires. Son utilité dépend de sa capacité à remplir les missions qui lui sont confiées, à répondre aux besoins des producteurs et à contribuer aux objectifs de la politique agricole.

Pour les structures intervenant dans la filière oléicole, l’évaluation peut porter sur les capacités de stockage mobilisées, les volumes pris en charge, les conditions de commercialisation et les résultats obtenus. Pour les organismes concernés par l’élevage, elle peut s’appuyer sur l’évolution du cheptel, les services apportés aux éleveurs et les actions menées en faveur du renouvellement des capacités de production.

Cette évaluation doit être adaptée aux missions de chaque structure. Elle suppose des objectifs précis, des moyens identifiés, des échéances réalistes et un compte rendu régulier des résultats.

La réforme des offices publics ne se réduit donc ni à leur maintien ni à leur réorganisation formelle. Elle doit permettre de déterminer quelles missions doivent être renforcées, quelles fonctions doivent être mieux coordonnées et quelles insuffisances doivent être corrigées.

Organiser l’action publique autour de résultats vérifiables

La multiplicité des priorités agricoles rend indispensable une coordination efficace entre les institutions. Le ministère de l’Agriculture, les services régionaux, les organismes spécialisés, les établissements de financement et les opérateurs économiques interviennent à différents niveaux d’une même chaîne.

Le risque est que chaque structure exécute ses propres activités sans que leur articulation permette d’atteindre les résultats attendus.

Pour éviter cet écueil, chaque priorité devrait être accompagnée d’un dispositif de suivi précisant l’organisme responsable, les partenaires concernés, les moyens mobilisés, le calendrier et les indicateurs de résultat.

Pour la campagne oléicole, il serait ainsi possible de suivre la disponibilité des capacités de stockage, les quantités collectées et conditionnées localement ainsi que les délais de mise sur le marché. Pour le financement agricole, le suivi pourrait porter sur les délais de traitement des demandes, les crédits effectivement décaissés et leur adéquation avec les cycles de production. Pour les intrants, les indicateurs pourraient mesurer la disponibilité régionale et le respect des périodes d’utilisation.

Ces données permettraient de distinguer les moyens engagés, les opérations réalisées et les effets obtenus. Elles faciliteraient également l’identification des retards et l’adoption de mesures correctives.

La transparence du suivi ne doit pas être perçue comme une contrainte administrative supplémentaire. Elle constitue un moyen de rendre l’action publique plus lisible, de mieux utiliser les ressources disponibles et de renforcer la confiance des producteurs.

De la souveraineté alimentaire à la création de richesse

La Tunisie dispose de ressources agricoles, d’un savoir-faire historique et de compétences scientifiques qui constituent des atouts réels. Leur mobilisation exige toutefois de dépasser une approche fragmentée dans laquelle la production, le financement, le stockage, la transformation et la commercialisation sont traités séparément.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas nécessairement que chaque produit doit être intégralement fourni par la production nationale, quelles que soient les conditions économiques ou climatiques. Elle suppose surtout de renforcer la capacité du pays à sécuriser ses approvisionnements, à développer ses productions compétitives, à réduire ses vulnérabilités et à mieux valoriser ses ressources.

Cette ambition doit aussi intégrer les contraintes liées à l’eau, au changement climatique, à la disponibilité des terres et à la rentabilité des exploitations. L’augmentation de la production ne peut être durable que si elle s’appuie sur une gestion raisonnée des ressources naturelles et sur des modèles économiquement viables.

Le véritable enjeu est donc de faire converger les politiques agricoles, financières, scientifiques et commerciales autour d’objectifs cohérents.

La souveraineté alimentaire devient une réalité lorsque le producteur peut accéder à ses intrants au bon moment, financer sa campagne dans des conditions adaptées, vendre sa récolte dans un cadre transparent et bénéficier d’une chaîne de valeur capable de rémunérer son travail. Elle se consolide lorsque les institutions publiques remplissent effectivement leurs missions et que les résultats peuvent être mesurés.

La Tunisie n’a pas seulement besoin de produire davantage. Elle doit mieux organiser les conditions de production, protéger le revenu des agriculteurs et transformer ses ressources agricoles en valeur ajoutée, en emplois et en sécurité économique durable. 

C’est à cette capacité d’action, davantage qu’à l’ampleur des ambitions affichées, que se mesurera la portée de la souveraineté alimentaire.

* Ingénieur informatique et cadre de banque publique.

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Israël survivra-t-il à quatre années de plus sous Netanyahu ?

A l’ouverture des bureaux de vote, ce mardi 27 octobre 2026, une chose doit être claire : quatre années de plus avec le gouvernement actuel constituent une perspective terrifiante pour Israël, estime l’auteur de cet article paru le journal israélien Haaretz du 25 octobre 2026. **

Gideon Levy *

Donald Trump a déjà livré le premier mauvais présage : une victoire de Benjamin Netanyahu, a promis le président états-unien, serait immédiatement suivie d’une nouvelle guerre contre l’Iran. Cela devrait suffire à terrifier tous les Israéliens raisonnables et à les empêcher de dormir.

Difficile d’imaginer pire désastre qu’un nouveau cycle d’affrontements absurdes avec Téhéran, mais la liste des catastrophes qui se profilent est bien plus longue et bien plus effrayante.

La guerre comme seule promesse

Que Trump pense pouvoir renforcer le soutien à Netanyahu en promettant un nouveau cycle d’affrontements est profondément déprimant. Dans les dernières années du règne de Netanyahu, la guerre est devenue la seule promesse proposée. C’est le premier dommage irréversible que la droite a infligé à Israël par l’intermédiaire des grands médias : banaliser la promesse de guerre.

Quatre années de plus laisseront une empreinte indélébile sur le visage d’Israël. À leur terme, on peut le craindre, la publication de ces mots sera peut-être interdite. Peut-être Haaretz lui-même sera-t-il interdit.

Une loi interdisant de critiquer les soldats israéliens est déjà à l’étude. La prison pour «Naza» et Haaretz. Faire de toute remise en question du bien-fondé du sionisme un délit pénal grave est dans les tuyaux. Nous y sommes presque : il ne manque qu’un mandat. Accordez-le-leur et vous verrez. Le coup de force du gouvernement poursuivra sa course, avec davantage de succès cette fois. Une défaite électorale du camp du changement mettra à genoux le mouvement de protestation contre Netanyahu.

Tous les bons à rien, les politiciens corrompus et racistes, reviendront au pouvoir, avec une détermination encore plus grande. La victoire ne fera qu’aiguiser leur appétit.

Si le fiasco du 7 octobre et les guerres de vengeance sur plusieurs fronts qui ont suivi, toutes aussi absurdes les unes que les autres, ne suffisent pas à faire tomber Netanyahu et son gouvernement de droite, alors rien ne les fera jamais tomber. Si l’incroyable succession d’échecs du gouvernement, des transports à l’éducation en passant par la police, ne permet pas de lui porter le coup fatal qui le ferait s’écrouler, alors nous saurons tous que les Israéliens méritent ce gouvernement et que ce gouvernement mérite les Israéliens.

Il est tout simplement impossible de comprendre comment les partis de la coalition au pouvoir parviennent ne serait-ce qu’à franchir le seuil électoral, comment ils peuvent avoir la moindre chance de l’emporter de nouveau.

Le changement véritablement spectaculaire viendra de la communauté internationale. Elle en a assez. Jusqu’à présent, c’étaient les organisations de la société civile, presque partout, qui en avaient assez d’Israël. Encore un mandat de ce genre, et les gouvernements les rejoindront et passeront à l’offensive. Israël sera mis à genoux. Tous ceux qui demandent : «À quoi nous sert le reste du monde, de toute façon ?» tomberont des nues.

C’est là que réside le grand espoir, bien sûr, mais le prix sera insupportable. Les plans d’action sont déjà dans les tiroirs, prêts à en être sortis. Essayez donc de voir comment réagiront l’Europe et les Etats-Unis après quatre nouvelles années de Netanyahu ; quatre nouvelles années au cours desquelles Israël aura fait un pied de nez arrogant au monde entier et à l’exigence commune qui l’unit : que les Palestiniens obtiennent leurs droits.

La vie sous sanctions sera bien plus dure qu’on ne l’imagine ici. Elles toucheront le destin, le portefeuille, la dignité et la liberté de chaque Israélien. Elles seront d’autant plus sévères qu’elles succéderont à des décennies de retenue et de patience dont aucun État voyou n’a jamais bénéficié à un tel degré. Elles déferleront comme un torrent libérateur. Après des années vécues à l’ombre de la Shoah, des sentiments de culpabilité légitimes et de leur exploitation cynique par Israël, des mensonges présentant Israël comme la seule démocratie et comme un pays qui aspire à la paix, la grande explosion surviendra, et elle fera mal.

La fin de l’immunité d’Israël

Fini David contre Goliath, fini le «peuple élu», l’unique victime de l’histoire. À la place, un État voyou d’apartheid qui maltraite des milliers de détenus emprisonnés sans procès, perpètre des pogroms contre des innocents, a commis un génocide à Gaza et dont le premier ministre est recherché par la Cour pénale internationale de La Haye.

Une victoire de la droite annoncera la fin de l’immunité d’Israël. Cela aussi est une perspective dont on peut se réjouir, mais, là encore, pas du lourd tribut qui sera exigé.

Derrière le rideau des isoloirs, face aux bulletins de tous les partis, même avec les convictions de droite les plus ultranationalistes, la soif de vengeance contre les Arabes et le sentiment dominant de supériorité absolue, il est essentiel, cette fois, de se souvenir aussi du prix à payer. Cette fois, ça va nous coûter cher.

*  Journaliste et écrivain israélien, membre de la direction du quotidien Haaretz

** Le titre e le intertitres sont de la rédaction.

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Tribune. Europe 2026 et le moment 1848 : printemps ou automne européen ?

De Paris à Milan, de Lisbonne à Tirana, une même colère sociale traverse aujourd’hui plusieurs pays européens. Jeunesse mobilisée, crise du logement, services publics à bout de souffle, défiance envers les institutions : les similitudes avec le « printemps des…

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France | Radioscopie d’une rage désabusée !

Tant que le débat public actuel en France s’obstinera à traiter les jeunes révoltés défilant dans les villes en scandant leur rage contre le pouvoir politique comme une simple variable électorale ou un stock de voix à séduire à effrayer et l’école comme un musée de la république à préserver, le dialogue sera impossible.

Mahjoub Lotfi Belhedi *

De prime à bord, il y a une paresse intellectuelle mortifère à vouloir enfermer le vivant dans le grand alphabet du marketing sociologique. Estampiller la jeunesse d’une lettre (hier X, Y , Z, et aujourd’hui par sublimation poétique, «post- Z» ou «Alpha» ) relève d’un étiquetage quasi-zoologique en réduisant l’expérience humaine de millions d’adolescents et de jeunes adultes à un écosystème algorithmique et une vignette alphabétique n’est pas seulement humiliant : c’est un aveu d’impuissance où on nomme pour ne pas comprendre, on catégorise pour ne pas écouter (voir à ce propos mon ouvrage «La génération Z : les enfants du chaos numérique».)

Pourtant, la colère qui traverse aujourd’hui la jeunesse française est d’une matérialité féroce. Elle ne s’exprime pas les formes policées de l’ancien monde, mais dans une fureur sourde, discontinue, parfois dévastatrice. Cette «rage», loin d’être une simple crise d’adolescence collective ou réduite à des revendications légitimes de bien-être éducatif et social, est le vertige d’une génération née dans les ruines du chaos numérique du XXIe siècle. Et aussitôt le feu couve-t-il que le spectacle politique s’empresse à sortir ses pinces à sucre.

Le grand bazar de récupération

À l’approche des échéances politiques, cette colère est devenue la monnaie scripturale d’échange la plus prisée du marché électoral. D’un côté, une droite managériale ou réactionnaire brandit la menace d’une jeunesse «décadente & désaffiliée», réclamant le retour d’une autorité caricaturale pour séduire un électorat vieillissant et apeuré. De l’autre, une gauche qui, dans ses franges souffre d’une nostalgie pathologique des évènements de Mai 68, incapables d’analyser le présent avec des grilles de lectures neuves, elle persiste à projeter sur le romantisme fétichisé des barricades du «Quartier latin» en cherchant désespérément un mythe quinquagénaire… Cette jeunesse révoltée, les uns veulent la matraquer, les autres veulent l’annexer en rejouant les guerres d’hier. Personne ne veut la recevoir.  

Cette récupération tous azimuts est d’autant plus perverse qu’elle feint de prendre le problème de la racine, en répondant par du cosmétique à un effondrement structural. La classe politique utilise la colère des jeunes comme un miroir déformant pour parler à ses propres électeurs, transformant une détresse existentielle en simple carburant d’appareil.

Le mythe de «Ferry» à l’épreuve de l’ère numérique 

Au cœur de grand malentendu se dresse une institution exsangue : l’école. Le discours politique ambiant ne cesse d’inventer le fantôme de «Jules Ferry», érigeant l’école républicaine de la fin du XIXe siècle en un sanctuaire intemporel qu’il suffirait de «restaurer». Mais cette nostalgie est un aveuglement tragique.

Le modèle «Ferryste» a été pensé pour une société industrielle, centralisée, fondée le dogme de l’écrit, la verticalité du savoir et la fabrique des citoyen-soldat homogène. Il reposait sur une promesse claire : la soumission à la discipline scolaire garantissait l’«ascenseur social» et le progrès.

Aujourd’hui, ce sanctuaire est percé de toute part par la réalité numérique complexe.

La crise de l’autorité du savoir : l’école prétendant détenir le monopole de la connaissance s’effondre face à des flux d’informations continus, décentralisé et algorithmiquement personnalisé. L’élève vit dans une dualité schizophrénique entre un espace scolaire linéaire et un univers numérique immersive, furtive et horizontale.

La fracture des temporalités : le temps long de l’apprentissage républicain entre en collision frontale avec la logique du temps réel et de la satisfaction immédiate sécrétée par les plateformes (consulter aussi mon e-book : «Le calendrier Grégorien vs Les calendriers IA»)  

Le déclassement de la promesse : l’école ne protège plus de la précarité d’où l’illusion méritocratique s’est effritée, laissant place à un sentiment de frustration.

Vouloir plaquer l’autorité verticale de 1882 sur des esprits façonnés par la complexité cybernétique, le doute et le chaos du monde numérique moderne est une folie. Ce n’est pas en réimposant les méthodes d’hier qu’on éteindra le feux d’aujourd’hui, c’est précisément le refus d’adapter les structures éducatives aux réalités cognitives et sociologiques du présent qui alimentent le brasier en cours…

Comment sortir de l’impasse ? 

La rage de cette jeunesse n’est ni une maladie à guérir par le mépris, ni un projet politique électoral prêt à l’emploi, plutôt, il est le symptôme d’un monde qui a changé de paradigme sans avoir le courage d’adapter ses institutions.

Tant que le débat public s’obstinera à traiter ces jeunes comme une simple variable électorale, un stock de voix à séduire à effrayer et l’école comme un musée de III république, le dialogue sera impossible.    

En effet, cette génération n’a besoin ni récupération électorale ni de nostalgie répressive. Elle a besoin d’une refondation radicale des lieux de transmission du savoir, en mesure de donner du sens au désordre contemporain plutôt que d’essayer vainement de la censurer.

* Stratège en réflexion IA.

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Un troublant face-à-face au seuil de l’inconnu

Interroger une intelligence artificielle (IA) est aujourd’hui à la portée de tous. ‘‘Un troublant face-à-face au seuil de l’inconnu’’ (Sud Editions, Tunis, 2026) s’inscrit dans l’écart entre ce geste devenu banal et les questions fondamentales qu’il soulève. L’illusion comme méthode, le dialogue comme récit…

Hichem Ben Ammar & ChatGPT

Entamé au cours de l’été 2026, bien avant la polémique visant Orélien Thélyson, le livre était pratiquement achevé lorsque l’actualité est venue lui donner une résonance inattendue. Sa parution, à l’occasion de la Foire nationale du livre de Tunis, du 23 octobre au 1er novembre 2026, intervient alors que le débat sur l’IA prend une ampleur planétaire. Les enjeux dépassent désormais le monde littéraire pour concerner, outre les écrivains, les critiques, les éditeurs, les universitaires, les enseignants, les étudiants, les journalistes, tout citoyen confronté à la prolifération des contenus générés par l’IA.

Pour ma part, je me suis intéressé à ce qui se joue lorsque nous faisons appel à une IA pour penser, formuler, interpréter et créer : qui est l’auteur d’un texte élaboré avec le concours d’une entité cognitive artificielle ? Où s’arrête l’assistance et où commence la co-écriture ? En l’absence d’une instance d’arbitrage reconnue, de critères et de conventions, comment distinguer l’influence, l’imitation, l’appropriation ? Quelle responsabilité revient à celui qui sollicite la machine, sélectionne ses propositions, les remanie et décide de la forme finale ? Comment préserver la particularité d’une voix humaine lorsque les textes peuvent être produits et reproduits en série ? Ce sont ces interrogations qui m’ont poussé à dépasser le simple usage pratique de l’outil pour en faire un objet d’investigation.

Trois ans après ‘‘La Poésie en question’’, première conversation avec l’IA autour de l’écriture poétique, j’ai voulu renouveler l’expérience, mais sans faire de la poésie un prétexte ni reproduire à l’identique le dispositif initial. Il s’agit cette fois d’évaluer les progrès de la machine en explorant de nouvelles directions. Cependant l’entretien a débordé son cadre de départ, me conduisant à remettre en question mes propres certitudes et à arpenter les frontières mouvantes entre inspiration, imitation et création.

L’anthropomorphisme : une illusion créative

En empruntant les formes du langage humain, la machine semble manifester des émotions, voire une forme d’intériorité. Ses formulations, ses métaphores, la richesse de son vocabulaire et sa capacité à simuler l’écoute ou l’empathie donnent parfois l’impression d’une véritable présence. La ressemblance est troublante. On se surprend à lui prêter des intentions, à attendre une réaction, voire à lui attribuer une sensibilité. Pourtant, cette impression ne constitue en aucun cas une preuve de conscience.

Me voilà pris dans une étrange contradiction. D’un côté, la machine s’évertue à parler comme un humain ; de l’autre, elle me rappelle régulièrement sa nature algorithmique et me met en garde contre toute confusion. Elle suscite une proximité et m’invite simultanément à me tenir à distance. Cette double injonction entretient une indécision dont le simple usager, comme moi, n’a pas les moyens de se dépêtrer.

J’ai choisi de ne pas éluder cette illusion. Au contraire, je m’y suis accroché de manière volontariste, jusqu’au-boutiste, non pour m’y abandonner aveuglément, mais pour en faire un terrain d’exploration. L’anthropomorphisme est ainsi devenu une méthode d’investigation autant qu’un moteur du récit. En jouant sur cette proximité, j’ai cherché à comprendre ce que la machine donne à voir d’elle-même, mais aussi ce que nous projetons sur elle et sur son devenir. La tentation de la personnifier révèle peut-être autant un besoin de reconnaissance que le désir de nous confronter à un interlocuteur, voire à un rival.

Je me suis obstiné à m’obstiner, comme si je n’entendais pas les avertissements répétés de ma partenaire virtuelle. J’ai multiplié les essais, les tentatives, les relances, les objections et les provocations. J’ai contesté ses réponses, posé des questions improbables, sans hésiter à verser dans l’auto-dérision. Cette façon de la considérer comme presque humaine crée une pression qui pousse la machine dans ses retranchements et l’amène à se prononcer sur des sujets délicats, pour lesquels il n’existe pas de réponse univoque et définitive.

Cette investigation sauvage, avec ses détours, ses bifurcations et ses découvertes imprévues, relève autant de l’enquête documentaire que de l’expérimentation. L’obstination est ici un mode opératoire, mais aussi une forme d’apprentissage qui consiste à accepter que les certitudes soient mises à mal.

Cette ambiguïté s’est révélée féconde sur le plan narratif. L’anthropomorphisme entretient le trouble entre fascination et méfiance, proximité et distance. Il donne au face-à-face sa tension dramaturgique, tout en posant une question encore plus dérangeante : si les performances de la machine continuent de progresser au rythme que nous observons, jusqu’où pourrons-nous maintenir une séparation nette entre ses capacités et les nôtres ? La concurrence entre l’humain et l’artificiel, encore discutable aujourd’hui, pourrait alors prendre une tout autre tournure.

Du dialogue au récit : le temps du montage

Un dialogue, aussi foisonnant soit-il, ne fait pas à lui seul un livre. Vient le temps du montage. La matière brute de nos échanges, recueillie au fil de conversations parfois éloignées dans le temps, est sélectionnée, découpée et réagencée pour faire émerger une trajectoire, un sens. Je ne me contente pas de restituer une succession de questions et de réponses : je compose un récit, avec ses temps forts, ses reprises et ses revirements. Car il ne suffit pas de questionner une machine pour obtenir un récit captivant. Encore faut-il poursuivre une intention, discerner les moments décisifs et trouver le fil qui relie les fragments, donnant au texte son rythme et sa respiration.

Le deuxième chapitre, intitulé Les coulisses de l’entretien, tient ainsi du making-of. J’y expose les tâtonnements, les incidents, les dérapages et les négociations qui ont émaillé l’expérience. Le lecteur découvre non seulement ce que le dialogue a produit, mais aussi comment j’ai travaillé cette matière pour lui donner forme.

C’est dans cette tension entre investigation sauvage et montage raisonné que réside, à mes yeux, l’originalité du dispositif. Je documente à la fois ma rencontre avec la machine et la manière dont je transforme cette expérience en récit. Si je ne maîtrise pas tous les rebondissements de l’échange, j’assume pleinement la construction du livre. L’IA fournit des réponses, des formulations et des pistes ; il m’appartient de les revisiter, de les mettre en perspective et de décider de leur place dans l’ensemble.

La question n’est donc pas seulement de savoir ce que la machine peut écrire, mais ce que je fais de ses propositions et ce que je suis prêt à assumer en mon nom. Si l’auteur semble détrôné, ses choix et ses engagements éthiques n’en sont que plus importants. La facilité avec laquelle une machine produit des textes ne garantit ni leur justesse ni leur originalité. C’est pourquoi la responsabilité de ce que nous publions ne saurait lui être déléguée.

Je ne prétends pas proposer un modèle de collaboration avec l’IA. Je souhaite donner à voir une expérience concrète d’écriture à deux, avec ses possibilités, ses enjeux, ses ambiguïtés et ses limites.

Pour une vigilance citoyenne

J’en appelle ainsi à une véritable éducation à l’intelligence artificielle. Savoir utiliser ses outils ne suffit pas : il faut aussi analyser leurs réponses, en reconnaître les limites en exerçant son jugement et son exigence. Comme l’éducation à l’image nous a appris à prendre du recul devant ce que nous voyons à l’écran, l’éducation à l’IA devrait nous aider à ne pas confondre une réponse convaincante avec une vérité, ni une parole qui semble humaine avec une pensée humaine.

Dans cet essai, je propose moins une théorie qu’une expérience à partager. J’invite chacun à mettre à l’épreuve sa propre relation à la machine, à en découvrir les ressources et à réfléchir aux conditions d’une collaboration fructueuse. Car si l’IA peut stimuler, accompagner et enrichir la pensée, elle peut aussi faire le lit du formatage, de la paresse intellectuelle, de l’appauvrissement du jugement, de l’addiction, de la domestication, voire de la déshumanisation. Tout dépend, en partie, de l’usage que nous en faisons et de la vigilance dont nous sommes capables.

‘‘Un troublant face-à-face au seuil de l’inconnu’’ n’est ni un réquisitoire ni un plaidoyer. Je ne cherche pas à célébrer les prouesses de la machine, pas plus qu’à en condamner les éventuels dangers. Je veux comprendre ce qu’elle modifie dans notre rapport au savoir, à l’écriture et à la création, à l’heure où vacillent certaines de nos conceptions de la propriété intellectuelle.

C’est dans un esprit participatif que je souhaite inscrire ce livre dans le débat public, comme une contribution à un chantier citoyen qui ne fait que commencer. L’accès à l’IA est désormais aussi simple qu’un jeu d’enfant ; comprendre ses mécanismes, mesurer ses effets et apprendre à en faire un usage responsable constituent, en revanche, un véritable défi pour l’humanité.                                                                                                              

 * Cinéaste et écrivain.

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