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Lese-Ansicht

L’héritage des oiseaux

Par Slim BEN YOUSSEF

Une conjecture nous travaille : où se prémédite une frontière ? Qui a donné des bords au ciel, un passeport aux nuages, une juridiction au vent ? Depuis quand la terre doit-elle expier les lignes qu’on lui impute ? Qui a appris au dehors à nous tenir dedans ?

Kafka laisse un homme consumer sa vie devant une porte ouverte. Dans Le Mur, Sartre fait d’une nuit d’attente l’antichambre d’une exécution annoncée. Entre le seuil et les fusils, l’interdit maçonne le vide.

Cruel privilège des lignes : se cantonner à l’imaginaire et disposer des vivants.

La Tunisie et l’Ailleurs s’écrivent des lettres que l’état civil du monde tient pour adultères. L’infranchissable est leur plus délicieuse perversion. La Frontière, leur duègne indiscrète, en a contracté une jalousie de géomètre : dans le délire de son bornage, elle soupçonne les vents de complicité. Et le moindre battement d’ailes donne au ciel des airs coupables.

Sur la page, ma phrase nargue l’endroit où le point fait obstacle. Elle s’aventure, déshabille une rive, se fait l’alibi de deux tourterelles en flagrant délit d’évasion. Au premier point, le blanc se prend déjà pour le maître de ses marges. Il a des pudeurs de bourreau.

Deux signatures se disputent alors l’héritage des oiseaux. L’une, plume en cavale, a l’impatience des étreintes différées. L’autre, exigeant une nationalité au vent, somme le désir d’exhiber son visa. Tandis que les nuages passent sans papiers, deux battements d’ailes se cherchent dans l’aube apatride. Une ligne invisible prolonge l’exil de leurs mains.

Où se tapit une frontière ?

Il est des ponctuations du monde qui rhabillent les étreintes avant même qu’elles aient lieu.

Dans le Berlin de Wenders, un ange s’éprend d’une trapéziste. Pour la rejoindre, il abdique l’éternité, se compromet avec la pesanteur des hommes. Le ciel perd un immortel. La terre gagne une étreinte. L’interdit découvre les voluptés de sa propre défaite.

Qui héritera de la liberté des oiseaux ?

À Istanbul, Diego Rivera et Frida Kahlo s’inventeraient une alcôve par tableaux interposés. À Amsterdam, Picasso soufflerait à un oiseau des envies de poisson. De rive en rive, les caprices de l’air et de l’art conspirent à des rendez-vous sans guet.

Quelque part, une étreinte échappe aux géomètres.

La Frontière avait raison de soupçonner les vents.

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La liberté d’habiter

Par Slim BEN YOUSSEF

À quoi reconnaît-on la prospérité ? À l’éclat captif des coffres, à l’opulence des greniers, à la certitude des lendemains ? Qui mesure, dans la fortune d’un pays, la part de beauté, de désir et de sprezzatura qui circule sous la peau de ses habitants ? Que faut-il encore faire sien pour avoir toutes les saisons à soi ? Peut-on prospérer sans consumer le temps, soi-même, l’autre ?

Chaque matin, la Tunisie rajuste sa robe, rassemble ses cheveux, ses survivances, quelques rêves épars. Un carré de soleil glisse sur le carrelage, effleure une tasse de café, s’immobilise au bord d’une facture. Dehors, l’ombre d’un grenadier frémit sur un mur. Il y a dans cette lumière une invitation à rester.

Prospérer ?

Être libre d’habiter ses jours sans que la morsure de la survie en altère la grâce.

Aristote discernait dans l’eudaimonia l’âpre justesse d’une vie accomplie. Épicure débusquait ces appétits que l’abondance aiguise. Voltaire, après tant de naufrages, confiait à Candide un jardin à cultiver. Camus, à Tipasa, recevait du soleil la volupté d’exister.

Combien de liberté faut-il à une existence pour qu’elle devienne habitable ?

Assez pour savourer la chair des heures et trouver la paix de s’y attabler.

Tolstoï posait la question autrement : combien de terre faut-il à un homme ? On pouvait s’approprier toute l’étendue dont on aurait fait le tour avant le couchant. Alors on marche, accélère, dévore l’horizon. Chaque arpent attise la faim du suivant. On revient. On s’effondre. Six pieds de terre suffiront à ensevelir cette faim. Toute une journée à agrandir un lieu qu’on n’habitera jamais.

À fleur de terre, la caresse.

Dans Le Bonheur de vivre, Matisse affranchit cette terre du cadastre. Des corps s’y étendent, s’enlacent, dansent, se reposent ; les couleurs conspirent contre la ressemblance. La Tunisie voudrait épouser cette toile, laisser tomber sa robe et ses résiliences. Il faut à la félicité un paysage hospitalier, à la chevelure l’indolence de se dénouer, aux songes assez d’avenir pour prendre racine.

La joie de vivre ? Garder aux secondes ordinaires leur part de fête.

L’accomplissement ? Trouver dans la doublure des heures de quoi devenir.

La liberté ? Rester par désir. Partir par ivresse d’ailleurs. Faire de cette latitude une jouissance commune.

Et l’attachement ?

Jusqu’à l’étreinte. Habiter une patrie avec la délicatesse d’un amour. Y coucher ses phrases, ses insomnies, ses audaces.

Une eurythmie souveraine : la liberté d’aimer sa patrie sans avoir à lui sacrifier son avenir.

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