Anarchique rue tunisoise !
À quoi peut-on être sensible quand on circule dans les rues du centre de Tunis pourvues souvent de trottoirs exigus et en mauvais état, surchargés de cafés ou de marchandises devant les boutiques, rues soumises au danger provenant non seulement des voitures, mais des trottinettes électriques, mode de transport à la mode, et des motos pétaradantes croyant évoluer sur un champ de courses et transportant parfois toute une famille composée des deux parents entre lesquels se trouvent un ou deux enfants, tout ce petit monde sans casque ? (Photo : Nawaat).
Jamila Ben Mustapha *

N’oublions pas, dans cet inventaire, les redoutables taxis collectifs jaunes qui ont été désignés si judicieusement par un de nos humoristes, Imed Ben Hamida, comme étant «de puissants missiles balistiques».
Circuler dans la capitale, c’est ressentir souvent une culpabilité vague et impuissante devant divers aspects de la misère. Ce qui frappe quelquefois parmi les passants qu’on rencontre, c’est que la position verticale qui distingue l’être humain de l’animal est quasi absente chez certains d’entre eux âgés et maigres au regard triste, presque pliés en deux et dont la silhouette commence à correspondre presque parfaitement à un angle droit ou, plus fréquemment, oblique.
Les femmes pauvres, elles, transportent souvent avec elles, sur leur dos et dans chacune de leurs mains, des charges au volume énorme presque aussi grand qu’elles, constituées de bouteilles vides ou de cartons ; et vous vous étonnez qu’on les désigne comme étant «le sexe faible».
La mendicité comme seule perspective
Les mendiants recherchent des endroits stratégiques qui leur permettent de croiser un maximum de passants. Pour cela, ils n’hésitent pas, eux qui n’ont pas les moyens de veiller à leur santé, de s’installer en plein soleil. Même si je sais que mon intervention est vouée d’avance à l’échec, je ne peux m’empêcher de leur demander de se déplacer à l’ombre pour éviter le risque d’insolation.
J’ai été récemment choquée par le cas d’hommes adultes pas trop mal vêtus, qui ont l’air de tout sauf de mendiants, et qui vous arrêtent pour solliciter de l’argent.
Comment réagiraient-ils eux-mêmes si une dame habillée plutôt correctement, s’adressait à eux dans un but identique ?
C’est un spectacle devenu courant de voir des femmes subsahariennes qui mendient et dont les enfants, quand ils deviennent autonomes et peuvent marcher, s’y mettent aussi.
Même si la vie nous a appris que nous subissons surtout plutôt que nous choisissons nos conditions d’existence, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est terrible de mettre au monde une progéniture pour lui offrir la mendicité comme seule perspective.
Les passants polis ne sont pas légion
Ce que nous montre aussi la rue concernant une autre catégorie de population, les adolescents, c’est l’obésité de certains d’entre eux, provenant probablement de la «malbouffe», et annonciatrice de problèmes futurs de santé.
Quant aux hommes que l’on croise, ils avancent généralement d’un pas ferme, comme s’ils étaient seuls, s’octroyant toutes les priorités provenant probablement d’un sentiment de supériorité enseigné tout d’abord par leur mère – si fière d’avoir eu un fils ! –, manquant à peine de vous écraser, comme si vous n’existiez pas. Les passants qui sont polis et ont des égards existent aussi, même s’ils ne sont pas légion.
Malgré toutes ces constatations plutôt négatives, y a-t-il un antidote, un baume susceptible de vous arracher un sourire quand vous marchez ?
Il réside, selon nous, dans le fait de croiser de très jeunes enfants qui circulent accompagnés de leurs mères. Qu’ils soient Tunisiens ou Subsahariens, ils sont tous beaux et vous ne pouvez-vous empêcher de leur sourire même si vous pensez au fond de vous-même que, pour leur sécurité, il vaut mieux qu’ils ne répondent pas aux sollicitations des inconnus. Et alors, la réaction peut être, rarement il est vrai, une stupéfaction, une prise de distance, après avoir jeté un regard à leur mère qui a l’air de dire : «Qu’est-ce qui lui prend, à celle-là ?»
Mais, plus généralement au salut de la main que vous leur faites en souriant, ils finissent par répondre par le même geste et un sourire qui illumine leur petit visage, leur jeune mère étant généralement tout à la joie de voir qu’on apprécie son enfant.
* Ecrivaine.
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