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Tunisie | Le silence du président, un instrument politique

En politique, l’absence n’est jamais neutre. Mais la réapparition ne l’est pas davantage. Lorsque le président de la république choisit de mettre fin à plusieurs jours d’absence médiatique en visitant personnellement la station de pompage de Ghedir El Golla, rattachée à la Sonede, aux environs de Tunisie, il envoie un message aussi calculé que l’avait été son silence. La séquence mérite d’être lue dans son intégralité — pas seulement dans sa conclusion.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Depuis quelques jours, trois phénomènes se télescopaient dans l’espace public tunisien : des interrogations persistantes sur l’absence médiatique du chef de l’État ; une aggravation des dysfonctionnements des services publics essentiels — notamment l’eau et l’électricité ; et une multiplication des mises en garde officielles contre les «rumeurs», les «fausses informations» et les «tentatives de déstabilisation».

Pris isolément, chacun de ces événements possédait sa propre logique. Mis bout à bout, ils dessinaient une séquence politique qui appelait à être interrogée. La réapparition présidentielle en constitue le quatrième acte — et sans doute le plus instructif.

Plus le silence officiel s’installait, plus les réseaux sociaux se mettaient à parler. Et plus les réseaux sociaux parlaient, plus la réponse sécuritaire semblait prendre le dessus sur la réponse politique et communicationnelle.

Car le vide informationnel ne reste jamais vide bien longtemps. Il est systématiquement occupé par les interprétations, les spéculations et les rumeurs. C’est une constante des systèmes politiques, quels qu’ils soient.

Ce qui s’est passé en Tunisie ces derniers jours en est une illustration parfaite — et la réapparition présidentielle n’efface pas rétrospectivement les questions que cette séquence a posées. Elle les complète.

Trois hypothèses, désormais une lecture possible

Pendant le silence, plusieurs lectures étaient envisageables : un simple concours de circonstances ; une communication minimale choisie dans une période sensible ; une stratégie délibérée consistant à laisser monter l’attente avant une reprise en main du récit public.

La visite de la station de Ghedir El Golla (Sonede) fait pencher la balance vers la troisième hypothèse. Le président ne réapparaît pas dans un cadre protocolaire ordinaire : il réapparaît là où la colère sociale était la plus vive, là où les attentes citoyennes étaient les plus immédiates. C’est une réapparition de terrain, une réapparition de proximité, une réapparition qui dit : «Je suis là où le problème est.»

Que ce choix soit délibéré ou circonstanciel, il produit objectivement les effets d’une stratégie de communication — celle du retour visible sur un sujet concret, après un silence qui avait laissé le champ libre aux spéculations.

Pendant l’absence présidentielle, le débat public s’était progressivement déplacé : de la question des services publics vers celle de la déstabilisation du pays ; de la colère sociale vers la lutte contre les fausses nouvelles. Ce déplacement n’était pas nécessairement délibéré — mais il produisait objectivement les effets d’une recomposition de l’agenda politique.

La réapparition présidentielle opère un nouveau déplacement : elle recentre l’attention sur l’eau, sur la Sonede, sur l’infrastructure — et replace le président dans le rôle de l’homme qui agit, qui inspecte, qui interpelle.

C’est habile. Mais une démocratie mature ne devrait pas avoir besoin de cette chorégraphie. Elle devrait disposer de mécanismes de communication institutionnelle suffisamment solides pour que l’absence d’un chef d’État pendant quelques jours ne génère pas une crise informationnelle de cette ampleur.

La vraie leçon de cette séquence

Ce que cette semaine a révélé n’est pas tant l’état de santé du président que l’état de santé de la communication publique tunisienne. Une communication institutionnelle robuste aurait permis d’informer les citoyens sans alimenter les spéculations. Une transparence ordinaire sur l’agenda présidentiel aurait rendu les rumeurs inopérantes. Celles-ci prospèrent rarement sur l’excès d’information — elles prospèrent presque toujours sur son absence. Et elles s’arrêtent non pas quand le président réapparaît – puisque même après sa réapparition, certains ont continué à douter de l’authenticité de la séquence –, mais quand les institutions fonctionnent de façon suffisamment transparente pour rendre la réapparition banale plutôt que spectaculaire.

Le problème n’est donc pas tant ce que disaient les réseaux sociaux que ce qu’ils sont venus remplacer : la parole publique régulière et prévisible de l’État.

La réapparition du président clôt momentanément la séquence médiatique. Elle ne clôt pas la question analytique qu’elle a soulevée : le silence présidentiel était-il subi ou instrumentalisé ?

La réponse importe moins, finalement, que la leçon à en tirer. En démocratie, la communication du pouvoir ne consiste pas uniquement à parler ou à se taire. Elle consiste à rendre prévisible et transparent l’exercice de l’autorité — pour que ni le silence ni la réapparition ne deviennent des événements en eux-mêmes.

Le président est réapparu là où la colère était la plus forte. C’est une bonne décision de terrain. Mais la vraie question reste entière : comment éviter que la prochaine absence — quelle qu’en soit la raison — ne reproduise la même séquence ? 

La réponse n’est pas dans la communication de crise. Elle est dans les institutions.

* Ingénieur informaticien, cadre de banque.  

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Kaïs Saïed à Ghdir El-Golla | La fin des supputations ?

Kaïs Saïed est finalement réapparu hier soir après une absence des radars de l’actualité qui a duré plus d’une semaine, déclenchant une vague de rumeurs sur son état de santé et de supputations sur l’avenir du pays. La bonne nouvelle est qu’il y a un pilote dans l’avion. Ceux qui se sont sincèrement inquiétés de l’absence du chef de l’Etat sont donc rassurés. Quant à ceux qui y ont trouvé une occasion pour annoncer un crash imminent, ils en ont eu pour leur frais. Vidéo.

Latif Belhedi

Le président de la république a effectué dans la soirée du samedi 18 juillet 2026 une visite au complexe hydraulique de Ghdir El-Golla relevant de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (Sonede), où il s’est enquis de l’état des équipements et discuté avec les agents des causes des fréquentes coupures d’eau potable enregistrées depuis le début de l’été dans plusieurs régions du pays. Il a aussi visité la délégation de Kalaat El-Andalous où il a discuté avec les citoyens rencontrés sur place. On a eu droit aux mêmes doléances, et aux même assurances et promesses.

Dysfonctionnements de la communication officielle

Cette sortie nocturne de Kaïs Saïed ressemble à toutes celles qu’il avait pris l’habitude de faire. Elle n’y a rien de particulier, sauf que celle-ci est censée démentir les rumeurs sur la santé du président de la république qui ont enflé ces derniers jours sur un fond de malaise général.

«C’est de la routine», semblent vouloir dire les services du Palais de Carthage, qui n’ont pas cru devoir démentir directement et clairement, dans un communiqué en bonne et due forme, ces rumeurs. D’ailleurs, beaucoup de Tunisiens ont démenti, sur les réseaux sociaux, les premières images de cette visite diffusées par certains médias officiels et officieux, affirmant qu’il s’agissait de vieilles images recyclées pour la circonstance. Et il fallu que la présidence de la république diffuse la vidéo de ladite visite sur sa page Facebook, peu après 2 heures du matin, pour que les doutes exprimés entretemps soient dissipés. C’est ce qui montre s’il en est encore besoin les limites actuelles voire les dysfonctionnements de la communication officielle.

Avec des médias nationaux qui ont perdu toute crédibilité aux yeux des citoyens – lesquels ont de plus en plus tendance à aller chercher l’information sur leur pays dans les médias étrangers –, l’information officielle a de plus en plus mal à être admise pour argent comptant et il y a toujours des malins à qui on le joue pas pour la mettre en doute ou la tourner en dérision.

Ces folles rumeurs dont on se passerait volontiers

Dans ce contexte, les paroles comme les silences donnent lieu aux plus folles supputations. Il en va de même des retards souvent enregistrés dans la diffusion des informations, retards qui libèrent les imaginaires les plus sordides ou malveillants.

«Kaïs Saïed se porte bien et vaque à ses occupations habituelles», semble vouloir dire le Palais de Carthage. Le chef de l’Etat utilise d’ailleurs les mêmes mots pour évoquer les mêmes crises (coupures d’eau potable et pannes d’électricité). Il profère, également, les mêmes menaces contre les responsables qui ne sont pas à la hauteur des responsabilités qui leur sont confiées. Là aussi, il n’y a rien de nouveau : le même discours rodé et redondant.

On doit donc s’en contenter voire s’en féliciter, tout en formant l’espoir que la communication officielle, notamment celle de la présidence de la république, soit plus rigoureuse, plus rapide et plus efficace, et ne provoque, par ses silences et ses omissions, les plus folles rumeurs dont on se passerait volontiers dans le contexte de crise que traverse le pays.

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