Sadok Bouaben : « Les femmes, une force majeure dont la Tunisie ne peut se priver »
À l’occasion de la Fête de la femme en Tunisie, célébrée le 13 août, et alors que le pays commémore cette année le 70e anniversaire du Code du statut personnel (CSP), Sadok Bouaben, journaliste et analyste des médias, revient, dans une déclaration exclusive accordée à L’Économiste Maghrébin, sur l’évolution de la condition féminine en Tunisie et sur les défis qui restent à relever en matière d’égalité entre les femmes et les hommes.
Adopté le 13 août 1956, quelques mois après l’indépendance, le CSP a constitué une rupture historique dans le statut juridique de la femme tunisienne. Soixante-dix ans plus tard, la société tunisienne a profondément changé. Les femmes ont massivement investi l’éducation, le marché du travail et la vie publique, occupant désormais une place centrale dans la vie économique et sociale.
Pour Sadok Bouaben, cette transformation appelle toutefois une évolution du cadre juridique et, surtout, des mentalités afin de mieux prendre en compte les nouvelles réalités de la société tunisienne.

Une famille qui a changé, un droit appelé à évoluer
Parmi les questions qui méritent d’être réexaminées figure notamment celle du divorce et, plus largement, de la place de chacun des conjoints au sein de la famille. Le modèle dans lequel l’homme serait considéré comme le seul responsable du foyer ne correspond plus, selon le journaliste, à la réalité d’une société où les femmes travaillent, disposent de leurs propres qualifications et participent elles aussi aux revenus et aux charges du ménage.
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Cette évolution des rapports au sein de la famille doit également être envisagée sous l’angle de l’autonomie. L’égalité devant la loi ne suffit pas, à elle seule, à faire disparaître les situations de domination. Les violences faites aux femmes ainsi que les différentes formes de dépendance économique et sociale montrent que certaines inégalités restent profondément ancrées dans les rapports entre les sexes.
Des compétences encore insuffisamment présentes dans les espaces de décision
Au-delà du cadre familial, l’accès aux espaces de décision constitue pour Sadok Bouaben l’un des principaux défis. La Tunisie a réalisé des progrès importants dans l’accès des femmes à l’éducation, à l’administration, à la vie publique et aux responsabilités. Mais ces avancées restent, estime-t-il, insuffisantes au regard de leurs compétences et de leur contribution à la société.
Le problème ne réside pas dans les capacités des femmes, mais davantage dans les représentations qui continuent de déterminer leur place. Dans le subconscient collectif, certaines conceptions héritées de plusieurs siècles continuent de considérer la femme comme appelée à occuper une position secondaire. Ces représentations peuvent persister alors même que le droit et les réalités sociales ont profondément évolué.
Sadok Bouaben met également en garde contre certaines représentations importées ou véhiculées au nom de la religion, susceptibles de conforter une vision restrictive du rôle des femmes. Il estime nécessaire de distinguer la religion des interprétations sociales qui ont pu, au fil du temps, lui être associées et qui continuent parfois à peser sur les mentalités.
La participation des femmes, un enjeu pour l’avenir de la Tunisie
Pour le journaliste, la question dépasse toutefois le seul enjeu des droits des femmes. Elle touche directement au fonctionnement et à l’avenir de la société tunisienne.
Une société qui ne permet pas à la moitié de sa population de participer pleinement à la vie économique, sociale et politique se prive nécessairement d’une partie de ses compétences et de son potentiel. La participation des femmes à la vie économique constitue ainsi un levier essentiel du progrès collectif.
Permettre aux femmes d’accéder davantage aux responsabilités et aux espaces de décision ne relève donc pas uniquement d’une exigence d’égalité. Il s’agit aussi, selon Sadok Bouaben, d’une nécessité pour une Tunisie qui aspire à mobiliser pleinement ses ressources humaines et à poursuivre son développement.
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Soixante-dix ans après l’adoption du CSP, le débat ne porte ainsi plus seulement sur la préservation des acquis. Il s’agit désormais de savoir comment faire évoluer le droit et, surtout, les mentalités afin qu’ils correspondent à une société dans laquelle la femme a profondément changé de place.
Les acquis depuis 1956 restent considérables. Mais leur pleine traduction dans la vie quotidienne, économique, sociale et politique demeure un chantier ouvert.
Au final, Sadok Bouaben conclut que la Tunisie ne peut se priver de la moitié de ses compétences si elle veut pleinement exploiter son potentiel.
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