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Décryptage – La dette n’est jamais qu’une affaire de chiffres

La dette ? 90 % du PIB, 100 milliards de dinars, quelques points de déficit, quelques milliards à refinancer. Nous faisons défiler les chiffres sur les écrans, comparons les ratios, commentons les décisions des banques centrales et les perspectives des agences de notation. Puis nous passons à autre chose.

Mais la dette, elle, ne passe jamais vraiment à autre chose. Elle reste là. Elle accompagne les budgets, les salaires, les retraites, les investissements publics, les crédits bancaires. Elle finit par entrer silencieusement dans la vie des ménages et des entreprises. Elle se retrouve dans le prix d’un crédit, dans le coût d’un logement, dans la capacité d’une PME à investir, dans l’entretien d’une route, dans le financement d’un hôpital ou dans la possibilité pour un jeune diplômé de trouver un emploi.

Derrière un milliard de dinars emprunté, il y a donc toujours une histoire humaine. Il y a quelqu’un qui paiera. La question essentielle n’est d’ailleurs pas de savoir si un Etat peut s’endetter. Bien sûr qu’il le peut. La dette est un instrument économique aussi ancien que les Etats eux-mêmes. Elle permet de construire aujourd’hui ce que les recettes d’aujourd’hui ne permettent pas de financer. Elle peut soutenir l’investissement, absorber un choc, éviter une récession ou accompagner une transformation économique.

Le problème commence lorsque la dette cesse d’être un outil pour devenir une dépendance. Et c’est précisément cette frontière invisible que les marchés cherchent aujourd’hui à identifier.

Le chiffre qui impressionne n’est pas toujours celui qui inquiète

Dans les débats économiques, nous avons pris l’habitude de considérer le ratio dette/PIB comme une sorte de thermomètre universel. Plus il monte, plus nous avons peur. La réalité est beaucoup plus subtile. Deux Etats peuvent afficher le même niveau d’endettement et présenter des situations radicalement différentes. L’un peut emprunter dans sa propre monnaie, disposer d’un marché financier profond, bénéficier d’une épargne domestique abondante et avoir des échéances étalées sur plusieurs décennies. L’autre peut dépendre largement de créanciers étrangers, devoir rembourser en devises et faire face à d’importantes échéances dans les prochains mois.

Sur le papier, les deux ont la même dette. Dans la réalité, ils ne vivent absolument pas le même problème. C’est pourquoi les marchés regardent moins le chiffre brut que la mécanique qui se trouve derrière lui.

Qui prête ? Dans quelle monnaie ? À quel taux ? Pour combien de temps ? Et surtout : que se passe-t-il lorsque le prêteur commence à douter ? Cette dernière question est probablement la plus importante de toutes. Car une dette n’est jamais dangereuse tant que quelqu’un accepte de la refinancer à des conditions supportables.

Le jour où le créancier commence à avoir peur

La finance possède une particularité presque psychologique : elle fonctionne aussi longtemps que la confiance fonctionne. Une entreprise peut être parfaitement viable et connaître une crise de liquidité simplement parce que ses créanciers cessent de croire en son avenir. Un Etat peut être solvable sur le long terme mais connaître une crise parce qu’il doit rembourser beaucoup trop d’argent à très court terme. C’est là toute la différence entre solvabilité et liquidité.

La première question est : « Peut-il payer ? » La seconde est : « Peut-il payer maintenant ? » Et dans les marchés, la deuxième question peut devenir plus urgente que la première.

Lorsque les investisseurs commencent à demander une rémunération plus élevée pour prêter, les choses peuvent rapidement se compliquer. Le taux d’intérêt augmente. Le coût du service de la dette s’alourdit. Le déficit se creuse. Il faut emprunter davantage. Les investisseurs deviennent encore plus méfiants.

La dette crée alors sa propre dynamique. Ce n’est pas nécessairement une explosion brutale. C’est parfois beaucoup plus insidieux. Un budget devient un peu plus serré. Puis un peu plus encore. Une entreprise publique reporte un investissement. Une banque devient plus prudente.

Un entrepreneur attend. Un ménage renonce à emprunter. Une administration retarde un paiement. Et, progressivement, l’économie perd de l’oxygène.

La Tunisie face à son propre miroir

Pour la Tunisie, cette réflexion est loin d’être théorique. Depuis plusieurs années, le pays évolue dans un environnement où les besoins de financement de l’Etat restent considérables alors que les marges de manœuvre se sont réduites. Le problème n’est plus simplement de trouver de l’argent. Il faut trouver de l’argent sans asphyxier le reste de l’économie. Cette nuance est fondamentale. Lorsque l’Etat mobilise davantage de ressources auprès du système bancaire local, il sécurise à court terme son financement. Les fonctionnaires sont payés. Les échéances sont honorées. Les dépenses publiques continuent.

Et, humainement, cela compte énormément. Derrière la ligne « masse salariale », il y a des familles. Derrière les dépenses sociales, il y a des personnes qui en dépendent. Derrière une pension versée à temps, il y a parfois un ménage entier. On ne peut donc pas regarder les finances publiques uniquement avec la froideur d’un tableur Excel.

Mais l’autre réalité est tout aussi importante : lorsque le système bancaire consacre une part croissante de ses ressources au financement du Trésor, il dispose potentiellement de moins d’espace pour accompagner les entreprises. Et là encore, les conséquences sont humaines. C’est l’industriel qui reporte l’achat d’une machine. C’est la PME qui renonce à recruter. C’est l’entrepreneur qui abandonne un projet parce que le crédit coûte trop cher. C’est l’entreprise exportatrice qui aurait pu agrandir son atelier mais préfère attendre. Une économie peut donc être financièrement « stabilisée » à court terme tout en devenant progressivement moins dynamique. C’est l’un des paradoxes les plus difficiles de la situation tunisienne.

Quand l’Etat emprunte, l’économie privée regarde

Il existe une expression technique pour décrire ce phénomène : l’« effet d’éviction ». Elle paraît froide. Elle ne l’est pas. Elle signifie simplement qu’un Etat qui absorbe une quantité croissante de ressources financières peut laisser moins de place aux entreprises privées. Dans une économie où l’investissement privé est déjà insuffisant, cette question devient cruciale. Car la Tunisie n’a pas seulement besoin de financer son déficit. Elle a besoin de financer son avenir. Et cet avenir ne sera pas produit par les seuls budgets publics. Il sera produit par des entreprises qui investissent, exportent, innovent, recrutent et prennent des risques.

Le paradoxe est donc saisissant : pour protéger l’économie aujourd’hui, l’Etat peut être obligé de mobiliser davantage de ressources ; mais en mobilisant ces ressources, il peut réduire la capacité de l’économie à produire demain. C’est exactement le genre de piège dans lequel une économie peut rester enfermée pendant des années.

Les banques au milieu de la tempête

Il faut également regarder un autre acteur : les banques. Elles se retrouvent dans une position particulièrement délicate.

D’un côté, elles doivent financer l’Etat. De l’autre, elles doivent financer l’économie. Et entre les deux, elles doivent préserver leurs propres équilibres. Plus le lien entre les banques et le souverain devient étroit, plus le risque souverain peut se transformer en risque bancaire. Le phénomène est bien connu dans les économies fragiles : l’Etat a besoin des banques pour se financer, tandis que les banques ont besoin d’un Etat solide pour préserver la qualité de leurs actifs. C’est une relation de dépendance réciproque.

Lorsque tout va bien, personne ne s’en préoccupe. Lorsque la confiance commence à se fissurer, chacun découvre brutalement à quel point les deux destins sont liés. La question n’est donc pas seulement : « La Tunisie pourra-t-elle financer son déficit ? » Il faut aussi demander : « À quel prix, et avec quelles conséquences pour le financement de l’économie ? »

Le marché obligataire est redevenu le grand juge

Partout dans le monde, les dernières années ont rappelé une vérité que l’on avait quelque peu oubliée. L’argent a un prix. Pendant longtemps, les taux d’intérêt extrêmement faibles ont donné l’impression que l’endettement pouvait continuer presque indéfiniment. Les Etats empruntaient. Les entreprises empruntaient. Les ménages empruntaient. Les banques centrales achetaient. Et tout semblait fonctionner. Puis l’inflation est revenue. Les banques centrales ont relevé leurs taux. Et soudain, les anciennes dettes ont commencé à coûter beaucoup plus cher à refinancer. Le changement est profond. Pendant les années de taux bas, la question était souvent : « Pourquoi ne pas emprunter ? »

Aujourd’hui, elle devient : « Sommes-nous certains de pouvoir continuer à payer ? » Le marché obligataire est redevenu une sorte de juge silencieux. Il ne vote pas. Il ne manifeste pas. Il ne tient pas de conférence de presse. Il modifie simplement les taux. Et parfois, quelques dizaines de points de base suffisent à rappeler à un gouvernement que les marchés ont, eux aussi, une mémoire.

La Banque centrale dans une position impossible

Cette transformation place les banques centrales face à des arbitrages particulièrement délicats. La stabilité des prix exige une politique monétaire suffisamment ferme. Mais une politique monétaire restrictive renchérit le crédit. Et un crédit plus cher pèse sur l’investissement. La Tunisie connaît parfaitement cette tension. Pendant longtemps, la priorité était de lutter contre l’inflation et de préserver les équilibres extérieurs. Mais lorsque l’inflation ralentit, une autre question apparaît immédiatement : comment permettre au crédit de redevenir un moteur de croissance sans relancer les déséquilibres ? La réponse n’est jamais simple. Car derrière chaque décision de taux se trouvent des intérêts différents. Le déposant souhaite une rémunération correcte de son épargne. L’emprunteur souhaite un crédit moins cher. L’entreprise souhaite investir. L’Etat souhaite réduire le coût de son financement. La banque centrale souhaite préserver la stabilité des prix et du système financier. Il n’existe aucune décision qui puisse satisfaire tout le monde. La politique monétaire est donc, contrairement à ce que son vocabulaire technocratique pourrait laisser croire, profondément humaine.

La vraie question n’est pas : combien devons-nous ?

C’est probablement ici que le débat tunisien doit évoluer. Nous avons beaucoup parlé de dette. Nous devrions parler davantage de capacité à créer de la richesse. Car un pays ne rembourse pas sa dette avec des ratios. Il la rembourse avec des revenus. Et les revenus viennent de la production, des exportations, de l’investissement, de l’emploi et de la croissance. C’est pourquoi la question fondamentale n’est pas simplement de savoir comment réduire la dette. Elle est de savoir comment faire en sorte que le PIB augmente suffisamment pour que cette dette devienne progressivement moins lourde. Cela suppose de sortir du court terme permanent. Depuis des années, l’économie tunisienne est régulièrement ramenée à la même logique : trouver des ressources pour passer l’échéance suivante. Mais une économie ne peut pas construire son avenir en vivant éternellement dans l’urgence. Il faut retrouver le temps long. Le temps d’investir. Le temps de réindustrialiser. Le temps de moderniser les infrastructures.

Le temps de réformer les entreprises publiques lorsque cela est nécessaire. Le temps de simplifier l’environnement des affaires. Le temps surtout de redonner aux entrepreneurs une raison de croire qu’investir en Tunisie peut encore être une aventure rentable.

Derrière la dette, il y a finalement une question de confiance

C’est peut-être le mot le plus important de toute cette histoire. La confiance. Un ménage s’endette parce qu’il croit pouvoir rembourser. Une entreprise investit parce qu’elle croit en son marché. Une banque prête parce qu’elle croit en son client. Un investisseur achète une obligation parce qu’il croit que son argent lui sera rendu. Et un citoyen accepte l’effort fiscal lorsqu’il croit que cet effort contribue à construire quelque chose de collectif. Lorsque cette confiance disparaît, les comportements changent.

L’épargne quitte parfois les circuits productifs. L’investissement recule. Les entreprises deviennent prudentes. Les ménages consomment moins. Les banques deviennent plus sélectives. Les capitaux cherchent ailleurs des rendements et surtout de la sécurité. La crise financière commence alors bien avant la crise comptable. Elle commence dans les têtes.

La Tunisie n’a pas seulement besoin d’un désendettement. Elle a besoin d’un nouveau récit économique

C’est peut-être finalement le véritable enjeu. Réduire mécaniquement la dette ne suffira pas si, parallèlement, l’économie reste incapable de créer suffisamment de croissance. Augmenter les impôts ne suffira pas si l’investissement productif continue de reculer. Réduire les dépenses ne suffira pas si l’Etat ne parvient pas à améliorer l’efficacité de chaque dinar dépensé. Emprunter davantage ne suffira pas si chaque nouvel emprunt sert principalement à financer les déséquilibres du passé. La sortie ne peut être durable que si l’on parvient à transformer progressivement la dette de consommation en capacité de production. C’est une différence fondamentale.

Une dette qui finance une infrastructure productive, une entreprise exportatrice, une centrale énergétique, une technologie ou une formation peut préparer les revenus futurs. Une dette qui sert indéfiniment à couvrir des déficits courants ne fait que déplacer le problème. Et c’est là que se joue probablement le véritable débat économique tunisien.

Nous ne devons pas seulement nous demander combien coûte notre dette. Nous devons nous demander ce qu’elle nous permet encore de construire.

Car derrière les milliards de dinars, les émissions obligataires, les décisions de la Banque centrale et les négociations financières, il y a une société entière qui attend. Elle attend des emplois. Elle attend des services publics qui fonctionnent. Elle attend des entreprises qui investissent. Elle attend une monnaie stable. Elle attend surtout que l’effort demandé aujourd’hui ait un sens demain. Une dette peut être élevée sans condamner un pays. Mais une dette élevée, combinée à une croissance faible, à un investissement insuffisant et à une confiance qui s’érode, finit par devenir beaucoup plus qu’un problème financier. Elle devient une question de société.

Et peut-être est-ce cela que les marchés nous disent aujourd’hui, avec leur langage froid et silencieux : le véritable risque n’est pas d’avoir beaucoup de dettes. Le véritable risque est de ne plus avoir assez d’avenir pour les rembourser.

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