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DECRYPTAGE – Quand le monde retient son souffle au passage d’un détroit

Il arrive que l’économie mondiale se joue dans un espace si étroit qu’il en devient presque invisible sur une carte. Le détroit d’Ormuz est de ceux-là. Quelques kilomètres d’eau, à peine, mais par lesquels transite une part décisive de l’énergie qui alimente usines, transports et foyers à l’échelle planétaire. Lorsqu’il se ferme, ce n’est pas seulement un couloir maritime qui disparaît : c’est une respiration qui se coupe. Et avec elle, une certitude que l’on croyait acquise – celle d’un monde fluide, interconnecté, capable d’absorber tous les chocs.

Huit semaines après le début du conflit, les chiffres commencent à raconter une autre histoire. Un déficit de près de 10 % de l’offre pétrolière mondiale, des stocks qui s’érodent, des délais logistiques qui s’allongent. Et pourtant, en surface, les marchés semblent impassibles, presque insouciants. Les indices boursiers progressent, les investisseurs temporisent, comme si la crise appartenait encore au registre de l’hypothétique.

Ce décalage n’est pas seulement une anomalie conjoncturelle. Il dit quelque chose de plus profond sur notre époque : une tendance à confondre la stabilité des écrans avec celle du réel.

L’illusion d’une économie désincarnée

Depuis plusieurs décennies, la mondialisation financière a donné naissance à une économie où les flux monétaires semblent avoir pris le pas sur les flux physiques. Les capitaux circulent à la vitesse de la lumière, les décisions d’investissement se prennent en millisecondes, et les modèles prédictifs prétendent anticiper l’imprévisible.

Dans cet univers, les marchés peuvent, pendant un temps, ignorer les signaux faibles. Ils peuvent même, paradoxalement, prospérer dans l’incertitude. Mais comme le rappelait Hyman Minsky (1), les phases d’euphorie contiennent en elles-mêmes les germes de leur propre retournement. Plus un système paraît stable, plus il devient fragile.

La fermeture du détroit d’Hormuz agit précisément comme ce point de bascule. Elle réintroduit brutalement la matérialité dans un système qui avait fini par l’oublier. Le pétrole n’est pas une abstraction. Il doit être extrait, transporté, raffiné. Et lorsqu’un maillon de cette chaîne se rompt, c’est l’ensemble qui vacille.

Ce retour du réel est d’autant plus saisissant qu’il intervient dans un contexte déjà fragilisé. L’économie mondiale sort à peine des séquelles de la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Les leçons de cette crise semblaient claires. Pourtant, elles ont été partiellement oubliées.

L’Europe, une puissance fatiguée face au choc énergétique

Dans cette configuration, la zone euro apparaît comme particulièrement exposée. Non pas tant par sa dépendance directe au détroit, mais par la faiblesse de ses marges de manœuvre. La croissance y est hésitante, l’industrie en recomposition, et la demande intérieure contrainte par des années de politiques prudentes.

C’est ici que les débats économiques prennent tout leur sens. Depuis longtemps, une ligne de fracture oppose les partisans d’une discipline budgétaire stricte à ceux qui, dans la lignée de John Maynard Keynes (2), plaident pour un soutien actif de la demande. Or, face à un choc d’offre énergétique, ces débats se compliquent. Relancer la demande dans un contexte de hausse des coûts peut alimenter l’inflation, mais ne rien faire risque d’accentuer la contraction.

Des économistes contemporains comme Olivier Blanchard (3) ont montré que la réponse dépend largement des conditions initiales. Et celles de l’Europe sont préoccupantes : une inflation certes modérée, mais révélatrice d’une demande insuffisante, et une croissance trop faible pour absorber un choc externe.

Dans ce contexte, la Banque centrale européenne se retrouve dans une position délicate. Maintenir les taux, comme cela semble probable, revient à reconnaître implicitement que la politique monétaire ne peut pas, à elle seule, compenser un choc réel. C’est une forme d’impuissance assumée.

Le pétrole, ou la mémoire des crises passées

L’histoire économique est jalonnée de chocs pétroliers. Chaque fois, ou presque, ils ont été suivis d’un ralentissement significatif de l’activité. Les années 1970 en restent l’exemple le plus marquant, mais des épisodes plus récents confirment cette relation étroite entre énergie et croissance.

Pourquoi cette récurrence ? Parce que le pétrole n’est pas un bien comme les autres. Il est au cœur de presque tous les processus productifs. Lorsqu’il devient rare ou cher, il agit comme une taxe invisible sur l’ensemble de l’économie.

Dans le cas actuel, un élément aggrave encore la situation : le décalage temporel. Même en cas de réouverture rapide du détroit, plusieurs semaines seront nécessaires pour rétablir les flux. Ce délai crée une zone d’incertitude où les entreprises, les investisseurs et les États doivent prendre des décisions sans visibilité claire.

Peu à peu, le marché lui-même change de nature. La question n’est plus seulement celle du prix, mais celle de l’accès. Peut-on livrer ? Peut-on produire ? Peut-on tenir les délais ? Ce glissement est fondamental. Il marque le passage d’une économie d’abondance relative à une économie de contraintes.

La Tunisie, entre exposition et vulnérabilité

Pour la Tunisie, ces dynamiques globales prennent une dimension très concrète. Loin des abstractions macroéconomiques, ce sont des équilibres quotidiens qui sont en jeu.

Le premier impact est immédiat : la facture énergétique. Une hausse des prix du pétrole se traduit directement par une pression sur les finances publiques et sur les réserves en devises. Dans un pays où l’équilibre extérieur est déjà fragile, cette évolution peut rapidement devenir problématique.

Mais l’effet le plus profond est sans doute celui qui touche la vie quotidienne. Lorsque les coûts énergétiques augmentent, ils se diffusent dans l’ensemble des prix : transport, alimentation, production industrielle. L’inflation qui en résulte n’est pas une abstraction statistique. Elle se traduit par une érosion du pouvoir d’achat, par des arbitrages plus contraints, par une inquiétude diffuse.

À cela s’ajoute la dépendance à la conjoncture européenne. Si la zone euro entre en récession, les exportations tunisiennes en pâtiront, tout comme le tourisme. Ce double choc – interne et externe – crée un effet de ciseau particulièrement difficile à gérer.

Enfin, il ne faut pas négliger le facteur financier. Comme l’a souligné Raghuram Rajan (4), les périodes d’incertitude globale tendent à détourner les capitaux des économies émergentes. Pour la Tunisie, cela signifie un accès plus difficile au financement, à un moment où les besoins sont pourtant importants.

Des marchés en sursis, une réalité qui s’impose

Face à ces tensions, les marchés financiers continuent, pour l’instant, de faire preuve d’un optimisme mesuré. Mais cet optimisme ressemble de plus en plus à une parenthèse.

L’idée d’un “rallye de soulagement” en fin de cycle est séduisante. Elle suppose que le pire est derrière nous, que les tensions vont se résorber, que l’économie mondiale saura s’adapter. Mais elle repose sur une hypothèse fragile : celle d’un retour rapide à la normale.

Or, tout indique que cette normalité est en train de se transformer. Les chocs d’offre se multiplient, les tensions géopolitiques persistent, et les marges de manœuvre des politiques économiques se réduisent.

Dans ce contexte, le marché obligataire, souvent plus prudent, envoie des signaux différents. Il suggère que les risques sont loin d’être pleinement intégrés. Comme souvent, il pourrait avoir raison avant les autres.

Réapprendre la contrainte, repenser la souveraineté

Au fond, la crise actuelle nous oblige à réapprendre une leçon ancienne : l’économie n’est pas un système abstrait. Elle est ancrée dans des réalités physiques, géographiques, humaines.

Pour la Tunisie, cette prise de conscience peut être une opportunité. Elle invite à repenser les priorités : réduire la dépendance énergétique, renforcer les capacités locales, diversifier les partenaires économiques.

Ces choix ne sont pas simples. Ils impliquent des coûts, des arbitrages, des réformes. Mais ils sont sans doute nécessaires dans un monde où les certitudes d’hier s’effritent.

In fine, l’épreuve du réel comme moment de vérité

La fermeture du détroit d’Hormuz n’est pas seulement un événement géopolitique. C’est un test. Un test pour les économies avancées, confrontées à leurs propres fragilités. Un test pour les économies émergentes, exposées à des chocs qu’elles ne contrôlent pas. Un test, enfin, pour les marchés, appelés à réconcilier leurs anticipations avec la réalité.

Dans cette épreuve, une chose devient claire : la stabilité ne peut plus être pensée comme une donnée acquise. Elle doit être construite, patiemment, dans un environnement incertain.

Et peut-être est-ce là, finalement, la véritable leçon de cette crise : nous rappeler que derrière les chiffres, les courbes et les indices, il y a un monde réel, fait de contraintes et de dépendances, que l’on ne peut indéfiniment ignorer sans en payer le prix.

 

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Références :

(1) Hyman Minsky:(1919-1996) était un économiste américain post-keynésien, célèbre pour ses travaux sur la fragilité des systèmes financiers et les crises de la dette. Sa théorie phare, l’hypothèse d’instabilité financière, soutient que « la stabilité engendre l’instabilité » : de longues périodes de prospérité encouragent les investisseurs à prendre des risques excessifs, menant inévitablement à un effondrement.

(2)John Maynard Keynes :(1883-1946) est largement considéré comme l’économiste le plus influent du XXe siècle et le père de la macroéconomie moderne. Son œuvre a radicalement transformé la compréhension du rôle de l’État dans l’économie, en particulier lors des crises.

(3)Olivier Blanchard :(né en 1948) est l’un des macroéconomistes les plus influents au monde. Ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI) de 2008 à 2015, il est aujourd’hui chercheur senior au Peterson Institute for International Economics (PIIE) et professeur émérite au MIT.

(4) Raghuram Rajan:(né en 1963) est un économiste de renommée mondiale, reconnu pour avoir prédit la crise financière de 2008 dès 2005. Actuellement professeur de finance à la Chicago Booth School of Business, il reste une figure centrale du débat économique global en 2026.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article DECRYPTAGE – Quand le monde retient son souffle au passage d’un détroit est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

ÉCLAIRAGE – Tunisie : stabiliser n’est pas transformer…

À force de contenir les déséquilibres, l’économie tunisienne finit par donner le sentiment d’avoir retrouvé une certaine stabilité. Les indicateurs de ce printemps 2026 vont dans ce sens : une liquidité mieux maîtrisée, un dinar globalement stable, des réserves en devises à un niveau confortable. Mais cette lecture reste partielle. Car derrière cette apparente normalisation se cache une réalité plus nuancée. Stabiliser une économie ne signifie pas nécessairement la transformer. Et si la Tunisie semble aujourd’hui tenir ses équilibres, une question demeure : assiste-t-on à un véritable redressement… ou simplement à une forme de répit, soigneusement géré ?

À première vue, la situation monétaire paraît plus ordonnée. Le taux du marché monétaire évolue quasiment au même niveau que le taux directeur, maintenu à 7 %. Ce qui reflète un meilleur contrôle de la liquidité par la Banque centrale de Tunisie. De son côté, le volume global du refinancement recule sur un an, signe d’une tentative de normalisation.

Mais cette amélioration ne doit pas être surestimée. Elle ne traduit pas un fonctionnement autonome du système bancaire, mais plutôt une intervention constante de la Banque centrale. Le recours plus important aux facilités de prêt à très court terme montre que certaines banques continuent de faire face à des tensions immédiates. En parallèle, les excédents de liquidité se raréfient.

Autrement dit, la liquidité circule, mais elle reste étroitement encadrée. La stabilité observée repose davantage sur une gestion active que sur un équilibre naturel du marché.

Un État momentanément soulagé, des banques plus prudentes

Du côté des finances publiques, l’amélioration du solde du compte courant du Trésor constitue un élément positif. Avec plus de 2,6 milliards de dinars, l’État dispose d’un peu plus de marge à court terme. Ce qui lui offre un certain répit.

Cependant, cette embellie reste fragile et ne remet pas en cause les déséquilibres structurels. En parallèle, les banques évoluent dans un environnement plus tendu. Le recul de leur trésorerie et la baisse des échanges interbancaires au jour le jour traduisent une prudence accrue.

Les établissements financiers deviennent plus sélectifs, ajustent leurs engagements et privilégient la gestion du risque. Il en résulte un déséquilibre implicite : l’État respire un peu mieux, mais au prix d’une pression persistante sur le système bancaire.

Le retour du cash : un signal à ne pas sous-estimer

La hausse continue des billets et monnaies en circulation, désormais bien au-delà de 28 milliards de dinars, en dit long sur le fonctionnement réel de l’économie.

Ce recours croissant au cash dépasse les simples besoins quotidiens. Il reflète une défiance persistante envers le système bancaire, mais aussi l’importance de l’économie informelle. Dans un contexte incertain, les agents économiques privilégient la liquidité immédiate et la flexibilité.

Mais cette situation a un coût. Elle limite l’efficacité de la politique monétaire, réduit les capacités de financement des banques et prive l’État de ressources fiscales. L’économie se structure alors en deux sphères : une économie formelle encadrée et une économie informelle difficile à capter.

Allonger la dette : gagner du temps, mais à quel prix ?

La gestion de la dette publique évolue clairement vers un allongement des maturités. La baisse marquée des bons du Trésor à court terme, associée à la hausse des titres à plus long terme, en est la traduction.

Cette stratégie permet de réduire les risques immédiats de refinancement et d’améliorer la visibilité. Mais elle n’est pas sans contrepartie. En s’engageant sur des durées plus longues, l’État accepte des conditions de financement qui peuvent rester élevées dans le temps.

En d’autres termes, la Tunisie sécurise le court terme, mais au risque de rigidifier ses marges de manœuvre futures.

Un dinar stable… grâce à des équilibres fragiles

Sur le marché des changes, le dinar fait preuve d’une certaine stabilité. Il résiste face à l’euro et s’apprécie même face au dollar sur un an. Cette évolution s’appuie sur un niveau de réserves en devises relativement confortable, équivalant à 105 jours d’importation.

Mais cette solidité repose en grande partie sur des apports extérieurs, notamment les recettes touristiques et les transferts des Tunisiens à l’étranger.

Cela pose une question essentielle : cette stabilité est-elle durable ? En cas de choc sur ces flux, l’équilibre pourrait rapidement se fragiliser. Le dinar reste donc stable, mais sous condition.

Un environnement mondial toujours incertain

À l’échelle internationale, l’année 2026 reste marquée par des incertitudes. Certes, l’inflation ralentit dans plusieurs grandes économies, mais les tensions géopolitiques et les recompositions commerciales continuent d’alimenter l’instabilité.

Dans ce contexte, les économies comme celle de la Tunisie restent particulièrement exposées. Les variations des flux financiers, des devises ou des prix des matières premières peuvent rapidement modifier les équilibres internes.

La Tunisie évolue ainsi dans un environnement qu’elle ne contrôle pas, mais dont elle subit pleinement les effets.

Une stabilisation réelle… mais encore insuffisante

Les indicateurs montrent une amélioration globale de la situation. La liquidité est mieux gérée, le dinar est relativement stable et les réserves sont renforcées.

Mais cette stabilisation reste fragile. Elle repose en grande partie sur des ajustements de court terme et des facteurs extérieurs. Elle ne traduit pas encore une transformation profonde de l’économie.

Le risque est donc celui d’une économie stabilisée, mais sans véritable dynamique de croissance.

Changer de cap : au-delà de la gestion, une vision

La question centrale n’est plus seulement de stabiliser, mais de transformer. Une économie ne peut pas se contenter de maintenir ses équilibres ; elle doit créer de la croissance et de la valeur.

Pour la Tunisie, cela passe par des réformes structurelles : améliorer la productivité, renforcer la compétitivité, moderniser le système financier et élargir la base fiscale.

Sans ces changements, les équilibres actuels resteront fragiles et dépendants de facteurs extérieurs.

In fine, un équilibre à transformer en trajectoire

La Tunisie se trouve aujourd’hui dans une phase intermédiaire. Les équilibres sont mieux maîtrisés, mais la reprise n’est pas encore au rendez-vous. Cette stabilisation doit être vue comme une opportunité, non comme une finalité. Elle offre un point d’appui pour engager des transformations plus profondes. Car, au fond, une économie ne se juge pas seulement à sa capacité à tenir… mais à sa capacité à avancer. 

 

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (29/05/2026), données prix Brent / marché pétrolier (29/05/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article ÉCLAIRAGE – Tunisie : stabiliser n’est pas transformer… est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

DECRYPTAGE – Chronique d’un équilibre précaire – Quand la géopolitique dicte la monnaie

Il suffit parfois d’un cessez-le-feu pour faire vaciller les certitudes monétaires les mieux ancrées. Depuis le 7 avril, la trêve au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal d’une vérité que les marchés financiers n’ont jamais cessé de redouter : derrière les courbes lissées et les indicateurs apaisés, le monde reste suspendu à des décisions politiques dont l’issue demeure fondamentalement incertaine. Ce moment de calme relatif, presque artificiel, recompose les flux financiers globaux, modifie les arbitrages de change et interroge la solidité d’un système monétaire encore dominé par le dollar.

À première vue, les signaux sont rassurants. Le recul des prix du pétrole, consécutif à l’accalmie géopolitique, a immédiatement desserré l’étau inflationniste qui pesait sur les grandes économies. Dans le même temps, les marchés actions ont retrouvé des niveaux proches de leurs sommets récents, traduisant un retour de l’appétit pour le risque. Ce double mouvement a mécaniquement affaibli le dollar américain, dont le rôle traditionnel de valeur refuge s’est estompé dans un environnement perçu comme moins menaçant.

Ce basculement n’a rien d’anodin. Il confirme que le dollar reste, avant tout, une monnaie de crise. Dès lors que le risque systémique recule, même temporairement, les investisseurs se tournent vers des actifs plus rémunérateurs, abandonnant progressivement la sécurité relative du billet vert. Ce phénomène s’inscrit dans une logique bien connue : celle d’un système financier global où la hiérarchie des monnaies est dictée moins par les fondamentaux économiques que par la perception du risque.

Mais cette accalmie, aussi bienvenue soit-elle, repose sur des bases fragiles. Elle dépend d’un calendrier diplomatique incertain, d’engagements politiques réversibles et d’une confiance des investisseurs qui peut se dissiper aussi rapidement qu’elle est apparue.

Le retour en grâce des stratégies de portage

Dans cet environnement apaisé, une mécanique bien rodée, bien connue par nos étudiants, reprend ses droits : celle des opérations de portage, ou « carry trade ». Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Le cas est particulièrement révélateur. Maintenu artificiellement faible par une politique monétaire ultra-accommodante, il constitue une source de financement idéale pour ces arbitrages. Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

Dans le même temps, certaines devises dites « procycliques », comme le dollar australien, bénéficient de ce regain d’appétit pour le risque. Leur performance devient alors un baromètre implicite de la confiance des marchés dans la durabilité de l’accalmie géopolitique.

 

Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

 

Ce retour des stratégies de portage illustre une réalité plus profonde : les marchés financiers, en quête permanente de rendement, exploitent la moindre fenêtre de stabilité pour reconstituer des positions risquées. Mais cette dynamique contient en elle-même les germes de sa propre fragilité.

Le dollar affaibli, mais toujours dominant

L’affaiblissement récent du dollar ne doit pas être interprété comme un déclin structurel. Il s’agit davantage d’un ajustement conjoncturel, lié à la détente du contexte international. Le billet vert conserve encore des atouts fondamentaux considérables : profondeur de ses marchés financiers, statut de monnaie de réserve mondiale, et rôle central dans le système de paiements internationaux.

Cependant, cet épisode met en lumière une tension croissante. Le dollar est à la fois une monnaie de puissance et une monnaie de crise. Sa force dépend paradoxalement de l’instabilité du monde. Lorsque les tensions s’apaisent, il s’affaiblit ; lorsqu’elles s’intensifient, il se renforce. Cette dualité crée une forme de dépendance systémique à la volatilité géopolitique.

Dans ce contexte, les mouvements récents sur le marché des changes traduisent moins une remise en cause du dollar qu’une respiration temporaire du système. Une respiration qui pourrait rapidement céder la place à une nouvelle phase de tension.

Le spectre du risque extrême

De fait, derrière l’optimisme ambiant se profile un scénario que les marchés redoutent sans réellement l’intégrer : celui d’une reprise du conflit. Une escalade militaire majeure, notamment impliquant un engagement direct des forces américaines, provoquerait un choc brutal sur l’ensemble des actifs financiers.

Dans une telle hypothèse, les mécanismes actuels s’inverseraient instantanément. Le pétrole repartirait à la hausse, alimentant les craintes inflationnistes. Les marchés actions corrigeraient violemment. Tandis que les investisseurs se précipiteraient vers les actifs refuges. Le dollar, dans ce contexte, retrouverait toute sa vigueur, accompagné d’une explosion de la volatilité sur les marchés des changes.

Ce risque constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

 

Ce risque, qualifié d’« extrême » par les analystes, n’est pas pour autant marginal. Il constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

Cette sous-estimation potentielle du risque géopolitique rappelle les dynamiques observées avant certaines crises majeures, où la complaisance des investisseurs a amplifié les chocs ultérieurs.

Des politiques monétaires sous contrainte

Au-delà des dynamiques de marché, cet épisode met en lumière les dilemmes des banques centrales. Confrontées à des données économiques mitigées, elles hésitent sur la trajectoire de ses taux. Au Royaume-Uni, par exemple, les anticipations d’une baisse en 2026 pèsent déjà sur la livre sterling, reflétant l’incertitude qui entoure la politique monétaire britannique.

De son côté, la Banque centrale du Japon (BoJ) semble contrainte de maintenir une politique accommodante plus longtemps que prévu. L’incertitude mondiale justifie ce statu quo, mais au prix d’un affaiblissement prolongé du yen.

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes. La politique monétaire devient ainsi un exercice d’équilibriste, entre soutien à la croissance, maîtrise de l’inflation et gestion des chocs externes.

 

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes.

 

Une lecture systémique des marchés

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple évolution des devises. Il s’agit d’un moment révélateur de la manière dont les marchés financiers intègrent — ou ignorent — le risque géopolitique. La baisse de la volatilité, souvent interprétée comme un signe de stabilité, peut également traduire une forme de myopie collective.

Les investisseurs, en quête de rendement, ont tendance à privilégier les scénarios les plus favorables, reléguant les risques extrêmes au second plan. Cette dynamique, bien connue des économistes, alimente des cycles d’euphorie et de correction qui rythment l’histoire des marchés.

Dans le cas présent, la trêve agit comme un catalyseur de cette dynamique. Elle offre une fenêtre d’opportunité, mais ne garantit en rien une stabilisation durable.

Quelle lecture pour la Tunisie ?

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques. Un dollar plus faible peut également alléger le coût du service de la dette libellée en devises.

Mais cette amélioration reste conditionnelle. Une reprise des tensions inverserait rapidement ces bénéfices, exposant l’économie tunisienne à un choc externe difficile à absorber. Dans un contexte déjà marqué par des fragilités structurelles, la dépendance aux dynamiques internationales demeure un facteur de vulnérabilité majeur.

 

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques.

 

Plus profondément, cette séquence rappelle l’importance pour les économies émergentes de renforcer leur résilience face aux chocs externes. Diversification énergétique, consolidation budgétaire et développement de marchés financiers domestiques apparaissent comme des leviers essentiels pour atténuer l’impact de ces fluctuations.

In fine, le calme avant l’incertitude

Ce moment de répit sur les marchés financiers ressemble moins à une stabilisation qu’à une suspension. Une parenthèse fragile, suspendue aux aléas d’une négociation diplomatique dont l’issue reste incertaine.

Le paradoxe est saisissant : jamais les marchés n’ont semblé aussi confiants, et pourtant, les fondements de cette confiance n’ont jamais été aussi précaires. Entre espoir d’un accord durable et crainte d’une escalade, les investisseurs naviguent à vue, oscillant entre optimisme et prudence.

Dans ce théâtre global où la géopolitique dicte le tempo, les devises ne sont que le reflet d’une réalité plus profonde : celle d’un monde où l’équilibre reste, par nature, instable.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ON

L’article DECRYPTAGE – Chronique d’un équilibre précaire – Quand la géopolitique dicte la monnaie est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

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