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Nesrine Boukadi Jallouli : « Ceci n’est pas un roman, c’est un plaidoyer »

Maître-assistante en littérature française et romancière publiée aux éditions Arabesques, Nesrine Boukadi Jallouli signe en mars 2026 Née coupable, une suite indépendante à Comme si de rien n’était (2024). Dans cet entretien accordé à L’Économiste Maghrébin, elle explore les racines de son univers littéraire, dévoile la genèse d’une œuvre centrée sur la condition féminine et analyse l’essor de la littérature tunisienne d’expression française au sein des programmes universitaires et scolaires.

Les paupières alourdies et cernées par une fatigue que rien ne peut épuiser, celle des nuits passées à traquer les idées fugaces, à écrire et réécrire inlassablement, notre invitée habite les mots depuis l’enfance, ou ce sont les mots qui l’habitent, peu importe : Nesrine est une femme traversée par le truchement du verbe. À peine l’entretien amorcé, autour d’un café à la Cité de la culture, que ses mots ont jailli de source.

Cette plume francophone situe d’emblée son rapport à l’écriture dans une perspective sartienne : écrire, c’est agir. Si elle revendique le plaisir de l’écriture, l’auteure n’écrit pas uniquement pour ce plaisir. Chaque texte est, selon sa propre vision, animé par la volonté de véhiculer un message, de mettre en lumière ce qui la travaille, l’entoure, la touche ou la hante, avec, avoue-t-elle humblement, une ambition d’éclairer.

Entre deux silences et une gorgée de café noir, l’auteure soulève par ailleurs la question de la relation entre l’œuvre et la vie de l’écrivain, qu’elle juge hautement problématique. En connaisseuse avertie de cette problématique, notre invitée estime que, même lorsqu’elle cède la parole à ses personnages, sa propre voix ne disparaît jamais totalement. Le lecteur pourrait en voir la preuve entre les lignes de Née coupable, où deux voix s’entremêlent délibérément : celle de l’héroïne Ghanja et la sienne propre, une voix qui cohabite avec celle du personnage. Notre invitée voit en l’écriture un miroir, le reflet inévitable de la pensée de qui tient la plume.

La naissance d’une autofiction sfaxienne

Plongeant dans ses souvenirs, Nesrine retrace la genèse de son premier roman, Comme si de rien n’était. Tout est parti d’une scène vécue à Sfax, dans le quartier de son enfance situé près de la plage. Revenue dans ses souvenirs, la romancière s’est heurtée à un paysage profondément transformé par le projet Taparoura, un vaste chantier d’installation de salles de fêtes et de cinémas sur des milliers de mètres carrés de sable gagnés sur la mer, dont elle entend parler depuis son enfance sans qu’il ait jamais abouti. Face à ce paysage qu’elle juge austère et désolant, incapable de retrouver les repères de son passé, l’écriture a commencé à s’imposer pour consigner ce qu’elle ressentait.

Le texte est ainsi une autofiction : le cadre géographique, la ville de Sfax et la cité Bourguiba, est réel, et les personnages sont inspirés de personnes existantes, à l’exception d’une fiction entre deux protagonistes. L’œuvre est à la fois un hommage à la ville de Sfax, un cri de citoyenne face à une industrialisation qui prive les habitants de leur mémoire collective, et un hommage à la femme à travers plusieurs figures féminines. L’accueil du public a largement dépassé les espérances de l’auteure : la première édition de Comme si de rien n’était est aujourd’hui épuisée, et une réflexion sur une deuxième édition est d’ores et déjà engagée.

Parmi ces figures féminines, le personnage de Ghanja a suscité des réactions particulièrement vives. Jugée cupide, arriviste et égoïste par les lecteurs, ce personnage féminin n’a pas recueilli leur sympathie. La fin du roman, délibérément ouverte, n’a pas cessé d’interpeller le public, qui n’a eu de cesse de questionner l’auteure sur les choix de ce personnage. L’auteure confie avoir savouré cette incompréhension, qu’elle lit comme la preuve que Ghanja avait atteint son but : provoquer, déranger, laisser une empreinte durable dans les esprits.

C’est précisément ce questionnement persistant qui l’a conduite à son deuxième roman : la décision fut de confier la parole à Ghanja pour qu’elle puisse expliquer ses choix et justifier ses actes.

Née coupable : un plaidoyer et un réquisitoire

Paru en mars 2026 aux éditions Arabesques, Née coupable peut être lu indépendamment du premier roman. L’auteure précise que les deux textes forment une suite indépendante : le lecteur qui n’a pas lu Comme si de rien n’était peut aborder directement ce second volume. L’engouement pour ce nouveau titre s’est d’ailleurs manifesté avec éclat lors de la Foire internationale du livre de Tunis : une grande quantité d’exemplaires de Née coupable a été épuisée dès la séance de dédicace organisée dans le cadre de cette édition.

Dans ce livre, Ghanja prend la parole pour se défendre. La romancière souligne que Ghanja n’a pas agi par choix libre, mais parce que Ghanja était victime de cet héritage socioculturel qui fait de la femme le maillon faible de la chaîne sociale, d’où le titre : Née coupable. La femme, explique-t-elle, est jugée coupable dès la naissance, non par la religion, mais par le poids des normes sociales et culturelles. L’écrivaine décrit l’œuvre à la fois comme un plaidoyer pour le personnage lui-même, et comme un réquisitoire contre la société, contre la famille qui n’a pas cherché à comprendre.

L’héroïne est issue d’un milieu modeste. Sa seule ressource pour aspirer à une ascension sociale était sa beauté, sur laquelle elle a beaucoup misé, ce qui explique l’incompréhension des lecteurs à son égard. Mais dans le second roman, Ghanja a mûri : elle comprend que le lieu qu’elle avait cherché à fuir est irremplaçable, et que son amour pour elle-même vaut plus que le regard des autres. Consciente que quoi qu’elle fasse, le tort lui sera attribué par la société, Ghanja choisit néanmoins de s’engager sur un chemin difficile, malgré les jugements réprobateurs. À la fin du roman, Ghanja s’adresse directement au lecteur, désormais érigé en tribunal, et lui demande de rendre son verdict : coupable ou victime ?

La couverture, un texte à déchiffrer

L’exemplaire de Née coupable retrouve sa place entre ses mains ; notre interlocutrice s’arrête longuement sur la couverture du livre, conçue en collaboration avec la designer Yasmin Chakroun et sa sœur Sana Boukadi, qui a lu le texte et proposé les idées visuelles. Chaque détail, dit-elle, trouve une correspondance dans le roman.

On y voit la silhouette d’une femme vêtue d’une robe jaune, symbole de la féminité et de la beauté de Ghanja, seul attribut qu’elle n’ait jamais pu mettre en avant. La femme tourne le dos à la société, les cheveux ébouriffés, loin de toute coquetterie : une posture de contestation assumée. À droite de la composition, des barreaux évoquent les entraves sociales. Mais un chemin s’ouvre, baigné de lumière, une lumière qui, précise l’auteure, entoure la silhouette comme une auréole. Le soleil finit toujours par se lever, conclut-elle, et c’est bien la promesse que porte la couverture.

L’écriture a-t-elle un sexe ?

Interrogée sur l’existence d’une écriture féminine, la chercheuse rappelle que des critiques comme Christine Planté ou Michèle Perrot, à la fin du XXe siècle, ont tenté d’identifier des caractéristiques propres aux écrits de femmes : prédilection pour les genres intimes, journal, correspondance, autobiographie, mémoires, subjectivité prononcée, thèmes de l’amour, de la maternité ou du viol. Mais cette question lui semble aujourd’hui dépassée : de nombreux écrivains hommes ont également cultivé ces genres et ces thèmes. La critique littéraire contemporaine, selon elle, a renoncé à cette classification.

« La littérature est asexuée », lance-t-elle. Si elle traite davantage de la condition féminine, c’est parce que la femme continue de souffrir d’injustices profondes, et non parce qu’il existerait une manière spécifiquement féminine d’écrire. Se définissant non comme féministe mais comme humaniste, Nesrine cite une formule qui lui est chère : « Qu’est-ce qu’un homme ? Rien. Qu’est-ce qu’une femme ? Rien. Qu’est-ce que l’être humain ? Tout. » Elle précise que la même conviction s’appliquerait à la défense d’un homme opprimé.

La littérature tunisienne, un chantier en marche

Sur la question de la promotion du roman tunisien d’expression française, Nesrine Boukadi Jallouli se montre optimiste. Son regard se porte sur les milieux universitaires, où des étudiants consacrent désormais leurs mémoires de master et leurs thèses de doctorat à des écrivains et à des œuvres tunisiennes. En tant que professeure de littérature, elle dit découvrir avec admiration la richesse et la qualité de la production littéraire tunisienne contemporaine.

Autre signe encourageant signalé : plusieurs extraits de son premier roman ont été proposés dans des épreuves de baccalauréat, ce qu’elle considère comme une intégration réelle de la littérature tunisienne dans les programmes scolaires. Des enseignants travaillent de plus en plus sur ces textes, ajoute-t-elle, et cette dynamique lui semble être appelée à se renforcer.

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