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DECRYPTAGE – Chronique d’un équilibre précaire – Quand la géopolitique dicte la monnaie

Il suffit parfois d’un cessez-le-feu pour faire vaciller les certitudes monétaires les mieux ancrées. Depuis le 7 avril, la trêve au Moyen-Orient agit comme un révélateur brutal d’une vérité que les marchés financiers n’ont jamais cessé de redouter : derrière les courbes lissées et les indicateurs apaisés, le monde reste suspendu à des décisions politiques dont l’issue demeure fondamentalement incertaine. Ce moment de calme relatif, presque artificiel, recompose les flux financiers globaux, modifie les arbitrages de change et interroge la solidité d’un système monétaire encore dominé par le dollar.

À première vue, les signaux sont rassurants. Le recul des prix du pétrole, consécutif à l’accalmie géopolitique, a immédiatement desserré l’étau inflationniste qui pesait sur les grandes économies. Dans le même temps, les marchés actions ont retrouvé des niveaux proches de leurs sommets récents, traduisant un retour de l’appétit pour le risque. Ce double mouvement a mécaniquement affaibli le dollar américain, dont le rôle traditionnel de valeur refuge s’est estompé dans un environnement perçu comme moins menaçant.

Ce basculement n’a rien d’anodin. Il confirme que le dollar reste, avant tout, une monnaie de crise. Dès lors que le risque systémique recule, même temporairement, les investisseurs se tournent vers des actifs plus rémunérateurs, abandonnant progressivement la sécurité relative du billet vert. Ce phénomène s’inscrit dans une logique bien connue : celle d’un système financier global où la hiérarchie des monnaies est dictée moins par les fondamentaux économiques que par la perception du risque.

Mais cette accalmie, aussi bienvenue soit-elle, repose sur des bases fragiles. Elle dépend d’un calendrier diplomatique incertain, d’engagements politiques réversibles et d’une confiance des investisseurs qui peut se dissiper aussi rapidement qu’elle est apparue.

Le retour en grâce des stratégies de portage

Dans cet environnement apaisé, une mécanique bien rodée, bien connue par nos étudiants, reprend ses droits : celle des opérations de portage, ou « carry trade ». Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Les investisseurs empruntent dans des devises à faible rendement, à commencer par le yen japonais, pour financer des placements dans des actifs plus rémunérateurs. Ce type de stratégie prospère précisément lorsque la volatilité est faible et que les anticipations de stabilité dominent.

 

Le cas est particulièrement révélateur. Maintenu artificiellement faible par une politique monétaire ultra-accommodante, il constitue une source de financement idéale pour ces arbitrages. Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

Dans le même temps, certaines devises dites « procycliques », comme le dollar australien, bénéficient de ce regain d’appétit pour le risque. Leur performance devient alors un baromètre implicite de la confiance des marchés dans la durabilité de l’accalmie géopolitique.

 

Tant que les taux, en l’occurrence japonais, restent bas et que la volatilité mondiale demeure contenue, le yen est condamné à jouer ce rôle de monnaie de financement, au détriment de sa valorisation.

 

Ce retour des stratégies de portage illustre une réalité plus profonde : les marchés financiers, en quête permanente de rendement, exploitent la moindre fenêtre de stabilité pour reconstituer des positions risquées. Mais cette dynamique contient en elle-même les germes de sa propre fragilité.

Le dollar affaibli, mais toujours dominant

L’affaiblissement récent du dollar ne doit pas être interprété comme un déclin structurel. Il s’agit davantage d’un ajustement conjoncturel, lié à la détente du contexte international. Le billet vert conserve encore des atouts fondamentaux considérables : profondeur de ses marchés financiers, statut de monnaie de réserve mondiale, et rôle central dans le système de paiements internationaux.

Cependant, cet épisode met en lumière une tension croissante. Le dollar est à la fois une monnaie de puissance et une monnaie de crise. Sa force dépend paradoxalement de l’instabilité du monde. Lorsque les tensions s’apaisent, il s’affaiblit ; lorsqu’elles s’intensifient, il se renforce. Cette dualité crée une forme de dépendance systémique à la volatilité géopolitique.

Dans ce contexte, les mouvements récents sur le marché des changes traduisent moins une remise en cause du dollar qu’une respiration temporaire du système. Une respiration qui pourrait rapidement céder la place à une nouvelle phase de tension.

Le spectre du risque extrême

De fait, derrière l’optimisme ambiant se profile un scénario que les marchés redoutent sans réellement l’intégrer : celui d’une reprise du conflit. Une escalade militaire majeure, notamment impliquant un engagement direct des forces américaines, provoquerait un choc brutal sur l’ensemble des actifs financiers.

Dans une telle hypothèse, les mécanismes actuels s’inverseraient instantanément. Le pétrole repartirait à la hausse, alimentant les craintes inflationnistes. Les marchés actions corrigeraient violemment. Tandis que les investisseurs se précipiteraient vers les actifs refuges. Le dollar, dans ce contexte, retrouverait toute sa vigueur, accompagné d’une explosion de la volatilité sur les marchés des changes.

Ce risque constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

 

Ce risque, qualifié d’« extrême » par les analystes, n’est pas pour autant marginal. Il constitue une variable latente, intégrée de manière implicite dans les stratégies de couverture. Le fait que ces protections soient relativement peu coûteuses témoigne d’un paradoxe : les marchés reconnaissent le risque, mais choisissent de ne pas le surévaluer.

Cette sous-estimation potentielle du risque géopolitique rappelle les dynamiques observées avant certaines crises majeures, où la complaisance des investisseurs a amplifié les chocs ultérieurs.

Des politiques monétaires sous contrainte

Au-delà des dynamiques de marché, cet épisode met en lumière les dilemmes des banques centrales. Confrontées à des données économiques mitigées, elles hésitent sur la trajectoire de ses taux. Au Royaume-Uni, par exemple, les anticipations d’une baisse en 2026 pèsent déjà sur la livre sterling, reflétant l’incertitude qui entoure la politique monétaire britannique.

De son côté, la Banque centrale du Japon (BoJ) semble contrainte de maintenir une politique accommodante plus longtemps que prévu. L’incertitude mondiale justifie ce statu quo, mais au prix d’un affaiblissement prolongé du yen.

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes. La politique monétaire devient ainsi un exercice d’équilibriste, entre soutien à la croissance, maîtrise de l’inflation et gestion des chocs externes.

 

Ces arbitrages illustrent une réalité plus large : les banques centrales ne pilotent plus seulement l’économie domestique, elles naviguent dans un environnement global où la géopolitique impose ses propres contraintes.

 

Une lecture systémique des marchés

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple évolution des devises. Il s’agit d’un moment révélateur de la manière dont les marchés financiers intègrent — ou ignorent — le risque géopolitique. La baisse de la volatilité, souvent interprétée comme un signe de stabilité, peut également traduire une forme de myopie collective.

Les investisseurs, en quête de rendement, ont tendance à privilégier les scénarios les plus favorables, reléguant les risques extrêmes au second plan. Cette dynamique, bien connue des économistes, alimente des cycles d’euphorie et de correction qui rythment l’histoire des marchés.

Dans le cas présent, la trêve agit comme un catalyseur de cette dynamique. Elle offre une fenêtre d’opportunité, mais ne garantit en rien une stabilisation durable.

Quelle lecture pour la Tunisie ?

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques. Un dollar plus faible peut également alléger le coût du service de la dette libellée en devises.

Mais cette amélioration reste conditionnelle. Une reprise des tensions inverserait rapidement ces bénéfices, exposant l’économie tunisienne à un choc externe difficile à absorber. Dans un contexte déjà marqué par des fragilités structurelles, la dépendance aux dynamiques internationales demeure un facteur de vulnérabilité majeur.

 

Pour une économie comme celle de la Tunisie, ces évolutions ne sont pas neutres. La baisse des prix du pétrole constitue, à court terme, un soulagement pour les équilibres extérieurs et les finances publiques.

 

Plus profondément, cette séquence rappelle l’importance pour les économies émergentes de renforcer leur résilience face aux chocs externes. Diversification énergétique, consolidation budgétaire et développement de marchés financiers domestiques apparaissent comme des leviers essentiels pour atténuer l’impact de ces fluctuations.

In fine, le calme avant l’incertitude

Ce moment de répit sur les marchés financiers ressemble moins à une stabilisation qu’à une suspension. Une parenthèse fragile, suspendue aux aléas d’une négociation diplomatique dont l’issue reste incertaine.

Le paradoxe est saisissant : jamais les marchés n’ont semblé aussi confiants, et pourtant, les fondements de cette confiance n’ont jamais été aussi précaires. Entre espoir d’un accord durable et crainte d’une escalade, les investisseurs naviguent à vue, oscillant entre optimisme et prudence.

Dans ce théâtre global où la géopolitique dicte le tempo, les devises ne sont que le reflet d’une réalité plus profonde : celle d’un monde où l’équilibre reste, par nature, instable.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ON

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DECRYPTAGE – L’art fragile du pilotage monétaire à l’ère des chocs géopolitiques

Il est des moments où la politique monétaire cesse d’être une science de précision pour devenir un exercice d’équilibrisme.

À mesure que les tensions géopolitiques redessinent les flux énergétiques et bousculent les anticipations, les banquiers centraux avancent dans un brouillard épais, contraints de décider sans voir pleinement. La récente posture prudente de la Banque centrale européenne, face à l’incertitude liée à un conflit au Moyen-Orient et à ses répercussions sur les prix de l’énergie, illustre cette mutation silencieuse : celle d’un pilotage à vue de l’économie mondiale.

Derrière les mots mesurés de ses responsables, c’est toute une philosophie de l’action économique qui se révèle. Ni immobilisme ni volontarisme excessif, mais une navigation prudente entre des récifs invisibles. Cette hésitation apparente n’est pas une faiblesse ; elle est le reflet d’un monde où les modèles prédictifs vacillent, où les chaînes de causalité se fragmentent, et où chaque décision peut produire des effets inattendus.

 

La prudence comme doctrine : entre inflation importée et incertitude radicale

Au-delà des analyses sommaires et des scénarios déséquilibrants, en Tunisie et ailleurs, la montée des prix de l’énergie, catalysée par les tensions géopolitiques, agit comme un choc exogène classique. Pourtant, dans le contexte actuel, ce choc échappe aux cadres traditionnels d’analyse. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’inflation augmente, mais si elle se diffuse durablement dans l’économie réelle.

La distinction est fondamentale. Une inflation transitoire, liée à un renchérissement temporaire du pétrole ou du gaz, appelle une réponse mesurée. À l’inverse, une inflation qui s’ancre dans les anticipations et contamine les salaires et les prix des services exige une réaction plus ferme. Or, c’est précisément cette frontière qui devient floue.

Dans ce contexte, la prudence invoquée par les responsables monétaires, notamment tunisiens, traduit une reconnaissance implicite de l’incertitude radicale. Nous ne sommes plus dans un univers probabilisable où les risques peuvent être quantifiés avec précision. Nous sommes dans un régime d’incertitude où les événements eux-mêmes redéfinissent les règles du jeu.

Ce glissement conceptuel rapproche la pratique actuelle des débats post-keynésiens sur la connaissance imparfaite et les limites de la rationalité économique, voire de la rationalité limitée chère à Nicholas Georgescu-Roegen (1). La politique monétaire ne peut plus être guidée uniquement par des règles fixes ou des modèles calibrés sur le passé. Elle devient un processus adaptatif, presque expérimental.

 

Le spectre de l’inflation énergétique : un choc asymétrique

L’augmentation des prix de l’énergie agit comme un impôt invisible, pesant davantage sur les économies importatrices. Pour la zone euro, dépendante des approvisionnements extérieurs, ce choc est particulièrement sensible. Mais ses effets ne sont pas homogènes.

Certains secteurs absorbent plus facilement la hausse des coûts, tandis que d’autres la répercutent rapidement sur les consommateurs. Cette hétérogénéité complique la lecture des données macroéconomiques. Une inflation globale modérée peut masquer des tensions sectorielles importantes, susceptibles de se diffuser progressivement.

La prudence de la Banque centrale de Tunisie (BCT) s’explique donc aussi par cette complexité. Relever les taux trop tôt risquerait de freiner une économie déjà fragilisée, sans pour autant résoudre un problème d’inflation d’origine externe. Ne rien faire, en revanche, pourrait alimenter une spirale inflationniste si les anticipations venaient à se désancrer.

Ce dilemme rappelle les débats classiques sur la courbe de Phillips, mais dans une version profondément transformée. L’arbitrage entre inflation et activité n’est plus stable. Il dépend désormais de facteurs géopolitiques, énergétiques et financiers qui échappent en grande partie au contrôle des autorités monétaires.

 

Le retour du pilotage à vue : une nouvelle normalité

L’expression « pilotage à vue » a longtemps été utilisée de manière critique, comme le signe d’une absence de stratégie. Aujourd’hui, elle devient une nécessité. Dans un environnement où les chocs sont fréquents et imprévisibles, la capacité d’adaptation prime sur la rigidité des règles.

Ce changement de paradigme s’inscrit dans une évolution plus large de la gouvernance économique. Les banques centrales, autrefois perçues comme des institutions technocratiques guidées par des modèles sophistiqués, apparaissent désormais comme des acteurs pragmatiques, contraints de composer avec l’incertitude.

Cette transformation n’est pas sans conséquences. Elle modifie la relation entre les autorités monétaires et les marchés. Lorsque les décisions deviennent moins prévisibles, les anticipations des investisseurs se fragmentent, augmentant la volatilité. Les communications des banques centrales, déjà délicates, deviennent un outil central de stabilisation.

Dans ce contexte, la prudence affichée n’est pas seulement une posture économique ; elle est aussi une stratégie de communication. Elle vise à éviter les réactions excessives des marchés, tout en préservant une marge de manœuvre pour l’avenir.

 

Les fragilités financières : une toile de fond inquiétante

Au-delà de l’inflation, les risques évoqués pour la stabilité financière rappellent que l’économie mondiale repose sur des équilibres précaires. Les valorisations élevées des actifs, les politiques budgétaires expansionnistes et les tensions dans le crédit privé constituent autant de sources potentielles de fragilité.

Ces éléments s’inscrivent dans une dynamique de long terme, marquée par une abondance de liquidités et une recherche accrue de rendement. Dans un tel environnement, toute remontée des taux peut provoquer des ajustements brutaux, révélant des vulnérabilités latentes.

La prudence monétaire apparaît alors comme une tentative de gérer ces risques sans déclencher de crise. Mais cette stratégie a ses limites. En retardant les ajustements nécessaires, elle peut aussi contribuer à l’accumulation de déséquilibres.

Ce paradoxe est au cœur des débats contemporains sur le rôle des banques centrales. Doivent-elles se concentrer sur la stabilité des prix, ou intégrer explicitement la stabilité financière dans leurs décisions ? La réponse reste incertaine, et varie selon les contextes.

 

Résonances tunisiennes : entre dépendance énergétique et contraintes structurelles

Pour la Tunisie, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles se traduisent par des tensions concrètes sur les équilibres macroéconomiques. En tant qu’économie importatrice d’énergie, le pays est directement exposé aux fluctuations des prix internationaux.

La hausse des coûts énergétiques se répercute sur les finances publiques, à travers les subventions, mais aussi sur le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des entreprises. Dans un contexte de contraintes budgétaires et de fragilité sociale, ces effets peuvent être amplifiés.

Le pilotage à vue, observé au niveau des grandes banques centrales, trouve ainsi un écho particulier en Tunisie. Les autorités économiques doivent elles aussi naviguer dans un environnement incertain, avec des marges de manœuvre limitées.

Mais la comparaison s’arrête là. Là où les économies avancées disposent d’instruments sophistiqués et d’une crédibilité institutionnelle forte, la Tunisie fait face à des contraintes structurelles plus lourdes. Le recours à des ajustements graduels est souvent entravé par des impératifs sociaux et politiques.

Dans ce contexte, l’incertitude externe agit comme un multiplicateur de fragilité interne. Elle rend plus difficile la mise en œuvre de réformes, tout en accentuant les déséquilibres existants.

Entre lucidité et illusion de contrôle

La posture prudente des banques centrales reflète une forme de lucidité : celle de reconnaître les limites de leur pouvoir. Dans un monde interconnecté, où les chocs se propagent rapidement, aucune institution ne peut prétendre contrôler pleinement les dynamiques économiques.

Mais cette lucidité coexiste avec une certaine illusion de contrôle. Les marchés continuent d’attendre des banques centrales qu’elles stabilisent l’économie, qu’elles anticipent les crises et qu’elles maintiennent la confiance. Cette attente, souvent implicite, crée une pression constante.

Le risque est alors de voir les autorités monétaires surinterpréter des signaux faibles, ou réagir de manière excessive à des fluctuations temporaires. Le pilotage à vue, s’il devient permanent, peut engendrer une forme d’instabilité chronique. 

 

In fine, naviguer sans boussole fixe

La prudence affichée par la Banque centrale européenne face à l’incertitude géopolitique n’est pas un simple choix tactique. Elle révèle une transformation profonde de la politique économique, confrontée à un monde plus instable et moins prévisible.

Le pilotage à vue, loin d’être une anomalie, tend à devenir la norme. Il impose une nouvelle discipline : celle de l’adaptation permanente, de l’humilité face à l’incertitude, et de la gestion des risques plutôt que de leur élimination.

Pour la Tunisie, comme pour d’autres économies vulnérables, cette évolution constitue à la fois un défi et une leçon. Dans un environnement global incertain, la résilience ne peut plus reposer uniquement sur des ajustements conjoncturels. Elle nécessite une transformation structurelle, capable de réduire la dépendance aux chocs externes.

Dans un monde où les repères vacillent, la véritable boussole n’est plus la prévision parfaite, mais la capacité à réagir avec lucidité… ou la prévision limitée…

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(1) Economiste et mathématicien américain d’origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen (1906–1994). Né en Roumanie, il a étudié à Bucarest, Paris et Londres avant de collaborer avec Joseph Schumpeter à Harvard. Il a ensuite enseigné la majeure partie de sa carrière à l’Université Vanderbilt aux États-Unis et à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg(ULP). Bien qu’hétérodoxe, il était reconnu pour sa rigueur mathématique exceptionnelle.

Il est considéré comme une figure majeure de la pensée économique des années 1970 et 1980, notamment pour avoir posé les bases de l’économie écologique.

Ses principales contributions :

* La Loi de l’Entropie : Dans son ouvrage phare de 1971, The Entropy Law and the Economic Process, il démontre que l’activité économique transforme des ressources de basse entropie (utiles) en déchets de haute entropie (inutilisables), rendant une croissance infinie physiquement impossible.

* Père de la Décroissance : Ses travaux ont directement inspiré le mouvement de la « Décroissance » en soulignant que le système économique doit respecter les limites biologiques et physiques de la Terre.

* La Bioéconomie : Il a proposé dès le début des années 70 de réformer la science économique pour y intégrer les principes de la thermodynamique et de la biologie, fondant ainsi la « Bioéconomie ».

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – La gouvernance zombie – Une économie sous perfusion en Tunisie

Il est des économies qui vacillent sans jamais tomber, suspendues dans un entre-deux troublant où la vie persiste sans véritable vitalité. Des économies qui avancent, non par élan, mais par inertie entretenue. L’image est brutale mais éclairante : celle d’un corps maintenu en survie artificielle, perfusé à coups de liquidités, stimulé par des impulsions monétaires répétées, incapable pourtant de retrouver une respiration autonome. C’est cette métaphore qui s’impose aujourd’hui pour qualifier non seulement certaines dynamiques globales, mais aussi, en creux, les dérives plus silencieuses de l’économie tunisienne et de sa gouvernance.

Car derrière les statistiques rassurantes, derrière les signaux conjoncturels interprétés avec empressement, une question fondamentale de gouvernance demeure : gouverne-t-on encore l’économie ou se contente-t-on de la maintenir à flot dans un pilotage à vue permanent, sans cap stratégique, sans transformation structurelle réelle ?

L’illusion statistique ou la tentation du court terme

Les cycles économiques modernes sont de plus en plus dominés par une obsession du chiffre immédiat. Un taux de chômage en baisse, une inflation contenue temporairement, un rebond de croissance trimestriel, deviennent autant de trophées politiques. Mais ces indicateurs, détachés de toute lecture structurelle, finissent par produire une illusion dangereuse : celle d’une amélioration durable. Dans le cas des économies avancées, en l’occurrence américaine, cette illusion repose sur une capacité quasi illimitée à injecter de la liquidité. La création monétaire, les déficits budgétaires et l’endettement massif deviennent des outils de stabilisation conjoncturelle. Mais ces outils, conçus à l’origine comme des instruments d’urgence, se transforment progressivement en mode de gestion permanent.

 

La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.

 

Ce glissement est au cœur des critiques contemporaines, notamment dans les débats entre keynésiens pragmatiques et tenants d’une discipline monétaire plus stricte. Là où les premiers voient dans l’intervention publique un levier indispensable pour soutenir la demande, les seconds dénoncent une fuite en avant qui dissout les signaux économiques et affaiblit les incitations à la productivité. La Tunisie, à une échelle différente, n’échappe pas à cette logique. La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.

La grande anesthésie : quand la politique économique remplace la réforme

L’image de l’anesthésie généralement utilisée est particulièrement pertinente. Les politiques monétaires expansives et les stimuli budgétaires agissent comme des calmants puissants. Ils atténuent la douleur sans traiter la cause. Dans les économies avancées, cette anesthésie prend la forme de taux d’intérêt bas, voire négatifs, et de programmes massifs d’achats d’actifs. Mais cette stratégie pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque l’économie devient dépendante de ces injections ?

Le risque est celui d’une perte de substance économique. La productivité stagne, l’investissement réel recule au profit de la spéculation et les déséquilibres structurels s’aggravent. L’économie semble fonctionner, mais elle ne crée plus de richesse durable. En Tunisie, l’anesthésie prend d’autres formes : subventions mal ciblées, endettement croissant, soutien artificiel à certaines entreprises publiques déficitaires. Là encore, ces mécanismes permettent de gagner du temps. Mais ils repoussent sans cesse le moment des réformes profondes, qu’il s’agisse de la fiscalité, du marché du travail ou de la gouvernance des entreprises publiques.

Ce phénomène rejoint les analyses critiques du “policy mix” contemporain, où la combinaison de politiques monétaires accommodantes et de politiques budgétaires hésitantes produit une zone grise : ni crise ouverte, ni véritable reprise.

Le spectre de la stagflation : une impasse théorique et politique

Parmi les risques évoqués depuis une quinzaine d’années, celui de la stagflation apparaît comme le plus redoutable. Il ne s’agit pas simplement d’une combinaison de stagnation économique et d’inflation, mais d’une situation où les instruments traditionnels de politique économique deviennent inopérants. Face à l’inflation, la réponse classique consiste à resserrer la politique monétaire. Face à la stagnation, il faudrait au contraire la relâcher. La stagflation place les décideurs dans une contradiction insoluble.

Ce scénario, longtemps considéré comme exceptionnel, revient aujourd’hui au cœur des préoccupations. Il met en lumière les limites du pilotage à vue : lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique. Une croissance faible, combinée à des pressions inflationnistes et à une dégradation des finances publiques, crée un terrain propice à une forme de stagflation larvée. Dans ce contexte, l’absence de réformes structurelles devient particulièrement préoccupante.

 

Lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique.

 

Dinar, souveraineté contrariée et illusion de maîtrise

Dans le contexte tunisien, la question monétaire ne se pose pas en termes de puissance mais de vulnérabilité maîtrisée. Là où le dollar agit comme un baromètre de domination globale, le dinar, lui, révèle les fragilités structurelles d’une économie insérée de manière asymétrique dans les flux internationaux. Car la monnaie, en Tunisie plus qu’ailleurs, n’est pas seulement un instrument technique : elle est le reflet d’un rapport de force, d’une crédibilité économique et d’une capacité — ou non — à peser sur son propre destin. Contrairement aux grandes puissances monétaires, la Tunisie ne bénéficie d’aucun privilège d’émission internationale. Elle ne peut ni monétiser ses déséquilibres à l’échelle mondiale, ni exporter les coûts de ses déficits. Le dinar est une monnaie sous contrainte, dont la stabilité dépend étroitement des réserves en devises, des équilibres extérieurs et de la confiance des partenaires financiers. Autrement dit, la souveraineté monétaire y est relative, encadrée, parfois même illusoire.

Cette contrainte structurelle expose le pays à une double tension. D’un côté, la nécessité de préserver la valeur du dinar impose une discipline macroéconomique rigoureuse, souvent synonyme de politiques restrictives. De l’autre, les exigences sociales et politiques internes poussent à des arbitrages de court terme, parfois incompatibles avec cette discipline. C’est dans cet entre-deux que s’installe une forme de pilotage à vue monétaire, où l’on ajuste sans cesse sans jamais redéfinir le cap.

Par ailleurs, dans un monde où les équilibres monétaires internationaux se recomposent, la Tunisie se retrouve davantage spectatrice qu’actrice. La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires. Mais en pratique, ces évolutions accroissent surtout l’incertitude et complexifient la gestion des équilibres extérieurs.

Ainsi, loin d’être un levier de puissance, le dinar devient un révélateur des limites du modèle économique tunisien. Il cristallise les tensions entre souveraineté affichée et dépendance réelle, entre ambition politique et contraintes financières. Et dans ce contexte, l’absence d’une stratégie économique claire transforme la politique monétaire en simple outil d’ajustement défensif. Car sans vision d’ensemble, sans articulation cohérente entre politique budgétaire, commerciale et monétaire, la gestion du dinar ne peut être qu’une navigation à vue. Une navigation où chaque décision vise à éviter le déséquilibre immédiat, mais où l’horizon stratégique reste désespérément flou.

 

La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires.

 

Le capitalisme sans boussole : entre Hayek (1) et la dérive contemporaine

La citation généralement attribuée à Hayek résonne avec une acuité particulière. Elle renvoie à une critique profonde du pouvoir monétaire et de ses dérives potentielles. Mais le paradoxe est frappant : les économies contemporaines ne sont ni pleinement keynésiennes, ni véritablement hayékiennes. Elles oscillent entre intervention massive et dérégulation partielle, sans cohérence doctrinale.

Ce flou théorique se traduit par une instabilité pratique. Les politiques économiques deviennent réactives, fragmentées, souvent contradictoires. Le pilotage à vue n’est plus seulement une contrainte, il devient une norme. En Tunisie, cette absence de doctrine claire se manifeste par une succession de mesures ponctuelles, souvent déconnectées les unes des autres. L’économie avance, mais sans direction.

La dernière bulle ? Ou la répétition d’un cycle sans fin

L’avertissement final de bon nombre d’économistes – “la prochaine bulle pourrait être la dernière” – doit être pris moins comme une prédiction que comme un signal d’alerte. Les bulles économiques sont inhérentes aux cycles financiers. Mais leur fréquence et leur ampleur semblent s’accroître dans un système dominé par la liquidité et la spéculation. Chaque crise/conflit est suivie d’une réponse monétaire encore plus massive, qui prépare les conditions de la suivante. Ce cercle vicieux est au cœur des critiques du capitalisme financier contemporain. Pour la Tunisie, l’enjeu est différent mais lié : éviter de devenir un simple réceptacle des chocs externes, sans capacité de résilience interne. Cela suppose de rompre avec le pilotage à vue et de construire une véritable stratégie de développement.

Sortir de la gouvernance zombie : une exigence politique avant d’être économique

Au fond, la question posée par cette tribune dépasse le cadre économique. Elle touche à la nature même de l’action publique. Un gouvernance qui se contente de gérer l’urgence, qui privilégie l’apparence de stabilité au détriment de la transformation, finit par s’enfermer dans une forme de paralysie. Elle devient une “gouvernance zombie”, présent mais impuissant, actif mais inefficace.

Sortir de cette gouvernance implique un changement de paradigme. Il ne s’agit pas simplement d’ajuster les politiques existantes, mais de redéfinir les priorités, de restaurer la cohérence et de réhabiliter le temps long. Dans le contexte tunisien, cela suppose un courage politique rare : celui de rompre avec les logiques de court terme, d’assumer les coûts des réformes et de construire un récit économique crédible. Car au-delà des chiffres et des indicateurs, une économie est d’abord une trajectoire collective. Et sans cap, même les économies les plus résilientes finissent par dériver.

La gouvernance zombie n’est pas une fatalité. Mais elle est le produit d’un renoncement progressif à penser l’économie autrement que comme une suite de crises à contenir. Et tant que ce renoncement perdurera, le pilotage à vue continuera de produire ce qu’il produit toujours : une illusion de mouvement, dans une réalité d’immobilisme.

 

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(1) Les théories de Friedrich Hayek reposent sur une défense radicale de la liberté individuelle et une méfiance profonde envers l’intervention de l’État dans l’économie. Ses travaux lui ont valu le Prix Nobel d’économie en 1974.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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DECRYPTAGE – Quand le monde vacille, la Tunisie tangue – Chronique d’un pilotage à vue dans la tempête

Il est des moments où l’histoire économique cesse d’être une abstraction pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une expérience vécue, presque charnelle, où les équilibres fragiles cèdent sous la pression d’événements que nul modèle n’avait réellement anticipés. La guerre au Moyen-Orient, en ce début d’année 2026, appartient à cette catégorie de ruptures systémiques qui dévoilent brutalement les failles d’un ordre économique que l’on croyait sinon stable du moins pilotable.

Pour la Tunisie, cette onde de choc n’est pas un simple ralentissement conjoncturel : elle agit comme un révélateur, amplifiant des vulnérabilités anciennes dans un contexte où les marges de manœuvre se sont dangereusement réduites.

Derrière les chiffres du FMI – croissance en berne, inflation persistante – se dessine une réalité plus profonde. Celle d’une économie contrainte de naviguer à vue, oscillant entre injonctions contradictoires et héritages doctrinaux inachevés. Entre le spectre du retour de Keynes et la persistance du mythe d’autorégulation des marchés, la Tunisie se trouve prise dans une tension intellectuelle autant que matérielle.

Le choc géopolitique comme révélateur des déséquilibres structurels

Le conflit au Moyen-Orient n’a pas créé la fragilité tunisienne ; il l’a révélée dans toute son acuité. Avant même l’embrasement régional, l’économie mondiale évoluait dans une forme d’équilibre instable, soutenue artificiellement par des conditions financières accommodantes et des politiques de relance prolongées. La croissance mondiale, certes modérée, reposait sur des ressorts fragiles, parmi lesquels une dépendance accrue aux flux énergétiques et une sensibilité exacerbée aux anticipations inflationnistes.

La rupture provoquée par le choc énergétique agit alors comme un test de résistance. Pour les économies disposant de marges budgétaires et de souveraineté énergétique, le choc est absorbable. Pour les autres, il devient existentiel. La Tunisie appartient sans ambiguïté à cette seconde catégorie.

La dépendance énergétique du pays, conjuguée à une faible diversification productive, transforme chaque variation des prix internationaux en un choc domestique immédiat. L’inflation importée n’est plus un phénomène diffus, mais une contrainte quotidienne qui érode le pouvoir d’achat et fragilise la cohésion sociale. Dans ce contexte, la croissance attendue – autour de 2,1 % – apparaît moins comme une performance que comme un symptôme d’essoufflement structurel.

 

La guerre au Moyen-Orient marque à cet égard un tournant. Elle rappelle brutalement que l’économie n’est pas un système clos, mais un champ traversé par des forces politiques, stratégiques et parfois irrationnelles. Le pilotage à vue devient alors la norme, non par choix, mais par nécessité.

 

L’illusion du “fine tuning” et le retour du réel

Pendant des décennies, l’économie mondiale s’est bercée de l’illusion d’un pilotage fin, ce fameux fine tuning hérité des synthèses néo-keynésiennes. L’idée était séduisante : ajuster les taux d’intérêt, jouer sur les stabilisateurs automatiques, lisser les cycles économiques pour éviter les excès. Dans ce cadre, les banques centrales devenaient les chefs d’orchestre d’une symphonie macroéconomique où chaque déséquilibre pouvait être corrigé par une intervention mesurée.

Mais cette vision reposait sur une hypothèse implicite : celle d’un monde relativement stable, où les chocs exogènes demeuraient rares et où les agents économiques se comportaient de manière rationnelle. Or, la multiplication des crises – financières, sanitaires, géopolitiques – a progressivement érodé cette hypothèse.

La guerre au Moyen-Orient marque à cet égard un tournant. Elle rappelle brutalement que l’économie n’est pas un système clos, mais un champ traversé par des forces politiques, stratégiques et parfois irrationnelles. Le pilotage à vue devient alors la norme, non par choix, mais par nécessité.

Pour la Tunisie, cette réalité est encore plus prégnante. Faute de marges de manœuvre suffisantes, la politique économique se transforme en une succession d’ajustements réactifs, souvent dictés par l’urgence plus que par une vision stratégique de long terme.

Keynes en embuscade : le retour d’un paradigme inachevé

Dans ce contexte d’incertitude, le retour des références keynésiennes n’a rien de surprenant. Face à un choc d’offre négatif – hausse des prix de l’énergie, contraction de la demande externe – la tentation est grande de recourir à la dépense publique pour soutenir l’activité et amortir les effets sociaux de la crise.

L’histoire économique semble donner raison à cette approche. Les enseignements de la Grande Dépression, comme ceux des Trente Glorieuses, plaident en faveur d’un rôle actif de l’État dans la stabilisation conjoncturelle. L’idée selon laquelle les marchés peuvent s’autoréguler sans intervention apparaît, à la lumière des crises récentes, de plus en plus contestable.

Mais la situation tunisienne introduit une contrainte majeure : celle de la soutenabilité budgétaire. Contrairement aux économies avancées, la Tunisie ne dispose ni d’une monnaie de réserve ni d’un accès illimité aux marchés financiers internationaux. Chaque dinar dépensé doit être financé, souvent à un coût croissant.

 

La situation tunisienne introduit une contrainte majeure : celle de la soutenabilité budgétaire. Contrairement aux économies avancées, la Tunisie ne dispose ni d’une monnaie de réserve ni d’un accès illimité aux marchés financiers internationaux.

 

Ainsi, le recours à une relance keynésienne classique se heurte à une contradiction fondamentale. Stimuler l’économie par la dépense publique risque d’aggraver les déséquilibres macroéconomiques, notamment en alimentant l’inflation et en creusant le déficit budgétaire. À l’inverse, adopter une politique d’austérité dans un contexte de croissance faible risque d’étouffer davantage l’activité.

La Tunisie se trouve donc prise dans ce que l’on pourrait qualifier de trappe de politique économique, où chaque option comporte des coûts significatifs.

Le mythe persistant de l’autorégulation des marchés

Face à ces dilemmes, certains continuent de plaider pour un retour aux fondamentaux du marché, invoquant la nécessité de réduire l’intervention de l’État et de laisser les mécanismes de prix jouer pleinement leur rôle. Cette vision, héritée des décennies de dérégulation, repose sur l’idée que les déséquilibres finissent toujours par se corriger d’eux-mêmes. Pourtant, les faits récents tendent à invalider cette hypothèse. Les crises financières ont montré que les marchés peuvent générer leurs propres déséquilibres, amplifiant les phases d’euphorie comme celles de panique. La volatilité des prix de l’énergie, exacerbée par les tensions géopolitiques, en est une illustration frappante.

Dans le cas tunisien, la foi dans l’autorégulation apparaît d’autant plus problématique que les marchés domestiques eux-mêmes sont imparfaits, marqués par des rigidités structurelles et des asymétries d’information. Laisser faire le marché dans un tel contexte revient souvent à entériner des déséquilibres existants plutôt qu’à les corriger.

 

Les crises financières ont montré que les marchés peuvent générer leurs propres déséquilibres, amplifiant les phases d’euphorie comme celles de panique. La volatilité des prix de l’énergie, exacerbée par les tensions géopolitiques, en est une illustration frappante.

 

Entre austérité et relance : l’impasse stratégique

Le débat entre austérité et relance, qui traverse l’histoire de la pensée économique depuis près d’un siècle, prend en Tunisie une dimension particulièrement aigu. D’un côté, les contraintes budgétaires imposent une certaine discipline, renforcée par les exigences des bailleurs de fonds internationaux. De l’autre, la réalité sociale appelle des mesures de soutien pour éviter une dégradation trop brutale des conditions de vie.

Ce dilemme n’est pas seulement technique ; il est profondément politique. Il interroge la capacité de l’État à arbitrer entre des objectifs parfois contradictoires : stabilité macroéconomique, justice sociale, croissance durable.

Dans un contexte de pilotage à vue, ces arbitrages deviennent encore plus délicats. L’absence de visibilité à moyen terme rend difficile l’élaboration de politiques cohérentes, tandis que la pression de l’urgence favorise des décisions ponctuelles, parfois incohérentes entre elles.

Vers une redéfinition du rôle de l’État

Au-delà des choix conjoncturels, la crise actuelle invite à une réflexion plus profonde sur le rôle de l’État dans l’économie tunisienne. Ni le retrait complet, prôné par les tenants du marché pur, ni l’intervention massive, inspirée des modèles keynésiens classiques, ne semblent pleinement adaptés aux contraintes actuelles.

Il s’agit plutôt de repenser les modalités d’intervention publique, en privilégiant l’efficacité et le ciblage. Dans un contexte de ressources limitées, chaque dépense doit être évaluée à l’aune de son impact réel sur la croissance et le bien-être.

 

La crise actuelle invite à une réflexion plus profonde sur le rôle de l’État dans l’économie tunisienne. Ni le retrait complet, prôné par les tenants du marché pur, ni l’intervention massive, inspirée des modèles keynésiens classiques, ne semblent pleinement adaptés aux contraintes actuelles. Il s’agit plutôt de repenser les modalités d’intervention publique, en privilégiant l’efficacité et le ciblage.

 

Cela suppose également une amélioration de la gouvernance économique, notamment en matière de transparence et de coordination des politiques publiques. Le pilotage à vue ne peut être une stratégie durable ; il doit céder la place à une forme de pilotage adaptatif, fondé sur des scénarios et des mécanismes d’ajustement prévus à l’avance.

Une économie à la croisée des chemins

La Tunisie se trouve aujourd’hui à un moment charnière. Le choc du Moyen-Orient n’est pas seulement une épreuve conjoncturelle ; il constitue une opportunité de remise en question. En révélant les limites des modèles existants, il ouvre la voie à une réflexion renouvelée sur les fondements de la politique économique.

Entre le retour de Keynes et la persistance des illusions de marché, entre austérité contrainte et relance impossible, le pays doit inventer sa propre voie. Une voie étroite, sans doute, mais nécessaire.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’État, plus ou moins de marché. Elle est de savoir comment, dans un monde devenu fondamentalement incertain, construire une capacité collective à anticiper, à absorber et à transformer les chocs.

À défaut, le pilotage à vue risque de devenir non plus une réponse temporaire à l’incertitude, mais un mode de gouvernance permanent — avec tout ce que cela implique en termes de fragilité économique et de désenchantement social.

 

Au fond, la véritable question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’État, plus ou moins de marché. Elle est de savoir comment, dans un monde devenu fondamentalement incertain, construire une capacité collective à anticiper, à absorber et à transformer les chocs.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article DECRYPTAGE – Quand le monde vacille, la Tunisie tangue – Chronique d’un pilotage à vue dans la tempête est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

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