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DECRYPTAGE – Il est des mystères…

Il est des mystères que même les plus grands esprits de l’humanité n’ont jamais réussi à percer. Le triangle des Bermudes, la matière noire, ou encore… la connexion Internet en Tunisie.

 

Car oui, dans ce pays où l’on peut débattre pendant des heures de souveraineté numérique, il suffit d’un léger souffle de vent – ou d’un voisin qui allume son micro-ondes – pour que le réseau national entre dans une méditation profonde, presque philosophique.

 

La fibre optique… version contemplative

On nous parle de fibre optique, de haut débit, de transformation digitale. On imagine des câbles filant à la vitesse de la lumière, transportant des données avec la grâce d’un TGV japonais. En réalité, l’expérience utilisateur s’apparente davantage à une caravane de chameaux traversant le désert, avec une pause thé toutes les dix minutes.

Le téléchargement d’un fichier devient alors une véritable école de patience. On ne “télécharge” pas, on accompagne le fichier dans sa croissance spirituelle. Il commence à 2 %, hésite, recule à 1 %, puis disparaît totalement, probablement pour aller consulter un marabout numérique.

 

Le Wi-Fi : une entité mystique

Le Wi-Fi tunisien n’est pas une technologie. C’est une entité vivante, capricieuse, dotée d’une volonté propre. Il apparaît quand on n’en a pas besoin et disparaît au moment critique, généralement lors d’un appel important, d’un paiement en ligne, ou du dernier niveau d’un jeu.

Certains utilisateurs affirment même qu’il réagit aux émotions humaines. Plus vous avez besoin d’Internet, plus il vous abandonne. Une sorte de stoïcisme appliqué aux télécommunications.

 

Les opérateurs : entre poésie et abstraction

Les fournisseurs d’accès, eux, excellent dans l’art de la communication… au sens littéraire du terme. Les messages sont toujours d’une grande élégance : “une perturbation indépendante de notre volonté”; “une maintenance exceptionnelle”; ou encore “une amélioration du service en cours”.

Traduction : nous non plus, nous ne savons pas ce qui se passe, mais restons dignes.

 

Le service client : un voyage initiatique

Contacter le service client relève d’une quête initiatique. Après avoir navigué dans un labyrinthe de menus vocaux, vous atteignez enfin un conseiller, dont la première mission est de vous poser la question existentielle : “Avez-vous redémarré votre routeur ?”

C’est un peu le “Have you tried turning it off and on again ?” universel, mais avec une touche locale. Peu importe que la panne soit nationale, internationale, intergalactique – le routeur reste le suspect numéro un.

 

Une résilience nationale admirable

Et pourtant, malgré tout cela, le Tunisien s’adapte. Il développe des compétences rares : détecter le moment précis où Internet fonctionne; télécharger à la vitesse de l’éclair dès qu’une brèche s’ouvre; partager la connexion comme une denrée précieuse.

Certains ont même atteint un niveau quasi-mystique : ils savent exactement où se placer dans la maison pour capter une barre de réseau. Un pas à gauche, plus rien. Un pas à droite, la 4G apparaît, fragile, comme une apparition divine.

 

In fine, une expérience presque artistique

Au fond, les pannes d’Internet en Tunisie ne sont pas un problème. Ce sont une expérience. Une performance artistique collective, où chaque citoyen devient acteur d’un théâtre de l’absurde numérique.

Et peut-être qu’un jour, dans un futur lointain, lorsque la connexion sera stable, rapide et fiable… il nous manquera quelque chose. 

Cette petite montée d’adrénaline quand une page charge.

Ce suspense insoutenable devant une vidéo qui “buffer”.

Cette poésie involontaire d’un pays connecté… de temps en temps. 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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ECLAIRAGE – Le thermomètre et l’illusion : quand l’économie se gouverne à vue

Il est des vérités que les graphiques ne parviennent pas à saisir, des réalités que les courbes lissent mais que les vies éprouvent avec brutalité. L’inflation appartient à cette catégorie de phénomènes insaisissables par la seule technicité statistique. Elle ne se contente pas d’exister dans les tableaux des économistes ; elle s’insinue dans les gestes quotidiens, dans le poids du panier, dans la frustration silencieuse des fins de mois. Et c’est précisément là que réside le paradoxe fondamental du pilotage économique contemporain : alors que les gouvernements s’appuient sur des indicateurs sophistiqués pour orienter leurs politiques, les citoyens, eux, jugent à partir d’une expérience empirique, cumulative et profondément subjective. Entre ces deux lectures du réel, le fossé ne cesse de se creuser.

Depuis des décennies, la gouvernance économique s’est progressivement enfermée dans une logique technocratique, dominée par des indicateurs agrégés censés refléter l’état de santé d’un pays. Croissance, inflation, chômage : autant de variables que l’on manipule, compare et interprète avec une précision quasi scientifique. Pourtant, cette sophistication masque une faiblesse structurelle : ces indicateurs ne disent rien, ou presque, de la manière dont les individus perçoivent leur propre situation.

L’exemple de l’inflation est, à cet égard, particulièrement éclairant. Les indices officiels, calculés selon des méthodologies rigoureuses, prétendent mesurer l’évolution générale des prix. Mais pour le citoyen, l’inflation n’est pas une moyenne pondérée ; elle est une succession de hausses concrètes, répétées, parfois invisibles dans les statistiques mais omniprésentes dans la réalité. Une augmentation du prix du pain, de l’huile ou du transport public a un impact psychologique bien plus fort qu’une variation globale de l’indice des prix.

Ce décalage révèle une limite majeure du pilotage à vue de l’activité économique : en s’appuyant sur des instruments imparfaits pour capter une réalité complexe, les décideurs risquent de sous-estimer l’ampleur des tensions sociales qui se forment en silence.

Le primat de l’inflation dans la hiérarchie des peurs

L’un des enseignements les plus troublants des dynamiques économiques récentes tient à la hiérarchie implicite que les citoyens établissent entre inflation et chômage. Contrairement à une idée longtemps dominante dans la pensée économique, l’emploi n’est plus nécessairement la priorité absolue des populations. L’inflation, en revanche, s’impose comme une menace diffuse, omniprésente et politiquement explosive.

La raison en est simple : le chômage est une épreuve individuelle, même s’il peut atteindre des proportions importantes ; l’inflation, elle, est une expérience collective. Elle affecte indistinctement toutes les catégories sociales, du salarié au retraité, du fonctionnaire au travailleur informel. Elle agit comme un impôt invisible, érodant progressivement le pouvoir d’achat et alimentant un sentiment d’injustice généralisée.

 

L’inflation, en revanche, s’impose comme une menace diffuse, omniprésente et politiquement explosive. La raison en est simple : le chômage est une épreuve individuelle, même s’il peut atteindre des proportions importantes; l’inflation, elle, est une expérience collective.

 

Dans le contexte tunisien, cette réalité prend une acuité particulière. Avec une inflation persistante autour de niveaux élevés, la perception de la cherté de la vie dépasse largement les chiffres officiels. Le citoyen ne raisonne pas en termes de glissement annuel ou de moyenne mobile ; il constate simplement que son revenu ne lui permet plus de maintenir son niveau de vie. Et cette perception, qu’elle soit statistiquement exacte ou non, devient la vérité politique.

Le pilotage à vue : entre contrainte et illusion de contrôle

Face à ces dynamiques, les autorités économiques se retrouvent dans une position délicate. Le pilotage à vue, souvent décrié, apparaît en réalité comme une nécessité dans un environnement incertain et instable. Les chocs externes, qu’ils soient liés aux prix des matières premières, aux tensions géopolitiques ou aux fluctuations des marchés financiers, limitent considérablement la capacité des gouvernements à planifier sur le long terme.

Cependant, cette gestion au fil de l’eau comporte un risque majeur : celui de donner l’illusion du contrôle. En ajustant les politiques de manière réactive, sans vision stratégique claire, les décideurs peuvent certes atténuer certaines tensions à court terme, mais ils peinent à restaurer la confiance. Or, en économie, la confiance est une variable essentielle, bien que difficilement mesurable.

Dans le cas tunisien, cette problématique est exacerbée par des contraintes structurelles : déséquilibres budgétaires, pression sur les réserves en devises, dépendance aux importations. Le pilotage à vue devient alors non seulement une méthode, mais presque une fatalité. Pourtant, il alimente un sentiment d’improvisation permanente, qui fragilise la crédibilité de l’action publique.

La responsabilité politique asymétrique

Un autre enseignement fondamental réside dans l’asymétrie de la perception des responsabilités. La croissance et l’emploi sont souvent perçus comme le résultat de dynamiques globales, échappant en grande partie au contrôle des gouvernements. À l’inverse, l’inflation est presque systématiquement imputée aux autorités en place.

Cette asymétrie crée une situation paradoxale : même lorsque les fondamentaux économiques s’améliorent, un niveau d’inflation perçu comme élevé peut suffire à délégitimer l’action gouvernementale. Le pouvoir politique se retrouve ainsi jugé non pas sur des performances objectives, mais sur une variable unique, fortement chargée émotionnellement.

En Tunisie, cette dynamique est particulièrement visible. Les efforts de stabilisation macroéconomique, aussi réels soient-ils, peinent à produire un effet politique tangible dès lors que le coût de la vie continue de peser sur les ménages. Le débat économique se réduit alors à une question simple, presque brutale : pourquoi tout devient-il plus cher ? 

Vers une redéfinition des priorités économiques

Ce contexte impose une remise en question profonde des paradigmes traditionnels. L’idée selon laquelle la croissance peut compenser une inflation modérée semble de moins en moins acceptée par les populations. Au contraire, une stabilité des prix, même au prix d’une croissance plus faible, apparaît comme un objectif prioritaire.

Cette évolution pose un dilemme majeur pour les décideurs. Faut-il privilégier des politiques restrictives pour contenir l’inflation, au risque de freiner l’activité économique ? Ou maintenir un soutien à la croissance, en acceptant une érosion du pouvoir d’achat ? Ce choix, loin d’être purement technique, est profondément politique.

Dans le cas tunisien, la marge de manœuvre est d’autant plus limitée que les instruments de politique économique sont contraints. La politique monétaire, orientée vers la maîtrise de l’inflation, ne peut à elle seule résoudre des déséquilibres structurels. Quant à la politique budgétaire, elle est encadrée par des contraintes de financement de plus en plus strictes.

 

Gouverner, ce n’est pas seulement ajuster des variables; c’est aussi capter les signaux faibles, écouter les ressentis, anticiper les réactions. Dans un monde où l’incertitude est la norme, la lucidité devient la ressource la plus précieuse.

 

Réconcilier l’économie réelle et l’économie perçue

Au-delà des arbitrages techniques, le véritable défi réside peut-être ailleurs : dans la capacité à réconcilier l’économie des chiffres et l’économie du vécu. Tant que les citoyens auront le sentiment que les discours officiels ne reflètent pas leur réalité quotidienne, la défiance persistera.

Cela suppose un changement de paradigme dans la manière de concevoir et de le communiquer aux agents économiques. Il ne s’agit plus seulement de produire des indicateurs fiables; mais de comprendre et d’intégrer les perceptions. L’économie n’est pas une science exact; elle est aussi une science sociale.

En définitive, le pilotage à vue n’est pas en soi une faute. Il devient problématique lorsqu’il s’accompagne d’une cécité sur les réalités vécues. Gouverner, ce n’est pas seulement ajuster des variables. C’est aussi capter les signaux faibles, écouter les ressentis, anticiper les réactions. Dans un monde où l’incertitude est la norme, la lucidité devient la ressource la plus précieuse.

Et c’est peut-être là que se joue l’essentiel : dans la capacité à transformer une gestion réactive en une vision cohérente, à redonner du sens à l’action économique, et à restaurer ce lien fragile entre gouvernants et gouvernés. Car au fond, l’économie n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle est une affaire de confiance.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Décryptage II – Quand le détroit d’Ormuz devient le baromètre du monde

Il est des lieux dont la géographie dépasse la simple cartographie pour s’imposer comme une ligne de fracture de l’histoire. Le détroit d’Ormuz est de ceux-là. À peine visible sur une carte, étroit passage entre deux rives tendues, il concentre pourtant une part décisive de l’équilibre énergétique mondial. Lorsqu’il vacille, ce n’est pas seulement le Golfe qui tremble, mais l’ensemble de l’architecture économique internationale. Aujourd’hui, la menace d’une fermeture prolongée dans le contexte d’une escalade entre l’Iran et les États-Unis fait ressurgir un spectre que l’on croyait relégué aux livres d’histoire : celui d’un choc pétrolier global, capable de raviver les braises d’une inflation que les banques centrales peinent déjà à maîtriser.

 

Depuis plusieurs décennies, le monde s’était habitué à une forme de fluidité énergétique, comme si les routes maritimes étaient devenues immuables, presque naturelles. Mais cette illusion se dissipe à mesure que les tensions géopolitiques s’intensifient. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite près de 20 % du commerce mondial de pétrole, redevient un point de vulnérabilité systémique. Sa fermeture, même temporaire, agit comme une déflagration silencieuse, un choc d’offre brutal qui se propage instantanément à l’ensemble des économies dépendantes des hydrocarbures.

Dans cette configuration, le prix du baril cesse d’être un simple indicateur de marché pour devenir un thermomètre de la peur. Les projections évoquant un pétrole à 167 dollars ne relèvent plus de la fiction spéculative, mais d’un scénario crédible dans un contexte de blocage prolongé. Or, dans un monde encore profondément dépendant des énergies fossiles, une telle envolée agit comme une taxe globale, invisible mais redoutablement efficace, pesant sur les entreprises comme sur les ménages.

L’inflation américaine face au choc énergétique

C’est dans ce contexte que les travaux de la Federal Reserve Bank of Dallas (1) prennent tout leur sens. Leur analyse, rigoureuse et nuancée, met en évidence une réalité souvent mal comprise : tous les chocs inflationnistes ne se valent pas. Une flambée des prix de l’énergie, aussi spectaculaire soit-elle, ne se traduit pas nécessairement par une inflation durable.

Aux États-Unis, où l’inflation mesurée par l’indice des dépenses de consommation personnelle oscillait récemment autour de 2,8 %, une fermeture du détroit d’Ormuz pourrait provoquer une poussée brutale, dépassant ponctuellement les 4 %. Mais cette accélération relèverait davantage d’un effet mécanique que d’une dynamique profonde. L’énergie, en renchérissant le coût des transports et de la production, diffuse rapidement dans l’économie, mais son impact tend à s’estomper dès lors que les prix se stabilisent.

Cette distinction est essentielle. Elle renvoie à une intuition fondamentale formulée par John Maynard Keynes : un choc d’offre, aussi violent soit-il, ne devient inflationniste de manière persistante que s’il se prolonge et s’il est relayé par des mécanismes internes, notamment salariaux. En l’absence de tels relais, il demeure un phénomène transitoire, une onde de choc qui traverse l’économie sans nécessairement la transformer en profondeur.

Une inflation sous-jacente étonnamment résiliente

L’un des enseignements les plus frappants de l’étude réside dans la relative stabilité de l’inflation sous-jacente. En excluant les prix de l’énergie et de l’alimentation, cet indicateur permet de saisir la dynamique interne des prix. Or, même dans les scénarios les plus pessimistes, l’impact d’une fermeture prolongée du détroit reste limité.

Cette résilience traduit une transformation profonde des économies contemporaines. Contrairement aux années 1970, les mécanismes de diffusion de l’inflation semblent aujourd’hui mieux contenus. Les entreprises, confrontées à une concurrence accrue et à des consommateurs plus sensibles aux prix, hésitent à répercuter intégralement la hausse des coûts. De leur côté, les salariés, dans un contexte de marché du travail encore incertain, ne disposent pas toujours du pouvoir de négociation nécessaire pour exiger des hausses de salaires compensatoires.

Ainsi, le risque d’une spirale inflationniste, nourrie par une boucle prix-salaires, apparaît à ce stade limité. Ce constat constitue un élément de réassurance majeur pour la Réserve fédérale des États-Unis, dont la crédibilité repose précisément sur sa capacité à maintenir l’inflation sous contrôle.

L’ancrage des anticipations, clé de voûte de la stabilité

Au-delà des chiffres, c’est la psychologie des agents économiques qui demeure déterminante. L’histoire économique l’a montré à maintes reprises : ce ne sont pas seulement les prix actuels qui comptent, mais les anticipations que les ménages et les entreprises forment sur leur évolution future. Lorsque ces anticipations se désancrent, l’inflation devient auto-entretenue, échappant au contrôle des autorités monétaires.

Or, dans le scénario envisagé, les anticipations à long terme restent remarquablement stables. Une légère hausse à court terme est envisageable, mais elle ne semble pas de nature à remettre en cause la confiance dans la capacité de la Banque centrale à ramener l’inflation vers sa cible de 2 %. Cette stabilité constitue sans doute la principale différence avec les grandes crises inflationnistes du passé.

Elle traduit aussi le poids de la crédibilité acquise par les banques centrales au cours des dernières décennies. En ancrant les anticipations, elles ont construit un rempart invisible mais puissant contre les dérives inflationnistes. Encore faut-il que ce capital de confiance ne soit pas érodé par des chocs répétés ou mal gérés.

Une crise géopolitique aux répercussions globales

Mais réduire la question à une simple analyse macroéconomique serait une erreur. Car derrière les chiffres se joue une confrontation géopolitique dont les implications dépassent largement le cadre énergétique. Les déclarations de Donald Trump, évoquant la possibilité de frappes contre les infrastructures iraniennes, témoignent d’une montée des tensions qui pourrait transformer un incident localisé en crise régionale majeure.

Dans ce contexte, le pétrole devient une arme stratégique, un levier de pression indirect mais redoutablement efficace. La fermeture du détroit d’Ormuz ne serait pas seulement un événement économique, mais un acte politique, porteur de conséquences multiples : perturbation des chaînes d’approvisionnement, recomposition des alliances, montée des primes de risque sur les marchés financiers.

Le monde entrerait alors dans une zone d’incertitude où les repères habituels perdraient de leur pertinence. Les modèles économiques, fondés sur des hypothèses de stabilité relative, seraient mis à l’épreuve d’une réalité plus chaotique.

Les économies vulnérables en première ligne

Si les États-Unis disposent d’une certaine capacité de résilience, grâce notamment à leur production domestique d’hydrocarbures, la situation est bien différente pour de nombreux pays dépendants des importations énergétiques. L’Europe, déjà fragilisée par les tensions sur le gaz, verrait sa facture énergétique s’alourdir, avec des répercussions directes sur la croissance et le pouvoir d’achat.

Dans les économies émergentes, le choc serait encore plus brutal. Pour des pays comme la Tunisie, une flambée durable des prix du pétrole se traduirait par une dégradation rapide des équilibres macroéconomiques. Le déficit commercial se creuserait, les finances publiques seraient mises sous pression par le poids des subventions énergétiques, et l’inflation importée viendrait éroder davantage le pouvoir d’achat des ménages.

Dans un tel contexte, les marges de manœuvre des autorités économiques apparaissent limitées. Faut-il absorber le choc au prix d’un creusement du déficit budgétaire, ou le répercuter sur les consommateurs au risque d’alimenter les tensions sociales ? Ce dilemme, déjà présent, deviendrait plus aigu encore.

Entre choc transitoire et basculement durable

Au terme de cette analyse, une conclusion s’impose : le scénario d’une fermeture du détroit d’Ormuz constitue un choc sérieux, mais pas nécessairement systémique pour les économies avancées, du moins à court terme. L’impact sur l’inflation, bien que significatif, resterait en grande partie transitoire, contenu par la faiblesse de sa diffusion à l’inflation sous-jacente et par la stabilité des anticipations.

Mais cette lecture rassurante ne doit pas masquer l’essentiel. Car le véritable risque ne réside pas tant dans l’ampleur du choc initial que dans sa durée et dans son articulation avec la dynamique géopolitique. Une fermeture prolongée, couplée à une escalade militaire, pourrait transformer un épisode inflationniste temporaire en une crise plus profonde, marquée par un ralentissement économique global et une recomposition des équilibres énergétiques.

Ainsi, le détroit d’Ormuz apparaît comme un révélateur des fragilités du monde contemporain. Derrière l’apparente sophistication des marchés et des politiques monétaires, subsiste une dépendance fondamentale à des ressources et à des routes dont la stabilité n’est jamais acquise. Et lorsque ces lignes de circulation se fissurent, c’est tout l’édifice qui vacille, rappelant que l’économie, en dernière instance, demeure indissociable de la géographie et de la politique.

 

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(1) Ref : https://www.dallasfed.org/research/economics/2026/0320

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-Tunis,

Psd-Fondateur de l’Institut africain

d’économie financière (IAEF-ONG)

L’article Décryptage II – Quand le détroit d’Ormuz devient le baromètre du monde est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Décryptage – La Tunisie face au choc invisible :  le fracas des armes, l’écho des marchés

Il est des guerres dont les explosions ne résonnent pas seulement sur les champs de bataille, mais jusque dans les marchés, les ports, les budgets publics et les foyers les plus modestes. La récente conflagration au Moyen-Orient appartient à cette catégorie rare et redoutable de crises systémiques, où la géopolitique devient instantanément une affaire économique globale. Derrière les affrontements impliquant des puissances régionales et internationales, dont les États-Unis, Israël et l’Iran, se dessine une réalité plus silencieuse mais tout aussi brutale : celle d’un choc énergétique mondial, capable de redessiner les équilibres économiques bien au-delà de la région.

Le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce pétrolier mondial, devient dans ce contexte un symbole. Sa perturbation, même partielle, agit comme un étranglement progressif de l’économie mondiale. Le pétrole, loin d’être une simple commodité, redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un levier stratégique, une variable de puissance, mais aussi un vecteur de vulnérabilité. Dans cet univers incertain, les prix s’envolent, les anticipations se brouillent et les économies les plus fragiles entrent dans une zone de turbulences prolongées.

Le retour du spectre stagflationniste

À mesure que les tensions s’intensifient, un phénomène que l’on croyait relégué aux livres d’histoire refait surface avec une inquiétante actualité : la stagflation. Ce mélange instable d’inflation élevée et de croissance atone s’installe progressivement, comme un poison lent dans les économies contemporaines. La hausse des prix de l’énergie agit comme une onde de choc initiale, qui se propage ensuite à l’ensemble des coûts de production. Les engrais, les transports, les produits alimentaires, tout devient plus cher. Et ce renchérissement général finit par peser lourdement sur la demande.

Dans ce contexte, les analyses inspirées de John Maynard Keynes retrouvent une résonance particulière. L’économiste britannique avait déjà mis en évidence la manière dont les chocs exogènes pouvaient désorganiser les équilibres macroéconomiques, en créant des situations où les mécanismes de marché ne suffisent plus à rétablir l’ordre. À l’inverse, les tenants d’une approche plus libérale, héritiers de Friedrich Hayek, voient dans ces perturbations une occasion de laisser les ajustements naturels opérer, quitte à accepter des phases de contraction douloureuses.

Ce débat, loin d’être théorique, se retrouve aujourd’hui au cœur des politiques économiques. Les banques centrales hésitent, tiraillées entre la nécessité de contenir l’inflation et celle de ne pas étouffer une croissance déjà fragile. Cette hésitation nourrit l’incertitude et l’incertitude, à son tour, freine l’investissement et accentue la volatilité.

Le Maghreb, périphérie exposée d’un centre en crise

Dans cette recomposition brutale de l’économie mondiale, le Maghreb apparaît comme une périphérie particulièrement exposée. Loin des centres de décision, mais profondément intégré aux circuits économiques internationaux, il subit les chocs sans disposer toujours des leviers nécessaires pour les amortir.

La dépendance énergétique constitue ici un facteur déterminant. Les économies maghrébines, largement importatrices de pétrole et de gaz, voient leur facture énergétique s’alourdir mécaniquement. Mais au-delà de cette dimension directe, c’est toute la structure économique qui est affectée. L’inflation importée agit comme un multiplicateur de déséquilibres; tandis que les tensions financières internationales rendent l’accès au crédit plus coûteux et plus incertain.

Dans ce contexte, la guerre agit comme un révélateur. Elle met en lumière la fragilité des modèles de croissance, souvent fondés sur une combinaison de consommation interne, d’importations et de secteurs à faible valeur ajoutée. Elle rappelle, surtout, que la mondialisation, loin d’être un espace neutre, est un système hiérarchisé, où les chocs se diffusent de manière asymétrique.

La Tunisie à l’épreuve du réel

Pour la Tunisie, l’impact de cette crise dépasse largement le cadre conjoncturel. Il s’inscrit dans une trajectoire déjà marquée par des déséquilibres persistants. Le déficit commercial, la dépendance énergétique, l’inflation structurelle et les contraintes budgétaires forment un socle fragile, sur lequel vient se greffer le choc externe.

L’augmentation des prix du pétrole agit comme un catalyseur. Chaque hausse se traduit par une pression accrue sur les finances publiques, notamment à travers le système de subventions. Ce mécanisme, conçu pour protéger le pouvoir d’achat, devient progressivement une source de tension budgétaire. L’État se retrouve alors face à un dilemme insoluble : préserver la stabilité sociale ou contenir l’endettement.

Mais c’est sans doute au niveau des ménages que l’impact est le plus palpable. L’inflation, dans sa forme la plus concrète, se traduit par une érosion du pouvoir d’achat. Le carburant, les produits alimentaires, les services de base deviennent plus coûteux et cette hausse généralisée pèse particulièrement sur les classes moyennes et populaires. L’inflation n’est pas seulement un phénomène économique, elle est aussi une réalité sociale, vécue au quotidien comme une forme de déclassement.

Une économie sous tension permanente

À cette pression interne s’ajoute une détérioration des équilibres extérieurs. La hausse des importations énergétiques creuse le déficit commercial; tandis que la volatilité des marchés financiers exerce une pression sur la monnaie nationale. Le dinar, dans ce contexte, devient un indicateur sensible de la confiance, ou de son absence.

Le secteur touristique, pilier traditionnel de l’économie tunisienne, n’est pas épargné. Dans un environnement régional instable, les flux de visiteurs peuvent se contracter, privant le pays d’une source essentielle de devises. Ce recul, même temporaire, contribue à accentuer les tensions sur la balance des paiements.

Ainsi, la guerre, bien qu’éloignée géographiquement, s’insinue dans tous les interstices de l’économie tunisienne. Elle affecte les prix, les revenus, les investissement et jusqu’aux anticipations des acteurs économiques. Elle transforme l’incertitude en norme et la prudence en réflexe.

La fracture sociale en ligne de mire

Dans un pays où les équilibres sociaux sont déjà fragiles, cette accumulation de pressions économiques fait peser un risque réel de fracture. Le chômage, les inégalités régionales, la précarité des emplois constituent un terreau propice aux tensions. Dans ce contexte, toute hausse significative des prix peut agir comme un déclencheur.

L’histoire économique tunisienne montre que les crises de pouvoir d’achat ne sont jamais neutres. Elles peuvent rapidement se transformer en crises sociales, voire politiques. La hausse du coût de la vie, lorsqu’elle est perçue comme injuste ou incontrôlée, alimente un sentiment de défiance envers les institutions.

Cette dimension sociale est souvent sous-estimée dans les analyses macroéconomiques. Pourtant, elle constitue un élément central de la stabilité économique. Une économie ne peut fonctionner durablement si elle est traversée par des tensions sociales profondes.

Entre urgence et stratégie : le piège des politiques publiques

Face à cette situation, les autorités tunisiennes sont confrontées à une équation particulièrement complexe. La gestion de l’urgence impose des mesures de soutien, mais ces mesures ont un coût. À l’inverse, les politiques d’ajustement, nécessaires à moyen terme, peuvent aggraver les tensions à court terme.

Ce dilemme renvoie à une question plus large : celle du rôle de l’État dans l’économie. Faut-il intervenir massivement pour amortir le choc, au risque de creuser les déficits ? Ou faut-il privilégier l’ajustement, quitte à accepter une contraction de l’activité ?

Dans ce débat, les références à John Maynard Keynes et Friedrich Hayek prennent une dimension presque symbolique. Elles incarnent deux visions du monde, deux manières d’appréhender la crise et ses solutions.

Mais au-delà des choix théoriques, c’est la capacité à articuler court terme et long terme qui sera déterminante. La crise actuelle ne pourra être surmontée sans une réflexion profonde sur le modèle de développement.

Une crise révélatrice, une opportunité incertaine

Car c’est peut-être là le paradoxe de cette guerre : en exposant brutalement les fragilités de l’économie tunisienne, elle ouvre aussi un espace de réflexion. La dépendance énergétique, la faiblesse de la productivité, la structure des échanges extérieurs apparaissent désormais comme des enjeux incontournables.

La transition énergétique, souvent évoquée mais rarement mise en œuvre à grande échelle, pourrait trouver dans cette crise un nouvel élan. De même, la nécessité de diversifier l’économie, de renforcer les secteurs à forte valeur ajoutée, de repenser les politiques publiques devient plus évidente.

Mais cette opportunité reste incertaine. Elle dépendra de la capacité des acteurs économiques et politiques à dépasser la gestion immédiate de la crise pour s’inscrire dans une vision stratégique. Or, dans un contexte d’urgence permanente, cette projection dans le long terme est particulièrement difficile.

In fine, la guerre comme révélateur des choix à venir

La guerre au Moyen-Orient, dans sa dimension économique, agit comme un miroir. Elle reflète les forces et les faiblesses des économies, leur capacité de résilience ou leur vulnérabilité. Pour la Tunisie, ce miroir renvoie une image contrastée, faite de fragilités structurelles mais aussi de potentialités inexploitées.

Dans ce moment critique, les choix qui seront faits auront des conséquences durables. Ils détermineront non seulement la capacité à surmonter la crise actuelle, mais aussi la trajectoire future de l’économie tunisienne.

Car au fond, au-delà des chiffres et des indicateurs, c’est bien une question fondamentale qui se pose : comment transformer un choc subi en levier de transformation ? La réponse à cette question, encore incertaine, dessinera les contours de la Tunisie de demain.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Décryptage – La Tunisie face au choc invisible :  le fracas des armes, l’écho des marchés est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

ECLAIRAGE – Le retour du baril-roi : chronique d’une dépendance révélée

Il suffit parfois d’une déclaration, d’une inflexion dans le ton d’un dirigeant, pour que les marchés s’embrasent et que les équilibres économiques les plus fragiles vacillent. Lorsque Donald Trump évoque la perspective de frappes prolongées contre l’Iran, ce ne sont pas seulement les lignes de front qui se tendent, mais l’ensemble de l’économie mondiale qui se crispe. Le baril de Brent franchissant à nouveau le seuil symbolique des 105 dollars agit comme un révélateur brutal : celui d’un ordre énergétique encore dominé par la géopolitique, et d’économies périphériques enfermées dans une dépendance structurelle dont elles peinent à s’extraire.

À travers la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, c’est une artère vitale du capitalisme mondial qui se trouve menacée. Et dans cette configuration, l’Afrique, et plus encore le Maghreb, ne sont pas de simples spectateurs, mais des récepteurs passifs d’un choc dont les ondes se propagent avec une intensité redoutable.

 

L’un des paradoxes les plus frappants de la situation actuelle réside dans le décalage entre les discours de souveraineté et la réalité des dépendances. Depuis plusieurs décennies, les pays du Maghreb affichent des ambitions de maîtrise énergétique, investissant dans des stratégies nationales souvent présentées comme des piliers de leur autonomie économique. Pourtant, à la moindre secousse sur les marchés internationaux, cette souveraineté proclamée se dissout dans les faits.

La Tunisie et le Maroc, importateurs nets, subissent de plein fouet la hausse des cours. Même l’Algérie, pourtant exportatrice, n’échappe pas à une forme de vulnérabilité : car si la rente pétrolière s’accroît à court terme, elle renforce en réalité une dépendance à une ressource volatile, consolidant ce que la littérature économique désigne comme la «malédiction des ressources».

Dans ce contexte, la dépendance au pétrole du Golfe agit comme une contrainte externe permanente. Elle enferme les économies dans un schéma de transmission quasi automatique des chocs, où la politique nationale se réduit souvent à un ajustement marginal face à des forces globales.

Le choc inflationniste : une mécanique implacable

La hausse des prix du pétrole ne se contente pas d’affecter les balances commerciales; elle s’infiltre dans l’ensemble du tissu économique. Le carburant étant un intrant transversal, son renchérissement se diffuse à tous les niveaux : transport, production, distribution. Le résultat est une inflation généralisée, dont les effets sont d’autant plus violents qu’ils touchent en priorité les biens essentiels.

Les théories économiques ont depuis longtemps analysé ce type de phénomène. Les modèles inspirés de John Maynard Keynes mettent en évidence l’effet récessif des chocs d’offre (1). Tandis que les approches monétaristes, dans la lignée de Milton Friedman, insistent sur les risques d’emballement inflationniste si les autorités monétaires tentent de compenser ces chocs par une expansion excessive de la liquidité.

Or, dans les économies maghrébines, cette tension théorique se double d’une contrainte pratique : les marges de manœuvre sont limitées. Les banques centrales, déjà confrontées à une inflation persistante, hésitent entre resserrement monétaire et soutien à l’activité. Mais dans un contexte où l’inflation est importée, leur capacité d’action apparaît structurellement réduite.

Subventions : amortisseur social ou bombe budgétaire ?

Face à la montée des prix, les États recourent à un instrument devenu classique : la subvention. En maintenant artificiellement les prix à la pompe, ils cherchent à contenir l’inflation et à préserver la paix sociale. Mais ce choix, en apparence protecteur, dissimule une fragilité profonde.

Les subventions énergétiques, en absorbant une partie du choc, déplacent le problème plutôt qu’elles ne le résolvent. Elles creusent les déficits, alourdissent la dette publique et réduisent la capacité d’investissement de l’État. À moyen terme, elles peuvent même accentuer les inégalités, en bénéficiant davantage aux ménages les plus aisés, plus consommateurs d’énergie.

Les institutions internationales, telles que le Fonds monétaire international (FMI), ne cessent de dénoncer ces mécanismes, appelant à leur remplacement par des dispositifs ciblés. Pourtant, la réalité politique rend ces réformes particulièrement délicates. Dans des sociétés marquées par une défiance croissante envers les institutions, toute hausse des prix peut devenir le catalyseur d’une contestation sociale.

Le Maghreb se trouve ainsi pris dans une contradiction structurelle : maintenir les subventions pour éviter l’explosion sociale, ou les réduire pour préserver l’équilibre budgétaire. Une équation sans solution simple, où chaque choix comporte un coût élevé.

La fragmentation africaine : une réponse désordonnée

À l’échelle du continent africain, la crise actuelle met en évidence une absence de coordination frappante. Chaque pays réagit en fonction de ses contraintes internes, sans véritable stratégie collective. Tandis que certains augmentent les prix, d’autres les gèlent; tandis que certains compensent par des hausses salariales, d’autres laissent les ménages absorber le choc.

Cette fragmentation reflète l’absence d’un marché énergétique intégré. Elle limite la capacité des pays africains à négocier collectivement avec les fournisseurs ou à mutualiser leurs ressources. Dans ce contexte, les initiatives visant à développer des capacités de raffinage locales, comme celles portées au Nigeria, apparaissent comme des tentatives encore isolées de rééquilibrage.

Pour le Maghreb, cette absence d’intégration régionale constitue un handicap majeur. Malgré des complémentarités évidentes, les pays de la région peinent à construire des politiques communes, prisonniers de logiques nationales et de tensions politiques persistantes. 

Inflation et fractures sociales : le risque d’une rupture silencieuse

Au-delà des agrégats macroéconomiques, c’est la société elle-même qui est affectée. La hausse des prix du carburant agit comme un multiplicateur des inégalités. Elle pénalise les ménages modestes, dont le budget est déjà contraint, et réduit leur capacité à absorber les chocs.

Dans les zones urbaines comme rurales, le coût du transport devient un facteur déterminant du niveau de vie. Les produits alimentaires, dépendants des circuits logistiques, voient leurs prix augmenter, accentuant la pression sur le pouvoir d’achat. Ce phénomène nourrit un sentiment d’injustice, d’autant plus fort que les populations perçoivent ces hausses comme exogènes et incontrôlables.

Dans ce contexte, le risque n’est pas seulement économique, mais aussi politique. L’histoire récente de la région montre que les crises de prix peuvent rapidement se transformer en crises sociales. Le choc pétrolier actuel, s’il se prolonge, pourrait ainsi raviver des tensions latentes, mettant à l’épreuve la résilience des États.

Sortir de la dépendance : une nécessité stratégique

La crise actuelle ne fait que renforcer une évidence : la dépendance énergétique constitue un obstacle majeur au développement. Elle expose les économies à des chocs externes récurrents et limite leur capacité à définir des politiques autonomes.

La transition vers les énergies renouvelables apparaît dès lors comme une voie incontournable. Le Maghreb dispose d’un potentiel considérable en matière solaire et éolienne, qui pourrait être mobilisé pour réduire la dépendance aux importations. Mais cette transition ne peut être envisagée comme une simple substitution technologique ; elle implique une transformation profonde des structures économiques.

Elle suppose des investissements massifs, une réforme des cadres réglementaires et une coopération régionale renforcée. Elle nécessite également une vision politique capable de dépasser les logiques de court terme pour inscrire l’action publique dans une perspective stratégique.

Une crise révélatrice d’un modèle à bout de souffle

En définitive, la flambée des prix du pétrole ne constitue pas un simple épisode conjoncturel. Elle agit comme un révélateur des limites d’un modèle de développement fondé sur la dépendance externe, la consommation subventionnée et l’absence de diversification.

Le Maghreb se trouve aujourd’hui à un carrefour. Continuer de gérer les crises au coup par coup, au prix d’un endettement croissant et d’une fragilité accrue, ou engager une transformation structurelle, certes coûteuse et complexe, mais porteuse de résilience.

Dans ce choix se joue bien plus qu’une politique énergétique. C’est la capacité même des États à reprendre le contrôle de leur trajectoire économique qui est en question. Et dans un monde où les chocs se multiplient, cette capacité devient la condition première de la souveraineté.

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(1) : Dans la pensée de John Maynard Keynes, les crises viennent surtout d’un manque de demande.

Mais dans les approches néo-keynésiennes, un choc d’offre (comme la hausse du pétrole) est aussi récessif : il augmente les coûts, réduit le pouvoir d’achat et freine l’activité, tout en générant de l’inflation.

En toute rigueur, car elle touche à un point central du débat macroéconomique.

Chez John Maynard Keynes, l’analyse porte avant tout sur les insuffisances de la demande globale comme source principale des récessions. Dans son cadre théorique initial, les crises économiques sont d’abord liées à une contraction de l’investissement, à des anticipations pessimistes et à une demande effective insuffisante.

Cependant, dans les prolongements contemporains de sa pensée — notamment les modèles néo-keynésiens — les économistes ont intégré explicitement les chocs d’offre, comme une hausse brutale des prix du pétrole. Dans ce cadre élargi, un choc d’offre négatif produit un double effet :

D’une part, il augmente les coûts de production, ce qui réduit l’offre globale et alimente l’inflation.

D’autre part, il comprime le revenu réel des ménages, ce qui freine la consommation et donc la demande.

C’est cette combinaison qui engendre un effet récessif, souvent associé à des situations de stagflation.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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