Cash en Tunisie | Et si le problème était la banque ?
Cet article est une réponse qui se veut «constructive» à celui de l’économise Moktar Lamari publié hier par Kapitalis, Ce jeu de cash-cache qui étiole l’économie tunisienne. L’auteur y plaide pour une lecture économique réaliste du cash, bouc émissaire ou solution de survie ?
Naamen Bouhamed *

En réponse à l’article de Moktar Lamari ainsi qu’aux analyses de l’étude réalisée par Meriam Jerbi et ses collègues qu’il cite, force est de constater que celle-ci, bien que documentée, oublie une question essentielle : pourquoi le cash reste-t-il une composante centrale de l’économie tunisienne ?
Ce n’est pas par hasard, ni par «préférence pour l’ombre». C’est parce que, face à un système bancaire défaillant, le cash est devenu une solution de flexibilité, voire de survie.
1. Le cash comme libérateur face à une bureaucratie bancaire paralysante
L’article dépeint le «cash-cache» comme un fléau qui étiole l’économie. Mais renversons la perspective : et si le cash était la preuve que la banque a échoué ?
Pour un commerçant ou un artisan tunisien, le système bancaire formel rime avec lenteur administrative (des semaines pour ouvrir un compte ou obtenir un transfert), frais cachés (des commissions qui grignotent les marges) et traçabilité intrusive (chaque transaction peut devenir un motif de contrôle fiscal).
À l’inverse, le cash offre une transaction instantanée, sans commission, sans justification immédiate. Pour un petit artisan ou un commerçant du souk, payer en cash est plus simple, plus rapide et plus fiable.
Rappelons que plus de 85 % de l’économie tunisienne repose sur des micros et petites entreprises.
2. Le cash permet d’investir quand la banque dit «non»:
L’étude note que la politique monétaire (taux directeur) n’affecte pas l’informel. C’est vrai… et c’est justement sa force.
Quand la Banque centrale augmente ses taux, elle asphyxie l’investissement formel : les crédits deviennent hors de prix. L’investisseur intelligent va alors chercher du cash dans le circuit informel : épargne familiale, prêts informels, revenus non déclarés.
Grâce au cash, il peut financer un projet sans audit bancaire intrusif, payer des fournisseurs à des prix négociés (avec ou sans TVA), et saisir une opportunité en quelques heures, là où une banque mettrait des jours ou des semaines.
Le cash est le «private equity» du petit investisseur tunisien. Il pallie les défaillances d’un système bancaire incapable de financer l’économie réelle et réactive.
3. Un ratio M0/M2 élevé : un référendum contre la banque, pas un choix de l’ombre:
L’article parle de «crise de confiance» et de «vote silencieux». C’est exact. Mais les Tunisiens ne fuient pas la banque par amour du billet. Ils la fuient par peur et lassitude : peur d’un gel administratif pour une anomalie fiscale mineure et des contrôles fiscaux faciles sur l’argent bancarisé ; et lassitude des procédures kafkaïennes pour retirer ou déposer des sommes importantes.
Pour un artisan ou une petite entreprise, le cash sous le matelas est plus accessible et moins risqué (administrativement) que de l’argent coincé dans une banque aux règles absurdes ou complexes.
L’étude elle-même admet que l’informel «compense le chômage» et «absorbe les chocs». C’est une fonction sociale et économique que la banque formelle ne remplit pas.
4. La «spirale infernale» vue par l’article est, en réalité, un «cercle vertueux de survie» :
L’article décrit une boucle : informel → cash → affaiblissement de la politique monétaire. Mais du point de vue microéconomique, l’informel crée des revenus (même non imposés). Ces revenus en cash circulent et financent dépenses et petits investissements. Et ce circuit parallèle maintient une activité que l’État et les banques ont abandonnée.
Prenons un exemple : un Tunisien veut ouvrir un petit atelier de confection. Sans garanties, la banque refuse le prêt. Il économise en cash, achète ses machines d’occasion en cash (moins cher), paie ses premières employées en cash. Grâce au cash, son investissement devient possible. La banque, elle, n’aurait rien financé.
5. L’Europe du Sud l’a fait avant nous – et elle s’en est mieux portée :
L’Italie des années 1990 est un exemple frappant. Face à un taux élevé de non-déclaration dans le secteur des machines-outils, les autorités italiennes n’ont pas brutalisé l’informel. Elles ont proposé un deal pragmatique : «Sur six machines que vous utilisez, vous en déclarez quatre. En échange, vous augmentez un peu vos déclarations fiscales globales.»
Résultat : les recettes fiscales ont augmenté (mieux vaut 4 machines déclarées que 0), l’industrie a survécu, et l’Italie a rejoint l’euro sans effondrement. Ce n’est pas de la fraude. C’est du réalisme économique de transition.
La Tunisie peut-elle s’en inspirer ? Oui, si elle cesse de vouloir traquer chaque billet et commence à composer avec son tissu économique réel.
6. Le vrai problème n’est pas le cash, c’est la faible valeur ajoutée :
Depuis des décennies, on vend la Tunisie comme une destination à bas coût de main-d’œuvre. Résultat : des investissements à faible valeur ajoutée, des chaînes d’assemblage, de la sous-traitance fragile.
Pourtant, la Tunisie possède les meilleurs ingénieurs d’Afrique et du monde arabe. Ce capital humain exceptionnel est sous-employé car on ne lui propose que des salaires de misère et des banques qui ne financent pas ses projets.
Si l’État changeait de logiciel – en attirant des investissements à forte valeur ajoutée (technologie, numérique, R&D) – les revenus augmenteraient mécaniquement. Plus de valeur ajoutée = plus de gains = plus de recettes fiscales, sans avoir à traquer chaque dinar cash.
7. Propositions concrètes pour un mix économique tunisien :
Voici ce qu’il faudrait faire, selon cette contre-analyse à partir d’exemples ayant réussie ailleurs :
– légaliser et encadrer intelligemment une partie du cash : comme en Italie ou au Portugal, autoriser des seuils de transactions en cash plus élevés pour les petites entreprises, en contrepartie d’une déclaration forfaitaire simplifiée et un taux d’imposition forfaitaire de 15-20% comme en Irlande ;
– mettre en place des «deals de transition» sectoriels : dans le textile, l’artisanat, la petite métallurgie, proposer des taux de déclaration négociés (ex. 70 % du réel) pendant 3 à 5 ans ;
– créer un guichet bancaire «cash-friendly» : la Banque Postale dédiée aux micros et petits investisseurs pourrait accepter des justificatifs allégés ;
– changer la stratégie d’investissement : arrêter de vendre la Tunisie comme «low cost», et vendre les compétences, les ingénieurs, la stabilité relative, la proximité européenne.
Le cash n’est pas l’ennemi, c’est un signal d’alarme :
L’étude de Mme Jerbi et collègues et l’article de M. Lamari ont le mérite d’alerter sur les dérives. Mais leur conclusion est trop moralisatrice et trop orthodoxe.
La Tunisie n’est pas la Suisse. Elle ne deviendra pas propre en réprimant le cash. Elle deviendra plus forte en composant avec sa réalité – comme l’ont fait l’Italie, l’Espagne, le Portugal et bien d’autres.
Le mix économique, avec une part assumée et régulée d’informel transitoire, n’est pas une honte. C’est une méthode. Et si l’État accepte de ne pas vouloir tout contrôler du jour au lendemain, il y gagnera en recettes, en paix sociale et en attractivité.
Le vrai débat n’est pas cash ou pas cash. Il est : quel État, quelle banque, quelle stratégie industrielle pour accompagner ceux qui créent de la richesse réelle, billet par billet ?
* Consultant international.
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