Taha Triki : du laboratoire de recherche au terrain
Du laboratoire de recherche grenoblois aux ministères des Finances de Mauritanie, du Niger, de Tunisie ou d’Irak, Taha Triki a bâti sa trajectoire à la tête d’ArabSoft en relevant des défis que peu d’entreprises technologiques africaines osent affronter : moderniser les systèmes fiscaux d’États souverains.
Portrait d’un docteur devenu directeur général adjoint d’une société familiale tunisienne qui ambitionne aujourd’hui de concurrencer SAP et Oracle sur leurs propres terrains.
Taha Triki, c’est de lui dont il s’agit, retrace son parcours avec la précision de quelqu’un qui a appris à gérer les imprévus. Après une thèse menée à Grenoble (en France), il rejoint directement la Mauritanie pour piloter son premier projet professionnel – un saut brutal, confie-t-il, de l’univers du laboratoire de recherche à celui du terrain. La mission : déployer le système d’information de la Direction générale des impôts (DGI) mauritanienne, en partenariat avec le ministère des Finances du pays. Le projet était en difficulté. Le contexte, complexe. La transition entre contexte français et contexte mauritanien, abrupte. « C’était quatre mois, mais ils m’ont semblé plus longs que les quatre années passées en France », reconnaît-il. « L’opération est couronnée de succès. La réception provisoire est obtenue. Mieux encore, la recette fiscale de l’État mauritanien aurait doublé dans la foulée de cette modernisation – un résultat qui propulse le directeur général des impôts de l’époque, M. Moctar Ould Djay, jusqu’au poste de ministre de l’Économie et des Finances, puis à une fonction de “super ministre“ supervisant deux ministères. Ce projet, conclu en 2014, constitue la référence fondatrice d’ArabSoft sur le marché africain ».
Fort de ce premier succès, le Business Developer Manager d’ArabSoft enchaîne les marchés : la DGI du Niger, l’Office des revenus du Togo, la DGI des Comores, l’Office togolais des recettes, et la Tunisie – « venue plus tard », précise-t-il. Car les administrations tunisiennes étaient longtemps restées fermées sur elles-mêmes avec les différents centres informatiques nationaux. C’est un financement de l’USAID qui ouvre la brèche, permettant à ArabSoft de remporter le marché tunisien, puis ceux du Liberia et de l’Irak. Plus récemment, la Gambie, le Burundi et le Cameroun sont venus allonger cette liste déjà substantielle.
Et Taha Triki devint Business Developer Manager d’ArabSoft
Taha Triki insiste sur la nature particulière de ces projets. La refonte d’un système de recette fiscale n’est pas un contrat ordinaire : c’est un dossier d’État. « Les parties prenantes qui gravitent autour de ces projets sont directement liées à la présidence de la République », tient-il à souligner. Les comptes rendus remontent donc jusqu’au chef de l’État, car la recette fiscale – avec la recette douanière – constitue l’une des deux sources de revenus vitales pour tout gouvernement. Cette réalité impose une rigueur et un niveau d’exigence hors norme, ajoute le Business Developer Manager d’ArabSoft.
C’est précisément cette montée en complexité qui a structuré son évolution interne. Chef de projet à ses débuts, il prend progressivement la direction de plusieurs chefs de projet, puis accède à la direction de l’ensemble du portefeuille des grands projets de la société, avant d’être nommé directeur général adjoint. En parallèle, l’élargissement géographique de l’activité l’amène à développer un réseau commercial panafricain et à assumer des fonctions de business developer – une dimension qui s’étend désormais à d’autres secteurs, comme l’eau et l’énergie au Congo, en Guinée ou à Madagascar.
Le DGA d’ArabSoft décrit le cœur de la société en deux mots : le produit et le capital humain. L’essentiel de l’activité repose sur la réponse aux appels d’offres publics, qui représentent environ 90 % des marchés remportés. Les références accumulées permettent de candidater à des appels d’offres toujours plus exigeants – au point d’avoir été sollicité pour des démonstrations produits ou des consultations au Luxembourg, en Serbie et au Kirghizistan.
Quid de la stratégie d’avenir d’ArabSoft ?
Sur la stratégie à venir, Taha Triki est direct. ArabSoft entend faire de ses produits phares – notamment dans le domaine des finances publiques et du secteur énergétique – des solutions reconnues bien au-delà du continent africain. L’expérience irakienne lui a démontré que cette ambition n’était pas hors de portée. Il évoque la possibilité de développer un ERP sectoriel, conçu industrie par industrie, capable de concurrencer des mastodontes comme SAP, Oracle ou Sage. « Nous connaissons parfaitement les métiers de différentes industries, ce que des sociétés à renommée internationale peinent parfois à maîtriser localement », affirme-t-il. Le déploiement passerait par un réseau de partenaires, plutôt que par une présence directe d’ArabSoft à l’international.
En interne, la société – fondée en 1985, forte aujourd’hui d’environ 150 collaborateurs, dont certains cumulent plus de trente ans d’ancienneté – doit gérer la coexistence de deux générations aux méthodes différentes. Le DGA et Business Developer Manager reconnaît que l’ancienne école apporte stabilité et engagement, là où la nouvelle génération impulse l’adaptation nécessaire à un environnement en mutation rapide. La certification des chefs de projet – PMP, Prince2 – fait partie des chantiers réalisés pour professionnaliser davantage la gestion des grands projets critiques.
Conseil aux jeunes entrepreneurs
Interrogé sur le conseil qu’il adresserait à un jeune entrepreneur tunisien, Taha Triki est lapidaire : se concentrer sur un produit, une niche, un problème précis à résoudre. Travailler la qualité jusqu’au bout. S’entourer de personnes loyales et compétentes. Et avoir la foi dans sa démarche.
Sur la place de la Tunisie dans l’écosystème numérique africain, le ton se fait plus sombre. Le pays possède, selon lui, toutes les compétences pour figurer parmi les nations les plus avancées du continent – mais ces talents s’expatrient, faute d’un environnement réglementaire et politique favorable à l’entrepreneuriat. Il cite en contre-exemple le Rwanda et le Bénin, où des présidents suivent personnellement les projets numériques et où une entreprise peut être créée en quelques minutes. En Tunisie, cette même démarche prend parfois un mois – « ce qui n’est pas normal pour un pays qui était autrefois une référence pour ces mêmes pays africains », conclut-il.
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