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La question migratoire, facteur de polarisation politique en Tunisie

La présence d’une forte communauté de migrants subsahariens en situation irrégulière dans la plupart des villes côtières en Tunisie commence à susciter des réactions de rejet parmi la population locale. Samedi dernier, 28 mars 2026, des dizaines de manifestants se sont rassemblés devant le gouvernorat de Tunis pour scander le slogan «La Tunisie aux Tunisiens». Ils réclamaient l’expulsion des migrants subsahariens présents dans le pays et dénonçaient les associations qui les assistent et défendent leurs droits. (Photo : La banderole tenue par des enfants appelle à l’expulsion des migrants subsahariens de tout le territoire tunisien).

Latif Belhedi

La manifestation, qui a été relayée dans de courtes vidéos sur plusieurs plateformes de médias sociaux arabophones, a aussi été organisée pour s’opposer aux programmes de «réinstallation» de ces migrants dont il est de plus en plus question dans certains cercles européens qui cherchent à profiter de la vulnérabilité actuelle du pays pour y implanter des sortes de camps de rétention de migrants irréguliers en attente d’examen de leurs demandes d’asile en Europe.

La mobilisation s’est principalement développée en ligne, sans structure formelle identifiable. Les jours précédents, plusieurs publications Facebook avaient appelé à se rassembler devant le gouvernorat de Tunis avec des slogans et des hashtags tels que «Non à la naturalisation des Africains», «Oui à l’expulsion» et des appels à la «tunisification» du secteur associatif, soupçonné de servir des intérêts de bailleurs de fonds étrangers.

Rejet de toute «réinstallation déguisée» de migrants

Cet événement survient dans un contexte de durcissement du discours public tunisien sur la question migratoire. Le 24 mars, la Tunisie a réaffirmé à Genève son rejet de toute «réinstallation déguisée» de migrants en situation irrégulière, tandis que le ministre des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, en visite à Berlin le 25 mars, a réaffirmé la position de la Tunisie en faveur du retour volontaire, de la lutte contre les réseaux criminels et, parallèlement, du renforcement des voies de migration légale vers l’Europe.

D’après les données officielles publiées en mars, plus de 21 000 migrants subsahariens ont bénéficié du programme de retour volontaire ces quatre dernières années, dont 1 262 depuis début 2026, l’objectif affiché étant de 10 000 retours d’ici la fin de l’année. Par ailleurs, le 25 mars, un nouveau vol charter a ramené 97 migrants en Guinée.

Sur le plan politique, le discours tenu lors de la manifestation de samedi s’inscrit dans le droit fil des déclarations faites par le président Kaïs Saïed en février 2023, à propos d’un «plan criminel» visant à modifier la composition démographique de la Tunisie, assimilant l’immigration irrégulière à une menace pour l’identité et la sécurité du pays. Depuis, la question s’est fermement ancrée dans le débat public et parlementaire. Ces dernières semaines, des propositions visant à durcir le code de la nationalité et à renforcer les mécanismes d’expulsion ont également refait surface, invoquant la protection de la souveraineté nationale et de la paix sociale.

Les manifestants ont ciblé non seulement les migrants, mais aussi le décret législatif n° 88 de 2011 relatif aux associations, dont ils exigent l’abrogation.

La société civile vouée à la vindicte populaire

Ce mouvement est significatif car il intervient dans un contexte de fortes pressions exercées par les autorités sur les organisations de la société civile et les défenseurs des droits humains. Le contraste est d’autant plus frappant que la Tunisie dispose depuis 2018 d’une loi exhaustive contre toutes les formes de discrimination raciale, tandis que plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent depuis longtemps la complicité de militants et d’associations dans un prétendu projet de «grand remplacement», thématique chère aux militants d’extrême droite européens farouchement opposés à l’immigration.

Dans l’ensemble, la manifestation de Tunis, bien que peu nombreuse, a eu une portée politique significative, confirmant que la question migratoire demeure un facteur majeur de polarisation en Tunisie, au carrefour d’une souveraineté mis à mal par des pressions européennes, les exigences de la sécurité intérieure et les appels au respect des droits humains émanant des Ong nationales et internationales.

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Migration : Berlin cite la Tunisie parmi les pays potentiels pour des centres de retour

Le gouvernement allemand envisage la création de « centres de retour » hors de l’Union européenne pour y transférer certains migrants en situation irrégulière, selon une information du quotidien allemand Bild. Parmi les pays évoqués figure la Tunisie, aux côtés de l’Ouganda, mais aucun accord n’a été conclu et Tunis n’a pas été officiellement sollicitée. Selon le journal, d’autres pistes sont également étudiées, dont la région du Kurdistan irakien, considérée par Berlin comme relativement stable et susceptible d’accueillir des structures similaires.

Selon Bild, Berlin cherche à externaliser une partie du traitement des migrants déboutés ou non expulsables et a identifié plusieurs États potentiels pour accueillir des centres de transit. La Tunisie apparaît dans cette liste préliminaire, dans un projet encore en phase exploratoire.

Le journal précise que ce dispositif ne viserait pas spécifiquement des Tunisiens et qu’il ne s’agit pas d’un mécanisme de renvoi automatique de migrants non tunisiens vers la Tunisie. À ce stade, aucune base juridique ni coopération bilatérale ne permettent de tels transferts.

Pas de consultation de Tunis

Aucune réaction officielle tunisienne n’a été publiée concernant les informations rapportées par Bild. Selon les données disponibles, Tunis n’a pas été associée aux discussions évoquées par la presse allemande.

Depuis 2023, le président Kaïs Saïed a à plusieurs reprises affirmé que la Tunisie « n’acceptera jamais d’être un pays de réinstallation » et refuse d’accueillir des migrants dont les États européens cherchent à externaliser la prise en charge.

Le 6 décembre 2025 à Genève, Mohamed Ali Nafti, ministre tunisien des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, a réaffirmé cette position lors d’une table ronde de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), déclarant que la Tunisie refuse d’être un pays de transit ou d’installation pour les migrants irréguliers.

Tunisiens expulsés d’Allemagne : ce qui existe déjà

Les expulsions de ressortissants tunisiens depuis l’Allemagne ne sont pas nouvelles et s’inscrivent dans un cadre distinct des projets évoqués par Bild.

Entre 2018 et 2025, environ 1780 Tunisiens ont été renvoyés vers leur pays d’origine lors de vols de retour organisés, selon des données compilées par plusieurs ONG spécialisées. L’an dernier, près de 300 Tunisiens ont fait l’objet d’une expulsion après le rejet de leur demande d’asile ou la perte de leur statut légal. Ces retours forcés, effectués au cas par cas, relèvent des procédures bilatérales classiques entre Tunis et Berlin et ne sont pas liés au concept de « centres de retour » actuellement à l’étude par l’Allemagne.

Un projet européen encore incertain

L’idée de centres de retour fait suite à l’approbation par les ministres de l’Intérieur de l’UE d’une position commune sur les pays sûrs et le futur règlement relatif au rapatriement. Les négociations doivent maintenant s’ouvrir avec le Parlement européen.

Le projet reste néanmoins lointain : plusieurs questions juridiques, financières et diplomatiques demeurent sans réponse, et aucun État tiers n’a pour l’instant accepté d’héberger de telles structures.

Au niveau européen, la faisabilité de ces centres reste incertaine. Plusieurs groupes du Parlement estiment que l’externalisation des procédures d’asile pourrait contrevenir aux règles européennes et au droit international, tandis qu’aucun dispositif similaire n’a jamais été mis en œuvre malgré plusieurs tentatives de l’UE ces dernières années.

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