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La Tunisie et le piège de la francophonie

La relation entre Tunis et Paris demeure structurante, omniprésente, asymétrique mais rentière, hégémonique et colonialiste dans ses préceptes fondamentaux. Quand trop ce n’est pas assez…. Car derrière la coopération culturelle et économique se profile une réalité plus dérangeante : celle d’une domination linguistique et symbolique qui enferme la Tunisie dans ce que l’on pourrait appeler le piège de la francophonie.

Moktar Lamari *

Ce piège n’est pas une simple question de langue. Il est historique, politique et économique. La langue française, introduite durant la période coloniale, s’est imposée comme langue de l’administration, du savoir et des élites.

Or, comme l’a magistralement analysé Albert Memmi dans Portrait du colonisé, la domination coloniale ne disparaît pas avec l’indépendance : elle se reconfigure dans les esprits, les pratiques et les structures. La francophonie, dans ce contexte, apparaît moins comme un espace de partage que comme la prolongation d’une hiérarchie ancienne.

Les événements présentés par l’ambassade de France à Tunis en sont une illustration contemporaine. Qu’il s’agisse du Business Forum Afrique-France, de la saison Méditerranée ou des programmes de coopération culturelle, la Tunisie est invitée, encouragée, parfois sommée de participer à des dispositifs conçus ailleurs, selon des logiques définies à Paris.

Asymétrie et diktats

L’asymétrie est subtile mais réelle : la Tunisie s’insère, obligée d’une certaine manière, dans la France qui structure en Tunisie. Faisant comme chez elle.

Cette subordination est honteuse et contreproductive pour la culture et la souveraineté de la Tunisie.

Pour les élites tunisiennes, cette francophonie imposée par la France fonctionne comme une «prison dorée».

Elle offre des opportunités, des réseaux, une reconnaissance internationale. Mais elle enferme aussi dans un espace linguistique très limité, franchouillard, de plus en plus déconnecté des dynamiques globales. Car le monde du savoir, de la technologie et de l’innovation parle aujourd’hui une autre langue : l’anglais.

Le verdict de l’économie

Les données internationales sont sans équivoque. Un expert maîtrisant l’anglais bénéficie en moyenne d’un avantage salarial significatif, souvent estimé à plus de 1000 dollars annuels supplémentaires, et peut voir ses revenus doubler par rapport à ceux limités à un espace linguistique restreint.

Plus fondamentalement, l’accès à la connaissance passe désormais quasi exclusivement par l’anglais : publications scientifiques, innovations technologiques, intelligence artificielle, finance internationale.

Dans ce contexte, la francophonie agit comme un filtre, voire comme un retardateur. Les travaux produits aux États-Unis ou dans les grands centres de recherche anglophones sont souvent traduits en français avec plusieurs années de décalage.

Les universitaires francophones, y compris en France, accusent un retard structurel dans l’appropriation des innovations de rupture. Ce décalage se répercute directement sur des pays comme la Tunisie, qui dépend de ces circuits de diffusion indirects.

Le résultat est un cercle vicieux. Faute de moyens pour accéder directement aux universités anglo-saxonnes, les étudiants tunisiens passent par des intermédiaires francophones. Faute d’exposition à l’anglais, ils restent confinés dans des marchés limités. Et faute d’ouverture linguistique, l’économie tunisienne peine à s’intégrer pleinement dans les chaînes de valeur globales.

Le complexe du colonisé

Mais au-delà de l’économie, il y a une dimension psychologique. Albert Memmi parlait du «complexe du colonisé» : cette tendance à intérioriser la supériorité de l’autre et à chercher sa validation. La francophonie, pour une partie des élites tunisiennes, devient ainsi un refuge identitaire autant qu’un outil de distinction sociale. On s’y réfugie faute de mieux, parfois par conformisme, parfois par naïveté.

Il ne s’agit pas ici de rejeter la France. Elle est un partenaire historique, un espace culturel riche, et pour beaucoup de Tunisiens, un pays d’adoption. Mais l’enjeu est ailleurs : il s’agit de sortir d’une relation exclusive, de rompre avec une dépendance héritée, et de rééquilibrer les horizons.

La Tunisie doit repenser sa politique linguistique comme un levier stratégique. Cela implique de renforcer massivement l’apprentissage de l’anglais dès le plus jeune âge, d’encourager la production scientifique directe dans les circuits internationaux, et de multiplier les partenariats avec les universités et entreprises anglo-saxonnes. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance par une autre, mais d’élargir les possibles.

Une langue ce n’est pas neutre

Car une langue n’est jamais neutre. Elle structure l’accès au savoir, conditionne les opportunités économiques et façonne les imaginaires. Tant que la Tunisie restera enfermée dans une francophonie exclusive, elle restera à la périphérie du monde qui innove.

Sortir de cette «prison dorée» est donc une urgence. Non pas contre la France, mais pour la Tunisie. Le savoir et la technologie se créent et se communiquent en anglais, et la Tunisie n’a pas besoin de rentier et intermédiaire francophone pour accéder au progrès.

* Economiste.

Blog de l’auteur : E4T.  

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