Rayed Chaïbi : « Les élus franco-tunisiens sont une véritable force diplomatique de proximité »
Après plus de 60 ans de présence, les deuxième et troisième générations portées par une concentration territoriale dans des bassins électoraux dynamiques, un accès maîtrisé aux réseaux politiques et une double culture émancipatrice brisent le plafond de verre. Élues maires ou adjoints dans des villes emblématiques lors des municipales 2026, ces figures comme Mehdi Nezzar ou Bally Bagayoko incarnent une intégration mature, une vitalité démocratique et un renouveau des liens franco-tunisiens, appelant à une mobilisation accrue de la diaspora pour l’avenir. Rayed Chaïbi, président de l’Association pour la Promotion de la Coopération et de l’Amitié entre la France et la Tunisie (APCAFT) livre ses premières réactions. Interview.
Quels facteurs socio-économiques expliquent l’ascension politique de la deuxième et troisième génération de la diaspora maghrébine et africaine en France ?
Je retiendrai deux facteurs socio-économiques majeurs qui expliquent cette ascension désormais visible, particulièrement marquée lors des élections municipales de 2026, où de nombreux héritiers de l’immigration – maghrébine et subsaharienne en tête – ont été élus maires ou adjoints dans des villes emblématiques.
En premier lieu, la concentration territoriale dans des quartiers et communes populaires : ces territoires, où les populations d’origine immigrée représentent souvent une majorité ou une part très significative des habitants, se sont transformés en bassins électoraux naturels et puissants. Les candidats issus de ces communes y sont perçus comme authentiquement proches des réalités quotidiennes – logement, emploi, services publics, vivre-ensemble et bénéficient ainsi d’une confiance électorale forte et durable. Ces espaces ne sont plus des « périphéries » marginales : ils incarnent aujourd’hui ce qu’est la France contemporaine, un pays profondément multiculturel, engagé dans les questions de justice sociale et d’inclusion, et particulièrement dynamique sur le plan institutionnel, où la démocratie locale s’exerce avec intensité et innovation.
En second lieu, l’accès progressif et maîtrisé aux réseaux politiques : après des décennies de militantisme associatif, syndical, citoyen et partisan (souvent à gauche, chez les écologistes ou en indépendant), ces générations ont accumulé une expérience solide, des compétences en gestion publique et une légitimité incontestable. En 2026, on récolte les fruits de cette maturation longue et patiente : des victoires symboliques et concrètes, comme celle de Mehdi Nezzar élu maire du Bourget, d’Imène Souid confirmée à Orly, ou de Bally Bagayoko à Saint-Denis-Pierrefitte. Ces figures, purs produits de leurs territoires, démontrent que le « plafond de verre » politique se fissure durablement : il est désormais possible, pour des descendants d’immigrés, d’accéder à des mandats aussi prestigieux et responsables que celui de maire, et d’y exercer un leadership reconnu.
Cette évolution n’est pas anecdotique : elle traduit une mobilité sociale réussie, une appropriation pleine des institutions républicaines, et une vitalité démocratique qui renforce la cohésion nationale.
Comment la double culture et l’éducation française ont-elles transformé les descendants d’immigrés pour s’intéresser à la politique ?
La double culture constitue un atout décisif et structurant pour ces générations. Elles grandissent en intégrant pleinement les valeurs républicaines françaises – égalité, laïcité, citoyenneté active – transmises par l’école et les institutions, tout en portant en elles l’héritage familial maghrébin ou africain : un fort sens de la solidarité, un attachement viscéral à la justice sociale, et souvent une mémoire vive des luttes anticoloniales ou des combats pour l’indépendance et la dignité postcoloniale. Cette hybridité identitaire génère une sensibilité aiguë aux inégalités structurelles et un impératif moral de représentation et de transformation sociale.
L’éducation française joue un rôle pivot et émancipateur : elle fournit les outils intellectuels et symboliques indispensables pour naviguer avec assurance dans les sphères institutionnelles – maîtrise du langage civique, compréhension des mécanismes démocratiques, accès aux diplômes supérieurs. Elle inculque également l’idée que la politique n’est pas réservée à une élite, mais constitue un levier légitime et accessible pour agir sur la société. De nombreux élus ou engagés issus de ces diasporas invoquent un sentiment de « dette » intergénérationnelle envers leurs parents, qui ont consenti des sacrifices majeurs pour leur ouvrir des horizons meilleurs, ou encore la nécessité de combattre les discriminations vécues au quotidien.
C’est précisément cet « entre-deux » fertile qui les oriente souvent vers l’engagement politique local, où l’action concrète et de proximité permet de traduire ces hybridités en résultats tangibles pour les territoires et pour la société dans son ensemble.
Cette dynamique illustre une forme d’intégration réussie et active : non pas une assimilation effacée, mais une contribution enrichissante à la vitalité démocratique française.
Dans quelle mesure l’ascension politique des enfants d’immigrés tunisiens en France reflète-t-elle une maturité de l’intégration après plus de 60 ans de présence et d’échanges entre les deux pays ? En quoi cette évolution témoigne-t-elle aujourd’hui de la transformation des relations franco-tunisiennes elles-mêmes et quelle conclusion en tirer pour l’avenir du partenariat entre la France et la Tunisie ?
L’ascension politique des enfants de la communauté tunisienne en France constitue un marqueur fort de la maturité des processus d’intégration, après plus de six décennies de liens migratoires continus et d’échanges intenses entre les deux pays.
Les deuxième et troisième générations se distinguent aujourd’hui par un niveau élevé de formation, une insertion professionnelle affirmée et une implication citoyenne active et reconnue. Leur élection ou réélection à des fonctions exécutives locales – maires, adjoints au maire, conseillers municipaux dans des villes de tailles variées – illustre une évolution profonde : d’une présence historiquement liée au travail ouvrier et relativement en retrait, on est passé à une représentation politique pleinement visible, légitime et assumée au cœur des institutions démocratiques françaises.
Dans ce contexte, les élus franco-tunisiens sont une véritable force diplomatique de proximité. Ils constituent des ambassadeurs naturels et crédibles d’une relation bilatérale renouvelée, mutuellement respectueuse et porteuse d’opportunités concrètes. Leur légitimité locale, leur double ancrage culturel et leur connaissance intime des deux réalités leur permettent de contribuer efficacement à :
- la promotion d’une mobilité circulaire qualifiée et maîtrisée;
- le renforcement des coopérations en matière de jeunesse, d’emploi et d’innovation;
- un dialogue constructif et décomplexé sur les enjeux migratoires et d’investissement solidaire.
Cette évolution représente une opportunité stratégique pour les deux pays. Elle doit inviter la Tunisie à reconnaître et à mieux mobiliser le potentiel de sa diaspora comme levier de rayonnement, de transfert de compétences et de développement. Et parallèlement, elle doit encourager la France à valoriser pleinement la contribution de ces citoyens binationaux à la vitalité démocratique, à la diversité et à la richesse de sa sphère publique.
L’article Rayed Chaïbi : « Les élus franco-tunisiens sont une véritable force diplomatique de proximité » est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.