Mohamed Jouili | «Les Ultras sont le reflet d’une crise de la jeunesse»
Lors de son passage dans le podcast Diwan El Bilad, Mohamed Jouili, professeur de sociologie et ancien directeur général de l’Observatoire national de la jeunesse, a abordé le phénomène des groupes Ultras en Tunisie. (Photo: Les ultras transforment les travées des stades en tribunes d’expression et parfois de contestation politique.)
Ce phénomène ne peut être appréhendé uniquement sous l’angle du hooliganisme ou du soutien fanatique aux équipes sportives, mais plutôt comme un phénomène social reflétant de profondes mutations dans les relations entre les jeunes et la société, ainsi qu’entre l’État et l’espace public, affirme Jouili, en expliquant que l’appartenance à ces groupes représente une forme d’expression de la jeunesse apparue en marge des cadres traditionnels, dans un contexte de défiance croissante envers les institutions et d’absence de moyens de participation.
«Le problème ne réside pas dans les Ultras eux-mêmes, mais dans la manière dont l’État les appréhendent», a souligné le sociologue.
Mohamed Jouili estime que le football en Tunisie a longtemps été «socialement stigmatisé», perçu comme un «signe d’échec social», ce qui l’a tenu à l’écart de la recherche universitaire.

Identité collective et organisation horizontale
«Quiconque se rendait au stade était considéré comme en échec scolaire ou social», explique Jouili, justifiant ainsi le manque d’intérêt scientifique pour ce phénomène.
Cette perception a cependant évolué avec les transformations sociétales et l’avènement de la mondialisation, l’attention se portant de plus en plus à ce que Jouili qualifie de «phénomènes mineurs», notamment la culture Ultra, qui est une forme d’organisation renvoyant à une identité.
Les groupes d’Ultras renvoient à une identité forte, supposant l’existence d’autres identités ou d’autres, sinon opposés, du moins différents que cimente un fort sentiment d’appartenance. Le fonctionnement de ces groupes est horizontal, loin des structures rigides. «Il y a un leader, mais pas d’autorité», a-t-il explique-t-il. Cette forme d’organisation explique la capacité des Ultras à perdurer et à se mobiliser.
L’appartenance à ces groupes se caractérise par la flexibilité (un jeune peut adhérer, partir et revenir), ce qui les distingue des affiliations traditionnelles à un parti ou un syndicat et les rapproche des mouvements de jeunes actuels.
Un contre-pouvoir dans le football
Jouili estime que les Ultras constituent un contre-pouvoir au sein du système footballistique, s’opposant aux directions des clubs, à l’argent et à la corruption.
«Ils donnent plus de valeur à l’équipe qu’aux joueurs, car les tribunes sont devenues un espace de création de sens, de spectacle et d’identité», explique le sociologue, en faisant constater que les stades se sont transformés en espaces urbains symboliques et que «ce qui se passe dans les tribunes est parfois plus important que le match lui-même». Ceci reflète la transformation du football en une arène sociale et politique informelle.
Mohamed Jouili établit un lien entre le mouvement des Ultras et la question de la démocratie, arguant qu’il incarne des valeurs telles que l’égalité, la participation et la justice, tout en se heurtant à un État qui ne reconnaît que les formes traditionnelles d’organisation. «En réalité, ils nous rappellent une démocratie qui n’existe plus dans la réalité», soutient le chercheur, qui souligne le paradoxe de l’ouverture des rues t de la restriction de l’accès aux stades, dans le contexte post-révolution de 2011 en Tunisie, estimant que l’approche sécuritaire a exacerbé la crise au lieu de la résoudre. «Un stade plein vaut mieux qu’un stade vide, à moitié occupé par les forces de sécurité», a-t-il ajouté.
Entre exclusion et inclusion
Exclure les Ultras et fermer les espaces organisés aux jeunes ne fait qu’attiser le ressentiment, affirme Jouili, en avertissant contre le traitement de ce phénomène uniquement comme un problème de sécurité, car cela revient à ignorer ses racines sociales et politiques.
Les Ultras demeurent le reflet d’une crise plus profonde qui touche la jeunesse tunisienne : une crise de représentation, de reconnaissance, de participation et de droit à l’espace public, en l’absence d’une approche globale permettant de comprendre le phénomène plutôt que de simplement le combattre.
I. B. (avec Diwan FM).
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