Tragédie iranienne et banalisation du mal
À l’occasion de International Quds Day, célébré vendredi 13 mars, la 60e édition du Forum arabe de la poésie de résistance s’est tenue les 13 et 14 mars 2026 à l’espace Yanni à Tunis, autour du thème : «Ali Shariati et la résistance dans la littérature iranienne». Dans un monde traversé par les guerres, les fractures idéologiques et l’épuisement des systèmes politiques, cette rencontre rappelle que la résistance n’est pas seulement une affaire militaire ou diplomatique. Elle est aussi une question de conscience.
Manel Albouchi

Il existe dans l’histoire des peuples des moments où quelque chose se fissure. Les institutions restent debout. Les discours continuent de circuler. Les idéologies parlent encore. Mais une fatigue s’installe dans le cœur du système. On pourrait appeler cela l’épuisement symbolique du pouvoir. Le monde contemporain en porte les signes. Les guerres se multiplient. Les sociétés se polarisent. Les peuples oscillent entre colère et lassitude.
Dans ce paysage incertain, la résistance change de forme. Elle cesse parfois d’être un cri collectif. Elle devient un travail intérieur.
La pensée comme résistance
Dans le monde iranien, une figure intellectuelle a tenté de penser ce moment avec une intensité rare : Ali Shariati.
Inspiré de Frantz Fanon, de Jean-Paul Sartre et de Karl Marx, Shariati tenta une expérience intellectuelle singulière : penser la libération humaine à partir de l’intérieur de la tradition islamique. Il parlait d’un phénomène dangereux qu’il appelait l’«estahmâr» (un mot difficile à traduire). Ce n’est pas seulement la domination. C’est l’abrutissement des consciences.
Pour Shariati, un peuple peut être dominé de plusieurs façons : par la nature, lorsqu’il vit dans la peur et l’ignorance ; par d’autres hommes, lorsqu’il subit l’exploitation économique ou politique ; mais la domination la plus subtile est celle des idées figées, lorsque l’idéologie remplace la pensée, lorsque la mémoire devient rituel, lorsque la tragédie devient habitude.
Le danger de l’habitude
Shariati mettait souvent en garde contre un phénomène paradoxal. Le danger n’est pas seulement d’oublier une tragédie. Le danger est de s’y habituer. Il évoquait la mémoire de Karbala. Selon lui, si la tragédie se transforme en simple rituel annuel, elle perd sa force morale. Elle devient un spectacle. Et le spectacle endort les consciences. Cette intuition résonne aujourd’hui bien au-delà de l’histoire iranienne.
Dans un monde saturé d’images de guerre et de violence, l’humanité court un risque : celui de s’habituer au drame ou la banalisation du mal si on se refaire à Hannah Arendt.
Dans les périodes de tension politique, les identités deviennent rigides. Chacun se définit par un rôle : militant, moderniste, religieux, progressiste, patriote…
Ces identités peuvent donner un sens à l’action collective. Mais elles peuvent aussi devenir des masques psychiques. Il arrive pourtant que ces masques se fissurent lorsqu’un individu cesse un instant de défendre un rôle social. Là une parole plus simple apparaît. Une parole qui parle de fatigue, d’injustice réelle, de peur de l’avenir, de désir de dignité. Selon Carl Gustav Jung, on dirait que le persona se fissure. Et qu’une parole plus authentique surgit.

Sociétés et révolutions
Les sociétés qui ont traversé des révolutions connaissent souvent ce moment. La révolution française n’a pas seulement été un événement politique. Elle a été précédée par des décennies de pensée. Les écrits de Jean-Jacques Rousseau, de Montesquieu ou de Voltaire avaient préparé le terrain symbolique de la rupture. Les idées avaient précédé l’événement. La révolution tunisienne, elle, est née d’un geste plus spontané. Elle fut d’abord un soulèvement social. Mais après la rupture vient toujours une question plus difficile : qui pense l’après ? Les révolutions peuvent ouvrir une brèche dans l’histoire. Mais elles ne suffisent pas à produire une vision durable.
Lorsque les systèmes politiques se fatiguent, une autre dynamique apparaît. Les grandes structures perdent leur capacité d’inspiration. Alors les initiatives individuelles commencent à prendre la relève : un enseignant crée un espace de pensée, un écrivain redonne sens aux mots, un citoyen refuse la passivité. Ces gestes sont souvent invisibles. Mais ils constituent la matière silencieuse des transformations futures.
La liberté intérieure
Aujourd’hui, dans un monde traversé par les crises géopolitiques, les conflits idéologiques et l’incertitude économique, la question de la lucidité devient centrale. Car la domination ne repose pas uniquement sur la force. Elle repose souvent sur la fatigue morale des sociétés. Lorsqu’un peuple cesse de croire que le changement est possible, la domination devient presque inutile. Elle se maintient d’elle-même.
C’est peut-être ici que commence la véritable résistance. Non dans les slogans. Mais dans la conscience. Lorsque l’individu cesse de répéter les récits imposés. Et commence à interroger le monde avec lucidité. Car la liberté humaine n’est peut-être rien d’autre que cela : la capacité d’être le poète de sa propre existence.
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