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Tunisie : une accalmie apparente dans un monde économique sous tension

Dans un monde où les marchés financiers oscillent entre espoir de détente monétaire et inquiétudes géopolitiques persistantes, les économies émergentes avancent sur une ligne de crête. La Tunisie ne fait pas exception à cette règle.

Alors que l’économie mondiale tente de sortir progressivement d’un cycle d’inflation élevée et de politiques monétaires restrictives, les marges de manœuvre des pays à revenu intermédiaire restent étroites. La volatilité des marchés de l’énergie, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et les incertitudes liées à l’évolution du commerce international continuent de peser sur les perspectives économiques globales.

Dans ce contexte, les indicateurs monétaires et financiers tunisiens arrêtés au 13 mars 2026 offrent un éclairage intéressant sur l’état réel de l’économie nationale : celui d’une stabilisation relative, mais encore fragile, reposant sur des équilibres précaires et des moteurs de croissance insuffisamment renouvelés.

Une détente monétaire prudente dans un environnement incertain

L’un des faits marquants de la conjoncture monétaire récente est la détente progressive de la politique monétaire tunisienne.

Le taux directeur de la Banque centrale s’établit désormais à 7 %, contre 8 % à la même période de l’année précédente. Le taux du marché monétaire s’inscrit dans la même dynamique, à 6,99 %, confirmant la transmission relativement efficace de la politique monétaire.

Cette baisse des taux reflète une évolution notable de l’environnement inflationniste et une volonté des autorités monétaires de soutenir progressivement l’activité économique. Après plusieurs années de resserrement monétaire destiné à contenir l’inflation et à stabiliser le dinar, l’économie tunisienne semble entrer dans une phase plus équilibrée.

Cependant, cette détente reste prudente. Les banques centrales du monde entier avancent avec précaution, conscientes que la bataille contre l’inflation n’est pas totalement gagnée. Dans ce contexte, la Banque centrale de Tunisie cherche avant tout à préserver la stabilité financière tout en évitant un ralentissement excessif du crédit et de l’investissement.

Une liquidité bancaire toujours dépendante de la Banque centrale

Malgré cette détente monétaire, la structure du marché monétaire tunisien révèle une dépendance persistante du système bancaire à l’égard des injections de liquidité de la Banque centrale.

Le volume global du refinancement bancaire atteint près de 10,9 milliards de dinars. Certes, ce niveau reste inférieur aux 13,3 milliards enregistrés un an auparavant, mais il demeure élevé au regard des standards historiques.

Les appels d’offres de la Banque centrale continuent ainsi de représenter une source essentielle de financement pour les banques. Les opérations d’open market, dont l’encours dépasse encore 3,8 milliards de dinars, illustrent cette nécessité permanente d’injecter de la liquidité dans le système financier.

Cette situation s’explique en grande partie par la structure même de l’économie tunisienne. L’insuffisance de l’épargne financière, la forte demande de financement du secteur public et l’importance de la circulation fiduciaire contribuent à maintenir une pression permanente sur la liquidité bancaire.

L’expansion de la monnaie fiduciaire : symptôme d’une économie duale

Parmi les indicateurs les plus révélateurs de l’économie tunisienne figure la progression continue des billets et monnaies en circulation.

Au 12 mars 2026, la circulation fiduciaire atteint près de 27,9 milliards de dinars, contre environ 23,3 milliards à la même période de l’année précédente. Cette hausse de plus de 4,6 milliards de dinars en un an constitue un signal significatif.

Elle reflète à la fois l’importance de l’économie informelle et une certaine préférence des agents économiques pour la liquidité. Dans un contexte d’incertitudes économiques et sociales, les ménages et certaines entreprises privilégient les transactions en espèces, perçues comme plus flexibles et moins contraignantes.

Cette évolution n’est toutefois pas sans conséquences. Elle réduit les dépôts bancaires disponibles pour financer l’économie et accentue la dépendance du système bancaire aux refinancements de la Banque centrale.

En d’autres termes, la croissance de la monnaie fiduciaire constitue à la fois un indicateur de vitalité économique informelle et un facteur de fragilisation du système financier formel.

Des finances publiques toujours sous pression

Les finances publiques continuent de constituer l’un des principaux défis de l’économie tunisienne.

Le solde du compte courant du Trésor s’établit à un peu plus de 1,1 milliard de dinars, en baisse par rapport à l’année précédente. Cette évolution reflète la persistance d’importants besoins de financement budgétaire.

La structure de la dette intérieure révèle également une transformation progressive. L’encours des bons du Trésor à court terme a fortement diminué. Tandis que celui des bons du Trésor assimilables a considérablement augmenté, dépassant désormais 32,8 milliards de dinars.

Cette évolution traduit une stratégie de gestion de la dette visant à allonger la maturité moyenne des emprunts publics afin de réduire les risques de refinancement à court terme.

Toutefois, elle souligne également l’ampleur de la mobilisation de l’épargne nationale au profit du financement du budget de l’État, au détriment potentiel du financement de l’investissement productif.

Les devises : un pilier essentiel de la stabilité macroéconomique

Dans ce paysage économique contrasté, les entrées de devises jouent un rôle stabilisateur déterminant.

Les recettes touristiques cumulées dépassent 1,16 milliard de dinars au début du mois de mars 2026, confirmant la dynamique de reprise du secteur. Le tourisme demeure ainsi l’un des principaux moteurs de génération de devises pour l’économie nationale.

Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger poursuivent également leur progression, atteignant près de 1,7 milliard de dinars. Ces flux financiers constituent depuis plusieurs années l’un des amortisseurs les plus solides de la balance des paiements.

Grâce à ces entrées, les avoirs nets en devises de la Banque centrale atteignent environ 25,4 milliards de dinars, soit l’équivalent de 107 jours d’importations.

Ce niveau de réserves contribue à renforcer la crédibilité financière du pays et offre une marge de manœuvre appréciable pour absorber d’éventuels chocs externes.

Un dinar relativement résilient face aux fluctuations internationales

Dans un contexte mondial caractérisé par une forte volatilité des devises, le dinar tunisien fait preuve d’une relative résilience.

Face au dollar, la monnaie nationale s’est légèrement appréciée sur un an. Alors qu’elle reste globalement stable vis-à-vis de l’euro. Cette évolution traduit un équilibre relativement maîtrisé sur le marché des changes.

Cette stabilité repose en grande partie sur les entrées régulières de devises issues du tourisme et des transferts des expatriés, mais également sur la gestion prudente de la politique monétaire par la Banque centrale.

Cependant, cet équilibre demeure fragile. Toute détérioration de la balance des paiements ou tout choc externe significatif pourrait rapidement exercer une pression à la baisse sur le dinar.

Les perspectives : une stabilisation fragile à transformer en croissance durable

À court terme, l’économie tunisienne semble évoluer dans une phase de stabilisation relative. La détente monétaire, la reprise du tourisme et la solidité des transferts des expatriés constituent des éléments de soutien importants.

Mais cette stabilisation reste précaire. Les déséquilibres structurels — faiblesse de l’investissement productif, importance de l’économie informelle, pressions budgétaires persistantes — continuent de limiter le potentiel de croissance.

À moyen terme, la véritable question pour l’économie tunisienne n’est pas seulement celle de la stabilité macroéconomique, mais celle de la transformation du modèle de croissance.

La compétitivité industrielle, la modernisation du système financier, l’intégration dans les chaînes de valeur internationales et l’amélioration du climat d’investissement seront autant de facteurs déterminants pour enclencher une dynamique de croissance plus robuste.

Dans un environnement mondial devenu plus exigeant, les économies capables de combiner stabilité macroéconomique et réformes structurelles seront celles qui attireront les capitaux et créeront les emplois de demain.

Pour la Tunisie, l’enjeu des prochaines années sera donc de transformer la fragile accalmie actuelle en véritable trajectoire de redressement économique.

Dans l’économie mondiale contemporaine, la stabilité n’est jamais une fin en soi : elle n’est que la condition préalable à la prospérité durable.

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (13/03/2026), données prix Brent / marché pétrolier (143/03/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG).

L’article Tunisie : une accalmie apparente dans un monde économique sous tension est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Quand la géopolitique fait trembler les marchés : quelles perspectives pour l’économie tunisienne ?

Les grandes secousses économiques commencent rarement dans les statistiques. Elles naissent souvent ailleurs, dans les fractures du monde. Un détroit stratégique menacé, une confrontation militaire qui s’intensifie, une route énergétique qui devient incertaine, et soudain les marchés s’agitent. Les devises fluctuent, les investisseurs se replient vers les valeurs refuges, les prix de l’énergie s’envolent. Ce mécanisme, désormais bien connu, se rejoue aujourd’hui sous les yeux des marchés internationaux à la faveur des tensions qui s’intensifient au Moyen-Orient.

 

Les analystes des grandes institutions financières internationales anticipent désormais une période de forte volatilité sur les marchés de change et de l’énergie. L’évolution du conflit pourrait dessiner plusieurs trajectoires possibles pour l’économie mondiale, allant d’une désescalade rapide à une perturbation majeure des approvisionnements énergétiques. Dans chacun de ces scénarios, les monnaies, les marchés financiers et les prix du pétrole réagiraient différemment.

Pour une économie comme celle de la Tunisie, profondément intégrée aux flux commerciaux et financiers internationaux tout en restant fortement dépendante des importations énergétiques, ces évolutions ne sont pas abstraites. Elles constituent au contraire des variables déterminantes pour la stabilité macroéconomique, la croissance et l’équilibre des finances publiques. Les mois à venir pourraient ainsi représenter un test important pour la résilience de l’économie tunisienne.

 

La géopolitique, nouveau moteur des marchés financiers

Depuis plusieurs semaines, les marchés des devises évoluent dans un climat d’incertitude alimenté par la montée des tensions au Moyen-Orient. Dans ce type de contexte, les investisseurs cherchent avant tout à protéger leur capital. Ils se tournent alors vers les monnaies considérées comme des refuges, au premier rang desquelles figure le dollar américain.

Cette dynamique explique en grande partie la vigueur récente de la devise américaine. L’indice du dollar, qui mesure sa performance face aux principales monnaies internationales, bénéficie d’une demande persistante liée à la recherche de sécurité. Lorsque l’incertitude domine, la liquidité et la profondeur des marchés financiers américains continuent de jouer un rôle d’aimant pour les capitaux internationaux.

Mais cette situation pourrait évoluer rapidement. Les analystes envisagent plusieurs scénarios, dont chacun aurait des implications différentes pour les marchés et pour les économies émergentes.

Dans l’hypothèse d’une résolution relativement rapide du conflit, la prime de risque géopolitique se réduirait progressivement. Les marchés retrouveraient un certain calme et les investisseurs recommenceraient à rechercher du rendement plutôt que la seule sécurité. Dans ce cas, le dollar pourrait connaître un léger repli tandis que l’euro retrouverait de la vigueur sur le marché des changes.

Un tel mouvement favoriserait également le rebond des monnaies des économies émergentes, notamment celles d’Europe centrale et orientale, très sensibles aux variations de l’appétit mondial pour le risque.

 

Un scénario central : la normalisation de l’incertitude

Le scénario aujourd’hui considéré comme le plus probable par de nombreux observateurs n’est toutefois ni celui d’une désescalade rapide ni celui d’une rupture brutale. Il s’agit plutôt d’une situation intermédiaire caractérisée par une « escalade maîtrisée ».

Dans ce cas de figure, les tensions géopolitiques resteraient présentes sans pour autant provoquer une rupture majeure dans l’approvisionnement énergétique mondial. Les marchés intégreraient progressivement cette situation dans leurs anticipations.

Le pétrole pourrait ainsi se stabiliser autour de niveaux relativement élevés, proches de 90 dollars le baril, tandis que les indices de volatilité financière resteraient supérieurs à leur moyenne historique. Les marchés s’adapteraient alors à ce nouvel environnement où l’incertitude devient permanente mais prévisible.

Pour la Tunisie, ce scénario aurait des implications directes. Le premier canal de transmission concerne évidemment la facture énergétique. L’économie tunisienne reste structurellement dépendante des importations de pétrole et de gaz, ce qui rend ses équilibres externes particulièrement sensibles aux variations du prix du Brent.

Un maintien durable du pétrole autour de 90 dollars exercerait une pression continue sur les finances publiques, notamment à travers les mécanismes de compensation des prix de l’énergie. L’État serait contraint de supporter une part importante de cette hausse afin d’éviter une transmission trop brutale vers les ménages et les entreprises.

 

La question énergétique au cœur des équilibres macroéconomiques

La dépendance énergétique constitue l’une des fragilités structurelles de l’économie tunisienne. Chaque hausse significative du prix du pétrole se traduit mécaniquement par une aggravation du déficit commercial énergétique.

Cette dynamique exerce un effet domino sur l’ensemble des équilibres macroéconomiques. Le déficit extérieur se creuse, les besoins de financement augmentent et la pression sur la monnaie nationale s’intensifie. Dans ce contexte, la gestion de la stabilité du dinar devient un exercice d’équilibriste pour les autorités monétaires.

À court terme, la stabilité relative du dinar repose largement sur les entrées de devises générées par les exportations, le tourisme et les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger. Si ces flux restent dynamiques, ils peuvent compenser partiellement le choc énergétique. Mais leur évolution dépend elle-même de la conjoncture internationale, notamment de la situation économique en Europe.

C’est pourquoi la trajectoire de l’euro face au dollar constitue un indicateur important pour l’économie tunisienne. Une appréciation de la monnaie européenne tend généralement à soutenir la demande adressée aux exportateurs tunisiens et à améliorer les recettes touristiques.

 

Le risque d’un choc énergétique mondial

Le scénario le plus inquiétant reste celui d’une perturbation grave des flux énergétiques mondiaux. Une extension du conflit au Moyen-Orient pourrait menacer certaines routes pétrolières stratégiques et provoquer une flambée des prix du brut.

Dans un tel contexte, les marchés financiers réagiraient de manière brutale. Le dollar se renforcerait fortement, les capitaux se dirigeraient massivement vers les actifs refuges et les monnaies des économies émergentes subiraient une pression accrue.

Pour la Tunisie, les conséquences seraient multiples. L’augmentation rapide du prix du pétrole amplifierait la pression sur les finances publiques et accentuerait le déficit commercial. Les entreprises verraient leurs coûts de production augmenter tandis que les ménages seraient confrontés à une hausse du coût de la vie.

Ce type de choc énergétique pourrait également ralentir la croissance économique mondiale, réduisant la demande extérieure adressée aux exportateurs tunisiens. L’effet combiné de ces facteurs pourrait fragiliser davantage les équilibres macroéconomiques du pays.

 

Des facteurs de résilience à ne pas sous-estimer

Malgré ces risques, l’économie tunisienne ne manque pas d’atouts. Plusieurs facteurs pourraient contribuer à amortir les chocs externes dans les mois à venir.

Le premier facteur est la reprise progressive de certains secteurs exportateurs, notamment l’industrie manufacturière orientée vers les marchés européens. La reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales, accélérée par les tensions géopolitiques, pourrait favoriser les pays situés à proximité du marché européen.

La Tunisie, grâce à sa position géographique et à son tissu industriel relativement diversifié, pourrait bénéficier de cette tendance de relocalisation partielle des productions.

Le second facteur de résilience réside dans la dynamique du tourisme et des transferts de la diaspora, deux sources essentielles de devises. Si la saison touristique se confirme et si les flux de transferts restent solides, ces ressources pourraient contribuer à stabiliser les équilibres extérieurs.

Enfin, les projets de développement des énergies renouvelables représentent un levier stratégique pour réduire progressivement la dépendance énergétique du pays. À moyen terme, l’accélération de la transition énergétique pourrait renforcer la souveraineté économique et atténuer la vulnérabilité aux chocs pétroliers.

 

Une économie à la croisée des chemins

Dans les mois à venir, l’économie tunisienne évoluera dans un environnement international particulièrement incertain. Les tensions géopolitiques, les fluctuations des marchés financiers et les mouvements du prix du pétrole continueront de façonner les perspectives économiques.

Mais ces turbulences mondiales rappellent également une réalité plus profonde. La véritable résilience d’une économie ne dépend pas seulement de sa capacité à résister aux chocs extérieurs, mais aussi de sa faculté à transformer ses vulnérabilités structurelles.

Pour la Tunisie, l’enjeu dépasse donc largement la conjoncture actuelle. Il s’agit de renforcer les moteurs internes de croissance, d’accélérer la transition énergétique et de consolider les équilibres macroéconomiques. Dans un monde où les crises se succèdent et où l’incertitude devient la norme, la capacité d’adaptation demeure la meilleure assurance contre les tempêtes de l’économie mondiale.

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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La dette, la monnaie et le bonheur collectif : repenser l’économie tunisienne

Et si la vraie richesse d’une nation ne résidait pas dans l’équilibre de ses comptes mais dans sa capacité à mobiliser la monnaie au service de la prospérité collective ? Dans le débat économique contemporain, la dette publique est souvent présentée comme une menace, un fardeau pesant sur les générations futures et un signe de mauvaise gestion. Pourtant, l’histoire économique comme l’expérience des crises récentes suggèrent une réalité bien différente : la dette, lorsqu’elle est utilisée avec discernement, peut devenir un puissant instrument de stabilisation, d’investissement et de progrès social.

Pour un pays comme la Tunisie, confronté à un ralentissement de la croissance, à des tensions sociales persistantes et à une pression budgétaire croissante, cette question n’est pas simplement théorique. Elle touche au cœur même du modèle de développement et du rôle que l’État doit jouer dans la construction de l’avenir.

La monnaie au service de la prospérité collective

L’argent n’est, au fond, qu’un instrument. Un outil destiné à faciliter les échanges, à financer l’investissement et à mobiliser les ressources d’une société. Pourtant, dans de nombreuses économies contemporaines, cette fonction essentielle semble avoir été oubliée. La monnaie est devenue un objet de crainte, un symbole de rigueur et de discipline, plutôt qu’un levier au service de la prospérité.

L’économiste John Maynard Keynes, très bien connu de nos étudiants, avait déjà dénoncé cette dérive en évoquant la « pauvreté au milieu de l’abondance ». Cette formule, qui résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité, décrit une situation paradoxale où les ressources existent mais où les mécanismes économiques empêchent leur mobilisation. Des maisons sont construites mais restent inaccessibles à ceux qui en ont besoin. Des entreprises disposent de capacités productives mais manquent de financements pour investir. Des États disposent de projets mais hésitent à les réaliser de peur d’aggraver leurs déficits.

 

John Maynard Keynes avait déjà dénoncé cette dérive en évoquant la « pauvreté au milieu de l’abondance ». Cette formule, qui résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité, décrit une situation paradoxale où les ressources existent mais où les mécanismes économiques empêchent leur mobilisation.

 

Dans le contexte tunisien, cette contradiction apparaît de manière particulièrement frappante. Le pays dispose d’un capital humain important, d’une position géographique stratégique et d’un potentiel considérable dans des secteurs comme l’industrie, l’agriculture ou les services numériques. Pourtant, la croissance reste modeste et l’investissement insuffisant pour absorber le chômage et répondre aux aspirations sociales.

La question centrale devient alors la suivante : comment utiliser la monnaie et la politique budgétaire pour libérer ces capacités inexploitées ?

La dette comme stabilisateur de l’économie

Dans la vision économique dominante, la dette publique est souvent perçue comme un déséquilibre qu’il convient de corriger le plus rapidement possible. Les politiques économiques se concentrent alors sur la réduction des déficits et la maîtrise de l’endettement, parfois au détriment de l’activité économique.

Cette approche néglige pourtant, comme continuent de le faire encore nombre de nos confrères, une dimension pourtant fondamentale de la dette : sa fonction de stabilisation économique. Dans les économies contemporaines, les revenus des ménages comme les profits des entreprises évoluent dans un environnement marqué par une forte volatilité. Les cycles économiques, les turbulences internationales ou encore les chocs sectoriels peuvent à tout moment perturber les équilibres économiques et fragiliser l’activité.

Le crédit et l’endettement permettent précisément d’atténuer ces fluctuations. Les ménages peuvent maintenir leur niveau de consommation malgré des revenus incertains. Les entreprises peuvent poursuivre leurs investissements même lorsque la conjoncture devient défavorable. Et l’État peut soutenir l’activité économique lorsque le secteur privé ralentit.

Cette fonction de « lissage » est fondamentale pour éviter les crises profondes. En injectant des liquidités dans l’économie, la dépense publique financée par l’emprunt agit comme un amortisseur économique.

Pour la Tunisie, où l’activité reste fortement dépendante de facteurs extérieurs comme la conjoncture européenne, le tourisme ou les prix des matières premières, ce rôle stabilisateur de la politique budgétaire est particulièrement important.

 

Cette fonction de « lissage » est fondamentale pour éviter les crises profondes. En injectant des liquidités dans l’économie, la dépense publique financée par l’emprunt agit comme un amortisseur économique.

 

Le piège de l’orthodoxie budgétaire

Depuis plus d’une décennie, la politique économique tunisienne évolue dans un environnement marqué par la prudence budgétaire et la contrainte financière. La hausse de la dette publique, les pressions des marchés financiers et les négociations avec les institutions internationales ont renforcé l’idée selon laquelle la priorité absolue devait être la réduction du déficit.

Cette logique n’est pas dénuée de fondement. Un endettement excessif peut fragiliser la crédibilité financière d’un pays et accroître sa dépendance extérieure. Mais lorsque la réduction du déficit devient l’objectif principal de la politique économique, elle risque de freiner l’investissement public et d’aggraver la stagnation économique.

Or, une économie qui n’investit plus dans ses infrastructures, son système éducatif ou sa transition énergétique compromet sa capacité de croissance future. Le véritable danger ne réside pas toujours dans la dette elle-même, mais dans l’absence d’investissements capables de générer la richesse et l’emploi de demain.

 

Lorsque la réduction du déficit devient l’objectif principal de la politique économique, elle risque de freiner l’investissement public et d’aggraver la stagnation économique.

 

Dans ce sens, le débat tunisien gagnerait à évoluer. La question ne devrait pas être seulement « combien devons-nous emprunter ? » mais plutôt « pour quoi empruntons-nous ? ».

La liquidité comme moteur de l’investissement

Dans toute économie moderne, la circulation de la monnaie joue un rôle déterminant dans la dynamique de l’investissement. Lorsque les liquidités se raréfient, les entreprises reportent leurs projets, les banques deviennent plus prudentes et l’activité économique ralentit.

La dette publique peut alors jouer un rôle décisif en injectant des ressources financières dans l’économie. Les dépenses publiques, qu’il s’agisse d’infrastructures, de soutien aux entreprises ou de programmes sociaux, alimentent la demande et stimulent l’activité.

Ce mécanisme crée un cercle vertueux. L’investissement public encourage l’investissement privé, qui à son tour génère de l’emploi, des revenus et de nouvelles recettes fiscales.

Dans le contexte tunisien, où l’investissement public a souvent été sacrifié au profit de dépenses de fonctionnement, la relance d’une politique d’investissement ambitieuse pourrait constituer un levier puissant de transformation économique.

Routes, ports, infrastructures numériques, transition énergétique ou modernisation agricole : les besoins sont immenses et pourraient constituer autant de moteurs de croissance.

 

Ce mécanisme crée un cercle vertueux. L’investissement public encourage l’investissement privé, qui à son tour génère de l’emploi, des revenus et de nouvelles recettes fiscales.

 

La dette comme moteur du progrès historique

Il suffit d’observer l’histoire économique pour comprendre le rôle central de la dette dans le développement des sociétés modernes. Les grandes infrastructures, les révolutions industrielles et les transformations technologiques ont rarement été financées uniquement par l’épargne existante.

Elles ont souvent reposé sur la capacité des États, des entreprises et des ménages à mobiliser le crédit pour anticiper l’avenir. Les chemins de fer, les réseaux électriques, les systèmes éducatifs ou les grandes villes modernes sont en grande partie le produit de cette logique d’investissement financé par la dette.

Sans cette capacité à emprunter, les sociétés seraient restées prisonnières de leurs ressources immédiates. Le progrès économique lui-même aurait été considérablement ralenti.

Cette réalité rappelle une évidence souvent oubliée : la dette n’est pas seulement un passif financier. Elle peut aussi être une promesse d’avenir.

 

Il suffit d’observer l’histoire économique pour comprendre le rôle central de la dette dans le développement des sociétés modernes. Les grandes infrastructures, les révolutions industrielles et les transformations technologiques ont rarement été financées uniquement par l’épargne existante. 

La souveraineté monétaire et les limites tunisiennes

Toutefois, cette vision doit être nuancée par la réalité des économies ouvertes. Les États qui disposent d’une monnaie internationale (USA, pays de l’UE) ou d’une forte autonomie financière peuvent utiliser la politique monétaire et budgétaire avec une grande flexibilité.

La situation de la Tunisie est plus complexe. L’économie reste dépendante des importations énergétiques et alimentaires, tandis que la monnaie nationale demeure sensible aux déséquilibres extérieurs.

Dans ce contexte, l’utilisation de la dette et de la politique monétaire doit être accompagnée d’une stratégie de transformation productive visant à renforcer les exportations, réduire la dépendance extérieure et améliorer la compétitivité de l’économie.

La véritable souveraineté monétaire ne se décrète pas. Elle se construit progressivement par le développement de l’appareil productif et l’amélioration de la balance commerciale.

Repenser le rôle économique de l’État

Au-delà des débats techniques, la question de la dette publique renvoie à une interrogation plus fondamentale : quel rôle l’État doit-il jouer dans l’économie ?

Dans les périodes de prospérité, l’intervention publique peut sembler secondaire. Mais dans les phases de transition économique ou de crise, l’État devient souvent l’acteur capable de coordonner les investissements, de soutenir l’innovation et de préserver la cohésion sociale.

Pour la Tunisie, confrontée à des transformations économiques profondes et à une pression sociale croissante, la politique économique ne peut se limiter à la gestion de l’équilibre budgétaire. Elle doit également viser la création d’emplois, la modernisation de l’économie et la réduction des inégalités.

La monnaie et la dette ne sont que des instruments au service de ces objectifs.

Une économie au service du bien-être collectif

Au final, la véritable question n’est pas de savoir si la dette est bonne ou mauvaise. Elle consiste à déterminer comment utiliser les ressources financières pour améliorer la vie des citoyens et préparer l’avenir.

Une politique économique guidée uniquement par la peur du déficit risque de conduire à l’immobilisme. À l’inverse, une politique fondée sur une vision stratégique de l’investissement et du développement peut transformer la dette en moteur de prospérité.

Pour la Tunisie, qui cherche encore à définir un nouveau modèle de croissance, cette réflexion est essentielle. Car au-delà des chiffres et des indicateurs macroéconomiques, l’économie reste avant tout un projet collectif.

Et dans ce projet, la monnaie ne devrait jamais être une contrainte paralysante, mais un outil au service d’une ambition plus grande : construire une société plus prospère, plus dynamique et plus confiante dans son avenir.

 

Une politique économique guidée uniquement par la peur du déficit risque de conduire à l’immobilisme. À l’inverse, une politique fondée sur une vision stratégique de l’investissement et du développement peut transformer la dette en moteur de prospérité.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG).

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Le retour brutal du risque – Quand la géopolitique redessine la carte des monnaies

Il aura suffi d’un week-end de frappes et d’une disparition au sommet de l’État iranien pour que les marchés mondiaux changent de tonalité. La mort du Guide suprême et l’enchaînement de représailles ont transformé une tension latente en choc global. En quelques heures, la prime de risque géopolitique s’est réinscrite dans les prix et le dollar américain a retrouvé son rôle de pivot du système financier international.

Ce mouvement n’a rien d’anecdotique : il révèle une recomposition plus profonde des anticipations monétaires, énergétiques et macroéconomiques (Quand le Moyen-Orient vacille).

Le dollar, grand bénéficiaire du choc énergétique

Le billet vert a bondi vers un sommet de cinq semaines, porté par un triple mécanisme. D’abord, l’indépendance énergétique relative des États-Unis agit comme un amortisseur stratégique. Dans un monde où les prix du pétrole s’envolent, être producteur net constitue un avantage compétitif majeur. À l’inverse, l’Europe et une large partie de l’Asie restent structurellement dépendantes des importations énergétiques.

Ensuite, le choc pétrolier modifie les anticipations de politique monétaire. Les marchés ont rapidement intégré l’idée que la Réserve fédérale des États-Unis pourrait être contrainte de prolonger sa pause. Les espoirs de baisses de taux successives cette année s’amenuisent. L’inflation américaine demeure proche de 3 %, au-dessus de la cible de 2 %, et la flambée du brut complique davantage la trajectoire de désinflation.

Enfin, la réallocation des flux financiers joue pleinement. La remontée des rendements réels américains et l’aversion au risque freinent les flux vers les marchés émergents. Dans un environnement incertain, la liquidité et la profondeur du marché obligataire américain redeviennent des atouts déterminants.

L’avertissement de Janet Yellen : la Fed sous contrainte

Les propos de Janet Yellen (ancienne secrétaire au Trésor) ont renforcé cette lecture prudente. Elle estime que le conflit iranien accentuera les pressions inflationnistes et rendra la Fed plus réticente à abaisser ses taux. Au-delà du choc énergétique immédiat, c’est la crédibilité anti-inflationniste de la Banque centrale qui est en jeu. Si les acteurs économiques perçoivent un relâchement prématuré, les anticipations d’inflation pourraient se désancrer.

La Fed se retrouve ainsi face à un dilemme classique : soutenir une économie qui montre des signes de modération du marché du travail ou préserver sa réputation de gardienne de la stabilité des prix. À court terme, la prudence semble l’emporter. Cette posture alimente la vigueur du dollar et entretient la tension sur les devises concurrentes.

L’euro fragilisé, le franc suisse sanctuarisé

L’euro a reculé face au dollar, pénalisé par la vulnérabilité énergétique de la zone euro. Certes, le continent a appris des chocs de 2022 et dispose aujourd’hui de mécanismes budgétaires plus robustes. Mais une énergie durablement chère pèserait sur la compétitivité industrielle et raviverait les craintes de croissance molle.

Dans ce contexte, le franc suisse retrouve son statut historique de valeur refuge. Face à l’euro, il atteint des sommets inédits depuis plus d’une décennie. La pression est telle que les marchés commencent à spéculer sur un possible retour à des taux négatifs en Suisse, afin de freiner l’appréciation excessive de la devise. Ce paradoxe illustre l’intensité des flux défensifs.

La livre sterling, plus exposée aux cycles mondiaux et aux flux financiers internationaux, subit également le choc. Elle reflète la sensibilité accrue des économies ouvertes aux tensions énergétiques et géopolitiques.

Le yen face à son paradoxe énergétique

En Asie, le yen ne parvient pas à jouer pleinement son rôle de refuge. La flambée du pétrole détériore les termes de l’échange du Japon, grand importateur d’énergie. Cette contrainte limite la marge de manœuvre de la Banque du Japon, qui pourrait différer toute normalisation monétaire. Le différentiel de taux avec les États-Unis continue ainsi de peser sur la devise nippone.

Ce paradoxe souligne une vérité essentielle : dans un choc énergétique, toutes les monnaies refuges ne se valent pas. La structure productive et énergétique d’un pays devient déterminante.

Le détroit d’Ormuz : la ligne rouge des marchés

Au cœur des inquiétudes se trouve le détroit d’Ormuz. Une fermeture prolongée de cette artère stratégique du commerce pétrolier mondial provoquerait une flambée durable des prix. Le pétrole deviendrait alors un catalyseur de stagflation, combinant ralentissement de la croissance et inflation persistante.

À court terme, les marchés restent dominés par la logique de couverture. Le dollar conserve un biais haussier, les actifs risqués évoluent avec une volatilité accrue et les valeurs énergétiques bénéficient d’un soutien relatif. La psychologie des investisseurs reste suspendue à l’évolution militaire et diplomatique.

Perspectives à court terme : volatilité et prudence monétaire

Dans les semaines à venir, la trajectoire dépendra essentiellement de l’intensité du conflit. Une désescalade rapide permettrait un reflux partiel du dollar et une stabilisation des devises européennes. Les anticipations de baisse de taux pourraient alors être réintroduites graduellement.

En revanche, une prolongation des tensions ancrerait l’idée d’une Fed durablement en pause. Les marchés émergents subiraient des sorties de capitaux plus marquées et les primes de risque resteraient élevées. Les devises sensibles aux matières premières ou au commerce mondial demeureraient sous pression.

Perspectives à moyen terme : vers un nouvel équilibre instable

À horizon moyen terme, deux scénarios se dessinent. Le premier, central, suppose un conflit contenu, des prix énergétiques élevés mais stabilisés et une croissance mondiale résiliente. Dans ce cas, l’inflation refluerait progressivement et la Fed pourrait reprendre un cycle d’assouplissement différé.

Le second scénario, plus sombre, verrait s’installer un régime de stagflation modérée. Une énergie durablement chère et une inflation persistante obligeraient les banques centrales à maintenir des taux élevés plus longtemps. Le dollar consoliderait alors sa position dominante, au prix d’un durcissement des conditions financières mondiales.

Ainsi, au-delà des chiffres quotidiens, le choc iranien agit comme un révélateur. Il met en lumière la centralité de l’énergie dans l’équilibre monétaire global et rappelle que, dans les moments d’incertitude extrême, la monnaie n’est pas seulement un instrument économique : elle devient l’expression la plus immédiate de la confiance ou de la crainte des marchés.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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