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Le retour brutal du risque – Quand la géopolitique redessine la carte des monnaies

Il aura suffi d’un week-end de frappes et d’une disparition au sommet de l’État iranien pour que les marchés mondiaux changent de tonalité. La mort du Guide suprême et l’enchaînement de représailles ont transformé une tension latente en choc global. En quelques heures, la prime de risque géopolitique s’est réinscrite dans les prix et le dollar américain a retrouvé son rôle de pivot du système financier international.

Ce mouvement n’a rien d’anecdotique : il révèle une recomposition plus profonde des anticipations monétaires, énergétiques et macroéconomiques (Quand le Moyen-Orient vacille).

Le dollar, grand bénéficiaire du choc énergétique

Le billet vert a bondi vers un sommet de cinq semaines, porté par un triple mécanisme. D’abord, l’indépendance énergétique relative des États-Unis agit comme un amortisseur stratégique. Dans un monde où les prix du pétrole s’envolent, être producteur net constitue un avantage compétitif majeur. À l’inverse, l’Europe et une large partie de l’Asie restent structurellement dépendantes des importations énergétiques.

Ensuite, le choc pétrolier modifie les anticipations de politique monétaire. Les marchés ont rapidement intégré l’idée que la Réserve fédérale des États-Unis pourrait être contrainte de prolonger sa pause. Les espoirs de baisses de taux successives cette année s’amenuisent. L’inflation américaine demeure proche de 3 %, au-dessus de la cible de 2 %, et la flambée du brut complique davantage la trajectoire de désinflation.

Enfin, la réallocation des flux financiers joue pleinement. La remontée des rendements réels américains et l’aversion au risque freinent les flux vers les marchés émergents. Dans un environnement incertain, la liquidité et la profondeur du marché obligataire américain redeviennent des atouts déterminants.

L’avertissement de Janet Yellen : la Fed sous contrainte

Les propos de Janet Yellen (ancienne secrétaire au Trésor) ont renforcé cette lecture prudente. Elle estime que le conflit iranien accentuera les pressions inflationnistes et rendra la Fed plus réticente à abaisser ses taux. Au-delà du choc énergétique immédiat, c’est la crédibilité anti-inflationniste de la Banque centrale qui est en jeu. Si les acteurs économiques perçoivent un relâchement prématuré, les anticipations d’inflation pourraient se désancrer.

La Fed se retrouve ainsi face à un dilemme classique : soutenir une économie qui montre des signes de modération du marché du travail ou préserver sa réputation de gardienne de la stabilité des prix. À court terme, la prudence semble l’emporter. Cette posture alimente la vigueur du dollar et entretient la tension sur les devises concurrentes.

L’euro fragilisé, le franc suisse sanctuarisé

L’euro a reculé face au dollar, pénalisé par la vulnérabilité énergétique de la zone euro. Certes, le continent a appris des chocs de 2022 et dispose aujourd’hui de mécanismes budgétaires plus robustes. Mais une énergie durablement chère pèserait sur la compétitivité industrielle et raviverait les craintes de croissance molle.

Dans ce contexte, le franc suisse retrouve son statut historique de valeur refuge. Face à l’euro, il atteint des sommets inédits depuis plus d’une décennie. La pression est telle que les marchés commencent à spéculer sur un possible retour à des taux négatifs en Suisse, afin de freiner l’appréciation excessive de la devise. Ce paradoxe illustre l’intensité des flux défensifs.

La livre sterling, plus exposée aux cycles mondiaux et aux flux financiers internationaux, subit également le choc. Elle reflète la sensibilité accrue des économies ouvertes aux tensions énergétiques et géopolitiques.

Le yen face à son paradoxe énergétique

En Asie, le yen ne parvient pas à jouer pleinement son rôle de refuge. La flambée du pétrole détériore les termes de l’échange du Japon, grand importateur d’énergie. Cette contrainte limite la marge de manœuvre de la Banque du Japon, qui pourrait différer toute normalisation monétaire. Le différentiel de taux avec les États-Unis continue ainsi de peser sur la devise nippone.

Ce paradoxe souligne une vérité essentielle : dans un choc énergétique, toutes les monnaies refuges ne se valent pas. La structure productive et énergétique d’un pays devient déterminante.

Le détroit d’Ormuz : la ligne rouge des marchés

Au cœur des inquiétudes se trouve le détroit d’Ormuz. Une fermeture prolongée de cette artère stratégique du commerce pétrolier mondial provoquerait une flambée durable des prix. Le pétrole deviendrait alors un catalyseur de stagflation, combinant ralentissement de la croissance et inflation persistante.

À court terme, les marchés restent dominés par la logique de couverture. Le dollar conserve un biais haussier, les actifs risqués évoluent avec une volatilité accrue et les valeurs énergétiques bénéficient d’un soutien relatif. La psychologie des investisseurs reste suspendue à l’évolution militaire et diplomatique.

Perspectives à court terme : volatilité et prudence monétaire

Dans les semaines à venir, la trajectoire dépendra essentiellement de l’intensité du conflit. Une désescalade rapide permettrait un reflux partiel du dollar et une stabilisation des devises européennes. Les anticipations de baisse de taux pourraient alors être réintroduites graduellement.

En revanche, une prolongation des tensions ancrerait l’idée d’une Fed durablement en pause. Les marchés émergents subiraient des sorties de capitaux plus marquées et les primes de risque resteraient élevées. Les devises sensibles aux matières premières ou au commerce mondial demeureraient sous pression.

Perspectives à moyen terme : vers un nouvel équilibre instable

À horizon moyen terme, deux scénarios se dessinent. Le premier, central, suppose un conflit contenu, des prix énergétiques élevés mais stabilisés et une croissance mondiale résiliente. Dans ce cas, l’inflation refluerait progressivement et la Fed pourrait reprendre un cycle d’assouplissement différé.

Le second scénario, plus sombre, verrait s’installer un régime de stagflation modérée. Une énergie durablement chère et une inflation persistante obligeraient les banques centrales à maintenir des taux élevés plus longtemps. Le dollar consoliderait alors sa position dominante, au prix d’un durcissement des conditions financières mondiales.

Ainsi, au-delà des chiffres quotidiens, le choc iranien agit comme un révélateur. Il met en lumière la centralité de l’énergie dans l’équilibre monétaire global et rappelle que, dans les moments d’incertitude extrême, la monnaie n’est pas seulement un instrument économique : elle devient l’expression la plus immédiate de la confiance ou de la crainte des marchés.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Quand le Moyen-Orient vacille, le monde financier retient son souffle

Il est des crises qui ne se limitent pas à leur théâtre d’origine. Elles débordent, s’infiltrent, se diffusent dans les artères invisibles de la mondialisation, et transforment l’équilibre fragile sur lequel repose l’économie mondiale. L’embrasement du Moyen-Orient appartient à cette catégorie. Il ne s’agit pas seulement d’une confrontation régionale, mais d’un événement systémique, capable de reconfigurer les marchés financiers, de déstabiliser les monnaies, de redessiner les flux énergétiques et de modifier les trajectoires économiques des nations les plus éloignées du conflit.

Le Moyen-Orient, carrefour stratégique

Cette crise agit comme un révélateur brutal d’une vérité souvent occultée : l’économie mondiale demeure profondément dépendante de la stabilité géopolitique. Le Moyen-Orient, carrefour énergétique et stratégique, représente bien plus qu’un fournisseur de pétrole. Il constitue un pivot autour duquel s’articulent les anticipations des marchés, les stratégies des banques centrales et les équilibres macroéconomiques des pays importateurs d’énergie. Lorsque cette région vacille, ce n’est pas seulement l’approvisionnement énergétique qui est menacé, mais la confiance elle-même, cette matière intangible qui alimente les marchés financiers.

L’aversion au risque s’installe

Les premières réactions se manifestent toujours sur les marchés financiers, véritables baromètres de l’anxiété globale. L’aversion au risque s’installe rapidement. Les investisseurs, anticipant des turbulences prolongées, réduisent leur exposition aux actifs risqués et se replient vers les instruments les plus liquides et les plus sûrs. Ce mouvement, souvent brutal, provoque une chute des marchés actions dans les économies émergentes et un renforcement des obligations souveraines des grandes puissances. Il ne s’agit pas simplement d’un ajustement technique, mais d’un mouvement de protection face à l’inconnu.

 

Une appréciation du dollar, en apparence technique …

Dans ce contexte, le dollar américain retrouve toute sa centralité. Il s’impose comme la monnaie refuge par excellence, attirant les capitaux en quête de sécurité. Cette appréciation du dollar, en apparence technique, produit des effets profonds et asymétriques. Pour les économies émergentes, elle signifie un renchérissement immédiat du coût de leur dette extérieure, majoritairement libellée en devise américaine. Elle entraîne également une dépréciation de leurs monnaies nationales, accentuant l’inflation importée et fragilisant davantage les équilibres économiques.

Un double choc pour le Maghreb

Pour les pays du Maghreb, cette dynamique constitue une épreuve de résistance. La Tunisie et le Maroc, en tant qu’importateurs nets d’énergie, subissent un double choc : la hausse des prix du pétrole et l’appréciation du dollar. Cette combinaison agit comme un effet de ciseaux, augmentant simultanément le coût des importations et la charge de la dette extérieure. Le taux de change devient alors un indicateur critique, révélant la capacité du pays à absorber ce choc sans compromettre sa stabilité financière.

Le pétrole, au cœur de cette crise, redevient un instrument de pouvoir et un facteur d’instabilité. Les marchés énergétiques fonctionnent moins sur la réalité immédiate que sur l’anticipation du risque. La simple possibilité d’une perturbation des flux suffit à provoquer une hausse des prix. Cette prime de risque géopolitique reflète la crainte d’une rupture dans l’approvisionnement, notamment à travers les points de passage stratégiques comme le détroit d’Ormuz ou les corridors maritimes reliant le Golfe aux marchés mondiaux.

Le risque d’erreur de politique économique élevé

Cette hausse du pétrole agit comme un choc inflationniste global. Elle renchérit le coût du transport, de la production industrielle et de l’ensemble des chaînes d’approvisionnement. L’inflation, déjà présente dans de nombreuses économies, se trouve alimentée par cette hausse des coûts énergétiques. Les banques centrales, confrontées à ce phénomène, se trouvent dans une position délicate. Elles doivent choisir entre maintenir des taux d’intérêt élevés pour contenir l’inflation ou les réduire pour soutenir la croissance. Dans les deux cas, le risque d’erreur de politique économique est élevé.

Les marchés des matières premières, au-delà du pétrole, subissent également les répercussions de la crise. Les métaux industriels, les produits agricoles et les matières premières stratégiques deviennent plus volatils. Le transport maritime, exposé aux tensions géopolitiques, voit ses coûts augmenter sous l’effet des primes d’assurance et des risques opérationnels. Cette hausse des coûts logistiques se répercute sur les prix des biens importés, accentuant l’inflation dans les économies dépendantes du commerce international.

L’or valeur refuge

L’or, dans ce contexte, retrouve sa fonction originelle de valeur refuge. Sa hausse traduit une perte de confiance dans la stabilité du système financier et monétaire. Les investisseurs, anticipant des turbulences prolongées, cherchent à protéger leur capital contre les risques extrêmes. Cette dynamique reflète une inquiétude profonde, non seulement sur l’évolution de la crise, mais sur la capacité du système économique global à absorber ses conséquences.

Ciseaux effets asymétriques

Pour le Maghreb, les effets de cette crise sont profondément asymétriques. L’Algérie, en tant qu’exportateur majeur d’hydrocarbures, bénéficie d’un afflux de recettes supplémentaires. La hausse des prix du pétrole améliore sa balance commerciale, renforce ses réserves de change et offre une marge de manœuvre budgétaire accrue. Cette amélioration, toutefois, demeure conjoncturelle. Elle ne résout pas les défis structurels liés à la diversification économique et à la dépendance aux hydrocarbures.

La Tunisie, en revanche, se trouve dans une position plus fragile. La hausse des prix énergétiques accentue le déficit commercial et exerce une pression accrue sur les réserves en devises. Cette situation complique la gestion du taux de change et limite la capacité de la politique économique à soutenir la croissance. Le maintien des subventions énergétiques, nécessaire pour préserver la stabilité sociale, alourdit la charge budgétaire et réduit les marges de manœuvre de l’État.

Le Maroc, bien que bénéficiant d’une structure économique plus diversifiée, n’échappe pas à ces tensions. La hausse des coûts énergétiques affecte sa balance commerciale et exerce une pression sur sa monnaie. Toutefois, sa stratégie de diversification énergétique, notamment à travers le développement des énergies renouvelables, lui offre une résilience relative face à ce choc.

Les marchés financiers de la région ressentent également les effets de cette instabilité. Les investisseurs internationaux, confrontés à un environnement incertain, adoptent une posture plus prudente. Les flux de capitaux se raréfient, les primes de risque augmentent et les conditions de financement se durcissent. Cette situation limite la capacité des pays à financer leurs déficits et à soutenir leurs investissements.

À court terme, les perspectives demeurent étroitement liées à l’évolution de la situation géopolitique. Une escalade prolongée pourrait entraîner une hausse durable des prix du pétrole, une inflation persistante et un durcissement des conditions financières globales. Ce scénario accentuerait la vulnérabilité des pays importateurs d’énergie du Maghreb, les contraignant à adopter des politiques d’ajustement plus strictes.

Toutefois, cette crise pourrait également agir comme un catalyseur de transformation. Elle souligne la nécessité pour les pays du Maghreb de renforcer leur souveraineté énergétique, de diversifier leurs sources de croissance et de réduire leur dépendance aux chocs externes. La transition énergétique, le développement des énergies renouvelables et la consolidation des équilibres macroéconomiques apparaissent désormais comme des impératifs stratégiques.

Car au-delà des fluctuations des marchés et des tensions géopolitiques, cette crise révèle une réalité plus profonde : dans un monde interdépendant, la stabilité économique n’est jamais acquise. Elle se construit, se protège et se renforce à travers des choix stratégiques et des transformations structurelles. Le Moyen-Orient continuera d’influencer l’économie mondiale, mais la véritable question pour le Maghreb est ailleurs : comment transformer cette vulnérabilité en opportunité, et faire de l’incertitude non plus une menace, mais un levier de résilience et de souveraineté.

 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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Tunisie 2025 – tout est dit ? La stagnation tranquille ou le vertige de l’immobilité

Il est des moments où les chiffres cessent d’être de simples indicateurs pour devenir des révélateurs. Ils ne mesurent plus seulement l’activité, ils mesurent l’espérance. La croissance de 2,5 % enregistrée en Tunisie en 2025 n’est pas une mauvaise nouvelle en apparence. Elle signifie que l’économie n’a pas reculé. Elle signifie que le pays tient encore debout. Mais elle révèle aussi, et surtout, que la Tunisie ne court plus. Elle marche. Lentement. Trop lentement pour rattraper le temps perdu, trop lentement pour absorber les fractures accumulées depuis plus d’une décennie.

Car derrière ce chiffre modeste se cache une vérité plus profonde : la Tunisie est entrée dans une zone grise de son histoire économique. Une zone où l’effondrement est évité, mais où le redressement ne commence jamais vraiment.

 

Depuis plusieurs années, l’économie tunisienne semble engagée dans une stratégie implicite de préservation. L’essentiel est sauvé: la continuité de l’État, la stabilité du système financier, la capacité à honorer les engagements essentiels, la prévention d’une crise monétaire majeure. Mais cette stabilisation, si elle est nécessaire, ne constitue pas un projet économique. Elle est une ligne de défense, pas une ligne d’horizon.

Dans le contexte international récent, cette posture apparaît encore plus clairement. Le monde, après avoir traversé le choc inflationniste mondial provoqué notamment par la pandémie, la désorganisation des chaînes logistiques et les tensions énergétiques liées aux conflits géopolitiques, entame progressivement une phase de normalisation. Les taux d’inflation ralentissent, les flux d’investissement se redéployent, et certaines économies émergentes renouent avec des dynamiques plus soutenues.

La Tunisie, elle, demeure dans une phase intermédiaire. Elle ne subit plus le choc, mais elle ne bénéficie pas encore du rebond. Elle absorbe les ondes de la reprise mondiale sans en capter pleinement l’énergie.

Cette situation traduit une faiblesse structurelle : l’incapacité à transformer les phases de stabilisation en cycles d’expansion. 

La croissance sans emploi : le symptôme d’un modèle épuisé

Une croissance de 2,5 % pourrait être encourageante si elle s’accompagnait d’une amélioration tangible de l’emploi. Or, le chômage demeure proche de 16 %, révélant une déconnexion inquiétante entre l’activité économique et la création d’emplois.

Ce phénomène n’est pas conjoncturel. Il est structurel. Il traduit l’épuisement progressif d’un modèle de croissance qui ne repose plus sur l’expansion de la production, mais sur la gestion des équilibres existants.

L’économie tunisienne produit, mais elle ne se transforme pas suffisamment. Elle maintient ses capacités, mais elle ne les élargit pas. Elle préserve son tissu productif, mais elle ne le renouvelle pas à la vitesse nécessaire.

 

Une croissance de 2,5 % pourrait être encourageante si elle s’accompagnait d’une amélioration tangible de l’emploi. Or, le chômage demeure proche de 16 %, révélant une déconnexion inquiétante entre l’activité économique et la création d’emplois.

 

Or, une économie qui ne renouvelle pas ses capacités finit inévitablement par perdre sa capacité à créer de la prospérité. Elle entre dans un cycle d’inertie où chaque année ressemble à la précédente, où les indicateurs oscillent sans jamais s’améliorer significativement.

Cette stagnation est particulièrement lourde de conséquences pour les jeunes générations. Chaque année, des milliers de nouveaux diplômés entrent sur le marché du travail avec l’espoir d’une insertion économique. Mais l’économie, faute de croissance suffisante, ne peut absorber ces nouvelles compétences. Le chômage devient alors non seulement un problème économique, mais un facteur de désillusion sociale.

Le verrou monétaire : quand le coût de l’argent freine l’avenir

La politique monétaire restrictive, nécessaire pour contenir les pressions inflationnistes et stabiliser la monnaie, a produit un effet paradoxal. En protégeant la stabilité financière, elle a contribué à freiner l’investissement productif.

Le crédit est devenu cher. L’investissement est devenu risqué. L’expansion est devenue incertaine.

Dans ce contexte, les entreprises hésitent à investir. Elles privilégient la prudence à l’ambition, la consolidation à l’expansion. Le secteur privé, qui devrait être le moteur de la croissance, devient un acteur défensif, concentré sur sa survie plutôt que sur son développement.

Ce phénomène (effet d’éviction de l’investissement privé) est accentué par l’absorption croissante des ressources financières par l’État. Face à des besoins de financement importants, le Trésor mobilise l’épargne nationale, réduisant la disponibilité du crédit pour le secteur productif.

Ce mécanisme crée une forme de cercle fermé. L’État se finance pour maintenir la stabilité. Mais ce financement limite la capacité de l’économie à croître, ce qui réduit à terme les ressources futures de l’État lui-même.

La stabilité d’aujourd’hui se fait au détriment de la croissance de demain. 

 

L’investissement absent : le cœur du blocage économique

Le taux d’investissement, oscillant autour de 15 % du PIB, constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs de la situation actuelle. Ce niveau est très insuffisant pour moderniser l’appareil productif, améliorer la productivité et soutenir une croissance durable.

L’investissement est le carburant de la croissance. Il détermine la capacité d’une économie à se renouveler, à innover, à créer de nouvelles opportunités. Sans investissement, la croissance devient un phénomène passif, dépendant de facteurs externes ou temporaires.

L’insuffisance de l’investissement en Tunisie reflète un climat d’incertitude prolongé. Les investisseurs attendent des signaux clairs, une visibilité, une stabilité réglementaire, une cohérence stratégique. En l’absence de ces éléments, l’attentisme prévaut.

Or, l’attentisme est l’ennemi de la croissance.

 

Le piège extérieur : une souveraineté économique sous contrainte

Le déficit commercial structurel rappelle une autre réalité fondamentale : la Tunisie consomme plus qu’elle ne produit. Cette dépendance vis-à-vis des importations expose l’économie aux fluctuations internationales et limite sa souveraineté économique.

Chaque hausse des prix énergétiques, chaque tension sur les marchés internationaux, chaque perturbation logistique se répercute directement sur l’économie nationale.

Dans un monde où les rapports de force économiques se redéfinissent, où les nations cherchent à sécuriser leurs chaînes de valeur et à renforcer leur autonomie stratégique, cette dépendance constitue une vulnérabilité majeure.

La souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit par la production, l’innovation et l’investissement.

 

Le déficit commercial structurel rappelle une autre réalité fondamentale : la Tunisie consomme plus qu’elle ne produit. Cette dépendance vis-à-vis des importations expose l’économie aux fluctuations internationales et limite sa souveraineté économique.

 

Le coût invisible de l’attente : l’érosion progressive du potentiel

Le danger le plus profond n’est pas la crise, mais l’érosion lente du potentiel économique. Une économie qui croît faiblement pendant une longue période accumule un retard difficile à rattraper.

Les entreprises perdent en compétitivité. Les talents cherchent des opportunités ailleurs. Les infrastructures vieillissent. L’innovation ralentit. La confiance s’érode.

Ce processus est silencieux, mais ses effets sont durables.

La Tunisie n’est pas confrontée à un effondrement brutal. Elle est confrontée à un affaiblissement progressif. Et cet affaiblissement, s’il se prolonge, peut devenir structurel.

 

Le moment du choix : entre continuité et transformation

L’économie tunisienne se trouve aujourd’hui à un carrefour. Elle peut continuer sur sa trajectoire actuelle, préserver ses équilibres, éviter les chocs, maintenir une croissance modeste. Cette trajectoire garantit la stabilité à court terme, mais elle prolonge la stagnation.

Ou elle peut engager une transformation plus profonde, fondée sur l’investissement, la productivité et l’intégration dans les nouvelles dynamiques économiques mondiales.

 

Car au fond, la question n’est pas de savoir si la Tunisie peut croître. Elle le peut. La question est de savoir si elle choisira de le faire.

 

Cette transformation exige du temps, de la cohérence et de la confiance. Elle exige une vision claire et une capacité à dépasser la gestion quotidienne pour construire une trajectoire de long terme.

Car au fond, la question n’est pas de savoir si la Tunisie peut croître. Elle le peut. La question est de savoir si elle choisira de le faire.

La croissance de 2,5 % n’est pas une fin. Elle est un signal. Un signal que l’économie est encore vivante, mais qu’elle attend une impulsion. Un signal que la stagnation n’est pas une fatalité, mais une transition.

L’histoire économique montre que les nations ne déclinent pas par manque de ressources, mais par manque de décision. La Tunisie possède encore les atouts nécessaires pour transformer son destin économique.

Mais le temps, lui, n’attend pas. 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Tunisie 2025 – tout est dit ? La stagnation tranquille ou le vertige de l’immobilité est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Tunisie – L’équilibre fragile d’une accalmie monétaire

L’économie tunisienne avance, en ce mois de février 2026, sur une ligne de crête. À l’international, les marchés demeurent suspendus aux trajectoires divergentes des grandes banques centrales; tandis que les tensions géopolitiques et la volatilité des matières premières continuent de modeler les flux financiers mondiaux. Dans ce contexte incertain, la Tunisie semble bénéficier d’un moment d’accalmie monétaire, mais une accalmie qui exige prudence et lucidité.

Les indicateurs du 20 février 2026 traduisent une phase de normalisation relative, sans pour autant dissiper les fragilités structurelles. La détente des taux, l’amélioration des avoirs en devises et la dynamique des recettes extérieures dessinent un tableau contrasté, où la stabilité retrouvée coexiste avec des défis budgétaires et financiers persistants.

Détente monétaire et ajustement du refinancement

La décision de la Banque centrale de Tunisie de maintenir son taux directeur à 7 %, contre 8 % un an auparavant, marque un tournant significatif. Le taux du marché monétaire s’aligne à 6,99 %, confirmant une transmission fluide de l’orientation monétaire. Cette baisse d’un point en glissement annuel constitue un signal fort : l’institution d’émission estime que les tensions inflationnistes sont désormais mieux contenues.

Le volume global du refinancement recule à 10 450 MDT, contre plus de 12 600 MDT un an plus tôt. Cette contraction traduit une liquidité bancaire moins sous pression et une dépendance réduite au guichet central. Les opérations d’open market diminuent sensiblement; tandis que la facilité permanente de prêt à 24 heures chute fortement par rapport à 2025, signe que les besoins d’urgence des banques se sont atténués.

Toutefois, la progression des transactions interbancaires, notamment à terme, révèle une recomposition du marché monétaire. Les banques semblent retrouver une confiance relative dans leurs échanges bilatéraux, ce qui constitue un indicateur qualitatif encourageant pour la stabilité du système financier.

Trésor public : une respiration précaire

Le solde du compte courant du Trésor se replie à 1 286 MDT, en baisse notable par rapport à la veille et légèrement supérieur à son niveau de l’an dernier. Cette évolution suggère une gestion de trésorerie sous tension, dans un contexte où les besoins budgétaires demeurent élevés.

La structure de l’endettement domestique évolue également. L’encours des bons du Trésor à court terme diminue fortement en glissement annuel; tandis que les Bons du Trésor assimilables progressent nettement. Ce basculement vers des maturités plus longues traduit une stratégie d’allongement de la durée moyenne de la dette, visant à réduire le risque de refinancement immédiat. Cette orientation est cohérente, mais elle accroît mécaniquement la charge d’intérêts future si les conditions de marché se tendent à nouveau.

Devises et dinar : un renforcement mesuré

Les avoirs nets en devises atteignent 25 223 MDT, représentant 106 jours d’importation, contre 101 jours un an auparavant. Cette amélioration constitue l’un des points les plus solides du tableau macrofinancier actuel. Elle offre à la banque centrale une marge de manœuvre accrue pour lisser les chocs externes et stabiliser le marché des changes.

Le dinar s’apprécie nettement face au dollar américain, s’établissant autour de 2,88 dinars pour un dollar, contre plus de 3,17 un an plus tôt. Cette évolution reflète à la fois un affaiblissement relatif du billet vert sur certains segments internationaux et une amélioration des équilibres externes tunisiens. Face à l’euro, la parité demeure relativement stable, traduisant la forte corrélation structurelle entre l’économie tunisienne et la zone euro.

L’appréciation du dinar contribue à contenir les pressions importées sur les prix; mais elle pose un défi pour la compétitivité des exportations industrielles. L’arbitrage entre stabilité monétaire et soutien à la croissance reste délicat.

Tourisme et transferts : les piliers de la résilience

Les recettes touristiques cumulées progressent sensiblement par rapport à 2025, atteignant près de 700 MDT à la date du 10 février. De même, les revenus du travail en espèces dépassent le milliard de dinars, en hausse marquée sur un an. Ces deux agrégats constituent aujourd’hui les véritables amortisseurs externes de l’économie tunisienne.

Dans un environnement international encore marqué par des incertitudes géopolitiques et des cycles de croissance hétérogènes, la capacité de la Tunisie à capter des flux touristiques et à mobiliser les transferts de sa diaspora représente un atout stratégique. Cette dynamique soutient les réserves de change, stabilise le dinar et allège partiellement la contrainte extérieure.

Le service de la dette extérieure cumulée affiche, quant à lui, une forte baisse en glissement annuel, reflet d’un profil d’échéances moins exigeant en ce début d’année. Cette respiration temporaire ne doit cependant pas masquer l’ampleur des engagements futurs.

Perspectives : entre stabilisation et vigilance

À court terme, les indicateurs suggèrent une phase de stabilisation maîtrisée. La détente monétaire, l’amélioration des réserves et la dynamique des recettes extérieures créent un environnement plus favorable que celui observé en 2025. Cette configuration pourrait soutenir une reprise graduelle de l’investissement et du crédit, à condition que la confiance des agents économiques se consolide.

À moyen terme, les enjeux demeurent structurels. La consolidation budgétaire, la réforme des entreprises publiques, l’élargissement de l’assiette fiscale et la relance de l’investissement productif restent des impératifs incontournables. La politique monétaire ne peut, à elle seule, porter la croissance.

La Tunisie se trouve ainsi dans une phase charnière. Les indicateurs du 20 février 2026 ne signalent ni euphorie ni crise imminente. Ils décrivent une économie en quête d’équilibre, profitant d’un répit monétaire pour réorganiser ses fondamentaux. La véritable question n’est plus celle de l’urgence, mais celle de la transformation : convertir cette accalmie en dynamique durable.

 

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (20/02/2026), données prix Brent / marché pétrolier (20/02/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Tunisie – L’équilibre fragile d’une accalmie monétaire est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Quand la mer se renchérit d’un risque global et d’une vulnérabilité tunisienne

La mer n’est plus seulement un espace de circulation. Elle est redevenue un espace de confrontation. Les routes maritimes, artères vitales du commerce mondial, sont aujourd’hui traversées par les lignes de fracture géopolitiques. Les tensions militaires, les attaques ciblées contre des navires marchands, les rivalités stratégiques autour des détroits transforment l’incertitude en variable économique centrale. Et cette incertitude se traduit immédiatement dans les contrats d’assurance.

Depuis la dégradation sécuritaire en mer Rouge et autour du détroit de Bab el-Mandeb, les assureurs maritimes ont reclassé certaines zones parmi les plus risquées du globe. Les surprimes de guerre ont bondi, parfois multipliées en quelques jours lors des pics de tension. Les armateurs, prudents, redessinent leurs routes et contournent l’Afrique via le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les délais et renchérissant les coûts d’exploitation.

Ce qui pourrait apparaître comme un simple ajustement technique constitue en réalité un choc systémique. L’assurance maritime agit comme un marché avancé du risque. Elle intègre les probabilités d’escalade militaire, d’attaques asymétriques ou de sanctions internationales avant même que ces scénarios ne se matérialisent pleinement. La prime devient ainsi le baromètre financier de la fragmentation du monde.

L’effet multiplicateur sur les coûts mondiaux

Dans l’économie contemporaine, le transport maritime ne représente pas une activité périphérique, mais le cœur logistique de la mondialisation. Lorsque la prime d’assurance augmente, elle ne pèse pas uniquement sur l’armateur. Elle se diffuse tout au long de la chaîne de valeur. Les importateurs paient plus cher, les distributeurs ajustent leurs marges, les consommateurs absorbent une partie du surcoût.

À cela s’ajoute l’effet cumulatif des détours logistiques. Un trajet plus long signifie davantage de carburant, davantage d’immobilisation de navires, davantage de tensions sur les capacités disponibles. Les taux de fret augmentent parallèlement aux primes d’assurance. Cette double hausse agit comme une taxe géopolitique invisible sur le commerce mondial.

Les matières premières stratégiques sont particulièrement sensibles à ces perturbations. Le pétrole, le gaz, les céréales et les intrants industriels voient leurs coûts d’acheminement grimper, alimentant des pressions inflationnistes dans les économies importatrices.

La Tunisie, exposée par structure

Pour la Tunisie, l’impact n’est ni théorique, ni marginal. Économie ouverte, dépendante des importations énergétiques et céréalières, elle subit directement la hausse du coût CAF, qui inclut précisément l’assurance et le fret. Lorsque la prime augmente, la facture extérieure s’alourdit mécaniquement.

Dans un contexte budgétaire contraint, où les subventions énergétiques et alimentaires pèsent lourdement sur les finances publiques, chaque surcoût logistique se transforme en pression supplémentaire sur le déficit. L’État absorbe une partie du choc pour préserver le pouvoir d’achat, mais ce mécanisme a ses limites. À moyen terme, la soutenabilité budgétaire se trouve interrogée.

Les entreprises exportatrices tunisiennes ressentent également l’onde de choc. L’industrie manufacturière, insérée dans les chaînes de valeur européennes, dépend de flux logistiques réguliers et compétitifs. Une hausse durable des coûts maritimes érode les marges et fragilise la compétitivité, surtout face à des concurrents bénéficiant d’économies d’échelle plus importantes.

Ainsi, un incident en mer peut se traduire par une tension sur la trésorerie d’une entreprise tunisienne. La mondialisation lie étroitement sécurité maritime et stabilité économique locale.

Inflation importée et dilemme stratégique

La transmission de ces hausses aux prix intérieurs est progressive mais réelle. Lorsque l’énergie coûte plus cher à l’importation, l’ensemble des coûts de production domestiques est affecté. Le transport terrestre, l’agriculture, l’industrie voient leurs charges augmenter. L’inflation importée s’installe alors comme un phénomène diffus, difficile à maîtriser.

La politique monétaire se heurte ici à ses propres limites. Face à un choc externe de nature géopolitique, l’outil des taux d’intérêt ne peut corriger la source du problème. Il peut seulement tenter d’en amortir les effets secondaires. Or, dans une économie où la croissance demeure fragile, l’arbitrage entre stabilité des prix et soutien à l’activité devient particulièrement délicat.

Cette situation souligne une vérité plus profonde : la dépendance logistique est devenue un facteur de vulnérabilité stratégique. La sécurité économique ne se résume plus à l’équilibre budgétaire ou monétaire ; elle inclut la sécurisation des routes d’approvisionnement.

Vers une nécessaire résilience logistique

L’augmentation des primes d’assurance maritime doit être interprétée comme un signal d’alerte stratégique. Elle invite à repenser la résilience nationale face aux chocs exogènes. Diversifier les fournisseurs, renforcer les capacités de stockage stratégique, moderniser les infrastructures portuaires, développer des partenariats régionaux plus intégrés. Ce sont autant de leviers susceptibles de réduire l’exposition aux aléas géopolitiques.

La Tunisie, pays méditerranéen par essence, ne peut se soustraire aux dynamiques maritimes mondiales. Mais elle peut atténuer leur impact en renforçant sa capacité d’anticipation et de gestion du risque. Cela suppose une vision stratégique intégrée, où la logistique, la diplomatie économique et la planification budgétaire dialoguent étroitement.

Le prix de l’instabilité

La flambée des primes d’assurance maritime est plus qu’un indicateur sectoriel. Elle est le reflet financier d’un monde en recomposition, où la rivalité des puissances, les conflits régionaux et la fragmentation commerciale redessinent les flux d’échange.

Pour la Tunisie, l’enjeu est clair : dans un environnement international incertain, la stabilité macroéconomique dépend désormais autant de la géopolitique des mers que des équilibres internes. La prime d’assurance n’est plus un simple poste comptable. Elle devient l’expression concrète d’un désordre mondial dont les répercussions atteignent les quais des ports tunisiens et, au-delà, l’équilibre économique du pays.

La mer demeure une ouverture. Mais elle est aussi devenue une variable stratégique majeure. Et dans ce nouvel âge des tensions, naviguer exige plus que des navires : cela requiert une vision.

 

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

L’article Quand la mer se renchérit d’un risque global et d’une vulnérabilité tunisienne est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.

Tunisie : la stabilisation fragile d’un équilibre sous tension

Il y a des périodes où les chiffres cessent d’être de simples indicateurs pour devenir des signaux. Les données arrêtées au 13 février 2026 ne racontent pas une euphorie retrouvée, ni une crise imminente. Elles décrivent une économie qui cherche son point d’équilibre après plusieurs années de tensions monétaires, de pressions inflationnistes et de contraintes externes. La Tunisie semble entrer dans une phase de stabilisation relative, mais cette stabilisation demeure conditionnelle, dépendante de facteurs internes et internationaux encore mouvants.

 

L’environnement international joue un rôle déterminant dans cette respiration tunisienne. La désinflation progressive observée aux États-Unis et dans la zone euro a modifié l’orientation des politiques monétaires. Les cycles agressifs de relèvement des taux ont laissé place à une posture d’attentisme. Les marchés anticipent désormais des ajustements graduels, ce qui réduit la pression sur les monnaies émergentes et sur les flux financiers internationaux.

Cependant, cette accalmie monétaire mondiale ne s’accompagne pas d’un véritable cycle d’expansion. La croissance européenne reste faible, ce qui limite le dynamisme de la demande adressée aux exportations tunisiennes. Les tensions géopolitiques, la fragmentation commerciale et la volatilité des prix énergétiques maintiennent un climat d’incertitude.

Dans ce contexte, la relative appréciation du dinar face au dollar constitue un facteur d’allègement. Le taux moyen interbancaire à 2,857 dinars pour un dollar marque une amélioration notable par rapport à l’année 2025. Cette évolution réduit la facture des importations énergétiques et alimentaires libellées en devises et améliore mécaniquement certains ratios d’endettement extérieur. La stabilité face à l’euro renforce également la prévisibilité des échanges avec le principal partenaire commercial du pays.

Politique monétaire : vers une normalisation graduelle

La décision de maintenir le taux directeur à 7 %, après un cycle antérieur de resserrement culminant à 8 %, traduit un changement de phase. La Banque centrale semble considérer que les tensions inflationnistes sont en voie de modération, sans pour autant prendre le risque d’un relâchement prématuré.

Le recul du volume global du refinancement, désormais à 11 670 millions de dinars (MDT) contre plus de 13 000 MDT un an auparavant, est révélateur. Il traduit une moindre dépendance structurelle des banques au guichet central. La baisse des encours d’open market et des refinancements à plus long terme confirme cette tendance.

Parallèlement, l’augmentation du volume des transactions interbancaires, tant à vue qu’à terme, indique une meilleure redistribution interne de la liquidité. Le système bancaire semble moins fragmenté, moins contraint par des déséquilibres aigus.

La diminution marginale des billets et monnaies en circulation suggère également une atténuation des comportements de thésaurisation. Lorsque la confiance monétaire progresse, même modestement, les agents économiques réintègrent progressivement les circuits formels.

Trésorerie publique : gestion active et rééquilibrage de la dette

Le solde du compte courant du Trésor, en nette amélioration à 1 382 MDT, traduit une gestion plus maîtrisée des flux budgétaires. Cette évolution peut résulter d’un meilleur phasage des dépenses, d’une mobilisation accrue des recettes ou d’une combinaison des deux.

La transformation de la structure de la dette intérieure est particulièrement significative. La forte contraction des Bons du Trésor à court terme, parallèlement à l’augmentation des Bons du Trésor Assimilables, montre une volonté d’allonger la maturité moyenne de la dette domestique. Cette stratégie réduit la vulnérabilité aux tensions de refinancement et l’exposition aux chocs de liquidité à court terme.

Toutefois, cette amélioration technique ne saurait masquer la contrainte structurelle : la dette publique demeure élevée et sa soutenabilité dépendra du différentiel entre croissance nominale et coût moyen de financement.

Balance des paiements : les amortisseurs traditionnels en action

Les avoirs nets en devises atteignent 25,3 milliards de dinars, représentant 107 jours d’importation. Cette progression annuelle est significative. Elle repose principalement sur deux moteurs traditionnels : le tourisme et les transferts des travailleurs à l’étranger.

Les recettes touristiques cumulées dépassent les 696 MDT à la mi-février; tandis que les revenus du travail franchissent le seuil du milliard de dinars. Ces flux constituent une source de devises stable et relativement résiliente.

Le service de la dette extérieure, bien qu’en hausse par rapport à la veille, reste nettement inférieur au niveau exceptionnellement élevé enregistré un an auparavant. Cela allège temporairement la pression sur les réserves et améliore la perception du risque souverain.

Cependant, cette amélioration demeure fragile. Elle dépend de facteurs exogènes : stabilité régionale, conjoncture européenne, confiance des diasporas et flux touristiques. Une dégradation rapide de l’environnement international pourrait inverser ces tendances.

 

Perspectives à court terme : une fenêtre d’opportunité

À court horizon, la Tunisie bénéficie d’une configuration relativement favorable. La détente monétaire, la stabilisation du dinar, le renforcement des réserves et l’amélioration de la trésorerie publique créent un espace de respiration macroéconomique.

Cette phase pourrait soutenir une reprise modérée du crédit et atténuer la pression sur le pouvoir d’achat si la désinflation se confirme. Le système bancaire, moins contraint, dispose d’une capacité accrue à financer l’économie réelle.

Mais cette embellie demeure conditionnée à la discipline budgétaire et à la cohérence des politiques économiques.

Perspectives à moyen terme : le défi de la transformation

Le véritable enjeu n’est pas la stabilisation conjoncturelle, mais la transformation structurelle. La croissance tunisienne reste insuffisante pour absorber le chômage et améliorer durablement les équilibres sociaux. L’investissement privé demeure prudent, dans un climat où la visibilité réglementaire et fiscale reste perfectible.

Si la stabilité monétaire actuelle n’est pas accompagnée de réformes structurelles favorisant la productivité, la compétitivité et l’intégration dans les chaînes de valeur internationales, elle risque de n’être qu’un répit temporaire.

La Tunisie dispose aujourd’hui d’un rare moment d’équilibre relatif entre ses contraintes internes et son environnement externe. Ce moment n’est ni spectaculaire ni triomphal. Il est stratégique. Car dans les trajectoires économiques, ce sont souvent les phases d’accalmie qui déterminent la capacité d’un pays à redéfinir son modèle de croissance.

La stabilisation est en cours. Reste à savoir si elle sera le prélude d’une consolidation durable ou simplement une pause dans un cycle de tensions récurrentes.

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Références :

(1) Sources principales consultées pour le contexte international : World Bank MENAAP (13/02/2026), données prix Brent / marché pétrolier (13/02/2026), minutes Fed / prises de position récentes, analyses Reuters sur la réaction des marchés aux tensions régionales. (Banque Mondiale)

(2) (*) https://www.bct.gov.tn/bct/siteprod/indicateurs.jsp

(**) https://www.ins.tn/

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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