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Le retour brutal du risque – Quand la géopolitique redessine la carte des monnaies

Il aura suffi d’un week-end de frappes et d’une disparition au sommet de l’État iranien pour que les marchés mondiaux changent de tonalité. La mort du Guide suprême et l’enchaînement de représailles ont transformé une tension latente en choc global. En quelques heures, la prime de risque géopolitique s’est réinscrite dans les prix et le dollar américain a retrouvé son rôle de pivot du système financier international.

Ce mouvement n’a rien d’anecdotique : il révèle une recomposition plus profonde des anticipations monétaires, énergétiques et macroéconomiques (Quand le Moyen-Orient vacille).

Le dollar, grand bénéficiaire du choc énergétique

Le billet vert a bondi vers un sommet de cinq semaines, porté par un triple mécanisme. D’abord, l’indépendance énergétique relative des États-Unis agit comme un amortisseur stratégique. Dans un monde où les prix du pétrole s’envolent, être producteur net constitue un avantage compétitif majeur. À l’inverse, l’Europe et une large partie de l’Asie restent structurellement dépendantes des importations énergétiques.

Ensuite, le choc pétrolier modifie les anticipations de politique monétaire. Les marchés ont rapidement intégré l’idée que la Réserve fédérale des États-Unis pourrait être contrainte de prolonger sa pause. Les espoirs de baisses de taux successives cette année s’amenuisent. L’inflation américaine demeure proche de 3 %, au-dessus de la cible de 2 %, et la flambée du brut complique davantage la trajectoire de désinflation.

Enfin, la réallocation des flux financiers joue pleinement. La remontée des rendements réels américains et l’aversion au risque freinent les flux vers les marchés émergents. Dans un environnement incertain, la liquidité et la profondeur du marché obligataire américain redeviennent des atouts déterminants.

L’avertissement de Janet Yellen : la Fed sous contrainte

Les propos de Janet Yellen (ancienne secrétaire au Trésor) ont renforcé cette lecture prudente. Elle estime que le conflit iranien accentuera les pressions inflationnistes et rendra la Fed plus réticente à abaisser ses taux. Au-delà du choc énergétique immédiat, c’est la crédibilité anti-inflationniste de la Banque centrale qui est en jeu. Si les acteurs économiques perçoivent un relâchement prématuré, les anticipations d’inflation pourraient se désancrer.

La Fed se retrouve ainsi face à un dilemme classique : soutenir une économie qui montre des signes de modération du marché du travail ou préserver sa réputation de gardienne de la stabilité des prix. À court terme, la prudence semble l’emporter. Cette posture alimente la vigueur du dollar et entretient la tension sur les devises concurrentes.

L’euro fragilisé, le franc suisse sanctuarisé

L’euro a reculé face au dollar, pénalisé par la vulnérabilité énergétique de la zone euro. Certes, le continent a appris des chocs de 2022 et dispose aujourd’hui de mécanismes budgétaires plus robustes. Mais une énergie durablement chère pèserait sur la compétitivité industrielle et raviverait les craintes de croissance molle.

Dans ce contexte, le franc suisse retrouve son statut historique de valeur refuge. Face à l’euro, il atteint des sommets inédits depuis plus d’une décennie. La pression est telle que les marchés commencent à spéculer sur un possible retour à des taux négatifs en Suisse, afin de freiner l’appréciation excessive de la devise. Ce paradoxe illustre l’intensité des flux défensifs.

La livre sterling, plus exposée aux cycles mondiaux et aux flux financiers internationaux, subit également le choc. Elle reflète la sensibilité accrue des économies ouvertes aux tensions énergétiques et géopolitiques.

Le yen face à son paradoxe énergétique

En Asie, le yen ne parvient pas à jouer pleinement son rôle de refuge. La flambée du pétrole détériore les termes de l’échange du Japon, grand importateur d’énergie. Cette contrainte limite la marge de manœuvre de la Banque du Japon, qui pourrait différer toute normalisation monétaire. Le différentiel de taux avec les États-Unis continue ainsi de peser sur la devise nippone.

Ce paradoxe souligne une vérité essentielle : dans un choc énergétique, toutes les monnaies refuges ne se valent pas. La structure productive et énergétique d’un pays devient déterminante.

Le détroit d’Ormuz : la ligne rouge des marchés

Au cœur des inquiétudes se trouve le détroit d’Ormuz. Une fermeture prolongée de cette artère stratégique du commerce pétrolier mondial provoquerait une flambée durable des prix. Le pétrole deviendrait alors un catalyseur de stagflation, combinant ralentissement de la croissance et inflation persistante.

À court terme, les marchés restent dominés par la logique de couverture. Le dollar conserve un biais haussier, les actifs risqués évoluent avec une volatilité accrue et les valeurs énergétiques bénéficient d’un soutien relatif. La psychologie des investisseurs reste suspendue à l’évolution militaire et diplomatique.

Perspectives à court terme : volatilité et prudence monétaire

Dans les semaines à venir, la trajectoire dépendra essentiellement de l’intensité du conflit. Une désescalade rapide permettrait un reflux partiel du dollar et une stabilisation des devises européennes. Les anticipations de baisse de taux pourraient alors être réintroduites graduellement.

En revanche, une prolongation des tensions ancrerait l’idée d’une Fed durablement en pause. Les marchés émergents subiraient des sorties de capitaux plus marquées et les primes de risque resteraient élevées. Les devises sensibles aux matières premières ou au commerce mondial demeureraient sous pression.

Perspectives à moyen terme : vers un nouvel équilibre instable

À horizon moyen terme, deux scénarios se dessinent. Le premier, central, suppose un conflit contenu, des prix énergétiques élevés mais stabilisés et une croissance mondiale résiliente. Dans ce cas, l’inflation refluerait progressivement et la Fed pourrait reprendre un cycle d’assouplissement différé.

Le second scénario, plus sombre, verrait s’installer un régime de stagflation modérée. Une énergie durablement chère et une inflation persistante obligeraient les banques centrales à maintenir des taux élevés plus longtemps. Le dollar consoliderait alors sa position dominante, au prix d’un durcissement des conditions financières mondiales.

Ainsi, au-delà des chiffres quotidiens, le choc iranien agit comme un révélateur. Il met en lumière la centralité de l’énergie dans l’équilibre monétaire global et rappelle que, dans les moments d’incertitude extrême, la monnaie n’est pas seulement un instrument économique : elle devient l’expression la plus immédiate de la confiance ou de la crainte des marchés.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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