À une semaine du mois saint, plusieurs économistes alertent sur l’impact économique du Ramadan en Tunisie. Deux préoccupations majeures ressortent : le couple consommation/inflation et la baisse de productivité. Dans un contexte de finances publiques fragiles, de déséquilibre commercial et de concurrence internationale accrue, ils appellent à une prise de conscience collective afin de limiter un relâchement dont le coût économique et social serait difficilement rattrapable.
C’est en peu de mots la conclusion d’entretiens croisés de leconomistemaghrebin.com auprès d’analystes et économistes de la place. Leur analyse vaut le détour.
Consommation, inflation et gaspillage
Les analystes évoquent « une explosion de la consommation pendant le Ramadan » accompagnée d’une pression haussière sur les prix. Cette évolution, jugée déséquilibrée, alimente l’inflation sans s’appuyer sur un effort équivalent de production. Pourtant, ils estiment que la situation n’a rien d’inéluctable.
« La population tunisienne reste identique avant et pendant le Ramadan », rappelle un économiste. Les onze millions d’habitants ne peuvent matériellement consommer deux fois plus du jour au lendemain. Le phénomène relèverait davantage de la psychologie collective : la privation diurne aiguise l’appétit et encourage une logique de compensation. « On mange aussi avec ses yeux », dit l’expression populaire tunisienne.
« On ne peut financer le social sans performance économique ». Or les exportations stagnent tandis que les importations progressent, signe d’une compétitivité affaiblie.
Les experts insistent : le problème n’est pas la consommation en soi, mais le gaspillage et le décalage entre production et demande. Une hausse de la consommation d’œufs ou de viandes blanches peut être positive si elle découle d’une production accrue. En revanche, jeter la nourriture ou importer davantage sans renforcer l’appareil productif aggrave le déficit commercial et fragilise les équilibres macroéconomiques.
Dans un pays qui aspire à consolider son modèle social, rappellent-ils, l’effort de redistribution suppose un socle productif solide. « On ne peut financer le social sans performance économique ». Or les exportations stagnent tandis que les importations progressent, signe d’une compétitivité affaiblie.
Une dimension culturelle plus que religieuse
Selon ces économistes, la spécificité tunisienne tient moins au jeûne qu’à la manière dont le Ramadan est vécu. « Le mois s’inscrit davantage dans une acceptation culturelle que dans une stricte observance religieuse ». Il est perçu comme un temps festif, propice aux réunions familiales et aux veillées nocturnes, davantage que comme un mois de recueillement.
Cette transformation alimente une dynamique de consommation et modifie les rythmes sociaux. Cafés animés la nuit, jeux de cartes et sorties tardives créent une atmosphère qui s’éloigne de l’esprit de sobriété initial. Pourtant, rappellent-ils, « la finalité du jeûne est de permettre aux plus aisés de ressentir ce qu’éprouvent quotidiennement les plus démunis », afin de renforcer l’empathie et la solidarité.
Cette transformation alimente une dynamique de consommation et modifie les rythmes sociaux. Cafés animés la nuit, jeux de cartes et sorties tardives créent une atmosphère qui s’éloigne de l’esprit de sobriété initial.
Des initiatives existent – tables de Ramadan, paniers alimentaires, actions caritatives – mais elles restent insuffisantes face à l’ampleur des déséquilibres. Les analystes plaident pour « une pédagogie nouvelle, non pas morale mais fondée sur la compréhension des enjeux économiques réels ».
La productivité, véritable nœud du problème
La baisse de productivité observée durant le Ramadan n’est pas, selon eux, liée au jeûne lui-même. « De nombreuses personnes jeûnent sans que leur rendement ne diminue ». Le facteur déterminant serait le manque de sommeil et la perception du mois comme une période de relâchement comparable aux vacances d’été.
Veillées jusqu’à trois ou quatre heures du matin, retards et absences le lendemain, nervosité liée à l’absence de café ou de cigarette : ces comportements désorganisent le travail collectif. Sur une chaîne de production, il suffit de quelques défaillances pour perturber l’ensemble.
Les comparaisons internationales sont jugées éclairantes. « En France, des millions de musulmans travaillent dans les usines aux mêmes rythmes que leurs collègues non musulmans. Ils observent le jeûne sans baisse de productivité ». Cela démontre que le problème tunisien n’est ni physiologique ni religieux, mais organisationnel et culturel.
« En France, des millions de musulmans travaillent dans les usines aux mêmes rythmes que leurs collègues non musulmans. Ils observent le jeûne sans baisse de productivité ». Cela démontre que le problème tunisien n’est ni physiologique ni religieux, mais organisationnel et culturel.
Le coût du relâchement
Dans une économie ouverte et concurrentielle, toute perte de performance se paie immédiatement en parts de marché. « La souveraineté nationale n’est jamais définitivement acquise. Sans performance économique, elle se réduit à de la rhétorique ».
La Tunisie ne peut plus compter sur un accès facile au financement extérieur. Les réserves de change sont limitées, les finances publiques sous tension et les pénuries se multiplient. Dans ce contexte, fonctionner « à dix ou quinze pour cent du potentiel » constitue un luxe que le pays ne peut se permettre.
Les économistes établissent également un parallèle avec les mois de juillet et d’août, durant lesquels l’activité ralentit fortement. Cette réduction prolongée du temps de travail pèserait lourdement sur la croissance annuelle. Aucune raison climatique objective ne justifie un arrêt quasi généralisé, soulignent-ils, citant des pays où les températures sont plus élevées mais sans ralentissement majeur de l’activité.
Un mois de mobilisation
Le Ramadan ne devrait pas être un prétexte au relâchement, mais « un mois de mobilisation ». Les investisseurs étrangers observent la stabilité et la discipline d’un pays avant d’y engager des capitaux. Un investissement perdu peut ne pas se représenter avant des années.
Les analystes appellent donc à un effort collectif impliquant pouvoirs publics, entreprises, syndicats, écoles et familles. Il s’agit d’adopter des comportements rationnels, de réduire le gaspillage, de maintenir l’exigence académique et professionnelle, et de préserver la qualité de service, notamment dans les secteurs exposés comme le tourisme.
En définitive, la question dépasse le seul mois de Ramadan. Elle renvoie à une conscience collective : la Tunisie doit devenir un pays où l’on travaille avec régularité et rigueur douze mois par an. « Le Ramadan doit renforcer la solidarité, non affaiblir la production ». La compétitivité et la cohésion sociale en dépendent.
La question dépasse le seul mois de Ramadan. Elle renvoie à une conscience collective : la Tunisie doit devenir un pays où l’on travaille avec régularité et rigueur douze mois par an. « Le Ramadan doit renforcer la solidarité, non affaiblir la production ». La compétitivité et la cohésion sociale en dépendent.
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