Lese-Ansicht

Es gibt neue verfügbare Artikel. Klicken Sie, um die Seite zu aktualisieren.

Jeunes et réseaux sociaux | Entre ouverture et responsabilité

En l’espace de deux décennies, Internet et les réseaux sociaux ont profondément transformé les modes de communication, d’information et de socialisation des sociétés contemporaines. Chez les jeunes en particulier, ces plateformes sont devenues des espaces centraux de construction identitaire, de divertissement, mais aussi d’engagement social et politique. En Tunisie comme ailleurs, il est désormais rare de rencontrer un adolescent qui n’utilise pas quotidiennement Facebook, Instagram, TikTok ou YouTube.

Zouhaïr Ben Amor *

Cette omniprésence du numérique suscite cependant des interrogations légitimes. Si les réseaux sociaux peuvent favoriser l’ouverture au monde, l’accès au savoir et l’expression individuelle, ils exposent également les jeunes à des contenus inadaptés, à des normes culturelles étrangères, à des mécanismes de dépendance et à des formes inédites de manipulation. La question n’est donc plus de savoir s’il faut accepter ou refuser Internet, mais comment en encadrer les usages de manière responsable.

Face à ces enjeux, deux positions extrêmes s’opposent souvent : d’un côté, une défense absolue de la liberté numérique au nom de l’émancipation individuelle ; de l’autre, une tentation sécuritaire assimilant toute régulation à une atteinte aux libertés. Cet article propose une approche plus nuancée, fondée sur trois idées centrales : la nécessité d’une souveraineté numérique adaptée aux cultures locales, la protection effective des mineurs par un contrôle de l’âge et de l’identité, et la conviction que le changement politique durable ne peut se construire que de l’intérieur des sociétés, et non par une dépendance exclusive aux réseaux sociaux.

Internet est souvent présenté comme un espace universel, affranchi des frontières et des particularismes culturels. Pourtant, cette représentation masque une réalité fondamentale : le numérique est un produit social, culturel et économique situé. Les grandes plateformes qui structurent aujourd’hui l’espace numérique mondial sont majoritairement conçues et gouvernées par des entreprises occidentales, principalement américaines, dont les valeurs et les normes imprègnent les contenus diffusés.

Circulation asymétrique des récits

Comme l’a montré Arjun Appadurai (1996), la mondialisation culturelle ne signifie pas une homogénéisation totale, mais une circulation asymétrique des images, des récits et des imaginaires. Les réseaux sociaux participent pleinement à cette dynamique en imposant, souvent de manière implicite, des représentations du corps, de l’intimité, de la réussite sociale ou des relations affectives qui ne correspondent pas nécessairement aux sensibilités locales.

Un exemple simple permet d’illustrer ce décalage. Une scène de baiser appuyé diffusée dans un film sur une chaîne française est généralement considérée comme banale et simplement interdite aux moins de 12 ans. En Tunisie, un tel contenu peut être jugé choquant dans un cadre familial et incompatible avec une culture socialement plus conservatrice. Ce désaccord n’est ni moral ni idéologique : il est culturel.

Or, les moteurs de recherche comme Google et les réseaux sociaux comme Facebook ou TikTok donnent un accès direct et massif à ces contenus sans véritable filtrage adapté au contexte national. Les jeunes se retrouvent ainsi exposés à des normes contradictoires, parfois difficiles à intégrer dans leur environnement familial et social. Manuel Castells (2010) souligne que la société en réseaux reconfigure les rapports de pouvoir et d’influence, souvent au détriment des structures locales traditionnelles.

Régulation de l’espace numérique

Dans ce contexte, la notion de souveraineté numérique apparaît comme un prolongement naturel de la souveraineté culturelle. De la même manière qu’un État régule l’espace audiovisuel ou éducatif, il peut légitimement encadrer l’espace numérique afin de protéger sa jeunesse et préserver sa cohésion sociale. Réguler ne signifie pas censurer arbitrairement, mais adapter les flux numériques aux réalités nationales.

L’adolescence est une période clé du développement humain, marquée par la construction de l’identité, la recherche de reconnaissance et l’affirmation de soi. Or, les réseaux sociaux exploitent précisément ces vulnérabilités psychologiques. Jean Twenge (2017) a montré que l’usage intensif des smartphones et des réseaux sociaux est corrélé à une augmentation de l’anxiété, de la dépression et du sentiment de solitude chez les adolescents.

Les mécanismes de comparaison sociale, amplifiés par les images retouchées et les mises en scène idéalisées de la vie quotidienne, peuvent altérer durablement l’image de soi. Les jeunes sont incités à mesurer leur valeur personnelle au nombre de «likes», de commentaires ou d’abonnés, ce qui favorise une quête permanente de validation extérieure.

La fragmentation de l’attention

 Sur le plan cognitif, plusieurs études soulignent une baisse de la capacité de concentration et une fragmentation de l’attention liées à l’exposition prolongée aux contenus courts et répétitifs (American Psychological Association, 2023). L’école se retrouve ainsi confrontée à des élèves de plus en plus connectés, mais paradoxalement moins disponibles pour l’apprentissage approfondi.

Ces effets ne sont pas le fruit du hasard. Les plateformes numériques reposent sur des modèles économiques fondés sur la captation de l’attention. Comme l’explique Shoshana Zuboff (2019), le capitalisme de surveillance transforme les comportements humains en données exploitables à des fins commerciales. Les algorithmes privilégient les contenus émotionnels, polarisants ou choquants, car ils génèrent davantage d’engagement.

Dans ce contexte, laisser les jeunes naviguer librement et sans accompagnement dans cet univers revient à les exposer à des logiques qui dépassent largement leur capacité de discernement.

L’un des paradoxes majeurs des réseaux sociaux réside dans l’écart entre les règles affichées et les pratiques réelles. La plupart des plateformes imposent officiellement un âge minimal d’inscription, souvent fixé à 13 ans. En pratique, ce contrôle est largement fictif. Il suffit de déclarer une date de naissance erronée pour contourner la règle.

Harcèlement, manipulation, escroquerie

Cette faille expose les mineurs à des contenus inadaptés, mais aussi à des risques graves : harcèlement, manipulation, escroquerie, voire exploitation. Par ailleurs, l’absence d’identification fiable favorise la prolifération de faux profils, utilisés à des fins malveillantes ou de désinformation.

Face à cette situation, il apparaît légitime de proposer un système d’inscription reposant sur une vérification réelle de l’âge, par la présentation de documents officiels, avec un seuil fixé à 15 ou 16 ans. Une telle mesure viserait avant tout à protéger les mineurs et à responsabiliser les utilisateurs.

Contrairement à une idée répandue, l’anonymat absolu n’est pas une condition indispensable de la liberté. Luciano Floridi (2014) rappelle que l’éthique numérique repose sur un équilibre entre protection de la vie privée et responsabilité des actions. Une identification encadrée, respectueuse des données personnelles, pourrait contribuer à assainir l’espace numérique sans porter atteinte aux droits fondamentaux.

Toute proposition de régulation numérique suscite une objection récurrente : celle d’un risque de restriction des libertés et de maintien des régimes en place. Cette crainte mérite d’être prise au sérieux, notamment dans des contextes où les libertés publiques ont longtemps été fragiles.

Illusion du cyber-utopisme

Cependant, il convient de distinguer deux choses : la lutte pour les libertés politiques et la dépendance aux réseaux sociaux comme principal outil de mobilisation. Evgeny Morozov (2011) a mis en garde contre ce qu’il appelle «l’illusion du cyber-utopisme», selon laquelle Internet suffirait à produire des transformations politiques profondes.

Les réseaux sociaux peuvent faciliter la circulation rapide de l’information, mais ils favorisent aussi des mobilisations éphémères, émotionnelles et facilement manipulables. Leurs algorithmes échappent au contrôle des citoyens et obéissent à des intérêts économiques étrangers aux préoccupations démocratiques locales.

Croire que la libération politique passe exclusivement par Facebook ou TikTok revient à déléguer le destin d’un pays à des entreprises privées multinationales. Or, l’histoire montre que les changements durables se construisent de l’intérieur : par l’éducation civique, l’organisation collective, les associations, les syndicats, les partis politiques et les institutions nationales (Tilly & Wood, 2015).

Militer pour plus de libertés implique donc de renforcer la conscience citoyenne et les cadres institutionnels, plutôt que de s’en remettre uniquement aux réseaux sociaux.

Face aux défis posés par les réseaux sociaux, la responsabilité est collective. L’État doit jouer un rôle de régulateur, en définissant un cadre juridique clair, transparent et contrôlé démocratiquement. La régulation ne doit pas être punitive, mais protectrice.

La famille demeure le premier espace de socialisation. Le dialogue, l’accompagnement et la vigilance parentale sont essentiels pour aider les jeunes à développer un usage critique du numérique.

Enfin, l’école a un rôle central à jouer dans l’éducation au numérique. Former des citoyens capables de comprendre les logiques algorithmiques, de vérifier l’information et de résister aux manipulations est devenu une mission éducative fondamentale.

Espaces d’ouverture, sources de vulnérabilité

L’influence des réseaux sociaux sur les jeunes ne peut être analysée de manière simpliste. Ces plateformes sont à la fois des espaces d’ouverture et des sources de vulnérabilité. Refuser toute régulation au nom de la liberté revient à ignorer les réalités psychologiques, culturelles et économiques qui structurent le numérique contemporain.

La souveraineté numérique, la protection des mineurs et la responsabilisation citoyenne ne sont pas des obstacles à la liberté, mais des conditions de sa durabilité. Protéger les jeunes, préserver les cultures et renforcer la citoyenneté sont des impératifs qui exigent des réponses réfléchies, équilibrées et adaptées aux contextes nationaux.

Références bibliographiques

Appadurai, A. (1996). Modernity at Large.
Castells, M. (2010). The Rise of the Network Society.
Floridi, L. (2014). The Fourth Revolution.
Morozov, E. (2011). The Net Delusion.
Twenge, J. (2017). iGen.
Vaidhyanathan, S. (2018). Antisocial Media.
Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism.

L’article Jeunes et réseaux sociaux | Entre ouverture et responsabilité est apparu en premier sur Kapitalis.

La démocratie doit-elle se protéger du peuple ?

Des vagues de populisme traversent aujourd’hui le monde avec une puissance inédite. Aucun continent n’est épargné, aucun régime démocratique n’est à l’abri. De l’Amérique à l’Europe, de l’Inde à l’Amérique latine, le discours politique se simplifie, se durcit, se radicalise. Les slogans remplacent les programmes, l’émotion supplante l’argumentation, et la colère devient une ressource électorale. C’est le triomphe inquiétant du nombre et la défaite de la raison. Plaidoyer pour une démocratie entre élites à l’ère du populisme.

Zouhaïr Ben Amor *

Le populisme se nourrit d’un paradoxe fondamental : il prétend incarner le peuple tout en détruisant les conditions mêmes d’un jugement politique éclairé. Il érige l’opinion immédiate en vérité, la majorité numérique en légitimité morale, et transforme toute complexité en suspicion. Dans ce climat, l’intellectuel devient un ennemi, l’expert un traître, le scientifique un manipulateur.

Face à cette dérive, une question longtemps jugée indécente mérite aujourd’hui d’être posée sans faux-semblants : la démocratie peut-elle survivre lorsqu’elle abdique toute exigence intellectuelle ? Et plus encore : une démocratie fondée sur des élites instruites, responsables et contrôlées serait-elle plus démocratique que le règne aveugle du nombre ?

Le populisme : une pathologie interne de la démocratie

Contrairement à une idée répandue, le populisme n’est pas l’ennemi extérieur de la démocratie. Il en est une dérive interne, un excès logique. Il surgit lorsque la souveraineté populaire est réduite à sa forme la plus brute : le comptage des voix, indépendamment de la qualité du jugement qui les fonde.

Déjà, Platon voyait dans la démocratie athénienne un régime instable, vulnérable à la démagogie. Dans La République, il compare la cité démocratique à un navire confié à une foule ignorante, sourde à la compétence du pilote. Ce n’est pas le peuple en tant que tel que Platon critique, mais l’abandon de toute hiérarchie du savoir.

Plus près de nous, le politicien français Alexis de Tocqueville (1805-1859) identifie un danger majeur des sociétés démocratiques modernes : la tyrannie de la majorité. Celle-ci n’opprime pas par la force, mais par la norme, étouffant toute pensée dissidente sous le poids du consensus numérique (De la démocratie en Amérique).

Le populisme contemporain pousse cette logique à son extrême : il confond volonté générale et opinion majoritaire instantanée, souvent façonnée par les réseaux sociaux, les algorithmes et les émotions collectives. La démocratie devient alors un réflexe, non un processus de délibération.

L’égalité politique et le mythe dangereux de l’égalité cognitive

L’un des dogmes les plus intouchables de la modernité démocratique est l’idée que toutes les opinions se valent. Or cette affirmation, si elle est moralement séduisante, est intellectuellement intenable.

Être citoyen confère des droits égaux, mais ne produit pas automatiquement une compétence égale. Confondre égalité juridique et égalité cognitive revient à nier l’expérience, l’éducation, la formation, l’effort intellectuel. Cette confusion est au cœur du triomphe populiste.

Le philosophe et économiste britannique John Stuart Mill (1806-1873) l’avait parfaitement compris. Dans Considerations on Representative Government (1861), il propose un suffrage plural, où le vote des citoyens les plus instruits aurait un poids supérieur. Non par mépris social, mais par souci d’efficacité politique. Mill pose une question dérangeante mais rationnelle : pourquoi refuser à la politique ce que l’on exige de la médecine, de l’ingénierie ou du droit ?

On ne choisit pas un chirurgien par acclamation populaire. On ne confie pas un pont à un vote majoritaire. Pourquoi alors accepter que le destin d’une nation soit décidé sans exigence minimale de compétence ?

La révolte des masses et la fin du jugement

Le populisme est aussi un phénomène culturel profond. Le philosophe espagnol José Ortega y Gasset (1883-1955) dans La révolte des masses (1930), décrit l’avènement de l’«homme-masse» : un individu convaincu de son droit à décider de tout, sans effort préalable de compréhension.

L’homme-masse ne rejette pas seulement l’élite ; il rejette l’idée même d’excellence. Toute distinction est perçue comme une offense. Toute compétence devient arrogance. Cette mentalité trouve aujourd’hui un terrain idéal dans les réseaux sociaux, où la visibilité remplace la légitimité, et où la viralité tient lieu de vérité.

Dans ce contexte, la démocratie cesse d’être un régime de responsabilité pour devenir un théâtre d’indignations successives. Le jugement politique, qui exige lenteur, mémoire et complexité, est sacrifié au profit de réactions immédiates.

Effondrement du sens politique et banalisation de l’irresponsabilité

La germano-américaine Hannah Arendt (1906- 1975) a montré, notamment dans La crise de la culture, que le mal politique moderne ne procède pas toujours de la monstruosité, mais de la banalité, c’est-à-dire de l’absence de pensée.

Le populisme prospère précisément sur cette absence. Il ne demande pas aux citoyens de comprendre, mais de réagir. Il ne sollicite pas la raison, mais l’affect. Le vote devient un geste cathartique, non un acte réfléchi.

La démocratie, ainsi vidée de son exigence intellectuelle, devient vulnérable à toutes les manipulations. Elle se transforme en machine à légitimer l’irresponsabilité collective.

Faut-il alors confier la démocratie aux élites ?

Le mot «élite» est aujourd’hui presque imprononçable. Il évoque immédiatement l’arrogance, la domination, l’entre-soi. Pourtant, refuser toute forme d’élite revient à accepter implicitement le règne de l’incompétence.

Il faut ici être clair : il ne s’agit ni d’une élite de naissance, ni d’une élite de richesse. Il s’agit d’une élite de savoir, de responsabilité et d’éthique. Une élite sans privilèges héréditaires, soumise au contrôle, révocable, évaluée.

Dans toute société complexe, des élites existent de fait : scientifiques, ingénieurs, médecins, enseignants, juristes. La question n’est donc pas leur existence, mais leur place dans la décision politique.

Refuser leur rôle au nom d’un égalitarisme abstrait, c’est livrer la démocratie à ceux qui crient le plus fort, non à ceux qui comprennent le mieux.

Modèles possibles d’une démocratie protégée du populisme

Imaginer une démocratie entre élites ne signifie pas abolir le peuple, mais réintroduire des filtres rationnels.

Plusieurs modèles sont envisageables :

1. Un bicaméralisme renforcé : une chambre élue au suffrage universel, et une chambre de compétence (scientifiques, juristes, philosophes, économistes), avec droit de veto argumenté.

2. Un suffrage pondéré par le niveau d’instruction ou la formation civique.

3. Des conseils citoyens qualifiés, tirés au sort mais formés longuement avant toute décision.

4. Une démocratie délibérative, où le vote n’intervient qu’après un processus obligatoire d’information et de débat.

Ces modèles ne sont pas antidémocratiques ; ils sont antipopulistes.

Le danger inverse : technocratie et déshumanisation

Toute réflexion honnête doit reconnaître les risques d’une démocratie des élites. L’expertise peut devenir froide, déconnectée du vécu. Les élites peuvent se fossiliser, se reproduire, perdre tout contact avec le réel social.

Le théoricien de la politique, l’allemand Carl Schmitt (1888, 1985) rappelle que la politique ne peut jamais être réduite à une simple gestion technique. Elle implique des choix existentiels, des valeurs, des conflits irréductibles.

C’est pourquoi une démocratie entre élites ne peut être viable que si elle reste ouverte, pluraliste, contrôlée, et si le peuple conserve un droit de regard et de sanction.

Penser contre la foule pour sauver la démocratie

Il est temps d’oser une vérité inconfortable : la démocratie n’est pas sacrée par nature. Elle n’est qu’un outil fragile, qui ne fonctionne que si les citoyens sont capables de discernement.

Lorsque l’ignorance devient majoritaire, lorsque l’émotion remplace la raison, lorsque la compétence est méprisée, la démocratie se suicide lentement sous les applaudissements.

Peut-être faut-il alors accepter cette idée provocante : le salut de la démocratie viendra parfois d’une minorité lucide, et non de la majorité aveugle. Penser contre la foule n’est pas trahir la démocratie. C’est peut-être aujourd’hui la seule façon de la préserver.

* Universitaire.

Références bibliographiques (indicatives) :

Platon, La République.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique.

John Stuart Mill, Considerations on Representative Government.

José Ortega y Gasset, La révolte des masses.

Hannah Arendt, La crise de la culture ; Eichmann à Jérusalem.

Carl Schmitt, La notion de politique.

    L’article La démocratie doit-elle se protéger du peuple ? est apparu en premier sur Kapitalis.

    Du génie solitaire à l’intelligence collective

    Les défis contemporains – changement climatique, révolution numérique, crises sanitaires, urbanisation, raréfaction des ressources – ont atteint un niveau de complexité tel qu’aucune conscience isolée ne peut prétendre les maîtriser. Le progrès est devenu une œuvre collective, distribuée, cumulative. L’intelligence n’est plus une lumière solitaire ; elle est plurielle.

    Zouhaïr Ben Amor *

    Pendant longtemps, le progrès a été raconté comme l’œuvre de figures exceptionnelles. La science, la philosophie, la technique, voire la politique, se sont construites autour d’un imaginaire puissant : celui du génie solitaire, de l’homme providentiel, capable, par une intuition rare, d’ouvrir des voies que les autres n’auraient ni la capacité ni l’inspiration d’emprunter. Cette vision a profondément structuré la modernité occidentale. Elle a façonné nos systèmes éducatifs, nos modèles de réussite et nos critères de reconnaissance sociale. La notoriété intellectuelle s’y mesure encore largement à l’aune de distinctions individuelles, dont le prix Nobel constitue l’expression la plus emblématique.

    Le collectivisme intellectuel

    Or, ce modèle est aujourd’hui à bout de souffle. Non parce que l’intelligence individuelle aurait disparu, mais parce qu’elle ne suffit plus. Les défis contemporains – changement climatique, révolution numérique, crises sanitaires, urbanisation, raréfaction des ressources – ont atteint un niveau de complexité tel qu’aucune conscience isolée ne peut prétendre les maîtriser. Le progrès est devenu une œuvre collective, distribuée, cumulative. L’intelligence n’est plus une lumière solitaire ; elle est plurielle.

    C’est dans ce contexte que s’impose la notion d’intelligence collective, ou, plus précisément, celle de collectivisme intellectuel : une manière d’organiser la production du savoir, de l’innovation et de la décision en privilégiant le travail du groupe, indépendamment des promotions individuelles et des gratifications personnelles, au profit de l’intérêt général. Cette transformation n’est pas seulement scientifique ou technique ; elle est éducative, politique et profondément philosophique. Pour un pays comme la Tunisie, elle constitue peut-être l’une des clés majeures de son avenir.

    Le mythe du génie et ses limites

    La modernité occidentale s’est construite sur l’affirmation du sujet autonome. Depuis la Renaissance et les Lumières, l’individu est devenu la mesure de toute chose. Cette émancipation fut une conquête décisive : elle a libéré la pensée des dogmes religieux et des autorités arbitraires. Mais elle a aussi produit un imaginaire particulier : celui du créateur isolé, du savant solitaire, du penseur hors norme.

    L’histoire des sciences a longtemps été écrite selon ce modèle héroïque. Newton, Darwin, Einstein ou Pasteur apparaissent comme des figures surgissant presque seules dans un paysage intellectuel réduit à l’arrière-plan. Pourtant, les travaux contemporains en histoire et en sociologie des sciences ont montré combien cette vision est réductrice. Les grandes découvertes sont presque toujours le fruit d’un travail collectif invisibilisé : échanges, controverses, laboratoires, institutions, contextes sociaux et politiques.

    Le génie individuel existe, mais il est toujours porté par un milieu. Croire qu’il suffit de former des individus brillants pour assurer le progrès d’une société est une illusion, particulièrement coûteuse pour des pays aux ressources limitées.

    Une intelligence devenue collective

    La science d’aujourd’hui ne peut plus être pensée sur le modèle du savant solitaire. Les grandes avancées contemporaines – du séquençage du génome humain à la modélisation du climat, de l’intelligence artificielle à la biologie moléculaire – mobilisent des milliers de chercheurs, d’ingénieurs et de techniciens répartis à l’échelle mondiale. Les résultats sont souvent signés collectivement, parfois au nom d’institutions ou de consortiums.

    Cette mutation n’est pas idéologique ; elle est structurelle. La complexité impose la coopération. La connaissance progresse par addition de compétences, par confrontation de points de vue, par correction mutuelle. L’intelligence devient distribuée, partagée, parfois anonyme.

    Dans ce nouveau paradigme, la question centrale n’est plus : qui est le plus brillant ? Mais : comment organiser efficacement la coopération des intelligences ?

    Le modèle chinois : le collectivisme en pratique

    La trajectoire de la Chine depuis la Seconde Guerre mondiale illustre de manière exemplaire ce basculement. Partant d’un retard scientifique et technologique considérable, ce pays a fait un choix stratégique fondamental : considérer l’innovation comme un bien collectif.

    L’ingénieur chinois ne s’approprie pas la nouveauté comme un capital symbolique personnel. Il la partage, la documente, la transmet. Les innovations circulent rapidement entre universités, centres de recherche et industries. La reconnaissance individuelle existe, mais elle reste subordonnée à la performance du groupe et à la continuité du projet collectif.

    Ce modèle tranche avec la culture occidentale du leadership charismatique et de la compétition individuelle. Il explique en grande partie la capacité de la Chine à rattraper, puis parfois dépasser, certaines puissances occidentales dans des domaines stratégiques. Ce collectivisme intellectuel n’est pas la négation de l’individu ; il est l’organisation rationnelle de sa contribution.

    Penser ensemble pour transformer la société

    L’intelligence collective n’est pas une invention récente. Elle traverse toute l’histoire de la pensée. Le mouvement des Lumières, souvent réduit à quelques grandes figures, fut en réalité un vaste réseau d’échanges, de correspondances et de débats. L’Encyclopédie n’est pas l’œuvre d’un génie solitaire, mais celle d’une communauté intellectuelle mobilisée autour d’un projet commun : diffuser le savoir pour émanciper la société.

    La Révolution française elle-même ne fut pas le produit d’un homme providentiel, mais celui d’une maturation collective des idées, rendue possible par la circulation du savoir et l’usage public de la raison.

    Fondements philosophiques du collectivisme intellectuel

    Chez Spinoza, l’individu n’est jamais une substance isolée. Il est un mode, une expression partielle d’un tout plus vaste. La puissance de penser augmente lorsque les individus s’accordent et coopèrent. L’intelligence collective n’est donc pas une négation de l’individu, mais l’augmentation de sa puissance par le collectif (Éthique).

    Kant, dans son texte sur les Lumières, insiste sur l’usage public de la raison : penser librement, mais surtout penser avec les autres, dans un espace de discussion critique. Une société progresse moins par l’éclat d’un génie que par la vitalité de ses débats rationnels.

    Chez Henri Bergson, la création s’inscrit dans la durée. Appliquée à la société, cette idée signifie que l’innovation durable n’est presque jamais un éclair isolé ; elle est le fruit d’un temps long, d’une maturation collective et continue.

    Enfin, Hans Jonas introduit une exigence décisive : la responsabilité envers les générations futures. Cette responsabilité ne peut être portée par un individu seul. Elle exige une intelligence collective capable d’anticiper les conséquences à long terme de ses choix.

    La Tunisie face à l’urgence du collectif

    En Tunisie, la question de l’intelligence collective n’est pas abstraite ; elle est urgente. Notre pays ne manque ni de compétences ni d’esprits brillants. Il souffre de leur dispersion, de leur mise en concurrence et de l’absence d’un projet collectif fédérateur. Le système éducatif valorise encore excessivement la réussite individuelle, le classement, la performance isolée.

    Le résultat est paradoxal : nous formons des individus performants, mais nous peinons à produire des projets collectifs durables. Beaucoup de talents finissent par s’exiler, non par manque d’attachement au pays, mais faute d’un écosystème capable de donner un sens collectif à leur compétence.

    Dans un pays aux ressources limitées, l’intelligence collective n’est pas un luxe ; elle est la seule stratégie réaliste.

    Propositions pour un renouveau possible

    Premièrement, la coopération doit devenir une compétence enseignée et évaluée dès l’école et l’université. Le travail collectif ne peut plus être un simple exercice annexe.

    Deuxièmement, il faut briser les cloisonnements disciplinaires. Les grands défis nationaux – eau, énergie, urbanisme, santé – exigent des équipes mêlant ingénieurs, biologistes, sociologues, philosophes et architectes.

    Troisièmement, la réussite sociale doit être redéfinie. Il est urgent de valoriser les équipes, les projets collectifs et les résultats partagés, plutôt que les seules trajectoires individuelles.

    Enfin, la recherche nationale doit être pensée comme un réseau coopératif, où les institutions travaillent en complémentarité plutôt qu’en concurrence.

    Le monde contemporain n’a plus besoin de génies solitaires, mais de communautés intelligentes. Pour la Tunisie, le collectivisme intellectuel n’est pas une option idéologique ; il est une condition de survie et de renouveau.

    Former à penser ensemble, c’est déjà commencer à se relever.

    Bibliographie sélective :

    • Spinoza, Éthique, Seuil.
    • Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, GF Flammarion.
    • Bergson, L’Évolution créatrice, PUF.
    • Jonas, Le Principe responsabilité, Flammarion.
    • Latour, Science in Action, Harvard University Press.
    • Merton, The Sociology of Science, University of Chicago Press.
    • Lévy, L’Intelligence collective, La Découverte.
    • Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil.
    • Dewey, Democracy and Education, Free Press.
    • Naughton, The Chinese Economy: Adaptation and Growth, MIT Press.

    L’article Du génie solitaire à l’intelligence collective est apparu en premier sur Kapitalis.

    ❌