De la ZLECAf comme levier d’intégration aux stratégies de partenariats public-privé (PPP) pour un cabotage fluide, en passant par une vision exécutive en trois niveaux (public, privé, confiance),Vincent Allain, expert en commerce Afrique-Europe, décrypte les barrières culturelles et logistiques freinant le commerce intra-africain via la Tunisie. Interview.
Quelle barrière culturelle ou réglementaire priorisez-vous sur les marchés africains via la Tunisie ? Avez-vous des études ou retours terrain pour la quantifier ?
Sans études précises, mes échanges au Sénégal avec la GIZ et mes observations terrain mettent en lumière une barrière culturelle clé : un sentiment de perte de souveraineté et un désir de réussir seul. Le commerce intra-africain souffre aussi de barrières non tarifaires, normes hétérogènes, marquages variés, douanes complexes et ruptures logistiques. Paradoxalement, un produit européen entre plus facilement sur un marché africain qu’un produit africain sur un marché voisin.
Concrètement, quelle contribution peut lever cette barrière pour renforcer les liens, notamment avec l’Afrique de l’Ouest ?
La ZLECAf est la solution pour créer un marché commun africain, inspiré de l’Europe. Les anciens commerçants tunisiens misent sur des réseaux personnels : « Je ne commerce qu’avec des contacts solides ». Les fondamentaux restent les mêmes : un bon produit, un prix compétitif et une fiabilité logistique.
En France, j’accompagne des entreprises vers l’Afrique. Les « vieux routiers » usent de méthodes archaïques : « Je connais quelqu’un qui connaît quelqu’un ». Ces débouchés restent sporadiques, sans vision structurée. L’Afrique, instable économiquement et politiquement, exige une stratégie couvrant 3 à 8 pays pour diluer les risques. Les Tunisiens ne maîtrisent pas l’Afrique par simple proximité, pas plus qu’un Européen ne connaît le Mali via un voisin. Les jeunes Tunisiens formés en Europe surestiment souvent leur expertise : l’Europe est un marché unique (monnaie, douanes, TVA harmonisées). La Tunisie, avec son marché exigu (12 millions d’habitants), doit s’interconnecter pour exporter. À l’horizon 2050, son avenir commercial est africain : exporter des produits finis ou intégrer des chaînes de valeur (ex. : produit tunisien assemblé au Maroc ou au Sénégal, revendu en Tunisie).
Quels secteurs diversifier aujourd’hui pour réussir ?
Sans vision macro, les échanges avec la TAA soulignent une mobilité croissante. L’Afrique, plus jeune en 2050 (60% de moins de 25 ans), attirera l’industrie, surtout l’automobile. Mais bâtissez une valeur partagée : en Tunisie, les offshores enrichissent l’Europe sans retenir la richesse. Progressez en salaires, crédit, banque et logistique. Voyez l’Afrique comme un horizon à 30 ans : adaptez produits, prix et qualité ; offrez des marges aux distributeurs pour des partenariats croisés.
Dans votre portefeuille, quel pourcentage ciblez-vous pour l’Afrique francophone via des hubs comme la Tunisie, face à l’Europe, aux USA ou à l’Asie ?
Face à des marchés homogènes comme les 300 millions de consommateurs américains ou le milliard de Chinois (avec un export intra-asiatique fluide), l’Afrique n’est pas « naturelle » pour un entrepreneur européen. Engagez-vous sur 25 ans via un « drapeau » prudent, des réseaux de confiance, 10 à 30% du CA à l’export, des adaptations (emballages, marquages comme en Algérie) et un cercle vertueux RSE/circuits courts qui attirera les grands acteurs.
Quels axes stratégiques pour l’intégration via la ZLECAf ? Kebour Ghenna, directeur exécutif de la Chambre panafricaine de commerce et d’industrie (PACCI), plaide pour un dialogue public-privé solidaire. Partagez-vous cela ?
Pour rentabiliser l’Afrique via une vision exécutive en trois niveaux (PPP publics maritimes, privé commercial, confiance anti-barrières), adoptez une méthode rigoureuse visant 10 à 30% du CA à l’export d’ici à 2050. Adaptez vos produits et tissez des réseaux solides – loin d’un marché « naturel » pour les PME européennes.
Le mot de la fin.
La souveraineté économique africaine dépend de l’intégration, pas du protectionnisme. Les petits marchés manquent de masse critique : intégrez les chaînes régionales et mondiales pour rayonner. L’Afrique regorge de ressources, de compétences et de démographie. La ZLECAf libérera ce potentiel, à condition de lever les freins culturels, logistiques et politiques.
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