La logique de neutralité stratégique de la Tunisie face au différend USA–UE autour du Groenland
À mesure que le Forum économique mondial de Davos s’impose comme un carrefour où se croisent intérêts économiques, stratégies géopolitiques et rapports de puissance, la question de la présence ou de l’absence d’un État ne peut plus être lue comme un simple choix protocolaire. Elle devient, au contraire, un acte politique en soi, chargé de significations implicites.
L’édition 2026, placée sur le thème évocateur d’un « esprit de dialogue », s’inscrit dans un contexte international marqué par une fragmentation croissante de l’ordre occidental, dont le différend latent entre les États-Unis et l’Union européenne autour du Groenland, constitue l’un des symptômes les plus révélateurs.
C’est dans ce cadre que la participation tunisienne, limitée à une représentation ministérielle sans forte incarnation politique au plus haut niveau, a suscité critiques et inquiétudes. L’analyse formulée par notre ami et confrère l’économiste Aram Belhadj met à juste titre en lumière les coûts potentiels d’une visibilité internationale réduite : affaiblissement de la crédibilité, perte d’opportunités de partenariats, marginalisation dans les réseaux de décision économique mondiale.
Pourtant, cette lecture, bien que fondée, demeure incomplète si elle ne prend pas en compte la profondeur des recompositions géopolitiques en cours et la position structurellement vulnérable de la Tunisie dans ce nouvel échiquier.
Davos 2026 n’est pas un espace neutre. Il est devenu un lieu où se négocient, souvent en marge des sessions officielles, des équilibres stratégiques majeurs. La question du Groenland, longtemps reléguée aux marges de l’actualité, s’est progressivement imposée comme un enjeu central de rivalité transatlantique. Derrière ce territoire arctique se jouent des questions de contrôle des routes maritimes, d’accès aux ressources minières et énergétiques, et de projection militaire dans un contexte de compétition accrue entre grandes puissances.
Davos, une dimension quasi diplomatique…
La présence simultanée du président américain, des principaux dirigeants européens et de hauts responsables chinois confère à Davos une dimension quasi diplomatique, où chaque interaction est scrutée et interprétée.
Dans ce climat, la Tunisie se trouve confrontée à un dilemme classique des économies intermédiaires dépendantes de partenariats multiples. D’un côté, l’Union européenne demeure son premier partenaire commercial, son principal investisseur et un bailleur de fonds essentiel. De l’autre, les États-Unis conservent un rôle clé dans l’architecture financière internationale, tant à travers leur influence sur les institutions multilatérales que par leur poids politique et stratégique.
Prendre position, même indirectement, dans un différend opposant ces deux pôles, reviendrait à fragiliser un équilibre déjà précaire.
L’absence relative de hauts responsables tunisiens à Davos peut ainsi être interprétée comme l’expression d’une neutralité stratégique assumée. Il ne s’agit pas d’un retrait du jeu international, mais d’une volonté de ne pas être entraînée dans une dynamique de polarisation qui ne sert pas ses intérêts fondamentaux.
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Dans un monde où les forums économiques deviennent des scènes de rivalités géopolitiques feutrées, la discrétion peut constituer une forme de prudence rationnelle, surtout pour un pays dont la marge de manœuvre financière est étroite et la dépendance aux financements extérieurs élevée.
Cette posture n’est pas sans rappeler une tradition diplomatique tunisienne historiquement fondée sur l’équilibre, le multilatéralisme et la recherche de compromis. Toutefois, la différence majeure réside dans le contexte actuel : la neutralité n’est plus perçue comme une position naturelle, mais comme un choix qui doit être constamment justifié et crédibilisé.
Dans cet environnement, l’absence prolongée des grandes scènes internationales risque de se transformer, à terme, en invisibilité structurelle, voire en déclassement.
C’est précisément là que se situe le cœur du débat soulevé par l’intervention d’Aram Belhadj. Le problème n’est pas tant l’absence ponctuelle à Davos que l’absence d’une stratégie claire de diplomatie économique capable de concilier neutralité politique et présence économique active.
Etre présent mais sans prendre parti
La Tunisie peut difficilement se permettre de renoncer aux espaces où se construisent les perceptions, se négocient les agendas et s’esquissent les futurs partenariats. Mais elle doit, dans le même temps, éviter toute lecture de sa présence comme un alignement implicite sur l’un ou l’autre camp.
Dans cette perspective, la participation technique virtuelle du ministre de l’Économie et de la Planification apparaît comme un compromis fragile mais révélateur. Elle permet de maintenir un canal de dialogue économique, de suivre les débats et de préserver une forme de continuité institutionnelle, tout en évitant l’exposition politique réelle qu’aurait entraînée une présence présidentielle ou gouvernementale plus (re)marquée.
Ce choix traduit une hiérarchisation des priorités : préserver les équilibres diplomatiques avant de rechercher une visibilité symbolique.
Neutralité oui, mais appuyée par un récit économique crédible
À moyen terme, toutefois, cette stratégie atteint ses limites. La neutralité ne peut être durable que si elle s’accompagne d’une capacité à formuler un récit économique crédible, à proposer des projets concrets et à défendre des intérêts clairement identifiés. Faute de quoi, elle risque d’être interprétée non comme une prudence stratégique, mais comme une hésitation, voire une absence de vision.
En définitive, l’épisode de Davos 2026 révèle moins un isolement conjoncturel de la Tunisie qu’un malaise plus profond dans sa projection internationale. Face à un monde de plus en plus polarisé, où les différends entre alliés traditionnels – à l’image de la rivalité USA–UE sur le Groenland – redessinent les lignes de fracture, la Tunisie cherche avant tout à ne pas choisir un camp.
Ce non-alignement pragmatique peut constituer un atout, à condition qu’il soit pensé, assumé et accompagné d’une diplomatie économique offensive, capable de transformer la retenue politique en opportunité stratégique plutôt qu’en silence coûteux.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)
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