Déménagement du ministère de la Culture | Une vraie fausse polémique ?
«Je lance un appel à mes amis qui sont en colère et affectés par les rumeurs qui circulent concernant le possible déménagement du ministère des Affaires culturelles de son emplacement actuel à la Kasbah vers un autre lieu : s’il vous plaît, gardez votre colère pour quelque chose qui la mérite davantage, et conservez votre douleur pour quelque chose qui mérite davantage que l’on souffre pour elle !», a lancé le chroniqueur Mokhtar Khalfaoui dans un poste Facebook, minimisant l’importance de la polémique suscitée à ce sujet qui, selon lui, ne méritait pas tant de tapage. (Ph: Cité de la culture de Tunis où seraient transférés les bureaux du ministère des Affaires culturelles).
Latif Belhedi
L’information selon laquelle le gouvernement aurait décidé de transférer le siège du ministère des Affaires culturelles de son emplacement actuel, à la Kasbah, non loin du siège du gouvernement et du ministère de la Défense, vers la Cité de la culture de Tunis, sur l’avenue Mohammed V, a suscité une vive polémique, notamment au sein des milieux culturels. On craint en effet que sa mise en œuvre ne compromette l’avenir d’un secteur marginalisé depuis des années.
Dans ce contexte, la Fédération générale de la culture et de l’information, affiliée à l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), a exigé l’annulation immédiate de cette décision. Elle demande un moratoire jusqu’à ce qu’un autre lieu soit trouvé pour le ministère des Affaires culturelles, afin de garantir le respect des droits des acteurs culturels, et de préserver le statut et le rôle national de ce ministère.
Dans un communiqué publié vendredi 16 janvier 2026, le syndicat a affirmé que toute décision de cette ampleur «doit reposer sur une approche globale prenant en compte les intérêts du secteur et de toutes les personnes qui y sont liées». Elle a averti que le transfert du siège du ministère pourrait perturber le travail administratif et culturel, porter atteinte aux droits des intellectuels, du personnel et des fonctionnaires, et nuire aux infrastructures culturelles publiques, aggravant ainsi la marginalisation dont souffre le secteur depuis des années.
Le syndicat a également souligné sa détermination à défendre le secteur, la dignité de ses travailleurs et le droit à une culture nationale libre et efficace, et a demandé des clarifications officielles à la communauté culturelle concernant les raisons de cette décision et ses conséquences potentielles.
Valeur historique et identitaire
Le Syndicat indépendant des réalisateurs producteurs (Sirp)a exprimé, quant à lui, sa profonde inquiétude quant à la décision de transférer le siège du ministère, considérant que «le siège actuel n’est pas un simple espace administratif, mais revêt une valeur historique et culturelle qui incarne l’identité de la culture tunisienne et son long parcours, et témoigne de moments charnières de l’histoire de la création artistique dans le pays.»
Le Sirp a réaffirmé son attachement au maintien du siège historique du ministère des Affaires culturelles, comme un prolongement de la mémoire nationale et une manifestation de la continuité culturelle, avertissant qu’«une décision unilatérale prise sans consultation des artistes, des intellectuels et des instances professionnelles représente une dévalorisation de la culture et une marginalisation du rôle des arts et de la créativité dans le projet de société.»
Une atteinte à la mémoire nationale
Parallèlement, sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont exprimé leur rejet de cette décision. La professeure d’université Raja Ben Slama a déclaré que «la réquisition du siège du ministère des Affaires culturelles est une atteinte à la mémoire nationale et un mépris pour la culture.»
Mme Ben Slama, ex-directrice générale de la Bibliothèque nationale, a lancé un appel à ne pas accepter cette décision et à empêcher sa mise en œuvre, considérant que «la véritable richesse de ce pays réside dans sa culture, son histoire, sa civilisation et son patrimoine», affirmant que l’application de cette décision constituerait «une nouvelle tragédie parmi celles que le pays a connues ces dernières années».
L’activiste Thamer Idriss considère que la décision d’évacuer le ministère des Affaires culturelles de son siège historique à la Kasbah «n’est pas une simple procédure administrative de déménagement, mais une atteinte flagrante à la symbolique historique et au statut souverain de la culture en Tunisie». Selon lui, «le transfert du siège du ministère loin de la Place du Gouvernement reflète une tendance inquiétante à la marginalisation du secteur culturel et à l’affaiblissement de sa présence au centre du pouvoir décisionnel».
Idriss souligne que le siège actuel du ministère des Affaires culturelles «n’est pas qu’un ensemble de murs, mais un symbole de la mémoire nationale et un emblème indissociable de l’identité de l’État tunisien depuis l’indépendance». Il ajoute que «son démantèlement sans vision claire ni alternative appropriée perturbe le fonctionnement de l’administration et constitue un dénigrement de la valeur des créateurs et des intellectuels qui voient en cet édifice un symbole de leur présence au cœur de l’État».
Le siège du ministère des Affaires culturelles est considéré comme l’un des monuments administratifs à forte valeur symbolique en Tunisie, car il est situé sur la place du Gouvernement, dans la capitale, à proximité d’institutions souveraines, dont le ministère de la Défense ou celui des Finances.
Une politique culturelle inexistante
A l’appui de leur position, les personnes opposées au transfert du siège du ministère des Affaires culturelles citent les noms des nombreux ministres et hommes de culture qui ont dirigé cette institution tels Chedly Klibi, Béchir Ben Slama, Habib Boularèsou autres Abdelbaki Hermassi.
En réponse à cette polémique qu’il trouve déplacée et inutile, Mokhtar Khalfaoui a écrit, sur le ton de l’ironie : «S’il nous faut pleurer, pleurons donc pour une politique culturelle inexistante, une industrie culturelle en déclin et un modèle de développement culturel absent. Et s’il nous faut pleurer, pleurons donc pour un ministère de la Culture dont le budget ne dépasse pas 0,73 % du budget de l’État !»
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