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Histoire | Un siècle de présence de Lénine en Tunisie

Nous reproduisons ci-dessous la contribution de l’historien universitaire Habib Kazdaghli à l’ouvrage collectif intitulé ‘‘L’héritage auquel nous ne renonçons pas’’ (pp. 134-136), publié en anglais, aux éditions Hjalmar Jorge & Patrick Anderson, Daraja Press, 2024. Et ce en marge de la 102e anniversaire de la mort de Lénine (21 janvier 1924). (Ph. Couverture de k’ouvrage / La rue Lénine aujourd’hui à Tunis investie par le street art).

Habib Kazdaghli

Le nom de Lénine fut pendant toute une période très populaire en Tunisie, non par adhésion idéologique – même si une frange des élites en Tunisie avait soutenu la révolution bolchevique et s’était ralliée aux idées de Lénine en créant, dès mars 1921, le premier noyau communiste, mais surtout par le fait, que, pendant longtemps, le siège de la Fédération tunisienne de football (FTF) s’est trouvé… dans la «rue Lénine», en plein centre de Tunis. Le siège de la Fédération était le lieu d’une activité incessante : point de ralliement habituel des responsables des clubs de ce sport, très populaire dans l’ensemble du pays, qui s’y rendaient pour régler des affaires administratives relatives à la gestion de leurs clubs ou pour tenir des réunions.

Le siège de la Fédération avait également servi, par moments, comme point de vente des billets d’entrée aux stades pour certains matches importants. C’étaient donc des dizaines de milliers de Tunisiens qui se rendaient rue Lénine pour acheter leurs billets ! En indiquant l’adresse de la Fédération de football, les annonces de ces ventes dans les médias participaient à rendre encore plus familière l’utilisation du nom de Lénine. 

Mais d’où vient l’affectation du nom de Lénine à une rue de Tunis ? Cela a toute une histoire, avec sa symbolique et ses raisons politiques.

C’est Habib Bourguiba (1903-2000), premier président de la Tunisie indépendante, qui en a pris la décision, au début des années 60 du siècle dernier. Et il avait éprouvé le besoin de justifier publiquement ce choix, inattendu, il est vrai, de la part du Président connu pour sa proximité des Etats-Unis. Se comparant aux grands hommes du XXe siècle, il déclare que c’est une manière de rendre hommage à ce leader hors-pair qui a consacré sa vie, tout comme lui, à lutter pour assurer à son pays le meilleur destin qui lui semblait possible, et, qu’il ne lui appartenait point de «contester à aucun peuple le droit d’installer chez lui un régime communiste, si tel est son désir. Mais nous, nous n’en voulons pas pour nous- mêmes».

Il reste cependant, que les militants communistes de Tunisie furent les premiers à vulgariser le nom de Lénine et le rôle qu’il a joué, ainsi que son pays et à montrer combien sa vie et ses idées pouvaient avoir un sens pour la Tunisie, qui était à l’époque sous le joug de la colonisation française.

Au milieu des années quatre-vingt du siècle dernier, alors que j’étais en pleine préparation de ma thèse de doctorat sur l’histoire du Parti communiste tunisien, lorsque j’avais annoncé à un vieux militant communiste, Léon Zana,     mon intention de me rendre à Moscou pour consulter des archives, il me demanda avec insistance de bien vérifier si le tapis de Kairouan qui fut offert à Lénine à l’occasion du IVe Congrès de l’Internationale communiste,  en décembre 1922, par Tahar Boudemgha (jeune postier et premier militant communiste  tunisien à se rendre à un congrès de l’IC) comme cadeau de la Tunisie, était bien exposé au Musée de la Révolution d’Octobre 1917.

Lors de ma visite, je n’ai pas eu la chance de   retrouver de traces de ce tapis, malgré mes demandes répétées aux responsables du musée. Le vieux communiste, me précisait que, de son temps, on racontait que suite à l’intervention du délégué tunisien, marquée notamment par une critique sévère de ce qu’il avait qualifié de «pseudo-communistes de la section de Sidi Bel Abbès» (Algérie, alors sous colonisation française), Lénine lui exprima son estime en lui offrant son manteau.

Durant des années, les dates de la naissance et de la mort de Lénine, ont été célébrés par les journaux communistes en Tunisie. A chacune de ces commémorations, les photos de Lénine ornaient les «Unes» des divers journaux qui se sont succédé : L’Avenir social, L’Avenir de la Tunisie, Liberté, La Voix du peuple, L’ami du peuple, Espoir, Attariq Al jadid (Voie nouvelle), etc… A titre d’exemple le journal communiste Liberté du 22 au 28 avril 1955, titrait dans sa Une «Il y a 85 ans naissait Lénine», et écrit notamment : «Cet anniversaire est cher au cœur de tous ceux qui luttent pour meilleur libéré de l’exploitation et de l’oppression, un monde vraiment libre et pacifique». A la fin de l’article l’auteur rappelle que même si «Lénine est mort depuis trente et un ans, le Léninisme est plus vivant que jamais. Il vit dans une moitié de l’Humanité, libérée à jamais de l’impérialisme».

La tradition de commémorer la naissance de Lénine va se poursuivre après l’indépendance de Tunisie intervenue en mars 1956. C’est ainsi qu’Espoir, journal clandestin des étudiants communistes tunisiens (le P.C.T fut interdit en janvier 1963), publie, en avril 1970, un numéro spécial consacré au centenaire de la naissance de Lénine où la majorité des articles étaient revenus sur son œuvre, son parcours et à ses mérites non seulement pour la Russie mais aussi pour la Tunisie. Il est notamment précisé que «l’héritage théorique de Lénine, d’une richesse et d’une valeur inestimable, constitue un guide précieux et une source inépuisable d’inspiration pour tous ceux qui œuvrent pour les intérêts de leur peuple, pour toute révolution nationale et démocratique ou sociale. Les forces progressistes tunisiennes et en premier lieu les communistes, s’associent avec ardeur et enthousiasme à cette célébration». L’article n’oublie pas de regretter que cette commémoration ne puisse pas se faire avec grand éclat en Tunisie en raison du contexte anti-démocratique qui prévaut dans le pays puisque «les forces progressistes ont été systématiquement privées de toute possibilité légale pour s’exprimer, à la suite de l’interdiction du Parti communiste tunisien et des journaux de gauche». Et à l’auteur d’ajouter : «Malgré ces conditions, nous apportons notre contribution à la célébration du centenaire du grand Lénine».

Quelques années après son retour à la légalité, le PCT se transforma, en 1993, en un parti plus large, le Mouvement Ettajdid (Renovation), qui ne fit plus de référence au léninisme dans ses statuts. Le nouveau parti a, cependant, continué à célébrer régulièrement l’anniversaire de Lénine dans son journal, Attariq al Jadid (Voie nouvelle).

D’autres partis, appartenant à la gauche «radicale», ont continué, par contre, à se référer au léninisme, tant dans sur le plan idéologique que sur le plan organisationnel.

Au lendemain de la révolution tunisienne de 2011, certains de ces partis, assimilant sans doute cette révolution à «la révolution bourgeoise» de février 1917 en Russie et s’inspirant du fameux mot d’ordre de Lénine : «Tout le pouvoir aux Soviets», ont appelé à l’accélération et à la radicalisation de la révolution, ainsi qu’à l’abolition de la constitution. Ils étaient convaincus qu’ils obtiendraient la majorité dans une future assemblée constituante. Malheureusement, les élections qui eurent lieu en 2011 placèrent largement en tête le mouvement islamiste Ennahdha.      

Dernièrement et en particulier, depuis l’automne 2019, date de l’accession de monsieur Kaïs Saïed à la présidence de la République, le nom de Lénine est revenu sur la scène médiatique d’une manière inattendue. En effet, monsieur Ridha Chiheb Mekki, surnommé depuis qu’il était étudiant, «Ridha Lénine», apparaît brusquement sur la scène politique comme étant un grand ami du candidat Saïed aux élections et comme membre de sa campagne électorale. «Ridha Lénine» fait désormais partie du cercle rapproché de Kais Saïed, devenu Président.

Depuis sa mort, en janvier en 1924, jusqu’à nos jours, Lénine est resté présent dans l’espace public en Tunisie, faisant ainsi, une véritable traversée du siècle.

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