Financement sans précédent, fiscalité inédite: les paris risqués du budget tunisien 2026
La loi de finances 2026 est en vigueur depuis le 1er janvier 2026. Un texte hors norme où les députés ont rédigé la moitié des dispositions, bouleversant les codes de la gouvernance budgétaire. Mohamed Louzir, secrétaire général de la Chambre du commerce et de l’industrie tuniso-française, a décrypté ce budget lors d’une session d’information tenue le 8 janvier 2026, révélant un ensemble de mesures inédites dans un contexte économique fragilisé.
Cette loi de finances marque plusieurs tournants. Le plus spectaculaire: la Banque centrale accordera 11 milliards de dinars à l’État sur 15 ans, sans intérêts et avec 3 années de grâce. Ce financement direct couvrira l’intégralité du déficit budgétaire, soulevant des interrogations légitimes sur les risques inflationnistes.
Le texte autorise désormais les particuliers à ouvrir des comptes en devises, assouplissant ainsi la réglementation des changes malgré un contrôle strict maintenu par ailleurs. Les familles tunisiennes de l’étranger bénéficieront d’une franchise douanière pour l’importation de véhicules, sous conditions de revenus. L’interdiction des transactions en espèces disparaît, et un impôt sur la fortune fait son entrée dans le paysage fiscal.
Autre innovation controversée; des augmentations salariales inscrites directement dans la loi, contournant les négociations classiques entre l’UGTT, l’UTICA et les partenaires économiques. Les débats parlementaires ont été vifs sur les taux, finalement non précisés dans le texte final.

Croissance atone et comparaisons régionales défavorables
Les performances économiques déçoivent. Après une année 2024 catastrophique à 0,5% de croissance contre 1,2% annoncé, 2025 ne devrait atteindre que 2,4% au lieu des 3,2% espérés, avec un troisième trimestre à croissance nulle. Pour 2026, le gouvernement table sur 3,3%, un objectif que Louzir juge atteignable uniquement avec des réformes structurelles.
La comparaison régionale est cinglante. La Chine maintient 5%, la Libye oscille entre 12,3 et 16,1%, l’Algérie affiche 4 à 8% grâce à une diversification ambitieuse au-delà des hydrocarbures. Le Maroc devrait terminer entre 4 et 4,5% après révision. La Tunisie rejoint ainsi le peloton de queue avec les économies européennes stagnantes.
L’inflation recule mais reste préoccupante. Après un pic à 9% en 2023, elle est retombée à 7% en 2024 et devrait s’établir à 5,6% en 2025. Ces taux dépassent largement les standards régionaux: 1% en Chine, 2,4% en Europe, 1,8% en Algérie, 2% en Libye et au Maroc. L’injection monétaire de la Banque centrale pourrait-elle inverser cette tendance baissière? La question reste ouverte.
Dépendance énergétique critique
La vulnérabilité énergétique s’aggrave dangereusement. Le taux de dépendance est passé de 8,4% en 2010 à 41,8% en 2015, puis 64,3% en 2025. Cette situation expose la Tunisie aux fluctuations des cours mondiaux alors que les subventions pèsent lourdement sur les comptes publics.
La baisse du prix du baril a néanmoins permis d’économiser environ un milliard de dinars, expliquant en grande partie la réduction du déficit 2025. Le budget 2026 table sur un baril à 63,3 dollars, une hypothèse jugée optimiste par Louzir compte tenu des tensions géopolitiques. La Tunisie affiche désormais l’un des prix à la pompe les plus bas mondialement, posant la question d’un ajustement progressif.
Dérive structurelle des comptes publics
L’analyse historique depuis 2010 révèle un déséquilibre inquiétant: le déficit a explosé de 743% tandis que l’investissement n’a progressé que de 21%. Les recettes ont augmenté de 247% dans le même temps. Louzir pointe un problème structurel durable nécessitant des réformes profondes, bien au-delà d’un simple accident conjoncturel.
Pour 2026, le déficit dépassera 11 milliards de dinars, représentant plus de 25% du budget total de 79 milliards. Les remboursements de dette atteindront 23,2 milliards, la masse salariale 25 milliards. Ces deux postes absorbent l’essentiel des ressources disponibles. Louzir résume: “Les dépenses sont engagées dès le départ, les recettes restent à aller chercher”. La pression fiscale tunisienne rivalise désormais avec celle des pays de l’OCDE et dépasse de seize points celle des pays africains. Les recettes fiscales représentent 75% des dépenses totales, finançant essentiellement le fonctionnement courant de l’État.
L’impôt sur les sociétés non pétrolières a bondi de 113% en trois ans, passant de 2,8 milliards en 2022 à 5,9 milliards attendus en 2025. Cette performance s’explique par un durcissement des contrôles et l’imposition de secteurs comme la banque à des taux élevés.
Pour 2026, les recettes fiscales sont prévues à 47,7 milliards de dinars. Hormis la contribution exceptionnelle de 4% et l’impôt sur la fortune, le texte n’alourdit pas véritablement la fiscalité.
La TVA non recouvrée
Louzir livre un calcul édifiant. Avec un PIB de 187-188 milliards et un PIB marchand estimé à 70%, soit 132 milliards, l’application d’un taux moyen de TVA de 15% devrait théoriquement générer près de 20 milliards. Or, les recettes réelles oscillent entre 11 et 12 milliards: 10,4 en 2023, 11,8 en 2024, 12,8 prévus en 2026.
Cette différence de 7 à 8 milliards constitue un manque à gagner colossal, imputable aux transactions en espèces, à l’économie informelle et à l’évasion fiscale. Un problème d’équité majeur: ceux qui échappent à la TVA profitent des services publics sans y contribuer, pénalisant les acteurs respectueux de leurs obligations.
Interrogations sur l’impôt sur la fortune
Le rendement réel de ce nouvel impôt reste une énigme, les statistiques n’étant pas disponibles. Les montants évoqués lors des débats parlementaires semblaient dérisoires. Louzir estime toutefois que la réalité pourrait différer une fois le dispositif appliqué. Le montant risque d’être plus important que prévu, potentiellement pénalisant pour les entreprises si cet impôt s’applique aux actions, au détriment de l’investissement, seul moteur de croissance.
Les recettes non fiscales bénéficient des dividendes de la Banque centrale: un milliard de dinars en 2025 et 2026, témoignant de sa rentabilité actuelle. Les dépenses de gestion, prévues à 2,9 milliards pour 2026, restent problématiques face à la vétusté des équipements et aux besoins d’entretien sous-budgétisés.
L’hypothèse de stabilité du dinar semble plausible au vu de son comportement récent. Reste à voir si ces multiples innovations permettront d’atteindre les objectifs annoncés dans un contexte marqué par des fragilités structurelles persistantes.
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