Nous avons trouvĂ© cet article dâune importance capitale pour comprendre Trump, sa vision sur le Canada, le Canal de Panama, le Groenland, mais aussi sur la Bande de Gaza. En un mot, le concept « trumpisme ». Alors, nous avons choisi de le reproduire intĂ©gralement Ă lâintention des lecteurs de leconomistemaghrebin.com. Lisez-le, et vous comprendrez un peu plus le monde actuel et sans doute celui des prochaines annĂ©es.
Et dĂšs maintenant, on peut poser cette question : va-t-on vers la fin de la dĂ©mocratie dans le monde? La rĂ©ponse Ă cette question se trouve peut-ĂȘtre dans lâarticle ci-dessous.
Curtis Yarvin est la figure intellectuelle qui Ă©merge de la galaxie trumpiste. Son projet politique, dĂ©fini comme « nĂ©orĂ©actionnaire », propose dâen finir avec lâidĂ©e dĂ©mocratique et de structurer le gouvernement comme une entreprise dirigĂ©e par un monarque absolu.
Depuis lâinvestiture de Donald Trump et ses premiĂšres mesures de gouvernement, Ă©merge le nom dâun mouvement intellectuel qui serait lâinspiration secrĂšte de la nouvelle administration : la nĂ©orĂ©action, aussi dĂ©signĂ©e par lâexpression « LumiĂšres sombres » (Dark Enlightenment).
Ă la tĂȘte de ce mouvement, le blogueur Curtis Yarvin, trĂšs proche de Peter Thiel, de Marc Andreessen (milliardaire et conseiller informel du prĂ©sident), mais aussi des cadres politiques comme J. D. Vance et Michael Anton. Yarvin aurait ainsi favorisĂ© lâascension politique dâElon Musk et serait notamment Ă lâorigine du plan Gaza.
Il semble difficile, Ă brĂ»le-pourpoint, de dĂ©terminer avec prĂ©cision lâinfluence des idĂ©es nĂ©orĂ©actionnaires sur la nouvelle administration, ce qui supposerait de mener une enquĂȘte de terrain. NĂ©anmoins, nous pouvons dĂšs maintenant nous intĂ©resser Ă la pensĂ©e nĂ©orĂ©actionnaire.
DâoĂč vient-elle? Quelles sont ses propositions normatives? En dâautres termes, en quoi consiste la thĂ©orie politique nĂ©orĂ©actionnaire qui semble inspirer les premiĂšres mesures de la nouvelle administration?
DâoĂč vient la nĂ©orĂ©action?
Pour saisir toute la spécificité du courant néoréactionnaire, il faut accepter de la voir comme une véritable contre-culture intellectuelle. La néoréaction émerge sur Internet, à travers des blogs et des forums, mais aussi à travers la rencontre virtuelle de deux figures clés : Curtis Yarvin et Nick Land. Nous pouvons isoler deux moments fondateurs dans la structuration de la constellation néoréactionnaire.
En avril 2007, Curtis Yarvin, un ingĂ©nieur amĂ©ricain, lance son blog Unqualified Reservations sous le pseudo Mencius Moldbug. Son premier texte, « A Formalist Manifesto », annonce avec grande clartĂ© son projet politique. Yarvin se prĂ©sente comme un libertarien convaincu, mais déçu. Le libertarianisme, qui vise la limitation ou la disparition de lâĂtat au profit dâun libĂ©ralisme dĂ©rĂ©gulĂ©, est « une idĂ©e Ă©vidente » qui « nâa jamais pu ĂȘtre appliquĂ©e en pratique ». Lâerreur des libertariens est, selon lui, de voir leur idĂ©ologie comme « lâapogĂ©e de la dĂ©mocratie », alors que celle-ci est fondamentalement « inefficace et destructrice » (Yarvin reconnaĂźt Ă ce titre sa dette Ă lâĂ©gard de Hans-Hermann Hoppe, disciple de Rothbard).
Entre 2007 et 2008, grĂące Ă un style provocateur et une grande productivitĂ©, Yarvin se constitue un contingent de lecteurs â principalement issu des cercles libertariens Ă©tats-uniens. Rejetant avec fermetĂ© le progressisme comme Ă©tant lâune des raisons pour lesquelles nous ne parvenons pas Ă nous dĂ©faire de lâabsurditĂ© dĂ©mocratique, Yarvin se dĂ©finit lui-mĂȘme comme rĂ©actionnaire, ou mĂȘme nĂ©o, post ou ultrarĂ©actionnaire. Câest le terme nĂ©orĂ©actionnaire qui sera repris, Ă partir de 2010, pour dĂ©crire la nĂ©orĂ©action comme un mouvement intellectuel Ă part entiĂšre.
Le second moment tient Ă la dĂ©couverte de Yarvin par Nick Land. Ce dernier est un ancien philosophe de lâUniversitĂ© de Warwick, figure de proue du CCRU, un collectif intellectuel dâavant-garde. DĂ©fendant une perspective « accĂ©lĂ©rationniste », Land critique le « misĂ©rabilisme » dâune gauche qui essaie vainement de contenir les effets nĂ©fastes du capitalisme, il faudrait au contraire Ă©pouser son mouvement et lâaccentuer. Son accĂ©lĂ©rationnisme inconditionnel le pousse Ă adopter une position procapitaliste et Ă sâintĂ©resser Ă la pensĂ©e de Yarvin. Ă partir de mars 2012, sur son blog Urban Future (depuis supprimĂ©), il lui consacre une sĂ©rie dâarticles intitulĂ©e « The Dark Enlightenment ». Cette sĂ©rie dâarticles va confĂ©rer Ă la nĂ©orĂ©action une vĂ©ritable notoriĂ©tĂ© en ligne et lui permettre de se constituer comme une contre-culture intellectuelle.
La théorie politique néoréactionnaire
Sâil est une thĂ©orie politique nĂ©orĂ©actionnaire, elle est Ă trouver sous la plume de Yarvin qui annonce lâambition, dĂšs son premier article, de « construire une nouvelle idĂ©ologie ». Si Yarvin la prĂ©sente comme un dĂ©passement du libertarianisme, il la dĂ©crit comme formaliste et nĂ©ocamĂ©raliste. Essayons dâexpliquer ces termes.
LâĂ©lĂ©ment fondamental de la pensĂ©e de Yarvin est la question de lâefficacitĂ© des systĂšmes politiques. Un modĂšle politique est bon sâil parvient Ă Ă©viter la violence, câest-Ă -dire lâapparition de conflits dont lâissue est incertaine. En cela, la politique est une lutte entre ordre et chaos au sein de laquelle « le bien, câest lâordre ».
Toute autre question, comme la pauvretĂ© et le rĂ©chauffement climatique, est insignifiante. Il ne sâagit pas de rĂ©imaginer un ordre social plus juste, mais dâaffermir lâordre existant. Cette approche, que Yarvin nomme formalisme, nâa dâautre souci que de construire une ingĂ©nierie politique efficace.
Câest dans cette perspective formaliste que Yarvin analyse lâĂtat amĂ©ricain comme une gigantesque entreprise complĂštement engluĂ©e dans son inefficacitĂ©. Parce que le personnel politique est enferrĂ© dans une mystique dĂ©mocratique et dans une obsession de justice sociale, la politique amĂ©ricaine manque de cohĂ©rence. Personne ne sait vraiment qui est aux commandes, ni dans quel but.
Afin de rĂ©gler le problĂšme, Yarvin propose dâen finir avec lâidĂ©e dĂ©mocratique et de restructurer le gouvernement sur le mode dâune entreprise souveraine (une SovCorp) dont la direction serait confiĂ©e Ă un PDG. Celui-ci prendrait les dĂ©cisions gouvernementales les plus efficaces pour assurer la prospĂ©ritĂ© de lâĂtat. Et si vous nâĂȘtes pas satisfaits du service que propose ce gouvernement, vous nâavez quâĂ vous en trouver un autre.
Pour Yarvin, cette rĂ©ponse formaliste revient tout simplement Ă rĂ©tablir la monarchie absolue. En ce sens, il se dĂ©clare « royaliste », ou « restaurationniste », et considĂšre que le PDG du gouvernement-entreprise nâest rien dâautre quâun monarque.
Selon lui, la monarchie est une forme politique extrĂȘmement stable, contrairement Ă la dĂ©mocratie. Yarvin nomme son modĂšle « nĂ©ocamĂ©ralisme », en rĂ©fĂ©rence au camĂ©ralisme de FrĂ©dĂ©ric II de Prusse (thĂ©orie mercantiliste, adossĂ©e Ă la monarchie, visant Ă accroĂźtre la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique de lâĂtat).
NĂ©anmoins, le camĂ©ralisme nâest pas le seul modĂšle auquel Yarvin se rĂ©fĂšre. Les citĂ©s-Ătats comme DubaĂŻ ou Singapour sont, selon lui, des prototypes des futurs Ătats nĂ©ocamĂ©ralistes.
Ăviter les confusions : nĂ©orĂ©action, conservatisme, « alt-right », « accĂ©lĂ©rationnisme »
Afin de ne pas se mĂ©prendre sur la nature idĂ©ologique de la pensĂ©e nĂ©orĂ©actionnaire, il est important dâĂ©viter certaines confusions intellectuelles.
Tout dâabord, bien que Yarvin soit un dĂ©fenseur de lâordre, nous nâavons pas affaire Ă une simple pensĂ©e conservatrice. Yarvin ne promeut pas la prĂ©servation de valeurs morales ou religieuses (il se prĂ©sente dâailleurs comme athĂ©e, ou non thĂ©iste).
Il condamne violemment les conservateurs qui, en miroir des progressistes, sont incapables de penser le pouvoir tel quâil est. Selon Yarvin, les conservateurs sont consubstantiellement arrimĂ©s Ă la dĂ©mocratie. Le caractĂšre rĂ©actionnaire de la pensĂ©e de Yarvin se traduit dans une volontĂ© de dissoudre le politique dans une ingĂ©nierie Ă©conomique autoritaire (il loue, Ă ce titre, la prospĂ©ritĂ© et lâ« absence de politique » Ă Singapour, Ă DubaĂŻ et Ă HongKong).
Si la nĂ©orĂ©action et lâalt-right partagent le refus du conservatisme traditionnel, ces deux courants ne nous semblent pas se confondre pour autant.
Lâalt-right est populiste et Ă tendance suprĂ©maciste, dans le sens oĂč certaines composantes affirment clairement lâidĂ©e dâune supĂ©rioritĂ© raciale blanche. La nĂ©orĂ©action est, quant Ă elle, essentiellement formaliste et Ă©litiste. Les nĂ©orĂ©actionnaires mĂ©prisent le populisme comme Ă©tant fondamentalement dĂ©mocratique : sâil y a un changement politique, il ne pourra venir que dâen haut.
Bien entendu, ces deux constellations intellectuelles ne sont pas impermĂ©ables et peuvent converger stratĂ©giquement. Ainsi, lorsque Yarvin se dĂ©fend de compter parmi les suprĂ©macistes, il sâempresse de prĂ©ciser quâil les lit avec attention.
La nĂ©orĂ©action est parfois assimilĂ©e Ă lâ« accĂ©lĂ©rationnisme » du fait de ses liens avec Nick Land. Si ces tendances convergent, il faut nĂ©anmoins ĂȘtre prĂ©cis. Land est accĂ©lĂ©rationniste avant dâĂȘtre nĂ©orĂ©actionnaire. Sâil considĂšre la nĂ©orĂ©action comme un instrument efficace de destruction du « grand mĂ©canisme de freinage » quâest le progrĂšs, elle reste un « accĂ©lĂ©rationnisme avec un pneu Ă plat » (« Re-Accelerationism », publiĂ© sur le site XenosystemNet, le 10 dĂ©cembre 2013, depuis supprimĂ©). Inversement, si Land a incontestablement contribuĂ© Ă sa popularitĂ©, Yarvin ne le cite pas et reste permĂ©able Ă une perspective accĂ©lĂ©rationniste. La pensĂ©e nĂ©orĂ©actionnaire est avant tout une pensĂ©e de lâordre.
Source : The Conversation
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