A l’occasion de son centenaire, Frantz Fanon au centre d’un colloque à Sousse
Les 21 et 22 février 2025, la Faculté de médecine de Sousse a abrité un colloque international sur le médecin, anthropologue et militant tiers-mondiste martiniquais, Frantz Fanon (1925-1961), à l’occasion du centenaire de sa naissance. L’occasion de revisiter la vie et l’œuvre d’un penseur tiers-mondiste et de les sortir de l’oubli.
Adel Ben Youssef *
L’initiative de l’événement revient au Dr. Wael Garnaoui, médecin psychologue à la Faculté de médecine de Sousse, et Dr. Montassir Sakhi, anthropologue à l’Université KU Leuven de Bruxelles/Belgique et à l’université Mohamed VI de Benguerir/Maroc), et ce dans le cadre de leur activités au sein du Border Studies Research Group, avec le soutien du bureau de la Fondation Rosa Luxemburg pour l’Afrique du Nord.
Un militant tiers-mondiste
Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France en Martinique. Son père était inspecteur des douanes et sa mère commerçante, issus de la petite- bourgeoisie métissée du territoire. Ensemble, ils auront huit enfants, dont six survivront et feront des études secondaires.
Fanon a étudié au Lycée Schoelcher, à l’époque où Aimé Césaire y était professeur. En 1943, à 18 ans, il rejoint les Forces françaises libres du général de Gaulle, en passant par la Dominique. Son expérience de l’armée est contrastée : alors qu’il s’est engagé plein de patriotisme, il fait l’expérience du racisme, passe pour un soldat indiscipliné, mais se bat avec courage dans les combats de la libération de la France. Blessé dans la guerre, il revient ensuite en Martinique où il obtient son baccalauréat en 1946. Grâce à une bourse, il part faire des études de médecine à Lyon, où il se spécialise en psychiatrie, tout en suivant des cours de littérature et de philosophie.
En 1952, après son doctorat en psychiatrie, il publie Peau noire, masques blancs, dans lequel il questionne les notions d’identité, d’assimilation, de racisme à l’encontre des personnes noires, à travers son expérience d’Antillais né en Martinique et installé dans l’Hexagone.
En 1953, ce jeune psychiatre français noir, débarque en Algérie sous colonisation française. Nommé médecin-chef de l’hôpital de Blida-Joinville, faisant au début l’objet des moqueries de ses confrères français qui trouvaient son approche «bizarre», Fanon tente de changer la situation, en explorant la vie et les envies de ses patients et ses patientes et en s’opposant aux méthodes de traitement utilisées par les médecins français en mettant en place les bases de la psychiatrie institutionnelle qu’il a appris de son maître le psychiatre militant François Tosquelles. Confronté aux injustices de la société coloniale comme aux névroses des populations qui les subissent, il élabore des méthodes pour traiter les effets psychologiques du système colonial sur les colonisés, notamment la dépersonnalisation et la déshumanisation.
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Quand la guerre d’Algérie éclate, il soigne les soldats français le jour, et les combattants du Front de libération nationale (FLN) la nuit.
En 1956, il démissionne de son poste hospitalier pour rallier les rangs du FLN ; quelques semaines plus tard, il est expulsé vers la Tunisie. S’affirmant désormais «algérien», il représente les indépendantistes en Afrique, et signe quelques uns des textes les plus influents du mouvement anticolonialiste, comme L’An V de la révolution algérienne (1959) et Les Damnés de la Terre (1961), préfacé par Jean-Paul Sartre.
A Tunis, après un court passage à l’hôpital des maladies mentales de la Manouba marqué par une relation conflictuelle avec son directeur de l’époque, Dr Mareschal, l’ancien secrétaire d’Etat à la Santé publique en France, feu Ahmed Ben Salah le nomma en tant que médecin psychiatre à l’hôpital Charles Nicolle où il commence les consultations de malades tunisiens et européens et donne des cours de psychopathologie sociale à la nouvelle Université de Tunis.
Dans ses cours, Fanon parle à ses étudiants de la psychiatre à l’hôpital de Blida en Algérie, de ses conflits avec ses collègues quant aux méthodes d’intervention psychiatrique. Il défend surtout ses nouvelles méthodes, sociothérapie et psychothérapie institutionnelle, qui à cette époque étaient révolutionnaires.
Parmi ses anciens élèves, on retient l’excellent trio du département de sociologie et de la Faculté des Lettres et des Sciences Sociales de Tunis à l’aube de l’indépendance, les regrettés Abdelkader Zghal, Lilia Ben Salem et Khélil Zammiti.
Parallèlement à ses cours, il rédige une vingtaine d’articles au journal El Moujahid, porte parole du FLN publié à Tunis, dirigé en ce moment par Reda Malek.
Frantz Fanon meurt d’une leucémie à Bethesda, dans la banlieue de Washington, le 6 décembre 1961, sans voir l’indépendance algérienne pour laquelle il a tout donné dans les dernières années de sa vie. Toutefois, selon ses vœux, son corps est transféré à Tunis, et sera transporté par une délégation du GPRA à la frontière tuniso-algérienne. Son corps est inhumé par Chadli Bendjedid (qui devient en 1979 président algérien), dans le cimetière de Sifana près de Sidi Trad, en Algérie.
Dans le panel d’ouverture intitulé «Fanon et l’enjeu d’une épistémologie située dans le Sud», présidé par Dr. Ramzi Ben Amara (du département d’anthropologie à la FLSH de Sousse), trois interventions ont été présentées par Lilia Labidi (ancienne ministre de la Femme), Salah Mosbah et Rejendra Chetty.
Dans la première session consacrée à «La littérature comme expérience décoloniale : apports de la pensée francophone», 3 interventions prononcées par Zahra Elkadhi, Ayman Daboussi et Fahmi Balti. Dans la deuxième session intitulée «Héritages théoriques et pratiques de la pensée fanonienne aujourd’hui», quatre interventions ont été présentées par Muriam Helh Davia, Teixaria, Hassen Dhaifallah et Denis Esakov.
Lors de la deuxième journée, la première session a été consacrée à «Fanon et la question décoloniale en Afrique : Continuités et ruptures postcoloniales» avec quatre interventions présentées par Achraf Chadli Debbiche, Kmar Ben Dana, Montassir Sakhi et Miloud Yebrir. Dans la deuxième session intitulée «La psychiatrie face aux défis de la décolonisation : regards sur la psychiatrie nord- africaine», quatre interventions scientifiques ont été également présentées respectivement par Wael Garnaoui, Ahlem Mtiraoui, Jihene Ben Thabet et Farid Zaafrane.
Le film de Abdennour Zahzah
Au terme du colloque le film Frantz Fanon, sorti lundi 17 février dans les salles de cinéma tunisiennes, à l’initiative de Hakka Distribution, a été projeté à l’amphi Ibn Rochd. La projection a été suivie par un très riche débat entre les participants et les étudiants cinéphiles en présence de son producteur et réalisateur algérien, Abdennour Zahzah. La projection a été l’apothéose de deux journées.
Les recommandations du colloque :
Dans le rapport final du colloque, les membres du comité scientifique du colloque ont recommandé la publication des actes, la réalisation d’un travail interdisciplinaire pour mieux comprendre Frantz Fanon dont les écrits s’appliquent à la réalité de la plupart de nos pays aujourd’hui et la sensibilisation des jeunes pour étudier davantage son œuvre dans les domaines, médical, anthropologique et politique et d’en tirer les conclusions. Ils ont également recommandé d’intégrer la pensée fanonienne dans les cursus académiques en introduisant ses œuvres et ses concepts dans les formations en sciences humaines, en médecine, en philosophie et en sciences politiques, et de repenser la psychiatrie en contexte postcolonial en s’inspirant des critiques fanoniennes des institutions psychiatriques en favorisant une approche plus humaniste, ancrée dans les réalités culturelles locales.
Le but est de décoloniser la production et la diffusion du savoir, en valorisant les langues et savoirs locaux, et en luttant contre l’hégémonie des récits dominants dans les médias et l’éducation. Il s’agit aussi d’analyser et de déconstruire les politiques migratoires contemporaines et la «Schengénisation» de l’espace méditerranéen comme prolongements des logiques coloniales de contrôle et de hiérarchisation des mobilités.
* F.D.S.P de Sousse.
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