Scénario haussier du dollar : le dinar au carrefour des forces invisibles
Il y a dans le mouvement des devises une dramaturgie silencieuse qui ne cesse de façonner les économies, même lorsque les médias n’en font pas leur titre et que les citoyens ne sentent encore qu’un souffle au-dessus de leur portemonnaie. L’histoire récente de l’EUR/USD, avec un euro se redressant au-dessus du seuil de 1,1735 et un dollar qui semble provisoirement desserrer l’étreinte, appartient à cette dramaturgie. Une oscillation, un coup de rein technique sur les marchés, presque imperceptible pour l’œil non averti, mais porteur d’une signification profonde : le monde semble se préparer non pas à un dollar qui faiblit, mais à un dollar qui se redresse, s’affirme, se ressaisit. Ce souffle avant la course dit tout d’un cycle qui ne fait que commencer.
À première vue, la photographie du moment semble contredire ce récit (1). L’euro, ragaillardi, remonte la pente qu’il avait « glissée » ces dernières semaines, comme un marcheur retrouvant son second souffle après une halte. La zone des 1,1660, qui tenait comme un plancher fragile, a suffi à redonner courage aux acheteurs. Les écrans se sont allumés, les algorithmes ont suivi, les investisseurs se sont replacés au-dessus de 1,1710, jusqu’à ce que le fameux 1,1735 soit franchi, comme une porte symbolique qu’il fallait repasser avant d’espérer d’autres horizons.
Les indicateurs techniques racontent avec leur langage mécanique cette scène fugace : un MACD qui vire timidement dans le positif, un RSI qui grimpe encore sans basculer vers l’euphorie, des moyennes mobiles qui se replient l’une derrière l’autre comme des nuages se dispersant. À cet instant précis, tout semble possible : l’euro pourrait prolonger sa remontée jusqu’aux retracements plus ambitieux, retrouver l’envie de se mesurer au-dessus de 1,18, prendre un peu d’air.
Mais derrière cette légère remontée, se cache un paradoxe que seuls ceux qui scrutent l’horizon devinent déjà. Ce n’est pas l’euro qui a véritablement changé de nature ; c’est le dollar qui, l’espace d’un moment, a décidé de se replier, avant d’éventuellement reprendre son galop. Il suffit de tendre l’oreille aux conférences de presse, aux minuties de langage de Jerome Powell ou de Christine Lagarde, pour saisir une vérité plus ample : la Réserve fédérale et la Banque centrale européenne ne marchent pas au même rythme, ne regardent pas les mêmes spectres, ne redoutent pas les mêmes monstres.
Aux États-Unis, le cœur économique bat toujours fort. Bien sûr, des fissures apparaissent par endroits : foyers d’endettement, fragilités bancaires, appétit boursier démesuré pour quelques géants numériques. Mais l’ossature tient. Le marché du travail continue de défier les pronostics, l’inflation recule mais ne cède pas entièrement, et la Fed observe, prudente, presque guetteuse, refusant de baisser trop vite sa garde sur les taux. Les investisseurs le savent : si le rendement demeure attractif, l’Amérique est encore l’endroit où le capital trouve refuge, intérêt et liquidité – ces trois mots qui guident, depuis des décennies, les mouvements invisibles de la finance mondiale.
L’Europe, de son côté, traverse un hiver moral. Sa croissance, timide, peine à retrouver des couleurs. L’industrie vacille comme un arbre fatigué par trop de vents contraires. Les politiques budgétaires demeurent hésitantes, bien trop conscientes des erreurs passées pour oser des relances vigoureuses. La BCE, qui avait entonné la marche arrière sur les taux pour soutenir une économie qui ne parvient pas à s’arracher, a dû ralentir le pas. Le résultat est clair : la monnaie unique retrouve un peu de souffle, mais sans conviction durable, comme un coureur qui accélère avant de se rappeler qu’il est encore très loin du but.
Entre ces deux continents, le dollar reprend alors naturellement son rôle préféré : celui de l’aimant mondial. Peu importe que l’or monte à sa suite, que les investisseurs se diversifient dans les obligations, les métaux, ou même dans d’autres zones monétaires. L’histoire dit qu’à chaque période où la visibilité se brouille, où l’incertitude s’épaissit, le billet vert finit par retrouver sa place au sommet du théâtre.
Pour la Tunisie, dont le dinar se situe à la périphérie de ces forces colossales, la conséquence est immédiate, presque mécanique. Le pays vit, respire et consomme au rythme de deux devises : l’euro pour commercer, l’euro pour exporter, l’euro pour attirer les touristes ; le dollar pour importer, se chauffer, se déplacer, s’alimenter, produire, se soigner. Chaque conteneur de blé, chaque tonne de gaz, chaque litre d’essence porte sur lui l’empreinte verte de la devise américaine.
Alors, lorsque le dollar frémit, le coût de la vie tunisienne réagit. Ce n’est pas une réaction rapide, brutale ou évidente. C’est un lent suintement, un phénomène capillaire. Le carburant pèse sur les transporteurs ; le transport pèse sur les marchandises ; les marchandises pèsent sur les familles. L’État absorbe une partie du choc, à travers les subventions, comme un amortisseur qui se fatigue. Et au bout du parcours, les ménages le sentent : leur panier n’achète plus la même chose qu’hier.
La dette extérieure ajoute une ombre plus lourde encore à ce tableau. La Tunisie rembourse en devises fortes ce qu’elle emprunte : elle ne peut imprimer ni dollars, ni euros. Lorsque la devise américaine se renchérit, le simple fait d’honorer les engagements acquis devient un effort supplémentaire. C’est comme gravir une pente qui se redresse à mesure qu’on avance. Les services de la dette croissent, les marges budgétaires se racornissent, la recherche d’emprunts nouveaux devient plus coûteuse, parfois même plus incertaine. Le dollar, dans ce contexte, n’est pas seulement une monnaie. Il est un pouvoir.
Et pourtant, dans ce paysage heurté, quelque chose de nouveau s’est mis à germer en Tunisie, presque en silence. Les familles « épargnent » autrement. Les entrepreneurs « diversifient ». L’immobilier en berne, alors, l’or, longtemps perçu comme une relique, « retrouve une noblesse ». Le dollar lui-même devient un symbole de prudence et de projection, autant que d’inquiétude. Les marchés parallèles, les réseaux informels, les bureaux de change officiels composent ensemble une fresque qui raconte, sans discours, que le Tunisien ne croit plus aveuglément aux certitudes d’hier. Ce qui, pour d’autres pays, est une option financière, pour la Tunisie devient un réflexe culturel.
Ainsi, le scénario haussier du dollar n’est pas un simple dossier technique réservé aux salles de marché. C’est un récit qui court sous la peau du pays. Il touche le prix du pain, le coût du bus, la facture du port, les marges des petites entreprises, la solvabilité de l’État, la patience du citoyen. Il révèle ce qu’un pays dépendant doit regarder en face : sa fragilité, mais aussi ses potentiels.
Si la montée du dollar est un défi, elle peut devenir aussi un révélateur. Révéler que la Tunisie doit se libérer un peu plus de ses dépendances énergétiques, investir dans son indépendance alimentaire, bâtir une industrie exportatrice, et même réinventer son rapport au financement extérieur. Révéler que les marchés n’ont rien d’abstrait : ils sont le miroir de ce que le pays consomme, de ce qu’il produit, et de ce qu’il aspire à devenir.
Le dollar, comme toutes les forces puissantes, ne transige pas. Mais c’est parfois dans l’adversité que les nations apprennent à regarder au-delà du court terme. Et si 2026 devait être l’année où la Tunisie découvre que sa relation au billet vert ne se subit plus seulement mais peut se comprendre, se maîtriser, s’anticiper, alors le dinar pourrait cesser d’être spectateur de son destin pour devenir, enfin, acteur de sa propre trajectoire.
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(1) : Salle des marchés de l’IAEF (ONG) : 07/01/2026 12:25:04
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG).
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