Avec «Helala» et «Lazhar Chraïti : le Lion d’Orbata», le metteur en scène Abdelaziz Hefdhaoui remonte le temps et retisse les fils de la mémoire pour faire revivre des figures connues, mais aussi d’autres moins célèbres.
Dans cet entretien, il nous parle de sa passion et de sa vision de la conception des documentaires historiques.
La Presse — Tout d’abord, peut-on déduire que votre centre d’intérêt principal est l’histoire ?
Oui, c’est une passion qui a commencé avant d’intégrer ce domaine. Je dirais même que c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu travailler dans le monde du cinéma. Mon oncle a été un combattant et il se cachait dans les montagnes. J’ai grandi, bercé par les récits de ma grand-mère sur ses aventures, et je faisais déjà une adaptation en images dans ma tête. C’est de là que j’ai développé cet engouement pour l’histoire.
Il y a des pays qui valorisent leur passé, comme la Turquie, d’autres inventent même un passé qui n’a jamais existé. Nous avons le privilège d’avoir de la matière riche et exploitable, pas seulement pour le cinéma, mais aussi le théâtre, la littérature..
Est-ce que vous faites des documentaires afin de rectifier les versions déjà existantes de l’histoire?
C’est ce qu’on m’a déjà dit quand j’ai travaillé sur Lazhar Chraiti. Ce n’est pas mon rôle de corriger ni de réécrire l’histoire. Je l’aborde d’un angle particulier qui fait que j’invite les spectateurs à la vivre avec ses détails. C’est une manière de raconter très différente de ce qui nous a été appris à l’école. Ce n’est plus une approche superficielle avec des textes et des paragraphes. Je recrée l’époque au-delà de ce qui figure dans les livres et les articles, une sorte de voyage dans le temps en donnant beaucoup d’importance aux scènes du quotidien.
Est-ce que cette reconnexion avec notre passé a un impact sur notre avenir ?

C’est une nécessité absolue, surtout avec ce développement technologique très rapide. Nous souhaitons que les nouvelles générations soient en phase avec les nouveautés mais sans pour autant être déracinées, ne sachant d’où l’on vient. Je veux que leurs connaissances dépassent les titres pour saisir un fondement de ce que nous sommes actuellement. C’est une question d’appartenance, d’identité.
Est-ce que le volet technique pour un réalisateur en scène est important pour passer le message ?
Oui, pour aider à visualiser l’histoire et à la rendre plus tangible pour le spectateur. Il ne s’agit pas seulement de présenter les faits tels qu’ils sont, mais aussi de restituer l’atmosphère et le contexte de l’époque pour raconter une histoire captivante qui attire et retient l’attention du spectateur. Il y a un dosage au niveau du rythme, un jeu entre tension et relâchement quand on regarde la vidéo.
Est-ce que les jeunes aujourd’hui ont besoin de nouveaux concepts visuels pour les attirer ?
Les Américains produisent des séries historiques et attirent une large audience, même si l’histoire américaine proprement dite n’intéresse pas ceux qui les suivent. Pour cela, il faut reconstruire un récit avec toute son ambiance, le ramener au présent avec les outils adaptés, créer une structure narrative solide, utiliser des techniques de narration comme le suspense ou l’émotion pour engager le public… Le rythme plat purement informatif et didactique ne peut pas passer, pareil pour le mode épique.
Quelles sont figures historiques qui vous ont le plus marqué?
Il y a des Beys, mais aussi d’autres personnages peut-être moins connus, auxquels les manuels scolaires ne consacrent que des sous-titres..Beaucoup d’événements se sont passés dans les coulisses, à nous de les mettre en lumière.
Vous travaillez donc sur les seconds rôles ?
Pas que les seconds rôles, mais des passages qui semblent à première vue insignifiants, alors qu’ils ont de la valeur pour ceux qui ont traversé cette époque.
J’ai recueilli des témoignages de la part de villageois du Sud aujourd’hui disparus. Ce sont des aventures et des actes de résistance émanant de gens ordinaires particulièrement braves.
Il ne s’agit pas des grands noms que les historiens retiennent, mais pour moi ce sont eux qui ont façonné et porté les mouvements de lutte contre la colonisation.
Ce sont ceux-là que je veux raconter. Je veux donner la parole à ceux que les livres d’histoire et les récits officiels ont délaissés.