Depuis des semaines, le président américain Donald Trump et son administration n’ont cessé d’évoquer le «jour de la libération» et des «tarifs douaniers réciproques», même si, ces derniers jours, le locataire de la Maison-Blanche a laissé entendre que les tarifs douaniers ne seraient pas totalement réciproques. Chose promise, chose due ! Le chef du peuple «Maga» (Make America Great Again, littéralement «Rendre l’Amérique à nouveau grande», soit : «Rendre sa grandeur à l’Amérique») a tenu sa promesse en présentant avant-hier des «Reciprocal Tariffs» sans précédant, touchant plus de 180 pays et territoires, y compris des pays considérés, traditionnellement, comme des alliés de l’Oncle Sam, notamment 20 % sur les importations en provenance de l’Union européenne (UE). Une onde de choc planétaire contre l’ordre économique mondial et la mondialisation que les Etats-Unis ont contribué à ériger après la Seconde Guerre mondiale.
Cette nouvelle forme de protectionnisme sur fond de guerre commerciale touche en premier lieu Pékin et les pays sous son parapluie économique. En effet, l’Empire du Milieu pointe à la tête du peloton des nations pénalisées avec 54 % de droits de douane sur les importations chinoises (34 % s’ajoutant à 20 % déjà imposés depuis janvier). La guerre commerciale contre la République populaire de Chine semble être la première préoccupation de l’administration Trump.
Mais quand on analyse la série de tableaux publiée par la Maison-Blanche sur les réseaux sociaux détaillant les droits de douane que d’autres pays imposeraient aux États-Unis, aucune logique scientifique ou économique n’explique ces chiffres.
Toutefois, tout porte à croire que les choix politiques, les enjeux stratégiques et les convergences idéologiques ont contribué à la genèse d’un certain favoritisme offrant à plusieurs pays une sorte de clémence douanière gratifiée par un minima de 10 % de droits de douane.
Ainsi, on remarque que tous les pays arabes signataires des «Accords d’Abraham» (accords de normalisation avec Israël) — les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan — bénéficient de la plus faible sanction douanière. Idem pour les monarchies du Conseil de coopération des États arabes du Golfe telles que l’Arabie saoudite, le Koweït et Oman ainsi que le Yémen. L’or noir demeure toujours le nerf stratégique des relations transactionnelles de Trump avec les pays du golfe arabo-persique, notamment la protection militaire américaine pour les pays exportateurs de pétrole au Moyen-Orient, sans parler des alliances anti-Téhéran.
Quant au Liban et à l’Égypte (allié militaire et stratégique des États-Unis au Proche-Orient), le principe de la réciprocité a été appliqué à la lettre, soit 10% de part et d’autre comme tarifs douaniers. Par contre, tout porte à croire que le royaume hachémite (Jordanie) — signataire d’un traité de paix israélo-jordanien, le 26 octobre 1994 dans la ville frontière de Wadi Arabe et solide allié de Washington dans la région — paye les frais de son opposition au plan américain pour Gaza et la déportation de Palestiniens sur son territoire, ce qui explique les 20% des frais douaniers infligés aux exportations jordaniennes à destination des Etats-Unis.
En revanche, le cas de l’Afghanistan semble cacher des considérations géopolitiques pour expliquer les 10% de frais contre les 49% imposés par les Talibans aux importations en provenance des USA.
Il est à signaler qu’une délégation américaine, la première depuis le retour à la Maison- Blanche de Donald Trump, a été reçue le 20 mars dernier à Kaboul par le ministère des Affaires étrangères taliban, avec lequel il a notamment été question de libération de prisonniers. Lors de cette rencontre avec l’émissaire américain pour les détenus, Adam Boehler, et l’ex-émissaire pour l’Afghanistan, Zalmay Khalilzad, «les relations bilatérales, la libération de prisonniers et les services consulaires pour les Afghans aux Etats-Unis ont été abordés», a indiqué le ministère afghan des Affaires étrangères sur X. Fin février, les autorités afghanes ont annoncé détenir une Sino-Américaine arrêtée le 1er février dans la province de Bamiyan, haut lieu touristique à l’ouest de Kaboul connu notamment pour ses bouddhas géants dynamités en 2001 par les talibans. Au moins deux autres Américains, George Glezmann et Mahmood Habibi, sont également détenus en Afghanistan. Par ailleurs, deux Américains, Ryan Corbett et William McKenty, détenus en Afghanistan, ont été libérés en janvier en échange d’un combattant afghan, Khan Mohammed, condamné pour narco-terrorisme aux Etats-Unis. Donc tout s’explique !
Les pays de la sphère d’influence américaine ont été également épargnés à l’instar de la majorité des pays de l’Amérique du Sud et ceux de l’Amérique centrale ainsi que ceux des Caraïbes. À part le Venezuela accrédité de 15 % et les 38 % infligés à la république coopérative du Guyana (ex-Guyane britannique), tout le reste jouit de la tarification minimale imposée (10 %). L’administration Trump ne cherche guère à nuire au business dans son espace vital.
Il est à rappeler qu’au cours des trois premiers mois de son mandat, le président Trump avait annoncé des droits de douane de 25 % sur les importations d’automobiles, des droits de douane supplémentaires de 10 % sur les importations chinoises, des droits de douane de 25 % sur les importations d’acier et d’aluminium et des droits de douane de 25 % sur tous les produits en provenance du Canada et du Mexique qui ne sont pas soumis à l’accord commercial entre les États-Unis, le Mexique et le Canada.
Dans l’histoire moderne, jamais depuis l’imposition des droits de douane Hawley-Smoot, en 1930, quelques mois après le krach de 1929, l’Amérique n’avait appliqué de telles barrières. Si cette offensive contre le monde entier est présentée par l’administration Trump comme une «déclaration d’indépendance économique» et une mesure balisant le terrain à la renaissance de la base industrielle américaine, certains voient dans cette bombe planétaire un effet de boomerang qui pourrait mettre à genoux l’économie étasunienne et précipiter son déclin.
Enfin, connu pour ses multiples rétropédalages, le 47e président des États-Unis nous a habitués ces derniers par ses volte-face; et il n’est pas à exclure de voir des changements, voire des revirements dans la position de la Maison Blanche vis-à-vis de certains pays lésés par ces tarifications douanières. Après tout, si Trump vient d’enterrer définitivement le multilatéralisme au profit d’un bilatéralisme — qui doit toujours profiter aux USA —, dans le modèle de business prôné par le milliardaire américain, avant de passer à la caisse, tout se négocie à des degrés divers et tout passe par des « deals » (transactions) à la tête du client.