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La guerre du Yémen et le retournement de l’histoire

A l’occasion de la cérémonie de remise des diplômes à l’académie militaire le samedi 17 octobre, le président égyptien Abdelfattah Sissi a évoqué deux sujets importants. Le premier, sous forme de clarification, consiste à lever toute incertitude sur la durée de sa présidence. « Ma présidence du pays, si Dieu me prête vie, se terminera en 2030. Je tiens à préciser que la question ne se posera plus. » Le second sujet concerne la guerre qui fait rage au Yémen et la possibilité pour l’Egypte de s’engager militairement dans « la défense de l’Arabie saoudite, si les dirigeants saoudiens le demandent. »

Avant même que Ryadh ne demande cette aide, le président Sissi appela donc le parlement à se réunir en cession extraordinaire pour donner « l’autorisation » à l’Exécutif égyptien d’envoyer éventuellement des troupes en Arabie saoudite contre le Yémen, si celle-ci en exprime le désir.

Il faut dire que le président égyptien, en prenant une décision d’une telle importance, a en tête avant tout les intérêts vitaux de l’Egypte. Tout d’abord, il y a un million et demi d’Egyptiens expatriés en Arabie saoudite. Une déstabilisation de ce pays se répercuterait forcément socialement et financièrement sur une l’économie égyptienne.

A cela s’ajoutent les investissements saoudiens en Egypte qui s’élèvent à 37 milliards de dollars, une manne précieuse pour l’économie du pays. Deux raisons vitales qui expliquent la détermination des autorités égyptiennes de voler au secours du royaume.

Mais il y a un autre élément plus important encore qui explique le souci de l’Egypte de contribuer à la défaite des ‘’Houthis’’ qui dominent le passage maritime vital de ‘’Bab el Mendeb’’, reliant la mer Rouge à l’Océan indien.

Pourquoi ‘’Bab el Mendeb’’ est si important pour l’économie égyptienne ? Tout le trafic maritime venant d’Asie en direction de l’Europe passe par ce détroit, traverse la mer Rouge et s’engage dans le Canal de Suez en direction de la Méditerranée. Un éventuel blocage de ‘’Bab el Mendeb’’ se traduirait donc par d’immenses pertes financières en devises pour l’Egypte. Autant d’éléments qui expliquent l’inquiétude des autorités égyptiennes face au risque de déstabilisation régionale et leur décision d’intervenir en soutien à l’un des belligérants.

Deux questions se posent ici. La première est que l’Arabie saoudite est déjà liée par un Pacte de défense mutuelle avec le Pakistan et la Turquie. L’Egypte a-t-elle plus de moyens à mettre à la disposition de l’Arabie saoudite que les deux puissances régionales susmentionnées, dont l’une est détentrice de l’arme nucléaire ?

La deuxième question a trait à l’histoire. L’armée égyptienne a-t-elle dépassé le traumatisme qu’elle a subi au Yémen dans les années 60 du siècle dernier ? Rappelons qu’en 1962, le président Jamal Abdennacer envoya 70 000 soldats au Yémen pour soutenir le coup d’état perpétré alors contre la royauté yéménite dirigée par l’imam Yahya que soutenait militairement et financièrement l’Arabie saoudite.

Entre 25 000 et 30 000 soldats ont péri dans ce conflit qui a affaibli fortement l’armée égyptienne. Des commentateurs, à l’instar du Libanais Fawwaz Gerges, estiment que l’intervention désastreuse au Yémen était l’une des causes de la défaite de l’Egypte face à Israël dans la guerre de juin 1967.

Retournement de l’histoire, 64 ans après, l’armée égyptienne s’apprêterait à intervenir dans un conflit impliquant le Yémen, mais cette fois, non pas contre, mais à côté de l’Arabie saoudite…

En attendant la réponse du parlement égyptien (qui a demandé plus de temps) à la demande du président Sissi, une ultime question se pose ici. Comment se fait-il qu’avec un budget-défense de plus de 80 milliards de dollars par an (5e rang mondial après les USA, la Chine, la Russie et l’Inde), et avec un arsenal des plus sophistiqués acheté aux Etats-Unis à coups de centaines de milliards de dollars, l’Arabie saoudite peine à se défendre par ses propres moyens contre les attaques dévastatrices d’une milice établie dans l’un des pays les plus pauvres du monde ?

Chacun répondra à sa manière à cette question embarrassante. Cela dit, cette guerre, que l’Egypte intervienne ou pas, prend des proportions de plus en plus dangereuses. Pas seulement pour la région, mais pour le monde qui risque de voir à tout moment le détroit de Bab el Mendeb subir le sort du détroit d’Ormuz.

Pourtant la solution est d’une simplicité époustouflante. Il suffit que l’Arabie saoudite lève l’embargo qu’elle impose sur le Yémen et laisse les Yéménites résoudre leurs problèmes.

Rappel important : cette guerre dévastatrice s’est déclenchée le jour où un avion, transportant des personnalités yéménites de retour de l’Iran après avoir assisté aux funérailles du guide Ali Khamenei, s’apprêtait à atterrir au Yémen. L’Arabie saoudite a estimé que cela constituait « une violation de l’embargo » et a bombardé la piste d’atterrissage…

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La Sud-Africaine Navi Pillay, Prix Nobel de la paix : repentance du Comité d’Oslo ?

Le Comité d’Oslo, responsable de l’attribution du Prix Nobel de la paix ne cesse de surprendre par ses choix. Il nous a désagréablement surpris l’année dernière par son choix de l’opposante vénézuélienne, Maria Corina Machado, qui appelait ouvertement à l’intervention militaire américaine contre son pays pour renverser le pouvoir légitime en place. Et il nous a agréablement surpris cette année en choisissant la Sud-Africaine Navi Pillay qui mérite amplement le Prix. 

La lauréate de l’année dernière et celle de cette année sont aux antipodes l’une de l’autre. La première, contrairement à l’argument du Comité pour justifier son choix, n’a jamais contribué ni de près ni de loin à « la transition juste et pacifique de la dictature à la démocratie au Venezuela. » Bien au contraire, elle a fait une carrière dans le lobbying auprès des différents présidents américains, de George W. Bush à Donald Trump, les suppliant d’intervenir contre son propre pays… Elle n’a pas caché son bonheur le 3 janvier dernier quand Trump a réussi l’exploit mafieux de tirer le président Nicolas Maduro et sa femme de leur lit et de les jeter dans une prison new yorkaise.

En revanche, l’argument du Comité pour justifier son choix de la lauréate sud-Africaine est entièrement convaincant : « La lauréate de cette année a joué un rôle déterminant pour garantir que les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide fassent l’objet de poursuites judiciaires », a indiqué le comité Nobel dans un communiqué. Tout en saluant « le courage et l’intégrité exceptionnels » de Navi Pillay.

Contrairement à la lauréate de 2025, Navi Pillay, la lauréate de cette année, n’a pas seulement servi la justice et la paix. Elle les incarne. En effet, dès sa jeunesse, elle s’engagea dans la lutte contre le régime hideux d’apartheid en Afrique du Sud, avant de se mettre au service du droit international et de la justice. Elle a joué un rôle actif dans la dénonciation des crimes de guerre et l’inculpation des responsables des génocides du Rwanda, du Myanmar et de Gaza.

Le Comité d’Oslo ne peut pas ne pas faire le terrible constat entre le rejet et la fureur quasi-universels générés par son choix de l’année dernière, et l’applaudissement et les éloges quasi-universels également qui ont accueilli son choix de cette année.

L’année dernière, seule l’administration de Donald Trump et ses alliés génocidaires israéliens ont applaudi l’octroi du Nobel de la paix à la vénézuélienne Maria Corina Machado. Cette année, pratiquement le monde entier a trouvé sensé, logique et honorable le choix de la Sud-Africaine Navi Pillay, sauf Trump et Netanyahu.

Trump a évidemment réagi sur son Truth Social, mais on ne sait trop si on doit en rire ou en pleurer. Voici un large extrait de cette réaction qui ne doit surprendre personne : « Voici la femme qui a reçu le prix Nobel de la paix au détriment des États-Unis d’Amérique, dont le représentant, moi-même, a réglé huit guerres, et bien d’autres choses encore. Je ne sais rien d’elle et personne d’autre non plus ! En fait, à ma connaissance, personne n’a jamais entendu parler d’elle, si ce n’est qu’elle déteste Israël. J’ignore ce qu’elle a fait. J’ai réglé huit guerres et des lettres de chaque président et premier ministre des pays que j’ai aidés ont été envoyées au Comité Nobel norvégien. Je suis sur le point de régler, ou de gagner, deux autres conflits : l’Iran et la Russie/Ukraine. Ces deux conflits se déroulent à une vitesse fulgurante, mais peu importe, ce sont les huit que j’ai déjà réglés qui comptent. Chacun d’eux, en particulier le Pakistan et l’Inde, suffirait amplement à me valoir le prix Nobel. En réalité, j’aurais dû recevoir huit prix Nobel de la paix, et non un seul… »

L’obsession hystérique de Donald Trump pour le Prix Nobel de la paix n’a rien à voir avec ce qu’il prétend avoir accompli. Il n’a rien fait d’autre sinon armer les génocidaires, attaquer l’Iran, mettre la planète au bord de la troisième guerre mondiale et susciter le mépris universel pour sa personne et pour son pays dont il ne cesse de ternir l’image.

Alors comment s’explique cette obsession ? Par un autre choix malheureux du Comité d’Oslo qui remonte à 2009. En octobre de cette année, le Comité décerna son Prix Nobel de la Paix à Barack Obama, juste dix mois après son entrée à la Maison Blanche où il passa huit ans. Stupéfaction dans le monde. En dix mois, Barack Obama n’avait alors rien fait pour la paix, sinon le discours qu’il avait prononcé au Caire en juin 2009 où il promettait paix, stabilité, et prospérité au Moyen-Orient et dans le monde. Discours qui ne tarda pas à s’avérer creux, car, durant ses deux mandats il a fait tout le contraire de ce qu’il promettait. Obama a nourri activement l’instabilité, la violence et la guerre.

Le Comité a dû se sentir dans ses petits souliers lorsqu’il a entendu son lauréat se vanter à la fin de son second mandat d’avoir « bombardé sept pays musulmans. » Les membres du Comité ont dû se mordre les doigts en observant ce qu’Obama a fait en Syrie et en Libye en 2011 et en Ukraine en 2014…

Le problème de Trump avec le Prix Nobel de la paix est donc purement psychique. Il est hautement probable que si Obama ne l’avait pas eu, Trump n’en serait pas aussi obsédé. Car dans sa logique, si un président afro-américain qui n’a rien fait pour la paix a eu droit à cet honneur, a fortiori un président WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui a « arrêté huit guerres » et qui mérite non pas un, mais « huit Nobel de la paix ». D’où son obsession hystérique.

Il n’est pas exclu que les choix malheureux des lauréats de 2009 et 2025 ont provoqué des débats sérieux au sein du Comité d’Oslo et influé positivement sur l’attitude de ses membres. Un changement d’attitude et de vision radical qui a mené les membres du Comité à aller d’un extrême à un autre, de Maria Corina Machado, l’adulatrice de Trump et la partisane de Netanyahu, à Navi Pillay, la militante anti-apartheid, la défenseuse du droit international et la persécutrice des criminels de guerre et des génocidaires. Un changement d’attitude qui s’apparente à une repentance du Comité d’Oslo dont on souhaite la confirmation par un autre bon choix en octobre 2027.

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