Face à un Occident fragilisé, la Chine à la conquête d’un nouvel ordre mondial
À Bichkek, Xi Jinping veut transformer l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) en vitrine d’un monde qui entend s’affranchir de la tutelle occidentale. La grande bascule vers l’Est est néanmoins déjà engagée.
C’est désormais le président chinois, Xi Jinping, qui mène la danse. À Bichkek, capitale du Kirghizistan, où s’est tenu, du 31 août au 1er septembre, le 25ᵉ sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), Xi Jinping soigne sa mise en scène diplomatique. Sur la traditionnelle « photo de famille », le président chinois apparaît aux côtés du président russe Vladimir Poutine, du PM indien Narendra Modi, du président iranien Masoud Pezeshkian, du président turc Recep Tayyip Erdogan, et de plusieurs dirigeants d’Asie centrale.
Le « Sud global Vs l’Occident »
L’image n’a rien d’anodin. Pékin entend en faire la vitrine d’un « Sud global » de plus en plus affirmé face à l’Occident. Réunis au sein de l’OCS, ces pays représentent à eux seuls près de 40 % de la population mondiale, mais derrière cette photographie soigneusement orchestrée, se dessinent les contours d’un ordre international alternatif aux organisations alignées sur l’Occident telles que le G7, dans lequel Pékin entend occuper une place centrale et contester la prééminence occidentale. Mais en a-t-il les moyens ?
Petit retour sur la Seconde Guerre mondiale. Au lendemain de ce conflit dévastateur, les États-Unis se retrouvent au cœur de la refondation de l’ordre international. Washington prend alors les commandes d’une nouvelle architecture mondiale, avec la création du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de l’Organisation des Nations unies (ONU), avant de consolider son dispositif stratégique avec la naissance de l’OTAN en 1949.
Dans le même temps, le plan Marshall devient l’un des principaux instruments de la puissance américaine. En finançant massivement la reconstruction et le redressement économique de l’Europe dévastée par la guerre, Washington ne se contente pas de contribuer à sa renaissance mais à arrimer durablement le continent au camp occidental et poser, in fine, les fondations de l’ordre international dominé par les États-Unis.
Contre-offensive
Pour contester l’ordre mondial façonné sous l’égide du camp occidental, les pays de l’OCS ont cherché, à Bichkek, à poser les premières pierres d’une architecture alternative. L’ambition ne se limite plus aux déclarations politiques mais se traduit désormais par des projets concrets. Les membres de l’organisation discutent notamment de la création d’une banque commune et de la mise en place de grandes artères commerciales destinées à redessiner les routes du commerce eurasiatique.
Parmi ces projets figure un corridor de plus de 7 000 kilomètres reliant Saint-Pétersbourg à Mumbai via l’Iran. En contournant une partie des voies commerciales traditionnelles, cette nouvelle route entend réduire la dépendance aux infrastructures dominées par l’Occident et renforcer les échanges entre les puissances émergentes d’Eurasie.
Faiblesse stratégique
Reste une question de taille. Dans cette recomposition de l’ordre international, la Chine est-elle en mesure d’offrir un parapluie sécuritaire aux membres de l’OCS ?
Certes, l’Empire du Milieu possède désormais la première flotte militaire mondiale en nombre de bâtiments et accélère le développement de son arsenal nucléaire. Mais derrière cette démonstration de puissance subsiste une faiblesse stratégique majeure : avec une seule véritable base permanente à l’étranger (à Djibouti en l’occurrence), son réseau militaire extérieur demeure extrêmement limité.
Bascule géopolitique
Mais au-delà de la capacité ou non du géant chinois d’assurer son rôle de superpuissance militaire rivale des Américains, le monde aura surtout assisté, en l’espace d’une génération, à une véritable bascule géopolitique.
Ainsi, les rapports de force économiques ont été profondément bouleversés. En 1990, l’économie européenne pesait près de 18 fois celle de la Chine. Aujourd’hui, les deux économies sont quasiment de la même taille. Et à l’horizon 2050, selon les projections, l’Europe pourrait ne plus représenter que la moitié du poids économique chinois.
Pis. En trente ans, la Chine et l’Inde ont vu leur influence dans l’économie mondiale exploser, tandis que celle de l’Europe reculait inexorablement. Et cette bascule ne semble pas près de s’arrêter. L’Inde forme désormais une masse considérable d’ingénieurs et de spécialistes des technologies, la Chine s’est imposée comme l’atelier industriel de la planète, Singapour comme l’une des grandes places financières mondiales. Quant au commerce maritime, près des deux tiers des échanges internationaux passent désormais par l’Asie.
Autrement dit, le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers l’Est. La Chine n’a peut-être pas encore les moyens d’offrir au monde le parapluie sécuritaire américain. Mais sur le terrain économique, industriel, technologique et commercial, le basculement est déjà largement engagé.
Déclin et décadence
C’est cette bascule historique que Xi Jinping entend désormais fédérer, au moment même où l’Occident doute, se divise et voit son influence s’éroder. Une image résume à elle seule cette fragilité occidentale, celle d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, contrainte de négocier avec Donald Trump, sur son propre terrain de golf écossais de Turnberry, les nouveaux droits de douane américains imposés à l’Europe. Une scène qui en dit long sur le nouveau rapport de force entre Washington et Bruxelles.
Et comme pour enfoncer le clou, ce constat sans concession de Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne : « Pendant des années, l’Union européenne a cru que son poids économique, avec 450 millions de consommateurs, lui conférait un pouvoir géopolitique et une influence dans les relations commerciales internationales. Cette année restera comme celle où cette illusion s’est dissipée ». Une phrase qui sonne comme un véritable acte de décès d’une illusion européenne, celle de croire que la puissance économique suffit, à elle seule, à garantir le poids géopolitique.
Au final, pour Pékin, le moment est donc idéal. La Chine veut apparaître non plus seulement comme « l’usine du monde » ou la deuxième puissance économique de la planète, mais comme l’épicentre d’un monde qui ne veut plus forcément graviter autour de Washington.
L’article Face à un Occident fragilisé, la Chine à la conquête d’un nouvel ordre mondial est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.
