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Olfa Chammari: Financer la transition exige une ingénierie de confiance

En abordant les thèmes de la Transition énergétique, mais aussi la  manière d’accélérer le passage vers une économie bas-carbone , la question qui se pose est la suivante : quels sont les enjeux liés à la sécurité énergétique, à la diversification du mix énergétique et à la réduction de l’empreinte carbone. C’est le ton du  troisième panel de la 27e édition du Forum de L’Économiste Maghrébin, qui a mis l’accent sur les défis énergétiques et aux perspectives de transition écologique en Tunisie.  Le thème de ce panel : « L’impératif stratégique des énergies renouvelables en Tunisie : volatilité des prix des hydrocarbures et transition bas-carbone », ce débat a examiné les enjeux liés à la sécurité énergétique, à la diversification du mix énergétique et à la réduction de l’empreinte carbone.

Olfa Chammari, directrice de la planification stratégique et du contrôle de gestion, a abordé la transition climatique sous l’angle du financement. Son message est clair : les besoins sont trop importants pour qu’une seule source de financement puisse suffire. La transformation énergétique, l’adaptation au changement climatique et la modernisation des infrastructures agricoles exigent des montages complexes, combinant crédit, garantie, assurance, subvention et accompagnement technique.

Elle insiste sur un point central : la transition ne sera possible que si les investisseurs, les banques et les bénéficiaires ont confiance dans les dispositifs proposés. Il ne suffit pas de créer des enveloppes financières ; il faut aussi construire une ingénierie capable de sécuriser les projets, de réduire les risques et de rendre les financements accessibles à ceux qui en ont le plus besoin.

Olfa Chammari voit dans la Caisse des dépôts et consignations (CDC) un acteur potentiel d’impulsion et de structuration. Pour elle, ce type d’institution peut jouer un rôle d’agrégateur, en aidant à mobiliser des ressources publiques et privées autour de projets à fort impact. L’enjeu n’est pas seulement de financer, mais de catalyser un écosystème.

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Elle a mis l’accent sur l’accompagnement technique. Beaucoup de projets échouent non par manque d’intention, mais parce qu’ils sont insuffisamment préparés ou mal structurés. La finance climatique doit donc aller de pair avec du conseil, de l’expertise et un suivi dans la durée. C’est cette combinaison qui permet de transformer une ambition environnementale en projet viable.

En somme, Olfa Chammari défend une vision très pragmatique de la transition : pour qu’elle fonctionne, il faut des outils financiers adaptés, des institutions solides et une architecture de confiance capable de relier les besoins du terrain.

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Matthieu Brun : « La transition agricole ne peut réussir que si elle crée de la confiance entre les acteurs »

En abordant les thèmes de l’agriculture, de la sécurité alimentaire et du climat, la question qui se pose est la suivante : quelle trajectoire pour l’agribusiness tunisien ? C’est le ton du deuxième panel de la 27e édition du forum de L’Économiste Maghrébin, qui a mis l’accent sur les enjeux stratégiques liés à la sécurité alimentaire et à l’adaptation climatique. Sous le thème « Sécurité alimentaire, chaîne de valeur agricole et adaptation climatique : quelle trajectoire pour l’agribusiness tunisien ? », les discussions ont porté sur la capacité du secteur agricole tunisien à se transformer face aux défis environnementaux, hydriques et économiques.

Le  Directeur scientifique de la Fondation Farm Matthieu Brun, défend une idée simple mais décisive : face au changement climatique, aucun agriculteur ne peut s’adapter seul. Dans son intervention, il insiste sur la nécessité de sortir d’une logique strictement individuelle pour penser des réponses collectives, territoriales et solidaires. À ses yeux, l’enjeu n’est pas seulement de préserver les rendements, mais de construire des systèmes agricoles capables d’absorber les chocs climatiques de façon durable.

Ainsi lors de son intervention, il met en avant le rôle des coopératives, des groupements d’agriculteurs et des dispositifs partagés. Dans un contexte de sécheresse, de tension sur l’eau et de hausse des coûts, mutualiser les équipements, partager les informations et organiser les filières devient un levier essentiel de résilience. L’adaptation climatique ne se joue donc pas uniquement dans les champs, mais aussi dans la manière dont les producteurs s’organisent entre eux.

Matthieu Brun insiste également sur la nécessité d’une approche territoriale. Les effets du climat ne sont pas homogènes : ils varient selon les zones, les cultures, les sols et les pratiques. Il faut donc des réponses ancrées dans les réalités locales, capables de tenir compte des spécificités de chaque bassin de production.  Cela signifie que cela  permet de mieux cibler les investissements, les formations et les politiques publiques.

Il rappelle enfin que la transition agricole ne peut réussir que si elle crée de la confiance entre les acteurs. Les agriculteurs ont besoin de solutions concrètes, mais aussi de visibilité et d’accompagnement. C’est en structurant des collectifs solides, capables de partager les risques et les innovations, que le secteur pourra faire face à l’instabilité climatique.

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L’économie informelle en Tunisie : un manque à gagner de 25 milliards de dinars par an

Entre 35 et 40 % du PIB tunisien, soit 60 à 70 milliards de dinars, échappent chaque année au radar fiscal. Le manque à gagner pour l’État est estimé à 25 milliards de dinars annuels. Derrière ce chiffre vertigineux, un système entretenu par une complicité, mais surtout la pression fiscale et l’absence d’intégration régionale.

Pour en savoir davantage, L’Economiste maghrébin a sondé un certain nombre d’économistes qui livrent un diagnostic sans complaisance du phénomène et des pistes de sortie concrètes.

Pour planter le décor, l’un de nos vis-vis  rappelle que l’économie informelle existe partout dans le monde, mais « son ampleur tunisienne tient moins à une fatalité culturelle qu’à un contexte économique hérité de longue date sur fond de choix politique assumé ». Et de poursuivre : « Sous Bourguiba comme sous Ben Ali, explique-t-il, le commerce parallèle (notamment transfrontalier avec la Libye et l’Algérie) était délibérément contenu et relativement épargné pour éviter toute explosion sociale ». Les opérateurs informels représentaient souvent un maillon dans la chaîne d’information, remontant des renseignements vers l’administration en échange d’une tranquillité tacitement garantie. « Un clientélisme diffus qui achetait la paix sociale à bon compte ».

 

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Un autre invité poursuit dans le même sens en soulignant que cette logique perdure. Pour illustrer ses dires, il cite le marché de Moncef Bey. Chaque dimanche, des files de voitures s’étirent sur quatre à cinq kilomètres. Sous forme de boutade, il déclare : « L’économie informelle tunisienne, qui a pignon sur rue, n’a, en réalité, rien de souterrain ».

De grands opérateurs, pas de petits débrouillards

Les invités de L’Economiste maghrébin poussent leur analyse et soulignent : « Il convient de ne pas se méprendre sur la nature des acteurs qui tiennent les leviers de commande. Derrière les petits revendeurs à la sauvette se dissimulent de grands opérateurs dotés d’une assise financière solide, de réseaux de distribution étendus et d’une parfaite connaissance des failles législatives. Ce sont eux les véritables bénéficiaires du système », affirment-ils.

« Certains acteurs du secteur formel recourent eux-mêmes au marché parallèle pour écouler une partie de leur production, tant la frontière entre les deux sphères est poreuse. Le secteur informel n’est pas le seul en cause. De nombreuses, qui figurent dans les tablettes de l’administration, ne déclarent pas la totalité de leurs revenus, pratiquent la double comptabilité ou règlent leurs transactions en espèces. L’évasion fiscale déborde largement du seul secteur clandestin ».

Les quatre moteurs qui alimentent le système

Une fiscalité confiscatoire. L’impôt sur les sociétés avoisine 25 à 30 %, auquel s’ajoutent des charges sociales proches de 40 % : verser cent dinars nets à un salarié en coûte entre cent vingt et cent quarante à l’employeur, détaillent nos économistes. Mais ce qui semble gêner nos interlocuteurs, ‘est la nouvelle loi sur l’embauche, parce que recruter devient une équation périlleuse en Tunisie. Mais ce n’est pas tant la pression fiscale qui dérange le plus. L’ennui est que «… ce que l’État prélève, il ne le restitue pas en services publics de qualité : routes dégradées, hôpitaux défaillants, école publique en déshérence. Le sentiment d’un impôt sans contrepartie nourrit puissamment chez certains le refus de se conformer », dénoncent nos invités.

 

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Ensuite, une législation du travail inadaptée. L’obligation de recruter en contrat à durée indéterminée (CDI), y compris pour des activités saisonnières – qui sont du reste nombreuses -, condamne de nombreux petits entrepreneurs à basculer dans l’informel. Les politiques salariales uniformes aggravent le problème : une augmentation généralisée de 6 % appliquée sans discernement peut sonner le glas des plus petites structures, incapables de l’absorber, et les précipiter dans la clandestinité, expliquent les sondés de L’Economiste maghrébin.

Une fiscalité indirecte punitive. Les droits de douane sur les véhicules automobiles atteignent 300 à 400 % : un tel niveau engendre mécaniquement des trafics organisés. Il en va de même pour la TVA et les taxes frappant des produits de consommation courante – café, thé, lait entre autres – qui alimentent des flux transfrontaliers que nulle force de sécurité ne peut endiguer durablement.

Le différentiel de prix avec les voisins. Tant que le carburant algérien ou libyen reste deux fois moins cher qu’en Tunisie, le trafic à la frontière demeurera structurellement rentable. Chaque hausse du prix à la pompe décidée à Tunis élargit l’écart et stimule davantage la contrebande. « Le marché se venge toujours des distorsions tarifaires excessives, et il en va de même pour tous les produits soumis à une fiscalité sans commune mesure avec celle des pays voisins », résume l’un de nos interlocuteurs.

Le piège invisible de l’informalité

En pédagogues, les économistes sondés par L’Economiste maghrébin expliquent que l’opérateur informel lui-même paie un prix élevé pour sa clandestinité. Car, « exclu du circuit bancaire, il ne peut contracter aucun crédit ni présenter la moindre garantie. Il est par ailleurs exposé au racket d’une chaîne d’intermédiaires (agents municipaux, forces de l’ordre, responsables locaux) dont les exigences ne cessent de croître, au gré des changements d’interlocuteurs et des surenchères hiérarchiques. Or s’acquitter de l’impôt lui reviendrait souvent bien moins cher. Une fois en règle, il disposerait d’un accès au financement bancaire qui lui permettrait de développer son activité dans des conditions sans commune mesure avec sa situation actuelle ».

Cela étant, les analystes interrogés par L’Economiste maghrébin soulignent par ailleurs que l’économie informelle pose un problème d’équité jugé inacceptable. Selon eux, le cadre moyen qui s’acquitte scrupuleusement de ses impôts voit son enfant privé d’une bourse d’études au motif que ses revenus déclarés dépassent le plafond requis. Dans le même temps, le grand opérateur de l’informel, officiellement sans revenus mais réellement fortuné, bénéficie des mêmes aides sociales, emprunte les autoroutes financées par les contribuables et scolarise ses enfants dans des établissements publics sans jamais avoir contribué au système. Ce sont les pauvres qui financent les riches. Une telle iniquité mine le consentement à l’impôt de ceux qui s’y soumettent encore, regrettent-ils.

Sortir de l’impasse : progressivité, amnistie, confiance

Cependant, les économistes enquêtés récusent toute approche répressive : la contrainte est vouée à l’échec. La voie de sortie passe d’abord par des arrangements fiscaux, effaçant le passif sans condition, pour restaurer la confiance entre opérateurs et administration. Sans ce préalable, aucune régularisation volontaire ne pourra réussir, affirment-ils. La question ne peut être résolue que lorsque le secteur formel serait perçu plus attractif que l’informel.

Ils préconisent ensuite une intégration graduelle sur dix ans, par paliers progressifs : 5 % la première année, puis une montée en charge régulière jusqu’aux taux de droit commun, à l’image du plongeur qui remonte par paliers pour éviter les accidents de décompression. Ce dispositif permettrait de récupérer environ deux milliards de dinars supplémentaires par an… L’élargissement de l’assiette fiscale qui en résulterait permettrait simultanément de réduire la pression sur les contribuables déjà en règle. En abaissant les charges sociales, l’État perdrait en taux ce qu’il récupérerait en volume, grâce à la création d’emplois supplémentaires et à l’élargissement de la base taxable. Les entreprises, soulagées, pourraient augmenter les salaires nets de leurs employés et stimuler la consommation.

L’intégration maghrébine, levier inexploité

Plus de soixante ans après les indépendances, le Maghreb n’a réussi à instaurer ni zone de libre-échange, ni union douanière, et encore moins un marché commun ni convertibilité mutuelle des monnaies – pourtant réalisable entre pays au développement comparable. Un Tunisien se rendant au Maroc est contraint de convertir ses dinars en euros, puis ses euros en dirhams : une absurdité économique entre voisins. En clair, tant que les écarts de fiscalité et de prix entre pays frontaliers resteront aussi importants, les flux informels transfrontaliers continueront d’alimenter un marché parallèle qu’aucune politique répressive ne pourra durablement tarir. L’intégration par le bas, celle que pratiquent spontanément les populations des régions frontalières, a depuis longtemps devancé l’intégration par le haut que les États n’ont jamais su construire, faute de volonté politique.

 

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Les économistes interrogés s’inquiètent par ailleurs du fait que l’économie informelle a, pendant un temps, rendu un service paradoxal aux consommateurs tunisiens : en inondant le marché de produits bon marché en provenance de Chine, elle a contribué à stabiliser les prix dans certains secteurs. Mais cette modération a eu son revers : le pays a été submergé de produits de mauvaise qualité, au détriment des consommateurs comme des industriels locaux. Un bénéfice de court terme, donc, qui a masqué un appauvrissement de fond.

Pour finir, ils affirment, du haut de leur science, que l’économie informelle n’est pas une fatalité : elle est le symptôme d’un État qui taxe trop, administre mal et redistribue peu. Par conséquent, les leviers existent et qui se nomment « meilleure régulation fiscale, progressivité, allègement des charges, intégration régionale, notamment en matière d’harmonisation des taxes et droits de douance. Il faut une volonté politique pour les actionner, avant que le manque à gagner ne devienne une hémorragie irréversible ».

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Zouhaier Sammoud : « La Tunisie brille par son attractivité intrinsèque »

Dans un tourisme mondial en pleine mutation, la résilience de la Tunisie est mise à l’épreuve. Zouhaier Sammoud, consultant et formateur certifié AHLEI, livre son regard sur la saison estivale à venir, sa perception des stratégies de communication et ses recommandations pratiques. Au‑delà des chiffres, cet entretien décrypte les fragilités structurelles.

 

Cette saison estivale cache-t-elle des fragilités par rapport à d’autres destinations concurrentes ?

La Tunisie brille par son attractivité intrinsèque, mais trébuche sur son exécution face à des concurrents qui, eux, ont industrialisé leur résilience.

Comme nous l’évoquions, l’absence de cellule de crise permanente nous rend fragiles face aux chocs exogènes, notamment sur le volet géopolitique régional. Si un incident survient, le Maroc, la Turquie ou la Grèce activent une communication de crise en quelques heures. En Tunisie, le silence est souvent interprété par les marchés émetteurs comme une zone d’ombre, laissant la place aux annulations préventives. Ce phénomène ne fait qu’aggraver une fragilité stratégique et structurelle.

En effet, alors que des destinations concurrentes ont transformé leurs hubs aériens en « machines de guerre » ultraperformantes, la Tunisie souffre de biais d’accessibilité persistants, notamment en termes de desserte aérienne, maritime et terrestre. L’absence d’une stratégie « Open Sky » totalement libérée, aussi bien le MUTAA ou Open Sky africain que l’accord UE-Tunisie (paraphé techniquement en décembre 2017, non ratifié à ce jour), limite notre réactivité face à l’agilité « low-cost » chez nos voisins. Nous nous sommes condamnés à une « guerre des restes » : nous récupérons ce que les autres destinations, arrivées à saturation, ne peuvent plus absorber.

La véritable fragilité de cette saison ne réside pas uniquement dans l’accessibilité, mais dans l’érosion de notre capacité de réponse à la demande. La fermeture prolongée de près de 30 % des unités hôtelières ne représente pas seulement un manque à gagner, elle traduit une sortie de route pour une part significative de notre parc d’hébergement touristique. Pendant que la Tunisie gère une économie de la survie, l’Égypte et le Maroc sont passés à une économie de conquête.

Le Maroc a su attirer des investissements étrangers majeurs pour diversifier son offre (Taghazout, par exemple), misant sur la montée en gamme et la durabilité pour augmenter sa capacité d’hébergement.

L’Égypte, malgré les vents géopolitiques contraires, continue de bâtir des villes entières (New Alamein, extension de la mer Rouge) avec une force de frappe financière qui écrase la concurrence balnéaire classique.

Le contraste est saisissant : là où nous comptabilisons des pertes, nos voisins valident des plans d’expansion massifs.

Est-ce fondamental d’améliorer notre stratégie marketing et de communication ?

Investir en marketing et en communication est une solution de facilité. Il est plus simple de signer un chèque pour une agence de publicité que de réformer une culture ou de changer des habitudes destructrices. Nous constatons malencontreusement des facettes cachées : dépenser des millions en publicité tout en réduisant la qualité du produit, faire du greenwashing massif alors que le modèle économique même repose sur l’épuisement des ressources, prôner des valeurs de vertu publiquement tout en ayant une éthique discutable…

Dans certains médias, nous nous obstinons à sacrifier la crédibilité pour attirer de l’audience. Alors que la Tunisie dépense des fortunes en marketing pour attirer les visiteurs et les partenaires, on les fait fuir en cédant au sensationnalisme, au « clic » facile ou à la polémique stérile. C’est l’automutilation de la confiance.

Faire une campagne onéreuse sans arrêter de s’automutiler, c’est comme mettre un pansement de luxe sur une plaie que l’on continue de gratter. C’est non seulement inutile, mais cela accélère la perte de crédibilité.

En effet, dans nos médias, pas tous, nous nous affligeons de l’autoflagellation qui dessert notre image auprès des pays émetteurs. À cet égard, j’aimerais apporter des éclaircissements autour de la polémique éternelle : pourquoi les prix des hôtels sont plus chers pour les Tunisiens que pour les autres ?

Je tiens solennellement à préciser qu’il ne s’agit nullement de ségrégation par nationalités. Le socle de notre métier, tel qu’il est inculqué dès la formation initiale, repose sur une neutralité sacrée. Je peux affirmer que tout acteur économique exclut tout jugement de valeur ; sa mission consiste à offrir une hospitalité universelle où seul compte l’accueil de l’autre, sans distinction aucune, et évidemment à assurer une pérennité financière.

Concrètement, la structure des prix en hôtellerie n’est pas aléatoire, elle répond à une ingénierie commerciale stricte où le tarif est inversement proportionnel à l’engagement et au risque pris par le partenaire. Nous distinguons, en gros, trois niveaux de pricing :

le tarif B2C (direct) – le prix de détail : c’est le niveau le plus élevé de la pyramide. Ici, l’hôtel vend directement au client final. Ce tarif « public » sert de référence et ne doit jamais sous-coter les partenaires, sous peine de briser l’écosystème de distribution.

Le contrat B2B (agences de voyages) – la vente à terme : le prix est ici plus abordable pour permettre à l’agence de réaliser sa marge. Il s’agit d’un contrat « à terme » ou sur demande. L’agence ne paie que ce qu’elle consomme réellement. La déontologie impose que le prix final proposé par l’agence reste compétitif par rapport au prix direct de l’hôtel, garantissant ainsi la viabilité du revendeur.

Le contrat grossiste (tour-opérateurs) – l’engagement et le financement : c’est le tarif le plus bas, justifié par une prise de risque maximale de la part du TO. À l’instar des marchés de matières premières, le TO achète « sur pied » et en volume. Il s’engage sur un inventaire de chambres (allotement) sur une longue période et garantit un taux de remplissage. Contrairement à l’agence, le TO injecte de la trésorerie. Ce préfinancement est vital pour l’hôtelier, justifiant ainsi une décote majeure. Ce prix « plancher » est indispensable pour que le TO puisse redistribuer le produit à son propre réseau d’agences tout en préservant les marges de chaque intermédiaire. De toute façon, aucun pays au monde ne peut se dissocier de la dépendance aux TO. Par contre, nous pouvons diminuer leur pression.

Vous trouverez la suite dans le numéro de l’Economiste Maghrébin n 945 du 20 mai au 3 juin. 

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Journée de l’Afrique à Tunis : l’eau comme levier de paix, de solidarité et de prospérité

À l’occasion de la Journée de l’Afrique, célébrée le 25 mai à Tunis, les ambassadeurs africains accrédités dans le pays, en coordination avec le ministère des Affaires étrangères, de la migration et des Tunisiens à l’étranger, ont placé le thème 2026,  l’accès durable à l’eau et aux systèmes d’assainissement pour concrétiser les objectifs de l’Agenda 2063  au cœur des débats et des discours. Cette journée, fortement symbolique, a servi de cadre pour réaffirmer la place de l’Afrique sur la scène régionale et internationale, tout en rappelant l’ampleur des défis liés au climat, aux crises économiques et aux tensions sécuritaires.

Mohamed Ali Nafti, ministre des Affaires étrangères, de la migration et des Tunisiens à l’étranger, a souligné que, soixante‑trois ans après la création de la première organisation continentale africaine, l’Afrique pouvait légitimement revendiquer des avancées substantielles. Il a salué le rôle central de l’Union africaine comme cadre de concertation politique, de promotion de la paix, de sécurité et de développement, tout en rappelant que les progrès restent encore à consolider face aux conflits persistants et aux fragilités institutionnelles observées dans certaines régions du continent.

Abordant le thème 2026, le ministre a insisté sur l’importance vitale de la coopération.  » Le thème retenu pour cette année, assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs afin d’atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ne doit pas être lu comme un simple slogan, mais comme un véritable agenda de survie et de prospérité », a‑t‑il déclaré. Face aux sécheresses récurrentes, aux tensions sur les bassins hydrographiques et aux effets croissants du changement climatique, l’eau devient, selon lui, un enjeu stratégique de paix, de dignité humaine et de résilience des sociétés. Garantir l’accès à l’eau potable et à l’assainissement adéquat est ainsi présenté comme une condition préalable pour la santé publique, la sécurité alimentaire, l’industrialisation et la stabilité socio‑économique à long terme.

En rappelant l’engagement historique de la Tunisie à l’égard du continent, Mohamed Ali Nafti a rappelé que « la Tunisie, fière de son ancrage africain depuis les premiers jours de l’indépendance, a toujours soutenu les mouvements d’émancipation et de libération des peuples africains « . Il a évoqué à la fois le soutien politique, la contribution aux missions de maintien de la paix et la mise à disposition de son savoir‑faire en matière de sécurité. Tunis a également ouvert ses universités nouvellement édifiées aux étudiants africains, consciente, a‑t‑il précisé, que le pont civilisationnel entre les pays du continent ne peut se construire durablement qu’avec l’éducation et la formation.

En ce sens, le ministre a indiqué que la Tunisie entend aujourd’hui renforcer ses représentations diplomatiques en Afrique et doter ses missions des moyens nécessaires pour répondre aux défis contemporains, qu’ils soient économiques, migratoires ou sécuritaires. Il a souligné l’importance de multiplier les partenariats dans des domaines porteurs tels que l’énergie renouvelable, les technologies de l’information et de la communication (TIC), l’agriculture et le transport, considérés comme des leviers clés d’intégration régionale et de croissance.

En conclusion, Mohamed Ali Nafti a mis en avant le rôle central de l’Union africaine et de la coopération interétatique pour défendre les intérêts du continent dans les grandes négociations mondiales, que ce soit sur le climat, le commerce ou la gouvernance internationale.  » L’action de l’Union africaine et la solidarité entre États africains sont cruciales pour que l’Afrique ne soit plus seulement un sujet de discussion, mais un acteur influent », a‑t‑il affirmé. En cette Journée de l’Afrique, la Tunisie a réaffirmé son engagement à travailler aux côtés de ses partenaires pour construire une Afrique intégrée, stable, prospère et juste, « une Afrique que nous voulons », a conclu le ministre, avant de saluer chaleureusement la coopération afro‑africaine et la fraternité entre les peuples du continent.

De son côté, Gertrudis Nsang Ndong Nsuga, ambassadrice de la République de Guinée équatoriale en Tunisie, arrivée au terme de son mandat après sa nomination en qualité d’ambassadrice au Maroc, a exprimé lors de son allocution que cette cérémonie revêtait une signification particulière, tant humaine que symbolique. Elle a souligné qu’elle offrait une tribune pour revisiter le riche héritage historique et culturel de l’Afrique, tout en réfléchissant aux voies et moyens de relever, collectivement, les défis auxquels nos nations font face et de répondre aux attentes légitimes de nos peuples.

Partant du constat de l’importance de garantir la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063, elle a rappelé que cette thématique officielle, retenue cette année par l’Union africaine, résonnait pleinement avec l’Objectif de développement durable n°6 des Nations Unies, consacré à l’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement.  » L’eau constitue aujourd’hui, plus que jamais, une préoccupation stratégique pour la stabilité, la santé publique, la sécurité alimentaire, la croissance économique et le développement durable de nos pays. En parler, c’est parler de vie, de résilience, et du destin même de notre continent « , a‑t‑elle précisé.

Selon elle, l’Agenda 2063, véritable feuille de route vers l’Afrique que nous voulons, rappelle la nécessité de bâtir le développement du continent sur des bases durables, inclusives, solidaires et capables de garantir le bien‑être et la prospérité pour, et par, les générations présentes et futures. Elle a toutefois rappelé que de nombreux États africains continuent de faire face à d’importantes difficultés en matière d’accès à l’eau, notamment à l’eau potable, ce qui contribue à l’aggravation de la précarité et de l’extrême pauvreté touchant une part significative de la population dans plusieurs régions du continent. Cette réalité persiste malgré les efforts engagés pour renforcer des secteurs clés tels que l’éducation, la santé, l’agriculture, la protection de l’environnement et la promotion de l’égalité des chances, parmi d’autres domaines prioritaires.

Pour la Tunisie, l’ambassadrice a adressé un clin d’œil appuyé, saluant l’accueil et la coopération constante offerts par le gouvernement tunisien. « Nous réaffirmons notre volonté de continuer à travailler ensemble, en renforçant les mécanismes de concertation, d’association et de solidarité qui contribuent à la construction d’un continent plus fort, plus uni et plus prospère, en parfaite harmonie avec notre vision commune d’intégration et de développement  » a‑t‑elle assuré. En guise de conclusion, elle a invité les invités à découvrir, à travers une démonstration de mets typiques proposés par les différentes délégations africaines présentes, l’extraordinaire diversité culturelle de l’Afrique. « Cette gastronomie authentiquement africaine est une expression vivante de notre identité, de notre hospitalité légendaire et de notre riche patrimoine culturel partagé », a‑t‑elle souligné.

En fil rouge de cette célébration, la maxime de Béni Emmanuel Bayis‑Bakana en dit long  : « L’Afrique n’est pas un passé qu’on pleure, mais un avenir qu’on bâtit avec la mémoire pour racine et la dignité pour flamme. « Autrement dit, une Afrique qui assume son histoire, affronte ses défis, et se projette résolument vers un avenir plus collectif, plus solidaire et plus prospère.

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Les médias audiovisuels tunisiens… à la rencontre des régions

L’Association des anciens employés de la Radio et de la Télévision tunisiennes s’est penchée, vendredi 22 mai 2026, sur le vécu et les perspectives de développement des médias audiovisuels de nos régions. Une panoplie de médias qui ont pratiquement tous en commun, du moins pour les radios privées et communautaires, des difficultés d’ordre structurel. Elles sont cependant essentielles pour le développement d’une information de proximité qui sert le citoyen.

« L’information régionale en Tunisie : réalités et perspectives ». En marge de la célébration du 60ème anniversaire de la création de la télévision publique tunisienne (31 mai 1966), l’Association des anciens employés de la Radio et de la Télévision tunisiennes s’est penchée, vendredi 22 mai 2026, sur le vécu et les perspectives de développement d’un pan entier des médias audiovisuels publics tunisiens. Un vécu bien ancien puisque la première radio régionale en Tunisie a été créée en 1961. Cinq autres radios naîtront plus tard dans d’autres régions du pays : Monastir (1977), Le Kef (1991), Gafsa (1991), Tataouine (1993) et Kasserine (2014) – une radio plutôt locale. Un vécu qui a été enrichi, depuis 2011, par pas moins de 10 radios à capital privé et 15 radios communautaires qui ont essaimé dans pratiquement tous les gouvernorats du pays.

Il y avait donc de quoi nourrir un débat sur les radios régionales tunisiennes. Il n’existe pas de télévisions régionales, du moins autorisées par la Haica, l’organisme de régulation de l’audiovisuel tunisien, hormis les antennes Tv des radios régionales publiques chargées de la couverture de l’actualité pour le compte de la télévision publique. Et le débat n’a pas déchu avec les interventions de quelques universitaires et professionnels qui ont, pour la plupart, été des acteurs de cette presse audiovisuelle régionale qui a vécu son âge d’or avant les années 2000.

Reposant, pour l’essentiel, sur le rendu d’hommes de terrain, des autodidactes en grande partie, soucieux de rendre compte de la vie dans leur région respective : les correspondants régionaux de la radio et de la télévision publiques. Souvent au four et au moulin exerçant en parallèle une couverture pour la presse écrite du parti au pouvoir, le Parti Socialiste Destourien (PSD), et, par la suite, le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), et des fonctions au sein des institutions régionales de l’époque.

Des radios régionales qui continuent, cela dit, de souffrir d’un ensemble de problèmes d’ordre structurels qui rendent leur vécu des plus difficiles. A commencer par celui du coût élevé de leurs charges. Comme les frais de la télédiffusion ou encore ceux de la sécurité sociale et des impôts. Pour ne pas citer le salaire de leurs employés. A en croire certains, il y a de quoi mettre la clé sous la porte ! En tout cas, des professionnels ont plus d’une fois rappelé leurs difficultés. D’autant plus que la publicité – la seule réelle ressource financière dont ils disposent – n’arrive pas, pour ainsi dire, à nourrir son homme.

Sans réel souci d’interroger le marché

Un sujet bien complexe, selon les débats. Beaucoup de radios privées ont été lancées sans réel souci d’interroger le marché et donc de conduire une étude de marché. Car, une des questions fondamentales concerne une exiguïté du marché : en clair, et le cas se pose pour du moins certaines régions du pays, il y a un certain « encombrement » qui ne facilite pas la vie à ces radios qui rendent un service aux régions où elles sont installées. Notamment une information de proximité qui est bien nécessaire au développement régional et local.

 

Une question qui mérite le détour à l’heure où le pays donne une réelle importance aux régions dans son bâtit politique. En témoigne la création d’un Conseil national des régions et des districts (CNRD), la Chambre haute du Parlement tunisien, instaurée par la Constitution de 2022. Un Conseil qui « assure une fonction législative spécifique centrée sur le développement économique et budgétaire des territoires ».

 

Des professionnels ont rappelé leurs difficultés, d’autant plus que la publicité, seule réelle ressource financière dont ils disposent, n’arrive pas à nourrir son homme.

 

Nous y allons de pieds fermes

Autant dire qu’une radio régionale ne peut qu’avoir sa place dans le tissu médiatique tunisien. Ce qui explique sans doute l’appel lancé, au cours de la rencontre initiée par l’Association des anciens employés de la Radio et de la Télévision tunisiennes, en vue du lancement de nouvelles radios publiques dans les régions. C’est le cas, pour deux vieux routiers de la presse régionale publique, Rachid El Bekkay et Mahmoud Horchani ; le premier à Bizerte et le second à Sidi Bouzid. Deux vieux routiers qui sont venus présenter des livres récents qu’ils ont publiés et qui retracent en grande partie leur expérience en tant que journaliste régional.

Présentant une communication au sujet des radios régionales publiques, Mohamed Maâmri, ancien directeur de Radio Tataouine, actuellement directeur des relations extérieures de la Radio tunisienne (RT), l’institution de la radiodiffusion publique, est venu poser une question fondamentale. Elle concerne le vécu actuel des radios régionales à l’heure du digital.

 

Il n’est plus nécessaire de se trouver dans une région pour couvrir ses actualités et écouter les programmes. On avait parlé un temps de l’ubiquité, nous y sommes. Ou presque !

 

Ce vécu charrie un ensemble d’outils et d’applications qui changent totalement la profession et imposent de s’adapter à de nouvelles donnes. Comme les podcasts et autres plateformes audiovisuelles qui ne font plus de distinction formelle entre image et son. Sans oublier évidemment qu’il n’est plus nécessaire de se trouver dans une région pour couvrir ses actualités et écouter les programmes. On avait parlé un temps de l’ubiquité, soit « la capacité d’être présent en plusieurs endroits et partout à la fois ». Nous y sommes. Ou presque ! Nous y allons de pieds fermes.

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Karim Jouini: « Il est nécessaire de revoir le code des changes »

Karim Jouini, Franco‑Tunisien cofondateur de la fintech Expensya, se hisse à la 4e position du classement 2025 des business angels les plus influents de France établi par Angelsquare et Challenges, avec 2,5 millions d’euros injectés dans une vingtaine de startups. »

Invité à la 27e édition du Forum de L’Économiste Maghrébin, Karim Jouini  qui précise qu’il « n’est ni économiste ni homme politique, mais simplement un entrepreneur tunisien travaillant dans l’intelligence artificielle » a livré son point de vue personnel sur les 70 ans d’indépendance de la Tunisie. À 40 ans, il confie qu’il avait d’abord pensé parler « au nom de la jeunesse », puis s’est rappelé qu’il avait  » dépassé cette catégorie depuis longtemps ». Il a donc choisi d’exposer « le point de vue d’un entrepreneur, avec le moins de filtres possible « 

Sa thèse est simple : « La Tunisie a connu cinquante belles années de développement humain, notamment en matière d’éducation et de constitution d’un capital humain de qualité. » Mais, ajoute‑t‑il, « le système s’est grippé depuis une vingtaine d’années ». On le perçoit clairement à travers l’évolution du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat : après un décollage prometteur, la croissance est devenue trop faible pour rattraper le retard accumulé.

Aujourd’hui, selon Karim Jouini, la Tunisie fait face à six problèmes majeurs, concomitants et auto‑alimentés.

Les six défis structurels

Énergie.  » Nous importons aujourd’hui 62% de notre énergie (et jusqu’à 71% si l’on considère le gaz algérien comme importé). » C’est, selon lui, « le principal facteur de déséquilibre de notre balance des paiements ».  Sans ce déficit énergétique, la Tunisie n’aurait pas, d’après lui, de problème structurel de balance commerciale.

Eau.  » Nous sommes un pays structurellement pauvre en eau, et pourtant notre modèle économique tourisme et certains types d’agriculture continue de fonctionner comme si nous disposions d’une ressource abondante. ». Exporter des oranges dans ces conditions, souligne‑t‑il, « revient à exporter de l’eau à un prix inférieur à son coût réel de production « .

Fuite des cerveaux. La Tunisie forme un nombre très élevé d’ingénieurs par habitant, notamment en informatique. Pour Karim Jouini, « nous en perdons environ 20 par jour, soit près de 7 000 par an « .Ces compétences, financées par le contribuable tunisien, profitent majoritairement à d’autres économies.

Nature de l’économie tertiaire. « Notre économie repose largement sur un modèle low cost et sur la sous‑traitance pour l’Europe.  » Ce modèle se trouve « particulièrement vulnérable à l’irruption de l’intelligence artificielle, qui va d’abord remplacer les métiers intellectuels intermédiaires « .

Dette publique. Le service de la dette représente désormais  » près d’un tiers des dépenses de l’État « . Ce qui limite fortement les marges de manœuvre budgétaires.

Relation avec l’Union européenne. Au‑delà des tensions politiques, il existe une asymétrie structurelle :  » nous disposons d’un accord de libre‑échange sans libre circulation des personnes. Un entrepreneur européen peut venir faire du business en Tunisie en quelques heures, alors qu’un Tunisien doit souvent attendre plusieurs semaines pour se rendre en Europe.  » Pour Karim  Jouini, cette situation constitue  » une violation de l’esprit même des accords de libre‑échange ».

Des raisons d’espérer, mais des choix à faire. Malgré ces défis, Karim Jouini reste optimiste et identifie plusieurs leviers puissants.

Solaire et énergie

La Tunisie a installé « 650 MW de capacité photovoltaïque en un an, soit l’équivalent de 12% de sa capacité électrique totale installée ». « Si cette dynamique se poursuit, nous pourrons doubler notre capacité énergétique en cinq à six ans avec une énergie à très faible coût marginal », affirme‑t‑il.

Dessalement et agriculture

Cette avancée énergétique peut créer un « effet domino » favorable au dessalement de l’eau. « Nous dessalons déjà 15% de nos besoins en eau, ce qui prouve que les compétences et l’industrie existent ». Il appelle à « aller plus loin  et à  transformer notre modèle agricole vers des productions moins consommatrices d’eau « .

 

Marché africain

Le marché africain représente un levier majeur. « Alors que le continent affiche la croissance la plus élevée au monde, nos échanges avec l’Afrique restent très faibles.  » Selon lui, il manque en particulier  des liaisons aériennes, de la logistique, des ambassades économiques actives et des banques capables d’accompagner les entreprises « .Tant que ces infrastructures de base ne seront pas renforcées, le potentiel africain restera largement inexploité.

Talents et mobilité

Sur la question des talents,  Karim Jouini prône une approche pragmatique : « Il est nécessaire de revoir le code des changes  sans forcément aller jusqu’à la convertibilité du dinar afin de permettre aux Tunisiens de voyager, consommer et investir plus librement.  » Il juge également indispensable de réformer le système des visas pour attirer des compétences étrangères.

 

Intelligence artificielle

L’IA est à la fois  » un risque et une opportunité ». Risque pour le modèle de sous‑traitance low cost, mais opportunité pour un pays qui forme beaucoup d’ingénieurs. Il cite des signaux positifs : « L’une des plus importantes acquisitions dans l’IA en Afrique concerne une société tunisienne, Instadeep, et plusieurs startups tunisiennes ont été sélectionnées cette année par Y Combinator. »

Il précise comme suit: “ La Tunisie a réussi, au cours des cinquante premières années de son indépendance, une transition difficile mais remarquable en matière d’éducation et de développement humain.”.  Depuis une vingtaine d’années, ce modèle s’est essoufflé. Pourtant, “ nous disposons aujourd’hui de vrais atouts : le soleil, l’intelligence artificielle et la proximité avec le marché africain “ La question, conclut Karim Jouini, est de savoir “ si nous saurons transformer ces atouts en leviers de croissance, ou si nous allons continuer à subir les transformations du monde”.

 

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Ferid Belhaj : “ La souveraineté du XXIe siècle se mesure à la capacité d’un pays à organiser ses interdépendances”

Invité au Forum de L’Économiste Maghrébin, pour sa 27 ème édition, l’ancien vice-président de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord Ferid Belhaj a livré une analyse lucide des défis tunisiens face aux recompositions mondiales. Face à la polycrise, il a appelé à repenser la souveraineté autour de quatre piliers : humaine, alimentaire, financière et énergétique-technologique.

 » Nous vivons dans une polycrise où les vulnérabilités économiques, climatiques, énergétiques et géopolitiques ne se succèdent plus, mais se cumulent et se renforcent mutuellement « , a-t-il averti. Citant la pandémie, la guerre en Ukraine et les tensions en mer Rouge, il a souligné que  » le prix du pain à Tunis dépendait du blé ukrainien » et que « l’intelligence artificielle redessine déjà les hiérarchies économiques mondiales « .

Selon Ferid Belhaj, la souveraineté au XXIe siècle ne se résume plus à l’indépendance politique. Elle consiste  » à organiser intelligemment ses interdépendances, à réduire ses vulnérabilités critiques et à préserver une capacité de résilience ». La Tunisie, a-t-il rappelé, célèbre cette année ses 70 ans d’indépendance. Si ces décennies ont permis de réelles avancées en matière d’éducation, de santé et de construction d’un capital humain de qualité, elles n’ont pas suffi à bâtir un modèle économique résilient.

L’ancien vice-président de la Banque mondiale a insisté sur le fait que les équilibres implicites sur lesquels reposait le modèle tunisien — énergie accessible, mondialisation stable, État redistributeur sont désormais fissurés.  » Le monde change trop vite pour que nous continuions à raisonner avec les outils des années 1980 ou 2000″, a-t-il affirmé.

Il a particulièrement insisté sur la nouvelle géopolitique des réseaux. Située au cœur du détroit de Sicile, la Tunisie pourrait, selon lui, devenir un point d’ancrage stratégique entre l’Europe, l’Afrique et la Méditerranée. Le projet Elmed d’interconnexion électrique avec l’Italie illustre cette opportunité :  » Demain, les câbles électriques auront une importance stratégique comparable à celle qu’avaient hier les pipelines.  »

Le même raisonnement s’applique à l’agriculture et à l’eau. Face au stress hydrique, Ferid Belhaj insiste sur  une souveraineté alimentaire fondée sur la résilience plutôt que sur l’autarcie : irrigation intelligente, modernisation des chaînes de valeur et montée en gamme des exportations.

Sur le capital humain, il a pointé un paradoxe douloureux :  » Nous formons des talents brillants et nous les perdons. Le chômage des jeunes diplômés dépasse parfois 35 %. Former des ingénieurs, des spécialistes de l’énergie ou de l’intelligence artificielle sans leur offrir de perspectives, c’est financer indirectement la compétitivité des autres pays.  »

Enfin, sur le plan financier, il a mis en garde contre une dette publique dépassant 80 % du PIB et une masse salariale publique parmi les plus élevées au monde. « Une nation trop endettée voit ses marges de décision se réduire. La dette devient alors une question de souveraineté », a-t-il souligné.

Pour Ferid Belhaj, la question centrale reste la même : la Tunisie veut-elle simplement regarder passer les flux énergétiques, numériques et logistiques du XXIe siècle, ou devenir un véritable point d’ancrage de la Méditerranée ? La réponse, a-t-il conclu, déterminera la nature de la souveraineté tunisienne à l’horizon 2056.

Et de conclure: « Les nations qui réussiront dans le monde qui vient ne seront pas nécessairement les plus riches en ressources naturelles, ni les plus peuplées. Ce seront celles qui sauront organiser intelligemment leurs infrastructures, leurs flux, leurs talents, leurs réseaux et leur capacité d’adaptation. Après 70 ans d’indépendance, la Tunisie entre peut-être dans une nouvelle phase de son histoire : une phase où la véritable souveraineté ne se mesurera plus seulement au symbole de l’État, mais à la capacité du pays à produire, innover, connecter, transformer et projeter sa propre vision du futur.”

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Brigit Lamm: « La Tunisie s’est imposée comme un modèle de modernité »

L’Économiste Maghrébin a organisé la 27e édition de son Forum annuel, un rendez-vous de référence qui réunit responsables institutionnels, chefs d’entreprise, experts, universitaires et acteurs de l’innovation autour des grands enjeux économiques et sociétaux de la Tunisie. Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, les mutations technologiques, les défis climatiques et les transitions énergétiques, cette nouvelle édition entend ouvrir un espace de dialogue concret sur les transformations nécessaires pour renforcer la résilience et la compétitivité de l’économie du pays.

Comme le veut la tradition, le forum s’est tenu avec l’appui de la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté, partenaire de longue date de l’événement depuis plus de 25 ans. Dans son discours d’ouverture, sa directrice pays pour la Tunisie et la Libye, Birgit Lamm, a rappelé que l’indépendance tunisienne demeure un repère majeur, au moment où le pays célèbre le 70e anniversaire de sa souveraineté.

« Il est tout à fait naturel d’évoquer cet héritage, notamment dans le cadre de ce forum consacré à la souveraineté« , a-t-elle souligné, en saluant le parcours de la Tunisie au cours des sept dernières décennies. Selon elle, le pays s’est imposé comme  » un modèle de modernité  » et comme « une référence dans la région « , grâce au développement d’une société dynamique, d’une économie performante et d’une industrie intégrée dans des chaînes de valeur, notamment avec l’Europe, mais aussi avec les marchés mondiaux.

Mais pour Brigit Lamm, ce bilan s’inscrit désormais dans un monde en profonde recomposition.  » Nous vivons aujourd’hui une période de profondes mutations, à l’échelle mondiale, sur le plan économique comme sur le plan politique « , a-t-elle expliqué, estimant que ces évolutions imposent de « redéfinir la notion même de souveraineté ». Dans un contexte d’interdépendances accrues, a-t-elle ajouté, « il n’existe, je crois, aucun pays réellement autarcique ou totalement indépendant ».

Pour Birgit Lamm, l’enjeu n’est donc pas de défendre une souveraineté figée, mais de penser une souveraineté active, adaptée aux réalités du temps présent. « Il faut disposer de véritables marges de décision pour choisir son modèle économique, ses acteurs économiques, ainsi que le rôle de l’État et de la société », a-t-elle affirmé, appelant à la capacité d’ »agir dans un contexte incertain » plutôt qu’à simplement y réagir.

La directrice de la Fondation Friedrich Naumann a également insisté sur la nécessité d’une projection stratégique. « Nous avons besoin d’une vision positive : où voulons-nous aller pour notre pays dans dix ans, dans vingt ans ? « , a-t-elle lancé, plaçant au cœur de cette réflexion le dialogue entre les acteurs politiques, économiques et sociaux. Elle a aussi mis en avant le choix des thématiques du forum, évoquant des secteurs transversaux essentiels tels que l’énergie, la sécurité alimentaire, les finances et les infrastructures de communication.

La Tunisie, a-t-elle poursuivi, occupe une position géopolitique et économique singulière. « Elle est au cœur de la Méditerranée », a-t-elle rappelé, tout en soulignant qu’elle se trouve aussi « au croisement entre l’Afrique et l’Europe, ainsi que sur les routes commerciales entre l’Est et l’Ouest ». Une situation qui constitue, selon elle,  » une opportunité immense », à condition de savoir la saisir et la développer.

Enfin, Birgit Lamm a replacé la souveraineté dans une logique de construction politique et stratégique.  » Il s’agit avant tout pour un pays de construire sa propre capacité à se définir, à se positionner, et à déterminer les options qu’il souhaite défendre dans les négociations permanentes entre les acteurs du marché, ceux de la société et les partenaires internationaux », a-t-elle conclu, en souhaitant aux participants Édes échanges, des idées et des inspirations très fructueux « .

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 Roman tunisien : trente ans de Comar d’Or et une littérature qui n’a jamais été aussi vivante

Trente ans, cela se fête en grande pompe. La trentième édition des Prix Comar d’Or s’est tenue le 23 mai 2026 au Théâtre de l’Opéra de la Cité de la culture à Tunis, dans une atmosphère à la hauteur de l’anniversaire. Avant la remise des distinctions, l’Orchestre symphonique de Carthage, placé sous la direction de Hafedh Makni, a ouvert la soirée par une intervention musicale qui a donné le ton de la cérémonie.

Six romans tunisiens ont été distingués ce soir-là, devant un parterre d’écrivains, de membres du jury et de personnalités officielles. En section francophone, le grand prix revient à Hichem Ben Azouz pour Sangoma le guérisseur, paru aux éditions Hykeyet. Le Prix spécial du jury est décerné à Héla Feki pour Une reine sans royaume, publié chez Jean-Claude Lattès, tandis que le Prix Découverte échoit à Sofiane Ben M’rad pour Tunis Arkana, sorti aux éditions Sikelli. La section arabophone consacre Nasr Belhaj Beltaïeb et son roman سيف الصوان (L’épée de silex), édité chez Khraief. Fahmi Balti reçoit le Prix spécial du jury pour دم سيّئ (Mauvais sang), paru aux éditions Capsa. Najwa Kaddari, enfin, obtient le Prix Découverte pour الماجدة (La glorieuse), son premier roman publié chez Arcadia.

Cette trentième édition a également été l’occasion de revaloriser les dotations financières, signe tangible de la maturité du prix. La distinction suprême, le Grand Prix Comar d’Or, passe ainsi de 10 000 à 15 000 dinars. Le Prix spécial du jury, qui récompense l’originalité de la démarche littéraire, est porté de 5 000 à 7 000 dinars. Quant au Prix Découverte, dédié aux nouvelles voix de la fiction tunisienne, sa dotation progresse de 2 500 à 3 000 dinars, un signal encourageant adressé aux premiers romanciers.

Cette édition anniversaire a enregistré une participation record : 92 œuvres soumises au jury, dont 59 en langue arabe et 33 en langue française. Le contraste avec la première édition de 1997, qui ne comptait que 13 romans en compétition, illustre le chemin parcouru. Depuis cette année fondatrice, ce sont 1 271 romans qui ont concouru pour ce prix, dont 846 en langue arabe et 425 en langue française. Derrière ces chiffres, une communauté d’auteurs aux profils divers : en section arabophone, 846 écrivains ont participé depuis l’origine, parmi lesquels 650 hommes et 196 femmes ; en section francophone, ils sont 425, dont 295 hommes et 130 femmes.

Les deux présidents de jury ont dressé un bilan positif des œuvres en compétition. Mohamed El Khadi, qui présidait le jury du roman en langue arabe, et Ridha Kefi, à la tête de celui du roman en langue française, ont été unanimes sur la qualité des manuscrits reçus cette année. El Khadi est allé plus loin, confiant que départager les candidats n’avait pas été chose aisée, tant le niveau de l’ensemble était soutenu.

Dans leurs discours respectifs, le président du conseil d’administration de la COMAR, Slaheddine Ladjimi, et le président du comité d’organisation, Lotfi Ben Haj Kacem, ont salué d’une même voix la créativité de la scène romanesque tunisienne. Tous deux ont souligné que ce qui n’était à l’origine qu’une ambition modeste, offrir une visibilité aux romanciers du pays, s’est imposé comme un rendez-vous de référence du paysage culturel national.

Au-delà de la remise des prix, Slaheddine Ladjimi a réaffirmé la vision sociétale de l’institution : la performance économique d’une entreprise ne saurait être sa seule boussole. « La culture n’est pas un luxe mais une nécessité », a-t-il déclaré, décrivant la littérature comme un espace de dialogue entre identité et universel, et un rempart contre les fractures du monde contemporain. Pour la COMAR, soutenir la création est, selon lui, un engagement durable qui définit son rôle social.

La soirée a également été l’occasion de rendre hommage aux pionniers de l’aventure : Rachid Ben Jemia, initiateur du projet et ancien directeur général de la COMAR, le journaliste et écrivain Hatem Bourial, dont l’implication a contribué à ancrer l’expérience dans la durée, ainsi qu’à la mémoire de feu Rachid Ben Yedder, dont le soutien a été déterminant pour la pérennité de l’initiative. La persévérance des écrivains, le travail des éditeurs et des libraires, ainsi que l’exigence des membres du jury ont également été salués.

Cette édition anniversaire a par ailleurs ouvert une réflexion stratégique sur l’avenir. La veille de la cérémonie, une rencontre consacrée à l’internationalisation du roman tunisien a exploré les leviers de la traduction, de l’édition internationale et de l’ouverture aux lecteurs de cultures diverses, avec l’ambition explicite de porter la littérature tunisienne au-delà de ses frontières. « L’investissement dans la culture est un investissement dans l’humain et dans l’avenir des nations », a conclu Lotfi Ben Haj Kacem.

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Lancement du Cercle d’affaires Tunisie-Argentine

Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais elle l’annonce. La cérémonie de lancement du « Cercle d’affaires Tunisie-Argentine », qui s’est tenue, vendredi 22 mai 2026, à la résidence argentine à Tunis sous la houlette du maître des céans Son Excellence monsieur l’ambassadeur de José Maria Arbilla constitue un temps fort des relations entre les deux pays.

La composition du groupe, la qualité humaine et professionnelle de ses membres venus d’horizon divers. Un concentré d’actrices et d’acteurs économiques et de talents de la société civile pleinement motivés, engagés et déterminés à hisser le niveau de la coopération sous toutes ses formes entre les deux pays au plus haut niveau. A bien des égards, il est le reflet de la cartographie du nouvel ordre mondial qui se met en place. C’est tout le charme discret et subtil d’une diplomatie en cohérence avec les changements géopolitiques à l’œuvre.

Le “Cercle d’affaires Tunisie-Argentine”, une bonne initiative venue à son heure. Elle est valorisée de surcroît par un choix judicieux, d’une grande pertinence d’un noyau dur des membres actifs qui dénote du degré de connaissance, de familiarité et du désir de l’ambassadeur de jeter un pont de coopération et d’amitié entre les deux pays. Qui -outre le football- ont, en partage énormément d’enjeux et de défis économiques, financiers et environnementaux.

Moment solennel de cette cérémonie très conviviale, le discours de José Maria Arbilla sous le regard radieux de son épouse. Une ode à la gloire des relations Tunisie-Argentine. Une démonstration en temps réel de ce que la diplomatie économique, frappée du sceau de la sincérité et aux couleurs humaines, veut dire.

Les grandes marches, dit-on, commencent toujours par un premier pas. Voilà qui est fait. Sûr qu’avec le lancement du “Cercle d’Affaires Tunisie-Argentine, il y aura un avant et un après dans les relations entre les deux pays. Un grand merci Monsieur l’ambassadeur pour cette louable initiative qui fera date dans l’histoire paisible des relations entre les deux pays.

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Contrôle de gestion : le levier silencieux de la performance et de la gouvernance dans le secteur bancaire

Entre relance économique et modernisation des institutions financières, le contrôle de gestion émerge comme un outil central pour renforcer la performance et la transparence. Il dépasse la simple vérification des chiffres pour devenir un moteur stratégique de décisions éclairées.

 

Souvent cantonné à un rôle purement administratif, le contrôle de gestion se révèle aujourd’hui essentiel pour piloter les activités bancaires, mesurer la rentabilité et optimiser l’utilisation des ressources. Il offre aux dirigeants une vision claire et factuelle pour orienter leurs décisions.

Exemple concret : dans certaines agences, l’analyse des coûts opérationnels a permis de détecter des disparités importantes, conduisant à une réorganisation efficace des ressources et des équipes.

 

Gouvernance et transparence : plus qu’un slogan

Les institutions financières gèrent des ressources considérables et contribuent à la mise en œuvre de politiques économiques stratégiques. La transparence et la responsabilité ne sont donc pas optionnelles.

Certains pourraient craindre qu’un contrôle renforcé ralentisse l’action. Mais en réalité, il améliore la qualité des arbitrages, offrant aux décideurs des données fiables et des analyses structurées pour orienter leurs choix.

Exemple : l’analyse des crédits distribués a permis d’identifier des écarts par rapport aux objectifs régionaux, facilitant des ajustements précis et rapides.

 

Data et digitalisation : transformer les chiffres en décisions

La transformation digitale génère des volumes massifs de données bancaires : transactions, dépôts, crédits, performances des agences. Exploitées correctement, ces données deviennent un outil stratégique pour anticiper les risques, optimiser les performances et orienter les décisions.

Une gouvernance solide des informations est indispensable pour garantir leur fiabilité et leur pertinence dans l’analyse.

 

Intelligence artificielle : un outil, pas un substitut

L’intelligence artificielle et les outils d’analyse avancée permettent d’identifier des tendances invisibles à l’œil humain et de détecter rapidement des anomalies.

Mais l’IA ne remplace pas l’expertise humaine. Elle complète l’analyse stratégique, permettant au contrôleur de gestion de concentrer ses efforts sur l’interprétation des résultats et la formulation de recommandations pertinentes.

Exemple : l’IA a permis d’identifier rapidement des segments de portefeuille présentant un risque élevé, permettant aux équipes de gestion des risques d’intervenir proactivement.

 

Le contrôle de gestion au cœur du pilotage bancaire

 

Cette illustration résume le cycle stratégique : Collecte des données → Analyse et reporting Décision stratégique Impact économique et gouvernance, avec la transformation digitale et l’IA en soutien.

Le contrôle de gestion n’est pas seulement technique : il doit être intégré à la culture managériale et reconnu comme un partenaire stratégique. Développer les compétences numériques, valoriser la transparence et exploiter pleinement les données sont autant de conditions pour que le levier du contrôle de gestion transforme réellement la performance.

« Plus qu’un simple outil technique, le contrôle de gestion transforme les décisions en actions concrètes et mesurables. Dans un environnement où performance et transparence deviennent des impératifs, les institutions capables d’exploiter pleinement ce levier s’affirment comme les véritables architectes de la relance et de la stabilité économique ».

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Note éditoriale : Cette tribune démontre que le contrôle de gestion n’est pas un gadget administratif, mais un moteur silencieux de performance et de transformation, essentiel pour relever les défis économiques et institutionnels du secteur bancaire.

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Sénégal : le “couple“ Diomaye Faye-Ousmane Sonko vole en éclats

C’était une première en Afrique, plus précisément en Afrique subsaharienne francophone. Mais c’était également trop vrai pour durer. Au Sénégal, le duo formé par Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye (le premier est le mentor du second, ce dernier étant fervent opposant au président Macky Sall), en vue de l’élection présidentielle de 2024, est devenu ces derniers temps duel puis est parti en vrille durant la nuit du 22 mai 2026. C’est ce que rapportent les médias sénégalais et autres.

En effet, vendredi 22 courant, peu avant 22 heures, les Sénégalais ont été surpris par une courte allocution diffusée par la Radiotélévision sénégalaise (RTS) depuis le Palais de la République de Dakar, comme le rapporte RFI, Oumar Samba Ba, secrétaire général de la présidence, annonce que le Premier ministre, Ousmane Sonko, est limogé. Parallèlement, tous les membres du gouvernement perdent eux aussi leurs fonctions.

« Par décret n°2026-1128 du 22 mai 2026, le président de la République, Bassirou Diomane Faye, a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko, Premier ministre, et, par conséquent, à celles des ministres et secrétaires d’État, membres du gouvernement. Les membres du gouvernement sortant sont chargés d’expédier les affaires courantes », a déclaré Oumar Samba Ba.

À l’annonce de son limogeage, Ousmane Sonko a réagi sur le réseau social Facebook en ces termes : « Ce soir, je dormirai le cœur léger ».

Quelques heures auparavant, Ousmane Sonko avait déclaré devant l’Assemblée nationale, répondant à des questions des députés : « Je ne suis pas un Premier ministre qui obéit aveuglément et qui acquiesce à tout »…

Il faut rappeler que des tensions sont apparues ces derniers mois entre les deux têtes de l’exécutif arrivées au pouvoir en 2024, leurs différends politiques s’affichant de plus en plus au grand jour. Par exemple, il y a quelques semaines, lors d’une rencontre avec les médias du pays, Bassirou Diomaye Faye avait entre autres indiqué qu’il pourrait « mettre fin aux fonctions de son Premier ministre dès lors qu’il n’aurait plus confiance en lui. Le Rubicon a donc été franchi ce soir », lit-on sur le site de RFI.

Reste maintenant à savoir comment va évoluer le pouvoir au Sénégal, sachant que les prochaines échéances politiques ne sont attendues qu’en 2027 pour les élections locales, et en 2029 pour la présidentielle ?

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Hajer Chekir: « La Tunisie pourrait devenir une vitrine internationale de la transition verte »

L’Economiste Maghrébin a organisé la 27ème édition de son Forum, un rendez-vous de référence réunissant, annuellement, responsables institutionnels, chefs d’entreprise, experts, universitaires et acteurs de l’innovation autour des grands enjeux économiques et sociétaux de la Tunisie.

Pour cette édition, le Forum a proposé trois panels, dont l’un était consacré aux défis énergétiques et aux perspectives de transition écologique en Tunisie. Intitulé « L’impératif stratégique des énergies renouvelables en Tunisie : volatilité des prix des hydrocarbures et transition bas-carbone », ce dernier panel a examiné les enjeux liés à la sécurité énergétique, à la diversification du mix énergétique et à la réduction de l’empreinte carbone.

En effet, Hajer Chekir, directrice commerciale BYD Tunisie, a fait savoir lors de talk de L’Economiste maghrébin que la mobilité électrique n’est pas seulement une nouvelle manière de conduire, c’est une nouvelle façon de penser l’énergie.

Sur le plan environnemental, une batterie de véhicule électrique permet de réduire les émissions de CO2 et de diminuer la dépendance aux énergies fossiles. Toutefois, elle estime que le rôle du véhicule électrique va bien au-delà. Avec le développement massif du solaire et de l’éolien.

 

Lire aussi: Forum de l’Économiste Maghrébin – « Tunisie : 70 ans d’indépendance, l’heure du cap, l’heure du choix »

 

Au-delà de ce constat, la Tunisie aura besoin de solutions de stockage ; les véhicules électriques en feront partie. Hajer Chekir insiste à dire qu’ils pourront stocker l’électricité produite de manière intermittente et, à terme, contribuer à l’équilibrage du réseau électrique — une réalité déjà observable dans certains pays comme l’Australie.

Selon elle, la mobilité électrique ne sera donc pas seulement un moyen de transport : elle deviendra un outil au service de la transition énergétique.

Parallèlement, la digitalisation, l’intelligence artificielle et la croissance des data centers augmenteront la demande d’électricité, rendant indispensable la modernisation des infrastructures. Trois enjeux structurent la mobilité électrique, souligne Mme Chekir: un enjeu climatique : la décarbonation et la réduction des émissions de CO2 ; un enjeu économique : la réduction de la dépendance aux énergies fossiles ; un enjeu énergétique : la modernisation et la flexibilité du réseau électrique.

Interrogée sur la durée de vie des batteries, Hajer Chekir cite l’exemple de la « Blade Battery » (LFP, lithium fer phosphate), réputée pour sa sécurité et sa longévité : sa durée de vie peut atteindre l’équivalent de 2 millions de kilomètres, soit environ 5 000 cycles de recharge, chaque cycle correspondant à 400–500 km d’autonomie.

 

Lire également: Tesla perd sa place de leader dans l’industrie des voitures électriques au profit du chinois BYD

 

Quant au marché tunisien, le principal défi n’est plus la technologie mais la démocratisation : convaincre les consommateurs par la sensibilisation sur la durée de vie des batteries, l’autonomie et le coût d’usage. Les signes sont toutefois encourageants : l’adoption des véhicules électriques progresse. Les immatriculations récentes témoignent d’une accélération, 750 véhicules en quatre mois, contre 500 sur l’ensemble de 2025 et 200 en 2024.

Trois défis restent à relever pour accompagner cette transition. A savoir, la sensibilisation et information des consommateurs sur la fiabilité, l’autonomie et le coût total de possession. Le déploiement d’une infrastructure de recharge accessible, incluant la recharge à domicile (qui représente environ 80% des recharges), des bornes sur les grands axes, sur les lieux de travail et dans les lieux publics. Des progrès technologiques, comme la recharge ultra-rapide capable de fournir 400 km en quelques minutes, repoussent les limites actuelles.

Un cadre réglementaire incitatif. Le dispositif tunisien, exonération des droits de douane et des droits de consommation, et TVA à 7% sur les véhicules électriques soutient déjà la transition.

Pour réussir, Hajer Chekir appelle à une action collective et coordonnée : « L’État, les banques, les organisations énergétiques et les constructeurs doivent travailler en synergie pour accélérer la transition énergétique ».

Elle délivre un message optimiste : la Tunisie pourrait devenir une vitrine internationale de la transition verte.

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Tarek Cherif : « L’Europe reste une opportunité, mais l’effort doit venir d’abord de nous »

À l’occasion du dîner-débat de la 27ème édition du Forum de L’Économiste Maghrébin, organisé sur le thème des « Soixante-dix ans après l’indépendance de la Tunisie », Tarek Cherif, président de la CONECT International, revient sur l’état du tissu industriel tunisien.

Il rappelle d’emblée que, pour avancer, il faut tenir compte de la réalité quotidienne: “Si l’on ne prend pas en compte cette réalité, je ne vois pas comment nous pourrons progresser ». Tarek Cherif souligne que la Tunisie connaît depuis quelques années un excédent commercial avec ses trois principaux partenaires européens que sont l’Allemagne, la France et l’Italie. C’est le résultat d’efforts soutenus et d’opportunités qu’il convient de garder en mémoire.

Pour autant, beaucoup reste à faire avec l’Europe. S’opposant à ceux qui misent davantage sur la Chine, il estime que le Vieux Continent offre encore d’importantes perspectives. Mais la responsabilité incombe aussi aux acteurs tunisiens : “Il est facile de reprocher aux autres de ne pas faire assez. Chaque opérateur économique doit se demander ‘que puis‑je améliorer pour être plus attractif ?’”. Il se souvient d’un classement de compétitivité suivi il y a vingt‑cinq ans et insiste sur la nécessité de fixer des objectifs annuels gagner dix, quinze ou vingt places en corrigeant chaque année ses points faibles. “Il nous faut un effort continu d’auto‑questionnement pour résoudre les problèmes qui freinent l’investissement et l’emploi”, ajoute‑t‑il.

Quid du secteur l’industriel

Sur l’industrie, domaine auquel il consacre son engagement, Tarek Cherif souligne que celle‑ci crée des richesses et des emplois durables. La Tunisie a le potentiel d’attirer de nombreux acteurs, à condition de remplir des prérequis essentiels. Certaines réformes sont urgentes : l’administration doit se remettre en question, les ports doivent respecter les normes internationales et le système de formation doit mieux répondre aux besoins des entreprises. Autant d’éléments cruciaux pour la compétitivité.

Le patron de la Il estime aussi que le code d’investissement doit rester un outil vivant, régulièrement révisable pour s’adapter à l’évolution du contexte et de la concurrence. “Il n’y a aucune honte à adapter les incitations, y compris en ciblant des régions défavorisées pour attirer des investissements tunisiens et étrangers. C’est du bon sens économique et social”.

Parmi les autres freins majeurs figurent le coût du financement : des taux bancaires souvent compris entre 12 et 15% pour des signatures solides rendent la rentabilité des projets industriels difficile. Il s’agit d’un obstacle pour les investisseurs étrangers comme pour les entrepreneurs tunisiens.

Enfin, M. Cherif plaide pour un recours plus volontaire aux partenariats public‑privé “Pourquoi hésiter ? Le PPP est un instrument utile pour mobiliser des capitaux, partager les risques et accélérer des projets d’infrastructure ou industriels.”

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Bâle III, IFRS 9 et fintech : le secteur financier tunisien à l’épreuve du grand écart réglementaire

Entre l’impératif de robustesse prudentielle imposé par les nouvelles normes internationales et l’urgence de financer une économie dont 60 % des acteurs restent en dehors du système bancaire, le secteur financier tunisien se trouve à un carrefour historique. C’est l’équation vertigineuse dont ont débattu, le 21 mai 2026 à Tunis, dans le cadre de la 27ème édition du Forum de L’Économiste Maghrébin, les participants au panel intitulé « IFRS 9, Bâle III finalisé et disruption fintech : le secteur financier tunisien entre conformité et compétitivité ». Une heure de débat dense, tendu mais constructif, au cours de laquelle régulation, digitalisation, inclusion financière et compétitivité se sont entrechoquées avec une franchise rare.

C’est Karim Hajjaji, Global Chief Operating Officer Corporate & Investment Banking, qui a posé le cadre analytique avec la rigueur d’un praticien rompu aux grandes géographies financières mondiales. Bâle III et IFRS 9 ne sont pas deux réformes parallèles : elles produisent ensemble un effet de ciseau redoutable sur les bilans bancaires. D’un côté, Bâle III exige une augmentation substantielle des fonds propres, avec une mesure bien plus sophistiquée du risque, notamment à travers le ratio de levier et les exigences en capital. De l’autre, IFRS 9 introduit le concept de pertes attendues – l’expected loss – qui oblige les banques à provisionner non plus les pertes constatées, mais celles anticipées selon des modèles statistiques avancés.

Résultat mécanique : la pression simultanée sur le capital et sur la rentabilité réduit théoriquement la capacité de distribution de crédit.

Pour les banques tunisiennes, cet effet est amplifié par des vulnérabilités structurelles bien identifiées. Karim Hajjaji a pointé la relative faible profondeur du marché, la dépendance aux ressources courtes et la rareté des capacités de refinancement à long terme. Mais c’est l’éléphant dans la salle qu’il a nommé sans détour : la concentration massive des engagements bancaires sur les entreprises publiques, qui représentent environ 25 % du portefeuille de crédit. Une exposition qui capte une part disproportionnée des capacités du système, au détriment des petites et moyennes entreprises, pourtant véritables moteurs de la prospérité nationale.

Ses recommandations ont été aussi précises que pragmatiques. D’abord, piloter la transition de manière graduée et concertée entre régulateur et établissements. Tout en évitant un choc trop brutal sur les bilans. Ensuite, investir massivement dans la gouvernance des données et les infrastructures informatiques. Sans lesquelles les modèles avancés d’évaluation du risque resteront lettre morte. Enfin, explorer des pistes de mutualisation entre banques – compétences, systèmes, infrastructures – à l’image de ce qui s’est développé dans d’autres marchés, notamment dans l’industrie du paiement.

Le private equity comme levier de “dérisquage“ et d’inclusion

Thameur Chagour, Managing Director de Capsa Capital Partners, abondera dans le sens d’une transition progressive tout en enrichissant le débat d’une perspective souvent absente des discussions prudentielles. A savoir celle du capital-investissement comme réponse structurelle aux impasses du financement bancaire.

Le constat est sévère mais documenté. Avec un taux de bancarisation qui peine à dépasser 40 % et une concentration du crédit sur les entreprises publiques, les particuliers solvables et les grandes corporates, le système laisse de côté des pans entiers de l’économie réelle. Les TPE et PME en phase d’amorçage ou de croissance, faute de garanties réelles et d’historique de crédit formalisé, se heurtent à un mur systémique.

Face à cela, Thameur Chagour met en avant le rôle du private equity comme fournisseur de fonds propres, multiplicateur de financement bancaire ultérieur et vecteur de professionnalisation des entreprises financées. En injectant des capitaux propres, les fonds de private equity “dérisquent la relation bancaire future et préparent une bancarisation plus massive.

Il a également défendu avec conviction le développement des solutions de scoring partagé (à l’échelle des bureaux de crédit) pour permettre une appréciation plus fine du risque des entreprises qui ne disposent d’aucun bilan formalisé. Une condition préalable, a-t-il insisté, à toute ambition sérieuse d’inclusion financière.

Sur le volet de la titrisation, sujet qu’il a abordé en dialogue avec Karim Hajjaji, Thameur Chagour rappelle la logique d’allègement du bilan : en transférant tout ou partie du risque de crédit à des investisseurs externes (assureurs, fonds, véhicules ad hoc), les banques récupèrent de l’oxygène en capital pour financer de nouveaux projets. Une mécanique vertueuse, mais qui suppose un cadre réglementaire adapté. Or, depuis 2005, à peine deux opérations de titrisation ont été lancées en Tunisie, la législation restant peu incitative. La réforme de ce cadre devrait constituer, estime-t-il, l’un des chantiers prioritaires pour fluidifier le financement de l’économie.

La technologie au service de la confiance : le regard de l’assureur

Laurent Thuillier, DG de STAR Assurances, a apporté au débat la perspective d’un secteur souvent perçu comme distinct mais profondément solidaire du système bancaire. Avec 35 ans d’expérience sur des marchés aussi variés que la France, le Royaume-Uni, la Roumanie ou la Grèce, il a d’emblée replacé la question technologique sous l’angle de la mission fondamentale : créer de la confiance en tenant ses engagements au moment du sinistre.

Le taux de pénétration de l’assurance en Tunisie – 2,5 % du PIB, contre 10 % en France – illustre selon lui non pas un retard de développement économique, mais un déficit de confiance et de lisibilité. C’est là que la technologie joue un rôle décisif, non comme fin en soi, mais comme instrument au service de trois principes d’action qu’il a formulés avec clarté : être prédictible, être fiable, être simple. Prédictible, c’est être capable d’annoncer à l’avance le déroulement d’un processus de sinistre. Fiable, c’est honorer ce qu’on a promis (jusqu’à garantir, par exemple, un versement d’acompte d’expertise dans les cinq jours pour un sinistre majeur). Simple, c’est rendre l’expérience client fluide et accessible.

Laurent Thuillier met toutefois en garde contre une illusion fréquente : investir dans la technologie sans stratégie préalable revient à se faire plaisir. Les systèmes d’information dans l’assurance coûtent cher, s’amortissent sur le long terme et ne pardonnent pas les erreurs d’orientation. D’où son plaidoyer pour une approche agile, illustrée par l’initiative du Starlab de STAR Assurances – un incubateur interne permettant de tester des solutions avec des startups sur des périmètres précis, comme le scoring des agents commerciaux ou la gestion des challenges de performance. Une manière de conjuguer prudence industrielle et ouverture à l’innovation.

La fintech comme miroir de l’économie informelle

C’est Adriana Mironescu, DG de Glovo Tunisie, qui a introduit dans le débat une perspective radicalement différente, nourrie par six mois d’immersion dans la réalité économique tunisienne et par une carrière construite au carrefour du conseil et de la technologie.

Son diagnostic est éclairant : les plateformes de livraison travaillent quasi exclusivement avec des petites et moyennes entreprises dont l’existence numérique commence précisément avec elles. Ces commerçants, souvent localisés en zones rurales ou périurbaines, ne disposent d’aucun historique de crédit formalisé, d’aucun bilan audité, d’aucune des garanties traditionnellement exigées par les banques. Pourtant, ils génèrent une masse de données comportementales d’une richesse inédite : volumes de commandes, gestion des pics de demande, régularité des livraisons, réactivité aux variations du marché, fidélisation de la clientèle. Autant d’indicateurs qualitatifs et quantitatifs que l’intelligence artificielle est désormais capable de transformer en signaux de solvabilité, ouvrant ainsi la voie à un scoring de crédit fondé sur des données jusqu’alors invisibles pour le système financier formel.

Adriana Mironescu a également décrit avec précision les frictions qui freinent l’adoption des paiements numériques. Les vendeurs qui basculent vers les solutions dématérialisées ont besoin de trois certitudes : comprendre les mécanismes en place; avoir la garantie que leur argent est protégé; et disposer d’un interlocuteur concret lorsqu’un problème survient. En l’absence de cette troisième garantie, le réflexe est imparable : dès que le paiement par carte échoue, les transactions se rapatrient vers le cash. Or le cash, a-t-elle rappelé, est opaque, imprévisible et coûteux, pour le vendeur comme pour l’économie. Accélérer la transition numérique suppose donc un effort d’éducation financière autant qu’un effort technologique.

Paiement, microfinance, convertibilité : l’horizon des opportunités

Les échanges ont également ouvert des perspectives sur trois leviers d’inclusion insuffisamment exploités. Le développement des moyens de paiement numériques, d’abord, avec un plaidoyer pour l’émergence d’établissements de paiement pure player, indépendants des banques, capables d’embarquer des populations non bancarisées dans le système formel par une porte d’entrée plus accessible.

Laurent Thuillier a évoqué à ce titre la possibilité de paiements différés sur trois ou six mois pour des dépenses importantes – une innovation qui contribuerait simultanément à l’inclusion et à la construction d’un historique de scoring.

La microfinance, ensuite, dont le taux de croissance en Tunisie témoigne d’une demande réelle et d’une capacité à créer de la valeur, même à des taux apparemment élevés. Thameur Chagour a insisté sur la nécessité de lui fournir des ressources continues et substantielles, notamment via les compagnies d’assurance et les banques, pour démultiplier son impact.

Enfin, la question de la convertibilité du dinar et de l’ouverture régionale a été abordée comme horizon stratégique. La diaspora tunisienne, dont l’appétit pour investir dans le pays d’origine est réel, constitue un réservoir de capitaux et de compétences que les rigidités actuelles empêchent de mobiliser pleinement.

Karim Hajjaji a conclu sur une note volontariste : le combat pour la compétitivité financière se joue à l’échelle mondiale. Et la Tunisie ne peut pas se permettre de laisser passer le train de la transformation numérique et de l’ouverture.

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Forum de l’Économiste Maghrébin – « Tunisie : 70 ans d’indépendance, l’heure du cap, l’heure du choix »

Je suis ravi et fier de vous accueillir ce matin pour nous interroger sur notre passé récent – 70 ans d’indépendance -, avant de nous projeter dans le futur, à l’horizon 2030 et au-delà. « C’est donc l’heure du cap, l’heure des choix ». Pas étonnant que ce soit l’intitulé du thème central de notre Forum dans sa 27e édition.

Je voudrais, à l’occasion, vous remercier pour votre fidélité, d’être toujours aussi nombreux et aussi engagés, vous remercier du fond du cœur d’avoir accepté notre invitation en dépit de vos obligations.

Et remercier vivement nos conférenciers et panélistes.

Remercier nos sponsors, nos compagnons de route. Remercier particulièrement la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté. Sans leur concours, sans leur implication, le Forum de l’Économiste maghrébin ne sera pas ce qu’il est.

Mesdames et messieurs,

Il y a 70 ans, la Tunisie était de retour dans le concert des nations. Enfin libre, indépendante, maître de sa propre destinée. L’État, à peine constitué sur les débris de la monarchie et le legs du colonialisme, s’était engagé dans une vaste entreprise de développement. Méthodiquement, sûrement, en se donnant les moyens de cette ambition. Promulgation du Code du statut personnel qui rétablissait l’égalité homme-femme, doublant ainsi notre potentiel de développement, généralisation de l’enseignement. Et, dans la foulée, le contrôle des naissances sur fond d’éradication de l’analphabétisme. La voie est d’autant plus libre que le pays disposait, au sortir du protectorat, d’une élite comme nulle autre pareille dans la région. Elle portait au plus profond d’elle-même une vision d’avenir, un vaste dessein national et un projet économique, social et culturel qui ne jure que par la modernité et le progrès. Passées les premières années de consolidation des institutions publiques, les dirigeants aux commandes de l’État étaient déjà sur le front, à la manœuvre, dans une course effrénée au développement.

Dès le début des années soixante, le pays affichait sa volonté et sa détermination de sortir au plus vite du sous-développement. En mettant en place un système de planification, des perspectives décennales et des plans quinquennaux de développement : l’anti-hasard comme mode de gouvernement !

 

27e édition du Forum de l'Economiste maghrébin

Le pays avait réussi la gageure de créer une classe de capitalistes sans capitaux, rien que par le recours au secteur bancaire public. Dans cette poussée entrepreneuriale, on voulait tout faire par nous-mêmes, valoriser notre industrie extractive, subvenir à la demande et aux besoins locaux en faisant le choix d’un modèle par substitution des importations.

 

On avançait à marches forcées : modernisation des structures agricoles et commerciales, création de pôles de développement disséminés dans l’ensemble du pays, sous la houlette d’entreprises publiques aux fins de valoriser les ressources nationales, incitations à la création de PME/PMI, mise en place à cet égard de structures d’appui dans l’industrie, l’agriculture, le tourisme… Les banques publiques créées à dessein finançaient à tout va la création d’entreprises dont souvent elles prenaient elles-mêmes l’initiative.

Le pays avait réussi la gageure de créer une classe de capitalistes sans capitaux, rien que par le recours au secteur bancaire public. Dans cette poussée entrepreneuriale, on voulait tout faire par nous-mêmes, valoriser notre industrie extractive, subvenir à la demande et aux besoins locaux en faisant le choix d’un modèle par substitution des importations. Avec à la clé des mesures incitatives et surtout une protection effective au motif de protéger plus que de raison notre industrie naissante.

En vérité, la protection ne se justifie et n’est utile que si elle est limitée dans le temps. Pour éviter que ne se créent des rentes de situation et des profits de monopole dont bénéficieraient des entreprises que rien ne contraint et n’oblige à s’inscrire dans une logique de compétitivité en réduisant leurs coûts et en stimulant l’innovation.

Un tel modèle, qui promeut des entreprises sans capacité exportatrice, est peu soutenable à terme. Nous avons pu le vérifier à nos dépens.

Dans ce contexte, l’État, à la fois stratège, patron et gérant, dominait le paysage productif. Son omniprésence traduisait moins un choix idéologique ou doctrinal qu’il s’est imposé par la force des choses face au vide patronal privé de l’époque. C’est du moins le sentiment qui dominait dans les allées du pouvoir. Avant d’y prendre goût pour toujours.

Au terme de la décennie ‘60, le modèle s’essouffle et révèle ses propres limites. Le développement s’est fracassé contre la montagne de la dette, les déficits jumeaux, en raison d’une protection excessive, dévoyée, déviée de sa raison d’être. Fin du premier acte.

Changement de vision, de cap et de choix. L’ouverture aux IDE est à l’ordre du jour, bien qu’elle ne concerne que les entreprises offshores à vocation purement exportatrice. Ouverture toute relative : pour ne pas chahuter la zone de confort des entreprises locales, à l’abri d’une digue de mesures protectionnistes. Les rentes de situation dont elles profitaient cachaient mal leur manque d’efficacité, d’efficience et le coût économique pour la collectivité. Il n’empêche ! Sur le moment, la rupture est salvatrice. Une nouvelle bouffée d’air frais, le pays respire et un vent de croissance souffle sur l’économie.

 

Au terme de la décennie ‘60, le modèle s’essouffle et révèle ses propres limites. Le développement s’est fracassé contre la montagne de la dette, les déficits jumeaux, en raison d’une protection excessive, dévoyée, déviée de sa raison d’être. Fin du premier acte.

 

La décennie ’70 – les dix glorieuses – restera dans les annales de l’histoire en dépit du choc pétrolier de 1973 qui a provoqué le ralentissement de la croissance de l’Europe, notre principal partenaire économique, commercial et financier : premier investisseur étranger, principal pourvoyeur de capitaux, de touristes et notre plus grand marché à l’export.

Cette large interdépendance nous a valu quelques points de croissance en moins, mais n’a pas cassé notre propre trajectoire, du moins jusqu’à l’orée des années ‘80. Arrêt quasi brutal de la croissance. Les mêmes causes produisant les mêmes effets : crise de la dette, des déficits, de l’emploi, premiers signes de déclin des entreprises publiques, poids des subventions… Fin de la 2e partie.

1984-1985 les dix glorieuses sont loin derrière nous, le FMI vient à la rescousse, appelé au chevet de l’économie nationale avec comme toujours une thérapie de cheval : moins d’État, moins de subventions, plus d’exportations, plus de marché, de vérité des prix. L’Administration centrale fait mine d’acquiescer, mais ne l’entend pas ainsi, du moins sur toute la ligne, à force d’opposition, de résistance et de réticence. Un début d’application – juste ce qu’il faut pour profiter de ce choc de confiance et retrouver les chemins d’une croissance débridée, et pas assez inclusive. L’emploi repart, les comptes extérieurs s’équilibrent.

Nouveau souffle, nouvelle respiration avant de s’exposer dès les années 2004-2005 aux premiers signes d’essoufflement du modèle. Les multiples ajustements cliniques à la marge n’ont pas épargné l’économie du naufrage de décembre 2010-janvier 2011. On connaît la suite… Elle est plus effrayante qu’il n’est dit.

Mesdames et messieurs,

Bref retour en arrière. En 1964, la Tunisie était non seulement sur la ligne de départ d’un développement assumé, elle était même en pôle position par rapport aux pays du Sud-Est asiatique. Le volontarisme de l’État, la fièvre entrepreneuriale – le taux d’investissement atteignait près de 40% du PIB -, la course effrénée à la richesse laissaient présager un développement ininterrompu et une émergence par trop rapide. Au final, la désillusion l’emporta.

Soixante ans plus tard, les dragons du Sud-Est asiatique caracolent sur le toit du monde de la technologie, de l’innovation, des industries 4.0, quand notre modèle de développement remanié plus d’une fois s’est essoufflé, révélant ses propres limites. Le contraste est terrifiant, nous n’évoluons pas dans la même catégorie.

Comment expliquer ce gap, ce décalage, ce décrochage que rien ne laissait présager, alors que, culturellement, il n’y avait aucun frein au développement ? D’où vient la supériorité du modèle asiatique, abstraction faite du désordre post-révolution ? Serait-ce leur forte culture de la discipline, le respect de l’autorité, le souci de la stabilité, leur abstinence, leur propension à l’épargne ou leur rapport à la richesse et à l’argent ?

 

Soixante ans plus tard, les dragons du Sud-Est asiatique caracolent sur le toit du monde de la technologie, de l’innovation, des industries 4.0, quand notre modèle de développement remanié plus d’une fois s’est essoufflé, révélant ses propres limites.

 

De surcroît, les tensions géopolitiques qui agitent la région ne sont pas non plus sans rapport avec leur volonté de se doter d’une force de frappe économique garante de leur sécurité et de leur stabilité. Sans compter qu’au moment de leur décollage, ils avaient profité d’un alignement des planètes. Ils étaient là au bon moment et au bon endroit. Ils auraient tiré un énorme bénéfice du dynamisme de la zone Pacifique qui dominait la planète.

À l’opposé, le bassin méditerranéen attire moins d’IDE et suscite moins de croissance. L’Europe, notre partenaire historique, ne s’est jamais pleinement remise du premier choc pétrolier de 1973 qui mit fin au cycle des Trente Glorieuses. L’économie tunisienne, au regard de sa taille, aurait pu contourner ce handicap en s’ouvrant davantage en matière d’IDE et de capitaux. Il n’en fut pas ainsi.

D’un côté, Zone Pacifique et croissance tous azimuts, de l’autre, bassin méditerranéen et croissance tempérée sur fond d’un modèle mâtiné de social.

La civilisation du bol de riz et les considérations géopolitiques n’enlèvent rien au mérite des dragons asiatiques. Ils n’auraient jamais pu atteindre de telles performances s’ils n’avaient adopté un mode de gouvernance fondé sur un véritable partenariat public-privé qui les a propulsés au plus haut de l’échelle de développement.

Et c’est là que réside le fond du problème. Les interrogations qui entachent chez nous l’impératif du partenariat public-privé résument pour l’essentiel les limites et l’essoufflement de notre modèle de développement. Le reste paraît secondaire au regard des failles de notre mode désuet de gouvernance qui n’arrive pas à trancher la question du rapport entre public et privé.

Entente parfaite, cohabitation pacifique ou situation conflictuelle ? Equation jamais résolue. Inutile de chercher ailleurs les raisons d’un développement manqué, inachevé, contrarié.

Une des leçons majeures à tirer de l’éternel tiraillement qui a frappé d’obsolescence l’économie tunisienne avant même qu’elle arrive à maturité serait le besoin de clarifier le rapport public-privé. Autant dire changer de logiciel en matière de gouvernance. La question se résume en ces termes : public-privé, partenaires d’avenir ou rivaux d’hier ? Nous voilà encore une fois, 70 ans après, à l’heure d’un nouveau cap et de nouveaux choix.

 

Les interrogations qui entachent chez nous l’impératif du partenariat public-privé résument pour l’essentiel les limites et l’essoufflement de notre modèle de développement. Le reste paraît secondaire au regard des failles de notre mode désuet de gouvernance qui n’arrive pas à trancher la question du rapport entre public et privé.

 

Mesdames, Messieurs,

De tout temps, tout semblait séparer chez nous le secteur public et le secteur privé. Deux mondes, deux cultures, deux langages.

Cette opposition a structuré la pensée économique et politique pendant des décennies. Elle a façonné nos institutions, nos formations, nos carrières. Mais aujourd’hui, dans un monde de crises systémiques, d’urgence climatique, de révolution technologique, et de basculement géopolitique cette opposition ne fonctionne plus. Car aucun acteur, ni public ni privé, ne peut seul résoudre des défis qui se dressent devant nous.

La question n’est donc plus : qui fait mieux ? Mais plutôt : comment faire ensemble ?

En clair, il faut évoluer d’une rivalité historique à une interdépendance assumée : c’est moins une option qu’une impérieuse nécessité, car nous assistons, depuis une vingtaine d’années, à une transformation profonde. Les frontières entre les deux mondes s’effacent.

Moralité : l’État ne peut plus agir seul, sans la créativité et l’agilité du marché.

Jacques Delors disait : « Quand l’État agit seul, il est souvent impuissant ; quand il laisse faire seul le marché, il est souvent injuste ». Cette phrase résume parfaitement notre époque et l’essoufflement de notre modèle de développement.

Alors, comment avancer tout en évitant les errements et les écueils du passé ? Sans doute en imaginant un nouveau mode de gouvernance et un nouveau contrat de partenariat conçus comme une coalition d’action. D’un mot : conclure une alliance stratégique pour l’avenir.

Sur le climat, la formation, la santé, la sécurité numérique, l’énergie, la finance – autant de secteurs qui seront au cœur de notre débat -, il ne s’agit plus de déléguer ou de concurrencer mais de coconstruire.

Le XXIe siècle sera – plus qu’à toute autre époque – celui d’un PPP pleinement assumé ou il sera celui du déséquilibre et du déclassement pour toujours. L’avenir ne se joue pas entre l’État et le marché, mais dans l’espace de coopération qu’ils sauront construire.

Et c’est dans cet espace, fait de confiance, d’innovation et de responsabilité, que se joue le véritable leadership de demain. L’avenir nous le dira.

 

Le XXIe siècle sera – plus qu’à toute autre époque – celui d’un PPP pleinement assumé ou il sera celui du déséquilibre et du déclassement pour toujours. L’avenir ne se joue pas entre l’État et le marché, mais dans l’espace de coopération qu’ils sauront construire.

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Décryptage – Quand l’État redevient le dernier refuge

Entre les époques où l’on célèbre le marché comme une force presque magique, et celles, plus brutales, où les certitudes se fissurent, où les théories se heurtent à la réalité sociale, les peuples redécouvrent soudain que derrière les chiffres, les taux d’intérêt et les courbes de croissance, il existe des vies humaines fragiles, des familles inquiètes et des sociétés qui vacillent. Nous vivons précisément l’une de ces périodes.

Depuis plusieurs années, la Tunisie traverse une fatigue économique profonde. Le citoyen ne parle plus seulement d’inflation ou de déficit budgétaire ; il parle de son panier devenu plus léger, de ses projets suspendus, de son enfant diplômé qui ne trouve pas d’emploi, de son commerce qui survit difficilement, de ses factures qui augmentent plus vite que ses revenus. Derrière les grands débats économiques se cache une réalité beaucoup plus intime : celle d’une société qui doute de sa capacité à avancer. Et dans ces moments-là, une vieille question refait surface : quel doit être le rôle de l’État ?

La peur ancienne d’un État trop puissant

Pendant des décennies, une partie de la pensée économique occidentale a regardé l’État avec méfiance. Plus il grandissait, plus certains estimaient que les libertés individuelles rétrécissaient. Cette vision a été portée avec force par Milton Friedman, figure emblématique du monétarisme et défenseur convaincu des mécanismes de marché.

Pour Friedman et les courants libertariens, l’État finit toujours par devenir envahissant. Il taxe, régule, contrôle, intervient. Et à mesure qu’il étend son influence, il étouffe selon eux l’initiative privée, la créativité économique et les libertés individuelles. Dans cette logique, le marché serait naturellement plus efficace, plus rationnel et plus innovant que l’administration publique.

Cette philosophie a profondément marqué le monde à partir des années 1980. Les privatisations se sont multipliées, les dépenses publiques ont été comprimées, les banques centrales sont devenues les nouveaux centres de gravité de l’économie moderne. Même la Tunisie, sous l’effet des programmes d’ajustement structurel et des réformes libérales, avait progressivement intégré cette vision. Le problème est qu’aucune théorie économique ne résiste totalement aux grandes crises.

Quand les crises rappellent la nécessité de l’État

À chaque choc majeur, les discours changent brusquement. Ceux qui glorifiaient hier le retrait de l’État réclament soudain son intervention. La pandémie (de la Covid-19) l’a montré avec une force spectaculaire. Quand les entreprises ont fermé, quand les revenus se sont effondrés, quand les travailleurs ont perdu leurs activités et que les familles ont commencé à craindre pour leur survie quotidienne, personne ne s’est tourné vers les marchés financiers pour demander secours. C’est vers l’État que tous les regards se sont dirigés.

En Tunisie, comme ailleurs, l’État est redevenu le dernier rempart. Il fallait soutenir les entreprises, garantir les salaires, maintenir les services publics, financer les dépenses sanitaires, empêcher un effondrement social. Même les économies les plus libérales ont dû ouvrir massivement les robinets budgétaires.

Ce moment historique a révélé quelque chose d’essentiel : le marché peut produire de la richesse, mais il ne sait pas gérer seul les grandes fragilités collectives. Lorsqu’une société entre en zone de turbulence, seule la puissance publique peut encore jouer le rôle d’amortisseur social. Et pourtant, pendant longtemps, on a voulu croire qu’une autre institution pouvait remplir cette mission : la banque centrale.

L’épuisement silencieux des banques centrales

Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales sont devenues les pompiers permanents de l’économie mondiale. Elles ont injecté des quantités gigantesques de liquidités dans les marchés, abaissé les taux d’intérêt jusqu’à des niveaux historiquement faibles et parfois même négatifs. L’idée était simple : rendre l’argent moins cher afin de stimuler l’investissement et la consommation. Mais la réalité s’est révélée beaucoup plus complexe.

Car une économie ne redémarre pas uniquement grâce à l’argent injecté dans le système financier. Une entreprise n’investit pas simplement parce que les taux sont bas. Elle investit lorsqu’elle croit en l’avenir. Lorsqu’elle voit des consommateurs capables d’acheter. Lorsqu’elle perçoit une stabilité politique, fiscale et sociale. Or aujourd’hui, cette confiance manque profondément.

En Tunisie, ce phénomène est visible partout. Les entrepreneurs hésitent. Les ménages consomment avec prudence. Les jeunes diplômés rêvent davantage d’émigration que d’entrepreneuriat. Les investisseurs attendent. Le crédit existe, mais la visibilité économique, elle, reste brouillée.

John Maynard Keynes avait parfaitement compris cette limite il y a près d’un siècle. Il expliquait qu’injecter de l’argent dans une économie sans restaurer la confiance et la demande revenait à croire qu’on peut grossir simplement en achetant une ceinture plus large. Cette image reste d’une actualité saisissante.

Le vrai débat tunisien : moins d’État ou meilleur État ?

En Tunisie, le débat économique se résume souvent à une opposition simpliste. Certains accusent l’État d’être trop lourd, trop coûteux, trop inefficace. D’autres réclament davantage de protection publique face à la précarité sociale.

Mais la véritable question n’est peut-être pas celle de la taille de l’État. Elle est celle de sa qualité. Car un État absent peut laisser une société se désagréger lentement. Mais un État mal organisé peut également étouffer les énergies, nourrir les blocages administratifs et décourager l’investissement.

Le drame tunisien est précisément là : nous avons parfois cumulé les défauts des deux modèles. Une administration souvent lente et bureaucratique, mais un État qui peine malgré tout à protéger efficacement les classes moyennes et populaires.

Le citoyen tunisien ne demande pas nécessairement un État omniprésent. Il demande un État fonctionnel. Un État capable de garantir des transports dignes, des hôpitaux efficaces, une école publique solide, une justice rapide, une fiscalité équitable et des perspectives économiques crédibles. Autrement dit, un État qui redonne confiance.

Le grand retour mondial de l’État stratège

Le plus frappant est que le monde entier semble aujourd’hui revenir à cette idée. Les États-Unis investissent massivement dans leur industrie. L’Europe subventionne son énergie et ses secteurs stratégiques. Même les grandes économies libérales parlent désormais de souveraineté industrielle, de relocalisation et de sécurité économique.

Le mythe d’un marché capable de tout réguler seul s’effrite progressivement. La mondialisation heureuse a montré ses limites : dépendances excessives, fragilité des chaînes d’approvisionnement, explosion des inégalités, vulnérabilité énergétique. Les crises géopolitiques récentes ont accéléré cette prise de conscience. Pour la Tunisie, cette évolution mondiale représente à la fois un risque et une opportunité.

Le risque serait de rester enfermé dans une économie fragile, dépendante des importations, du tourisme saisonnier et de l’endettement extérieur.

L’opportunité serait de reconstruire un modèle économique plus résilient, davantage tourné vers la production, la souveraineté alimentaire, l’industrie, les nouvelles technologies et la valorisation des compétences locales. Mais cela suppose une vision de long terme. Et cette vision ne peut émerger sans un État stratège.

Entre Friedman et Keynes, la réalité humaine

Avec le recul, le débat entre Friedman et Keynes apparaît presque comme le reflet de deux visions de l’être humain. Pour Friedman, l’individu libre et rationnel constitue le moteur essentiel de la prospérité. Pour Keynes, les sociétés restent traversées par des peurs, des incertitudes et des comportements collectifs qui rendent parfois indispensable une intervention publique forte.

La vérité est probablement entre les deux. Oui, l’économie a besoin d’initiative privée, d’innovation et de liberté entrepreneuriale. Mais elle a également besoin de stabilité sociale, de confiance collective et de perspectives communes. Aucune société ne peut durablement prospérer lorsque les inégalités deviennent excessives, lorsque les classes moyennes s’effondrent ou lorsque la jeunesse perd espoir. Ibn Khaldoun l’avait formalisé il y a six siècles.

C’est peut-être cela, au fond, que notre époque tente de nous rappeler : une économie n’est pas seulement un ensemble de statistiques. C’est d’abord une organisation humaine. Et que la science économique est une science sociale.

Et lorsque les sociétés doutent, lorsque les marchés hésitent et que les fragilités s’accumulent, l’État cesse d’être une abstraction idéologique. Il redevient ce qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être : un outil collectif au service de la dignité humaine… Un Etat social.

 

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* Dr. Tahar EL ALMI,

Economiste-Economètre.

Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,

Psd-Fondateur de l’Institut Africain

D’Economie Financière (IAEF-ONG)

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27e Forum de l’Économiste maghrébin : Le «Dialogue Tunisie-UE n’est jamais clos»

L’édition 2026 du Forum de l’Économiste maghrébin se focalise sur un thème majeur 70 ans après la proclamation d’indépendance du voisinage au partenariat gagnant-gagnant.  Lors de son intervention, Hédi Mechri, directeur des publications de Promedia, a souligné que le « Dialogue Tunisie-UE » n’est jamais clos, au regard des liens qui nous unissent, des changements et basculements géopolitiques et de la rapidité des transformations, des mutations technologiques, scientifiques et industrielles. 

Heureux de vous accueillir en compagnie de Son Excellence M. Giuseppe Perrone, chef de la délégation de l’UE à Tunis. Notre partenaire de 30 ans. Preuve que ce partenariat, au-delà de l’intérêt qu’il suscite, est à la fois utile et nécessaire.

Merci, monsieur l’ambassadeur, de prendre part à ce dîner-débat d’un genre nouveau.

Comme vous avez pu le constater, nous avons adopté cette année, à l’occasion de la 27e édition du Forum de l’Économiste maghrébin, un format plus restreint, dans l’espoir de mieux discuter, dialoguer et échanger.

Et s’agissant du « Dialogue Tunisie-UE », il n’est jamais clos, au regard des liens qui nous unissent, des changements et basculements géopolitiques et de la rapidité des transformations, des mutations technologiques, scientifiques et industrielles.

Il y a donc besoin, il y a nécessité, de reculer en permanence les frontières et les limites d’un partenariat que les deux parties disent vouloir élever au rang de relation stratégique.

Pour l’anecdote, le hasard a voulu que le débat de ce soir, à l’idée d’impulser une nouvelle dynamique à la coopération Tunisie-UE, a démarré au cours de la cérémonie de commémoration de la Journée de l’Europe le 8 mai, à l’occasion de l’échange des discours entre Son Excellence Giuseppe Perrone, et notre ministre des Affaires étrangères et de la Migration, M. Mohamed Ali Nafti, que je salue à distance.

Deux discours qui se rejoignent à bien des égards. Deux discours aux fins de célébrer le partenariat Tunisie-UE, deux discours pour faire bouger les lignes et peut-être même changer les choses, du moins certaines d’entre elle.

Un échange d’amabilités et d’engagement pour un éco-développement, une prospérité partagée – diplomatie oblige -, mais qui ne saurait masquer une « bienveillante » passe d’armes où l’on voit défiler en filigrane les désidératas des deux parties. Avec au final une convergence de vues et d’intérêts. L’un et l’autre plaidaient pour une association qui consacre la souveraineté de la Tunisie et sa volonté tout autant que celle de l’UE de renforcer les liens à tous les niveaux, notamment à travers un maillage dense, stratégique et prometteur de chaînes d’approvisionnement et de valeur en cohérence avec la nouvelle architecture d’une mondialisation régionalisée.

On en connaît les raisons, on voudrait ce soir savoir comment y parvenir ?

C’est tout l’objet et l’intérêt de cette rencontre.

Merci de votre attention.

 

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