Il est des économies qui vacillent sans jamais tomber, suspendues dans un entre-deux troublant où la vie persiste sans véritable vitalité. Des économies qui avancent, non par élan, mais par inertie entretenue. L’image est brutale mais éclairante : celle d’un corps maintenu en survie artificielle, perfusé à coups de liquidités, stimulé par des impulsions monétaires répétées, incapable pourtant de retrouver une respiration autonome. C’est cette métaphore qui s’impose aujourd’hui pour qualifier non seulement certaines dynamiques globales, mais aussi, en creux, les dérives plus silencieuses de l’économie tunisienne.
Car derrière les statistiques rassurantes, derrière les signaux conjoncturels interprétés avec empressement, une question fondamentale demeure : gouverne-t-on encore l’économie ou se contente-t-on de la maintenir à flot dans un pilotage à vue permanent, sans cap stratégique, sans transformation structurelle réelle ?
L’illusion statistique ou la tentation du court terme
Les cycles économiques modernes sont de plus en plus dominés par une obsession du chiffre immédiat. Un taux de chômage en baisse, une inflation contenue temporairement, un rebond de croissance trimestriel, deviennent autant de trophées politiques. Mais ces indicateurs, détachés de toute lecture structurelle, finissent par produire une illusion dangereuse : celle d’une amélioration durable. Dans le cas des économies avancées, en l’occurrence américaine, cette illusion repose sur une capacité quasi illimitée à injecter de la liquidité. La création monétaire, les déficits budgétaires et l’endettement massif deviennent des outils de stabilisation conjoncturelle. Mais ces outils, conçus à l’origine comme des instruments d’urgence, se transforment progressivement en mode de gestion permanent.
La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.
Ce glissement est au cœur des critiques contemporaines, notamment dans les débats entre keynésiens pragmatiques et tenants d’une discipline monétaire plus stricte. Là où les premiers voient dans l’intervention publique un levier indispensable pour soutenir la demande, les seconds dénoncent une fuite en avant qui dissout les signaux économiques et affaiblit les incitations à la productivité. La Tunisie, à une échelle différente, n’échappe pas à cette logique. La gestion économique y oscille entre ajustements ponctuels et réponses conjoncturelles, souvent dictées par l’urgence sociale ou budgétaire. Le résultat est un pilotage à vue, où chaque décision vise à contenir une tension immédiate sans jamais s’inscrire dans une trajectoire cohérente de transformation.
La grande anesthésie : quand la politique économique remplace la réforme
L’image de l’anesthésie généralement utilisée est particulièrement pertinente. Les politiques monétaires expansives et les stimuli budgétaires agissent comme des calmants puissants. Ils atténuent la douleur sans traiter la cause. Dans les économies avancées, cette anesthésie prend la forme de taux d’intérêt bas, voire négatifs, et de programmes massifs d’achats d’actifs. Mais cette stratégie pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque l’économie devient dépendante de ces injections ?
Le risque est celui d’une perte de substance économique. La productivité stagne, l’investissement réel recule au profit de la spéculation, et les déséquilibres structurels s’aggravent. L’économie semble fonctionner, mais elle ne crée plus de richesse durable. En Tunisie, l’anesthésie prend d’autres formes : subventions mal ciblées, endettement croissant, soutien artificiel à certaines entreprises publiques déficitaires. Là encore, ces mécanismes permettent de gagner du temps. Mais ils repoussent sans cesse le moment des réformes profondes, qu’il s’agisse de la fiscalité, du marché du travail ou de la gouvernance des entreprises publiques.
Ce phénomène rejoint les analyses critiques du “policy mix” contemporain, où la combinaison de politiques monétaires accommodantes et de politiques budgétaires hésitantes produit une zone grise : ni crise ouverte, ni véritable reprise.
Le spectre de la stagflation : une impasse théorique et politique
Parmi les risques évoqués depuis une quinzaine d’années, celui de la stagflation apparaît comme le plus redoutable. Il ne s’agit pas simplement d’une combinaison de stagnation économique et d’inflation, mais d’une situation où les instruments traditionnels de politique économique deviennent inopérants. Face à l’inflation, la réponse classique consiste à resserrer la politique monétaire. Face à la stagnation, il faudrait au contraire la relâcher. La stagflation place les décideurs dans une contradiction insoluble.
Ce scénario, longtemps considéré comme exceptionnel, revient aujourd’hui au cœur des préoccupations. Il met en lumière les limites du pilotage à vue : lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique. Une croissance faible, combinée à des pressions inflationnistes et à une dégradation des finances publiques, crée un terrain propice à une forme de stagflation larvée. Dans ce contexte, l’absence de réformes structurelles devient particulièrement préoccupante.
Lorsque les décisions sont prises sans vision de long terme, les marges de manœuvre se réduisent progressivement jusqu’à disparaître. Pour la Tunisie, le risque n’est pas théorique.
Dinar, souveraineté contrariée et illusion de maîtrise
Dans le contexte tunisien, la question monétaire ne se pose pas en termes de puissance mais de vulnérabilité maîtrisée. Là où le dollar agit comme un baromètre de domination globale, le dinar, lui, révèle les fragilités structurelles d’une économie insérée de manière asymétrique dans les flux internationaux. Car la monnaie, en Tunisie plus qu’ailleurs, n’est pas seulement un instrument technique : elle est le reflet d’un rapport de force, d’une crédibilité économique et d’une capacité — ou non — à peser sur son propre destin. Contrairement aux grandes puissances monétaires, la Tunisie ne bénéficie d’aucun privilège d’émission internationale. Elle ne peut ni monétiser ses déséquilibres à l’échelle mondiale, ni exporter les coûts de ses déficits. Le dinar est une monnaie sous contrainte, dont la stabilité dépend étroitement des réserves en devises, des équilibres extérieurs et de la confiance des partenaires financiers. Autrement dit, la souveraineté monétaire y est relative, encadrée, parfois même illusoire.
Cette contrainte structurelle expose le pays à une double tension. D’un côté, la nécessité de préserver la valeur du dinar impose une discipline macroéconomique rigoureuse, souvent synonyme de politiques restrictives. De l’autre, les exigences sociales et politiques internes poussent à des arbitrages de court terme, parfois incompatibles avec cette discipline. C’est dans cet entre-deux que s’installe une forme de pilotage à vue monétaire, où l’on ajuste sans cesse sans jamais redéfinir le cap.
Par ailleurs, dans un monde où les équilibres monétaires internationaux se recomposent, la Tunisie se retrouve davantage spectatrice qu’actrice. La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires. Mais en pratique, ces évolutions accroissent surtout l’incertitude et complexifient la gestion des équilibres extérieurs.
Ainsi, loin d’être un levier de puissance, le dinar devient un révélateur des limites du modèle économique tunisien. Il cristallise les tensions entre souveraineté affichée et dépendance réelle, entre ambition politique et contraintes financières. Et dans ce contexte, l’absence d’une stratégie économique claire transforme la politique monétaire en simple outil d’ajustement défensif. Car sans vision d’ensemble, sans articulation cohérente entre politique budgétaire, commerciale et monétaire, la gestion du dinar ne peut être qu’une navigation à vue. Une navigation où chaque décision vise à éviter le déséquilibre immédiat, mais où l’horizon stratégique reste désespérément flou.
La remise en question progressive de l’hégémonie du dollar, la diversification des échanges vers d’autres zones monétaires ou encore l’émergence de nouvelles alliances financières pourraient, en théorie, offrir des marges de manœuvre supplémentaires.
Le capitalisme sans boussole : entre Hayek (1) et la dérive contemporaine
La citation généralement attribuée à Hayek résonne avec une acuité particulière. Elle renvoie à une critique profonde du pouvoir monétaire et de ses dérives potentielles. Mais le paradoxe est frappant : les économies contemporaines ne sont ni pleinement keynésiennes, ni véritablement hayékiennes. Elles oscillent entre intervention massive et dérégulation partielle, sans cohérence doctrinale.
Ce flou théorique se traduit par une instabilité pratique. Les politiques économiques deviennent réactives, fragmentées, souvent contradictoires. Le pilotage à vue n’est plus seulement une contrainte, il devient une norme. En Tunisie, cette absence de doctrine claire se manifeste par une succession de mesures ponctuelles, souvent déconnectées les unes des autres. L’économie avance, mais sans direction.
La dernière bulle ? Ou la répétition d’un cycle sans fin
L’avertissement final de bon nombre d’économistes – “la prochaine bulle pourrait être la dernière” – doit être pris moins comme une prédiction que comme un signal d’alerte. Les bulles économiques sont inhérentes aux cycles financiers. Mais leur fréquence et leur ampleur semblent s’accroître dans un système dominé par la liquidité et la spéculation. Chaque crise/conflit est suivie d’une réponse monétaire encore plus massive, qui prépare les conditions de la suivante. Ce cercle vicieux est au cœur des critiques du capitalisme financier contemporain. Pour la Tunisie, l’enjeu est différent mais lié : éviter de devenir un simple réceptacle des chocs externes, sans capacité de résilience interne. Cela suppose de rompre avec le pilotage à vue et de construire une véritable stratégie de développement.
Sortir de la gouvernance zombie : une exigence politique avant d’être économique
Au fond, la question posée par cette tribune dépasse le cadre économique. Elle touche à la nature même de l’action publique. Un gouvernance qui se contente de gérer l’urgence, qui privilégie l’apparence de stabilité au détriment de la transformation, finit par s’enfermer dans une forme de paralysie. Elle devient une “gouvernance Zombie”, présent mais impuissant, actif mais inefficace.
Sortir de cette gouvernance implique un changement de paradigme. Il ne s’agit pas simplement d’ajuster les politiques existantes, mais de redéfinir les priorités, de restaurer la cohérence et de réhabiliter le temps long. Dans le contexte tunisien, cela suppose un courage politique rare : celui de rompre avec les logiques de court terme, d’assumer les coûts des réformes et de construire un récit économique crédible. Car au-delà des chiffres et des indicateurs, une économie est d’abord une trajectoire collective. Et sans cap, même les économies les plus résilientes finissent par dériver.
La gouvernance zombie n’est pas une fatalité. Mais elle est le produit d’un renoncement progressif à penser l’économie autrement que comme une suite de crises à contenir. Et tant que ce renoncement perdurera, le pilotage à vue continuera de produire ce qu’il produit toujours : une illusion de mouvement, dans une réalité d’immobilisme.
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(1) Les théories de Friedrich Hayek reposent sur une défense radicale de la liberté individuelle et une méfiance profonde envers l’intervention de l’État dans l’économie. Ses travaux lui ont valu le Prix Nobel d’économie en 1974.
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* Dr. Tahar EL ALMI,
Economiste-Economètre.
Ancien Enseignant-Chercheur à l’ISG-TUNIS,
Psd-Fondateur de l’Institut Africain
D’Economie Financière (IAEF-ONG)
L’article DECRYPTAGE – La gouvernance zombie – Une économie sous perfusion en Tunisie est apparu en premier sur Leconomiste Maghrebin.